| L'Attaque du Moulin
Drame Lyrique en Quatre Actes
d'apr?s Emile Zola par Louis Gallet
Musique de Alfred Bruneau
A mon cher DirecteurL?on Carvalho
Son ami Alfred Bruneau
CAST:
Dominique, Tenor
Merlier, Baritone
Le Capitaine Ennemi, Baritone or Basse chantante
(Le r?le du Capitaine ennemi doit ?tre tenu par la Basse-chantante.)
La Sentinelle, Tenor
Le Tambour, basse
Fran?oise, Soprano
Marcelline, Mezzo soprano
Genevi?ve, Soprano
Le Capitaine Fran?ais, Tenor or Baritone
Un Jeune Homme, Baritone
Le Sergent, Baritone
Soldats fran?ais et Soldats ennemis,
Paysans et Paysannes, Jeunes Gens et Jeunes Filles
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte I
Le cour du moulin. Le grand portait, ouvert au fond sur le village.
Un puits sous un orme immense, qui couvre la moiti? de la cour.
Dans les b?timents, l'ouverture basse d'un cellier.
On l?ve la toile. Des servantes, dirig?es par Marcelline,
mettent un couvert rustique sur trois grandes tables.
Tout pr?s de ces tables, sous l'arcade du cellier,
on tonneau est pr?t ? ?tre mis en perce.
Marcelline, tr?s affair?e, active son monde.
Merlier parait sortant du moulin.
MERLIER
Eh bien! y sommes nous, ma bonne Marcelline?
MARCELLINE
Mais oui, p?re Merlier!
Tout est pr?t, le vin bien au frais sous le cellier,
Le couvert mis ? l'ombre, et, sur la nappe fine,
Votre plus beau service
MERLIER
(tout ?panoui)
Allons, je suis content!
Voil? donc le grand jour venu!
Dire pourtant
Que tu t'en d?fiais d'abord, de Dominique!
Toi!
MARCELLINE
(de bonne humeur)
Dame! ?coutez, ?a s'explique,
Tous, d'abord, l'ont jug? de la m?me fa?on:
Un ?tranger tomb? chez nous, un beau gar?on
Sans doute, le regard clair, la mine superbe,
Mais un peu vagabond, vivant comme au hasard,
Le plus souvent, couch?, tel qu'un l?zard,
En for?t, le ventre dans l'herbe!
Les N?tres le tenaient pour un franc paresseux,
Et vous, ma foi, vous pensiez tout comme eux!
MERLIER
C'est vrai!
Ce me fut une rude moise,
Un grand coup l?, quand ma Fran?oise
Vint me dire, un matin, qu'elle voulait de lui!
La petite est t?tue
Pardine! Elle a ma t?te.
Elle a mon coeur aussi
La chose donc s'est faite.
On s'est boud? huit jours; mais, aujourd'hui,
Entre nous, entente parfaite!
C'est que je me suis dit:
"Il est certain
Que me Fran?oise est bien une trop brave fille,
Pour vouloir qu'un feignant entre dans la famille!"
Un beau matin,
J'ai cherch? Dominique, et, toute la journ?e,
Je l'ai fait s'expliquer
(lentement, gravement)
Alors, je l'ai connu.
MARCELLINE
Et vous ?tes revenu,
L'air content l'?me retourn?e
Qu'a-t-il donc pu vous dire?
MERLIER
Eh! Le meilleur
De ce qu'on cil ne vaut que par le t?moignage!
Et tu sais de quel bras il abat son ouvrage.
MARCELLINE
Oui, c'est un vaillant travailleur.
Depuis un mois qu'il est ici, mis ? l'?preuve,
Le moulin, qui semblait dormir s'est r?veill?,
Le vieux logis s'est ?gay?
D'une jeunesse toute neuve.
MERLIER
Mon vieux moulin, mon bon moulin,
Depuis quarante ans je le m?ne.
De toute ma vie il est plein.
J'y connus la joie et la peine!
De l'aube au soir, dans le frisson
De l'eau transparente et glac?e,
La roue y chante une chanson
Dont ma Fran?oise fut berc?e,
Et, gl?ce au ciel on 'entendra
Rompre le bl? longtemps encore;
Et, sans tr?ve, elle reprendra
Son gai refrain ? chaque aurore,
Entre des mains de paresseux,
J'aurais pleur? de la remettre;
Mais je sais qui sera son ma?tre,
Et je mourrai fier et joyeux!
MARCELLINE
Si vous ?tes content, ah, je le suis de m?me;
Car, votre Fran?oise, je l'aime
Comme ma propre enfant!
MERLIER
(attendri)
Sa m?re n'est plus l?, mais tu lui rend sa m?re,
Bonne ?me, va!
MARCELLINE
Fran?oise m'est plus ch?re,
Depuis que j'ai perdu ceux l? que j'aimais tant,
Mes deux grands fils!.. si beaux!..
si braves! Bon! je pleure!
(se remettant, souriant ? travers ses larmes)
En v?rit?, ce n'est pas l'heure!
(joyeusement)
Fran?oise, ah vous allez la voir,
Comme elle est belle sous son voile,
Avec son doux regard d'?toile,
Dans ses grands yeux de velours noir!
Ah! oui, belle, notre Fran?oise,
Avec ses l?vres de framboise,
Sa joie en fleur,
Son teint vermeil,
Son front couronn? de soleil!
Quel joli couple ?a va faire,
Elle et lui!
Vous verrez, bon p?re,
Comme des jours les ans passer,
Nous n'aurons ici, pour mieux dire,
Quand leur jeunesse y va pousser,
Rien que des baisers et des rires!
MERLIER
Voil? nos invit?s!
(Des paysans et des paysannes arrivent par petits groupes.
Saluts plusieurs fois r?p?t?s.)
C'est, mes amis,
Pour vous dire que l'un ? l'autre sont promis
Dominique Penquer et Fran?oise, ma fille!
Dans un mois ? la Saint-Louis,
Je les marie et veux tout d'abord, en famille,
Les fiancer, selon l'usage du pays!
C'est pourquoi je vous ai convi?s ? ma table,
Pour ? leur sant?!
PAYSANS et PAYSANNES
Bien parl?! Ma?tre, tous,
Oui, tous, et bon coeur, nous sommes avec vous!
PAYSANNES
Vous suivez la coutume ancienne et respectable,
PAYSANS et PAYSANNES
C'est bien, cela, tr?s bien!
PAYSANS
Commencez les chansons!
PAYSANS et PAYSANNES
Commencez les chansons!
MERLIER
Tous sont ils c?ans?
MARCELLINE
Tous!
MERLIER
C'est parfait! Commer?ons!
(Marcelline va ouvrir une porte,
par laquelle entrent une douzaine de jeunes filles.
Au milieu d'elles est Fran?oise voil?e.
Dans le fond, sur la route,
Dominique para?t aussi ? la t?te des jeunes gens.)
GENEVIEVE et LES PAYSANNES
(marqu? et tr?s rythm?)
Dans le bois ne va plus, la belle!
Il y r?de, a t'on dit,
Un beau gar?on hardi,
Qui veut te ravir et t'appelle,
Belle, n'aie peur, nous te gardons,
D'un voile fin nous te cachons.
(ga?ment)
Qu'il cherche!
O? donc est-elle?
Va, frappe, crie appelle!
Hardi l?! Le hardi gar?on!
PAYSANS
(largement chant?, rythm? et marqu?)
Hors du bois, nous cherchons la belle,
La plus belle, a-t'on dit,
Pour un gar?on hardi,
Qui l'aime d'amour et l'appelle.
La plus belle nous trouverons.
Au plus beau nous la donnerons
(ga?ment)
Qu'il cherche!
O? donc est-elle?
Va, frappe, crie, appelle!
Hardi l?! Le hardi gar?on!
DOMINIQUE
(frappant)
Demoiselle! demoiselle!
Ouvrez vite, ouvrez, c'est moi!
GENEVIEVE et LES PAYSANNES
Qui te donne tant d'audace?
Es-tu compte ou fils de roi?
DOMINIQUE
Mendiant d'amour, je passe.
Mon espoir est dans sa gr?ce,
Mon audace est dans ma foi.
GENEVIEVE et LES PAYSANNES
Dans le bois ne va plus, la belle!
Belle, n'aie peur, nous te gardons.
D'un voile fin, nous te cachons
LES PAYSANS
Hors du bois, nous cherchons la belle.
LES PAYSANS et LES PAYSANNES
La plus belle nous trouverons.
Au plus beau nous la donnerons,
Nous la donnerons,
Qu'il cherche!
O? donc est elle?
Va, frappe, crie appelle!
Hardi l?! Le hardi gar?on!
DOMINIQUE
(frappant plus ton)
Demoiselle! Demoiselle!
LES PAYSANS et LES PAYSANNES
Hardi l?! Le hardi gar?on!
GENEVIEVE
(? Dominique)
Mais, avant que tu sois son ma?tre,
Nous voulons du moins te conna?tre.
Ouvre ton coeur c'est la grande vertu,
R?ponds, comment la prot?geras-tu?
DOMINIQUE
Je la prot?gerai, fort, de toute ma force!
Les ch?nes ? la rude ?corce
Savent quel coup parfois mon bras a port?,
Dans mon sang a pass? quelque peu de leur s?ve,
Et, dans l'air embaum? qui par les bois s'?l?ve,
A pleins pommons j'ai bu la joie et la sant?!
GENEVIEVE
Comment la nourriras-tu?
DOMINIQUE
Sois la lourde meute
Je pousserai la fleur du bl?, de l'aube au soir.
J'arracherai ses fruits ? la terre,
Au puiserai le vin,
Ainsi, de ma main seule,
Elle tiendra la vie et le bonheur.
GENEVIEVE
Comment l'aimeras-tu?
DOMINIQUE
Toute et de tout mon coeur!
D'un coeur solide autant que mes bras ? la peine!
Il n'est de grand amour qu'en une race saine!
Ainsi nous serons forts tous deux et nous aurons
De beaux enfants en qui nous nous retrouverons!
GENEVIEVE et LES PAYSANNES
Allons! c'est trop bien r?pondu, la belle,
Pour qu'on te refuse au hardi gar?on,
Qui te veut et t'appelle
Tombe le fin voile o? nous te cachons!
(Elles la d?voilent)
FRANCOISE
(s'avan?ant)
Au cher mari qui m'appelle,
Mon coeur vole sans retour,
Par son aimante parole,
Mon coeur, tout embras? vole,
Mon coeur vole ? son amour!
L'UN DES JEUNES GENS
(? Fran?oise)
Un moment donc, la belle fille!
Nous aussi somme d?sireux
Da savoir s'il doit ?tre heureux.
A bon gar?on, femme gentille.
Tu ne l'auras qu'apr?s avoir bien r?pondu
Dis, comment le serviras-tu?
FRAN?OISE
Comme voudrait le servir une m?re,
Comme saurait le servir une sur.
J'aurai souci de changer en douceur
Tout ce qui lui serait peine grave ou l?g?re.
LE JEUNE HOMME
Comment le consoleras-tu?
FRAN?OISE
Quand il me reviendra, de labeur abattu.
A force de tendresse et sollicitude,
Je ferai du foyer une b?atitude.
Je serai la ga?t? consolante aux curs las!
S'il pleure il oublira ses larmes dans mes bras!
LE JEUNE HOMME
Comment l'aimeras-tu?
FRAN?OISE
Comme il m'aime lui-m?me.
Comme d?j? je l'aime et plus encore m?me,
Si je le puis!
Enfin, je l'aimeras
Aussi dans les enfants que je lui donnerai.
Et quand nous viendra la vieillesse,
Nous la porterons avec all?gresse.
On nous verra, le cur jeune, les pas tremblants,
Promener notre amour, gai, sous ses cheveux blancs!
LE CHUR
(Genevi?ve avec les soprani)
Allez! le plus beau, la plus belle,
Plus toujours donnez vous la main.
Allez! vous qu'amour appelle:
On vous mar?ra demain!
FRAN?OISE
(tr?s doux et expressif.)
Nous voil? fianc?s!
DOMINIQUE
(tr?s doux et expressif.)
A peine j'ose y croire!
FRAN?OIS
Et pourtant, c'est bien vrai!
DOMINIQUE
Tout ce que j'ai souffert est loin de ma m?moire!
FRAN?OISE
Comme je t'aimerai!
Ensemble
LE CHUR
(Genevi?ve avec les soprani)
Les voil? financ?!
Ah! que Dieu les prot?ge!
MEZZO SOPRANI
Ames plus blanches que la neige!
Ames plus blanches que la neige!
Allez sans crainte et sans souci!
DOMINIQUE
(un peu accentu?)
J'errais dans les grands bois, vivant de ta pens?e!
Oh! ne plus nous quitter, nous voir, toujours nous voir!
FRAN?OISE
(un peu accentu?)
Je t'attendais ici, dans le moulin, berc?e
Par un joyeux espoir!
Oh! ne plus nous quitter, nous voir, toujours nous voir!
TENORI
Ames plus blanches que la neige!
Ames plus blanches que la neige!
Allez sans crainte et sans souci!
BASSI
Qu'il est bon de s'aimer ainsi!
Allez sans crainte et sans souci!
Allez sans crainte et sans souci!
Allez sans crainte et sans souci!
SOPRANI
Ames plus blanches que la neige!
Ames plus blanches que la neige!
Allez sans crainte et sans souci!
FRAN?OISE, DOMINIQUE
Tourne, roue ? la voix chantante,
Parle nous d'amour infini!
Et que Dieu, sous ce toit b?ni,
Nous r?serve une paix constante,
Dans la douceur de notre nid.
Tourne, tourne roue ? la voix chantante!
(joyeusement)
Tourne, roue!
Tourne, tourne, tourne!
Qu'il est bon de s'aimer!
Qu'il est bon de s'aimer,
Dans la douceur de notre nid!
MARCELLINE, MERLIER
Tourne, roue ? la voix chantant
Vous parle d'amour infini!
Vieillissez sous ce toit b?ni,
Et go?tez une paix constante,
Dans la douceur de votre nid.
Tourne, tourne roue ? la voix chantante!
(joyeusement)
Tourne, roue!
Tourne, tourne, tourne tourne!
Qu'il est bon de s'aimer!
Qu'il est bon de s'aimer,
Dans la douceur de votre nid!
LE CHUR
Que la roue ? la voix chantante
Vous parle d'amour infini!
Vieillissez sous ce toit b?ni,
Et go?tez une paix constante,
Dans la douceur de votre nid!
Que Dieu les prot?ge!
Ames plus blanches que la neige!
Allez sans crainte et sans souci,
Allez sans crainte, allez sans crainte et sans souci!
Qu'il est bon de s'aimer!
Qu'il est bon de s'aimer,
Dans la douceur de votre nid!
MELIER
(dans un grand trouble d'?motion et de joie)
Mes bons amis!
Marcelline!
Ma fille!
Que je t'embrasse!
(Apr?s avoir embrasse Fran?oise,
il la pousse dans les bras de Marcelline.)
Embrasse-l?,
Toi qui l'as ?lev?e!
Ah! petite, voil?
Du bonheur qui me vient pour mes vieux jours!
Famille,
Amis, j'ai tout!
Tout me sourit!
A table, meaitenant!
LE CHUR
A table!
TOUT
A table!
LE CHUR PREMIER PARTE
Vive la ga?t?!
Les soucis au diable!
A table
LE CHUR DEUXI?ME PARTE
Vive la ga?t?!
Les soucis au diable!
MERLIER
(ga?ment)
Les soucis
Un bon coup de vin nous en gu?rit!
D?foncez le tonneau!
Servez la soupe!
A table!
Et ne nous pressons pas, nous avons tout le jour!
(Un roulement de tambour a retenti.
Tout le monde s'est arr?t?.
On s'?carte, on aper?oit dans le fond,
sur la route, le tambour du village.)
MERLIER
Tiens! Qu'a-t-il donc ? nous annoncer, le tambour?
LE TAMBOUR DU VILLAGE
(annon?ant)
Il vous est savoir que la guerre est d?clar?e
et que le marie convoque, d?s ce jour, ? la maison de ville,
tous les hommes valides qui partiront ? la fronti?re.
LE CHUR
Ah! la guerre! la guerre!
MERLIER
La guerre!
Quoi, sit?t?
On ne l'attendait gu?re
En ce moment
Enfin!
Entrez, tambour!
(? Fran?oise)
Un verre
Au brave homme! et qu'il boive avec nous,
Tout de m?me, au bonheur des deux futurs ?poux!
MARCELLINE
Ah! la guerre, l'horrible guerre!
Je l'ai vue! oh! oui!
J'en ai trop souffert!
C'est le ch?timent de la terre
Que Dieu punit par la flamme et le fer!
Les cavaliers l?ch?s au travers des vall?es,
Ecrasant les moissons.
Les grand bl?s mus d?truits, les avoines foul?s,
Sous l'enrag? galop des b?tes fouaill?es
Qui tra?nent les canons.
Les toits incendi?s, le sang et le pillage,
Tous les travaux an?antis,
La morte du pauvre monde et le deuil au village
Ah! la guerre, je la maudis!
(doux)
Vous les avez connus, vous tous, mes deux grands fils,
Jean, Antoine, tous deux si vaillants ? l'ouvrage,
Et pleins d'un si m?le courage,
Quand la guerre me les a pris!
Je les revois encor dressant leur haute taille
Ils sont tomb?s dans la m?me bataille.
En un moment, tous deux, la mort les a fauch?s!
Je ne sais m?me pas o? leurs corps sont couch?s
Oui, la voil?, la guerre!
LE TAMBOUR
(rondement)
Eh! Bonne dame,
N'en faut point tant dire de mal.
La guerre, ?a r?chauffe l'?me!
On cogne dur, c'est un r?gal!
Eh! Sans doute, y a de la casse!
Mais, quand on vous taquine, quoi?
Qu'on vous crache l'injure en face,
Y ferait beau voir qu'on reste coi!
(levant son verre, vers Dominique et Fran?oise)
Enfants! A vous d'abord,
Puis, achevons te verre,
Pour les autres, qui vont se battre ? la fronti?re!
LES HOMMES
(avec Dominique et Merlier)
Bien dit, tambour!
FRAN?OISE
(? Dominique)
Ah! toi, tu ne partiras pas!
DOMINIQUE
Je suis flamand, c'est vrai, mais qu'un jour passe
L'ennemi par chez nous, qu'un danger te menace,
Oh! alors, tu verras!
MERLIER
Allons! A table, enfants!
Tambour, encore un verre,
TOUS
Pour les n?tres qui vont se batte ? la fronti?re!
(Tous l?vent leurs verres)
Acte II
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Une vaste pi?ce avec
un vieux mobilier de campagne.
Meubles ?corn?s par les balles.
Matelas aux fen?tres.
On l?ve la toile--Au lever du rideau,
un soldat bless? s'adosse au mur;
un autre, agenouill?, ?paule
et va l?cher son coup de feu.
Dominique, au milieu des soldats,
vient de tirer et recharge son arme.
Merlier, assis, porte au front
la trace l?g?re d'un coup de feu.
Le Capitaine Fran?ais s'agite ses hommes.
Apr?s un temps, la Capitaine,
qui est all? regarder par un ouverture,
tape sur l'?paule de l'homme qui est sur le point de tirer.
LE CAPITAINE FRAN?AIS
Cessez le feu!
(Clairon sur le th??tre.
Clairon r?pandant des coulisses,
(consultant sa montre)
Cinq heures! Nous y sommes!
Le colonel d dit! Cinq heures!
J'ai tenu
Jusqu'au moment fix?.
(? un sergent)
Ralliez tous nos hommes.
Replions-nous.
(souriant ? Fran?oise, qui entre, encore tout ?mue.)
Vous avez eu Bien peur, ma belle enfant!
(regardant autour de lui)
En somme,
Plus de peur que de mal.
Malgr? ce feu d'enfer,
Voyez, le logis seul a quelque peu souffert.
(? Dominique, lui serrant la main)
Vous, mon gar?on, merci!
Pas une amorce Br?l?e en vain!
Que n'avons nous, l?-bas,
Quelques tireurs de votre force!
A chaque coup, un homme ? bas!
(? ses soldats qui d?filent aussit?t devant lui)
En route, nous! Filons sous bois, par les venelles!
(? Merlier)
Mon brave homme, au revoir!
Nous reviendrons!
(Il salue Fran?oise et sort ? la suite de ses hommes)
MERLIER
(qui s'est lev?)
Ah! mon pauvre moulin, il t'en font voir de belles!
Si ?a recommence, ils t'ach?veront!
FRAN?OISE
Mon Dieu! J'ai pourtant du courage.
Mais ces coups de feu, ces cris, cette horreur
Un moment, j'ai cru qu'un orage
Nous emportait
J'ai bien eu peur!
Cependant, j'?tais l?, derri?re.
Je ne courais aucun danger,
Tant que j'aurais eu, pour me prot?ger,
Mon Dominique, et vous, cher p?re.
Et puis, j'avais l? ce couteau;
Et, si, ous morts j'avais d? me d?fendre,
J'?tais r?solue ? le prendre,
Pour r?sister et me tuer plut?t!
C'est vrai, je ne suis qu'une femme,
Mais, d?s qu'un malheur nous menacerait,
J'oserais t'invoquer, ? claire lame,
Couteau qui nous d?livrerais!
Mais vous! Qu'avez donc, mon p?re?
Vous ?tes bless??
MERLIER
Ce n'est rien!
DOMINIQUE
(encore tr?s anim?)
Tonnerre!
C'est trop!
Bien s?r, ?a ne me regardait pas!
La guerre doit rester l'affaire des soldats.
Mais, quand je vous ai vu touch? par cette balle,
Et ma Fran?oise, l?, tremblante, toute p?le,
Je n'ai pas pu, c'?tait plus fort que moi!
Le col?re m'a pris, je les aurais, ma foi!
Tu?s tous, et moi qui n'aurais pas d?re me battre,
J'ai fait ? moi tout seul la besogne de quatre!
MERLIER
Ah! le triste jour que voil?!
Et c'est la Saint-Louis pourtant!
Une bataille
Au lieu d'un mariage!
Ah! qui nous eut dit ?a.
Le mois dernier, quand nous f?tions vos fian?ailles?
Qui nous eut fait pr?voir ce grand deuil du pays,
Notre France ?gorg?e et ses champs envahis!
(Tambours lointains dans la coulisse.)
(Fifres lointains dans la coulisse.)
FRAN?OISE
P?re, ?coutez! Cette marche lointaine!
(Fifres lointains dans la coulisse.)
Ce sont les Fran?ais qui reviennent!
MERLIER
(apr?s avoir ?cout?)
Non! Non!
Des pas lourds des chevaux, du canon!
C'est l'ennemi!
DOMINIQUE
La cour du moulin en est pleine!
VOIX DES SOLDATS ENNEMIS
(au dehors)
Mort ? qui r?sistera!
Houra! Houra! Houra! &c.
(Fran?oise s'est jet? dans les bras de son p?re.
Dominique se place devant eux comme les prot?ger.
Brusquement, la porte s'ouvre.
Le Capitaine ennemi parait,
suivi de soldats, qu'il arr?te sur le seuil.)
LE CAPITAINE ENNEMI
Quel est le ma?tre ici?
MERLIER
(ferme)
Le ma?tre,
C'est moi!
LE CAPITAINE ENNEMI
Vous ne cachez point de soldats?
MERLIER
(froidement)
Voyez!
LE CAPITAINE ENNEMI
Ceux qui vous d?fendaient se sont donc replies
Par o? sont-ils partis?
MERLIER
(avec un geste indiff?rent,
d?signant vaguement deux points contraires.)
Par l?!
Par l?, peut-?tre
(un peu narquois)
Il faut chercher, mon bon monsieur
LE CAPITAINE ENNEMI
Allons, c'est bon!..
Nous camperons ici.
MERLIER
Soit! Si ca peut vous plaire.
LE CAPITAINE ENNEMI
Il nous faudra des vivres!
MERLIER
Je n'ai rien,
Mais, comme on dit, ? la guerre comme ? la guerre!
Et je ferai le n?cessaire
Pour vous nourrir ainsi que vos soldats,
Si vous ne me bousculez pas!
(Merlier va pour sortir.
Mais l'attention da Capitaine s'est fix?e
sir Fran?oise et sur Dominique.)
LE CAPITAINE ENNEMI
(montrant Fran?oise)
C'est votre fille?
MERLIER
C'est ma fille.
LE CAPITAINE ENNEMI
Et ce jeune homme?
(Tout ? coup, ayant regard? plus attentivement)
Les mains noires de poudre! Un fusil!
Eh! Comment
Se fait-il qu'il ne soit pas ? son r?giment?
DOMINIQUE
(simplement)
Je ne suis pas Fran?ais.
LE CAPITAINE ENNEMI
Pas fran?ais!
DOMINIQUE
On me nomme Dominique Penquer.
LE CAPITAINE ENNEMI
Et vous avez tir??
Vous le reconnaissez!
DOMINIQUE
C'est vrai!
LE CAPITAINE ENNEMI
Vous avez tir?!
C'est contraire
A toutes les lois de la guerre!
(aux soldats, rest?s ? la porte)
Une sentinelle ici!
Une autre au bas de la fen?tre qui voici!
Vous serez fusill?!
FRAN?OISE
(terrifi?e)
Mon p?re,
Entends-tu, fusill?!
MERLIER
(bas, ? Fran?oise)
Laisse-moi faire.
(comme ? lui m?me, mais haut,
regardant l'Officier)
On ne fusille pas un homme comme ??!
(bas, ? Fran?oise)
Il faut sortir, d'abord.
(venant avec bonhomie
vers le Capitaine, impassible)
Dites moi, capitaine,
Ce matin, juste avant que le feu commen??t,
Moi, j'avais termin? la moisson
Dans la plaine,
Les bl?s m?rs sont couch?s
Voyez-vous la raison,
Parce que l'on se bat, de perdre la moisson?
Le bon pain du bon Dieu!
Nos femmes peuvent elles,
Je crains la pluie, aller relever les javelles?
(Silence de l'Officier)
(insistant)
Oui, n'est-ce pas?
LE CAPITAINE ENNEMI
(apr?s r?flexion)
Oui!.. comme il vous plaira!..
Mais nos vives avant une heure!
MERLIER
(rondement)
On y sera!
(bas, ? Dominique)
Courage!
(bas, ? Fran?oise)
Laissons les ensemble, et qu'ils s'expliquent!..
Viens, tout s'arrangera
(Fran?oise veut se jeter douloureusement
dans les bras de Dominique)
DOMINIQUE
Fran?oise!
LE CAPITAINE ENNEMI
Allez!
FRAN?OISE
(en sortant avec son p?re)
Mon pauvre Dominique!
LE CAPITAINE ENNEMI
(apr?s un silence)
Allons, vous ?tes ?tranger
Donc
vous ne connaissez pas la for?t voisine?
DOMINIQUE
(vivement)
La For?t par exemple!
A l'aise et sans danger,
Fermant les yeux, j'irais partout, sente ou ravine.
Jusqu'aux chemins perdus, tous me sont familiers.
(voyant que l'Officier l'?coute avec complaisance)
Mon p?re avait ici jadis de vastes coupes,
Et nous allions, enfants, par troupes,
Courir ? travers les halliers.
(? lui-m?me)
L'heureux temps!.. la libre existence!
LE CAPITAINE ENNEMI
Ah! vous connaissez la for?t!
C'?tait, je pense,
Votre femme qui, l?, tout ? l'heure, pleurait?
DOMINIQUE
Non, ma fianc?e!
(Les deux hommes se regardent
un instant silencieusement)
Le CAPITAINE ENNEMI
(avec intention)
A votre ?ge.
Quand on est plein de force et de courage,
Qu'on est joyeux, qu'on est aim?, qu'un cher espoir
Rit ? votre jeunesse heureuse,
N'est-ce pas que la mort est une chose affreuse?
DOMINIQUE
(fermement)
J'ai fait selon mon cur et selon mon devoir!
LE CAPITAINE ENNEMI
Et si je vous offrais de vivre encore!..
Si je vous faisais gr?ce
Au prix
D'un service?
DOMINIQUE
Lequel?
LE CAPITAINE ENNEMI
D?s l'aurore,
Car, ce soir, il est trop tard, if faudrait,
Par les plus courts chemins de la for?t,
Nous conduire au plateau qui domine la plaine.
DOMINIQUE
(avec ?clat)
?a, jamais, capitaine!
LE CAPITAINE ENNEMI
Pourquoi?
DOMINIQUE
Je ne suis pas de ce pays,
Mais mon libre choix m'en a fait le fils.
Ici, celle que j'aime est n?e.
Ici, lorsque sa main me fut donn?e,
De ce r?ve accompli j'ai connu les douceurs.
Et, m?me pour sauver ma vie,
Ce serait la pire infamie
Que de trahir ces braves curs!
Non!
LE CAPITAINE ENNEMI
C'est bien r?fl?chi?
DOMINIQUE
Non!
LE CAPITAINE ENNEMI
Vous dites non?
DOMINIQUE
Mille
Et mille fois non!
LE CAPITAINE ENNEMI
(regardant avec un vague sentiment de piti?)
Et pourtant
DOMINIQUE
(nettement, coupant court)
C'est inutile!
Ma vie est dans vos mains.
LE CAPITAINE ENNEMI
C'est bon.
Vous serez fusill? demain!
(Le Capitaine sort et enferme Dominique.)
(Dominique est all? lentement vers une fen?tre
et il contemple la for?t.)
DOMINIQUE
Le jour tombe, la nuit va bercer les grands ch?nes.
Un large frisson passe et la for?t s'endort.
Elle exhale d?j? sas lente et rude haleine.
L'odeur puissante fume au ciel de pourpre et d'or.
Adieu, for?t profonde, adieu, g?ante amie,
For?t que poss?da mon r?ve de seize ans,
Quand j'allais, chaque soir, te surprendre, endormie,
D?faillant sous ton ombre et perdu dans les flancs.
Et si, demain, je suis fusill? d?s l'aurore,
Que ce soit sous tes pins, tes fr?nes, tes ormeaux.
Je veux dormir en toi, je veux t'aimer encore,
Sous l'entrelacement p?m? de tes rameaux.
Et, si Fran?oise vient, ? genoux sur tes mousses.
Pleurer, tu m?leras tes sanglots ? ses pleurs.
Vox larmes, dans la nuit, me baigneront, tr?s douces
Adieu, Fran?oise!
Adieu, for?t! Ch?res douleurs!
(Fran?oise, descendant de l'?tage sup?rieur
par l'?chelle de fer, appara?t parmi les lierres
et les rosiers qui garnissent la fen?tre.)
DOMINIQUE
Toi!
FRAN?OISE
(haletante)
Chut!.. Oui, de l?-haut, sous le manteau de lierre
Et des rosiers, par l'?chelle de fer,
J'ai pu furtivement descendre.
(Il veut parler, Elle l'arr?te)
Attends!.. mon p?re
A vainement tent? tout ce qui s'est offert.
L'officier le rudoie et ne veut rien entendre
Il n'est, pour ton salut, plus qu'un moyen ? prendre:
Il faut fuir, mais dans se moment,
Quand la nuit tombera
Je te dirai comment.
DOMINIQUE
(avec une tendresse ardente)
Ah! qu'importe, pourvu que nous soyons ensemble;
Que mon cur batte sur ton cur!
Heureuse est, malgr? tout, l'heure qui nous rassemble,
Dans ce coin d'ombre et de douceur!
N'?coutons que nos voix, ne pensons qu'? nous m?mes!
Aime-moi
aime-moi toujours!
FRAN?OISE
Comme tu m'aimes!
DOMINIQUE
Te le rappelles-tu?
Combien de fois, la nuit,
Sous la lune aux caresses douces,
Je m?lai ma chanson au bruit
Du flot qui court, l?, dans les mousses!
FRAN?OISE
Moi, j'accourais ? ta chanson,
Et, d'un grand air d'indiff?rence.
A la porte de la maison,
Je venais m'asseoir en silence.
Que tu me semblais fort et beau,
Si grand, l?-bas, au bord de l'eau,
Que ton front touchait les ?toiles!
DOMINIQUE
Du soir tombant qui t'entourait,
De loin je d?gageais les voiles,
Pour emporter, sous les ?toiles,
Ton image dans ma for?t!
FRAN?OISE
Oui, tu n'osais, fier et sauvage,
Croire que je t'accueillerais
DOMINIQUE
Et qu'un jour, je contemplerais
Comme mon bien ton frais visage!
FRAN?OISE
Ah! que j'ai lutt? pour t'avoir!
Mais tous ? la fin m'ont suivie.
DOMINIQUE
Il m'avait suffi de te voir
Pour te donner toute ma vie!
FRAN?OISE & DOMINIQUE
Mon Dominique [Fran?oise], maintenant,
Puis la joie est dans notre ?me,
Nous vivrons, ne nous souvenant
Que de l'heure o? tu fus ma femme.
DOMINIQUE
Et le vieux moulin chantera
De gai travail et de tendresse.
FRAN?OISE & DOMINIQUE
Et notre amour y fleurira
Au soleil de notre jeunesse!
VOIX DES SOLDATS ENNEMIS
(au dehors)
A la soupe! D?p?chons-nous!
FRAN?OISE
(terrifi?e)
Mon Dieu!
VOIX DES SOLDATS ENNEMIS
A la soupe! D?p?chons-nous!
FRAN?OISE
Quelle ch?te profonde!
LA VOIX DE CAPITAINE ENNEMI
(se perdant peu ? peu)
Changez les sentinelles!
Garde ? vous!
FRAN?OISE
Nous avions oubli? le monde!
DOMINIQUE
Ah! notre pauvre amour!
FRAN?OISE
Non! Je veux esp?rer!
DOMINIQUE
Nous ?tions fous.
Que le sort s'accomplisse!
Du p?ril o? je suis, rein ne peut me tirer.
FRAN?OISE
Ecoute, l'instant est propice
Dominique, if faut fuir.
L?, l'?chelle de fer
Descend jusqu'au ruisseau.
D?j?, le ciel moins clair
Te favorise.
DOMINIQUE
Non! Si je vous abandonne,
Que deviendrez-vous tous?
FRAN?AISE
Mais, prisonnier, tu ne peux rien pour nous!
Et puis, ils te tueront, j'en suis s?re!
Ah! pardonne
Mes larmes, je ne vis plus que pour notre amour!
Si tu meurs, je meurs ? mon tour
Le moindre retard te serait funeste,
Et tu dois m'ob?ir, si tu m'aimes.
DOMINIQUE
Je reste!
Je veux vivre o? tu vis, ou mourir!
FRAN?AISE
Toi sauv?.
Avant ce soir, je t'aurai retrouv?!
Tous deux, dans la for?t profonde,
Nous irons ? travers les taillis frissonnants,
Nous aimer en paix, loin du monde,
Gard?s pas tes amis, les ch?nes de cent ans!
DOMINIQUE
(vainent)
Eh bien
j'ob?irai
Mais
cette sentinelle.
Pr?s du ruisseau
comment nous d?barrasser d'elle?
LA VOIX DE LA SENTINELLE
(au dehors)
Mon cur expire et moi j'existe,
Mon pauvre cur est toujours fatigu?,
DOMINIQUE
Elle chante
?coute
LA VOIX DE LA SENTINELLE
L'amour qui part le laisse triste,
L'amour qui vient ne le rend pas plus gai,
Le joie est courte et le deuil est immense,
Je n'attends rien du douteux avenir.
DOMINIQUE
Ah! quel chant doux et navr?!
LA VOIX DE LA SENTINELLE
Ah! que plut?t jamais rien ne commence,
Puisque, un jour tout doit forc?ment finir.
FRAN?OISE
(regardant)
La sentinelles est seule
Nos femmes, l? tout pr?s, mettent les bl?s en meule
Je vais les retrouver.
D?s que tu me verras,
Descends!
Nous, alors, tandis que tu descendras,
Nous parlerons ? ce soldat, pour le distraire.
DOMINIQUE
Mais, s'il me voit?
FRAN?OISE
A lui tu marcheras!
DOMINIQUE
S'il crie?
FRAN?OISE
(prenant le couteau qu'elle a gard? et le lui donnant)
Eh bien, tiens! Tu le feras taire!
LA VOIX DE LA SENTINELLE
Mon cur expire et moi j'existe,
Mon pauvre cur est toujours fatigu?,
(Fran?oise dispara?t par la fen?tre.
Dominique reste seul, le couteau ? la main.)
Acte III
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Le moulin va du c?t? des pr?s et des champs.
Vieille b?tisse tr?s pittoresque,
perc?e de fen?tres irr?guli?res,
couvertes de plantes grimpantes.
On voit la grande roue,
au repos dans l'eau claire de la Morelle.
Une planche est jet?e en travers du ruisseau.
Il y a l?, voisin de cette passerelle,
un grand saule pr?s duquel sera,
au lever du rideau, la sentinelle ennemie,
debout, appuy?e sur son fusil.)
UNE SENTINELLE INVISIBLE
(au loin, appelant du cot? de la Morelle.)
Oh!
LA SENTINELLE EN SC?NE
(lui r?pondant)
Oh!
UNE SENTINELLE INVISIBLE
(au loin, r?pondant du cot? de la campagne)
Oh!
LA SENNTINELLE EN SC?NE
Mon cur expire et moi j'?xiste.
Mon pauvre cur est toujours fatigu?.
L'amour qui part le laisse triste,
L'amour qui vient ne le rend pas plus gai.
Le joie est courte et le deuil est immense.
Je n'attends rien du douteux avenir.
Ah! que plut?t jamais rien ne commence,
Puisque, un jour, tout doit forc?ment finir.
GENEVIEVE et LES JEUNES FILLES
(au fond)
Courage! Le travail avance!
Allons! Allons!
Tout est engerb?, tout li?!
C'est des chaumes sanglants que rena?t l'esp?rance.
La terre encor nous a donn? du bl?!
(Marcelline est venue en sc?ne.
Elle contemple longuement la Sentinelle immobile.)
MARCELLINE
L?! Debout sous le saule,
Ce soldat ennemi!..
Qu'il est fier, jeune et beau!
A sa robuste ?paule,
Son lourd fusil n'est qu'un l?ger roseau.
Il ressemble ? mon Jean!
Et, comme lui, sans doute,
Il se bat bien et va, qui sait? Pauvre ?tranger,
Sans larmes je n'y puis songer,
Loin des siens tomber mort, sur quelque route,
Dans quelque coin.
Le triste sort, h?las!
(s'approchant)
Soldat, de quel pays ?tes-vous?
LA SENTINELLE
(avec un grand geste m?lancolique)
De l?-bas!
De l'autre c?t? du grand fleuve!
MARCELLINE
Vous avez encor votre m?re?
LA SENTINELLE
Oui, veuve,
Et tr?s vieille, et tr?s seule, au village
(avec un soupir)
Ah! c'est loin!
MARCELINE
(avec piti?)
La pauvre femme!
Dieu, si bon, en prenne soin!
LA SENTINELLE
Il est aussi, l?-bas, une fille aux mains blanches,
Blonde, avec de grands yeux, bleus comme des pervenches,
Que j'aime bien, qui m'aime bien!
MARCELINE
(Elle s'approche, et il s'oublie
? la regarder, tr?s int?ress?)
Et, pouvez-vous me dire
Pourquoi vous vous battez?
LA SENTINELLE
Pourquoi?
En sait-on rien!
MARCELINE
Vous ?tes venu pour tout tuer, tout d?truire
Chez nous
LA SENTINELLE
Je ne sais pas pourquoi je suis venu.
Je sais que je voudrais retourner vers ma m?re,
Vers mon amie!
(Se reprenant tout ? coup)
Eh! Mais, au large, arri?re!
Vous me faites causer
Arri?re!
MARCELLINE
(? elle-m?me, le contemplant encore)
Ah! le cher inconnu.
Quelle joie il me donne et quelle peine am?re!
C'est bien vrai qu'il ressemble ? Jean.
Il a sa voix.
Mon pauvre fils! Je l'entends, je le vois!
Adieu, soldat, que Dieu te sauve de la guerre
(Marcelline sort. La nuit tombe.
La Sentinelle a repris son immobilit?.
A ce moment, on aper?oit Dominique
dans les saules pr?s du moulin.)
FRAN?OISE
(a paru au fond, et, guettant, le voit aussit?t.
Elle ram?ne vivement les jeunes filles,
charg?es de gerbes.)
Rentrons vite, rentrons, venez!
La d?me des bl?s moissonn?s
Vous appartient.
Emportez votre gerbe!
GENEVI?VE
(styl?e par Fran?oise)
La part est lourde!
C'est une moisson superbe.
(au la Sentinelle)
Soldat, pourquoi ne vous aidez-vous pas?
Vous avez pourtant de bons bras
Et des ?paules larges,
Qui porteraient ga?ment ces lourdes charges!
LES JEUNES FILLES
(ga?ment)
Aidez-nous, allons, soldat, aidez-nous!
Dites, voulez-vous
Nous all?ger de notre charge?
LA SENTINELLE
(durement)
Arri?re! Arri?re!..
Au large!
(Les jeunes filles sortent.
Fran?oise reste en sc?ne, ? l'?cart.)
QUELQUES VOIX DES SENTINELLES ENNEMIS
(au loin, appelant du cot? de la Morelle)
Oh!
LA SENTINELLE EN SC?NE
(leur r?pondant)
Oh!
QUELQUES VOIX
(au loin, r?pondant du c?t? de la campagne)
Oh!
(Dominique s'est engag?
avec pr?caution sur la passerelle.
Il va fuir, quand, tout ? coup,
la Sentinelle se retourne,
s'?lance et lui oppose la pointe de sa ba?onnette.
Dominique ?carte violemment l'arme,
se jette sur le soldat qu'il frappe
? la gorge de son couteau.
La Sentinelle pousse un grand cri et tombe.
Fran?oise s'enfuit ?pouvant?e.
La nuit est devenue compl?te.
La sc?ne reste un instant d?serte,
avec les corps ?tendu.)
PREMIER SOLDAT
(arrivant effar?)
Je viens d'entendre un cri.
DEUXI?ME SOLDAT
Que s'est-il donc pass??
PREMIER SOLDAT
Un grand cri, l?, qui m'a glac?!
TROIS?ME SOLDAT
Qu'arrive-t-il?
DEUXI?ME SOLDAT
On ne peut gu?re
Savoir, par cette nuit si noire!
QUARTI?ME SOLDAT
Eh! L?, par terre,
Un homme, un corps.
PREMIER, DEUXIEME,
TROISI?ME & CINQUI?ME SOLDATS
De la lumi?re!
UN SERGENT
(avec d'autres portant des torches)
Qu'est-ce?
Voyons!
CINQ SOLI SOLDATS
De la lumi?re!
(Ils regardent, reconnaissent la Sentinelle.)
D'AUTRES SOLDATS
(avec les premiers)
Un des n?tres! Assassin?!
(tout les Soldats)
Vengeance!
Ah! nous br?lerons le village,
Nous saccagerons tout!
Cela vous met en rage,
De voir ainsi tomber un brave!
Qu'un seul coup, mais d'une main s?re.
Voyez la terrible blessure!
Vengeance! Vengeance!
(Le Capitaine ennemi para?t.)
LE SERGENT
Capitaine, un camarade mort!
Assassin?, voyez!
LE CAPITAINE ENNEMI
Les mis?rables!
Homme pour homme, corps pour corps!
Il faut trouver, ch?tier les coupables!
Le ma?tre du moulin!
Qu'on le fasse vernir
LES SOLDATS
Le voici!
(On pousse devant lui Merlier et Fran?oise)
LE CAPITAINE
(? Merlier)
L'un de nos hommes
Vient d'?tre assassin?, l? voyer!
Nous en sommes,
Maintenant, ? chercher qui nous devons punir.
Il nous faut un exemple ?clatant, et je compte
Que vous m'aiderez ? faire justice prompte!
MERLIER
Moi, je veux bien, certainement,..
Seulement, capitaine
LE CAPITIANE
Seulement?
MERLIER
Ce ne sera pas bien commode.
LE CAPITAINE
(froid, ironique)
Ah!
MERLIER
(bonnement)
Non!
LE CAPITAIN
Peut-?tre
(lui mettant brusquement sous les yeux
le couteau ramass? pr?s de la sentinelle)
Regardez ce couteau
pourriez vous le conna?tre?
FRAN?OISE
(? part)
Oh! le couteau
MERLIER
(toujours, avec bonhomie)
Mon Dieu!
Tout le monde a de ces couteaux dans nos campagnes.
Oui, pareils.
LE CAPITAINE
(?clatant)
Si la col?re me gagne,
Je fais mettre le feu
Dans le moulin et dans tout le village!
UN SOLDAT
(accourant)
Capitaine! Le prisonnier
S'est ?chapp?!
LE CAPITAINE
(furieux)
Voil?!
Sans chercher davantage,
C'est lui! C'est le gredin!
Il a d? s'?loigner
Par ces bois qu'il conna?t!
MERLIER
(avec un cri ?touff?, ? part)
Dominique!
FRAN?OISE
(? demi voix)
Mon p?re!
Je tremble!
(Pendant ce qui pr?c?de, les soldats ont
jet? un grand manteau militaire
sur le corps de la sentinelle,
qu'un peloton entoure et qu'on ne voit plus.)
LE CAPITIANE
Voyons!
Je veux qu'on m'?claire.
M'entendez-vous?
MERLIER
(hochant la t?te)
Certe!
LE CAPITAINE
Il faut aujourd'hui
Le retrouver, ou tous demain pa?tront pour lui.
(tr?s nettement ? Merlier, le regardant)
Vous devez savoir sa retraite
Vous la savez!
MERLIER
(sans s'?mouvoir, sinc?rement)
Non! Sur ma t?te!
D'ailleurs, comment, dans la for?t,
Chercher un homme?
Ce serait
Chercher dans le foin une aiguille!
LE CAPITAINE
Eh! Cet hommes est l'aimant de votre fille!
Vous l'avez fait fuir!
C'est certain.
Vous allez le livrer, sinon
(Il regarde Merlier qui demeure
impassible, silencieux)
Ah! la menace
Ne vous d?cide pas?..
Eh bien! Donc, ? sa place,
Vous serez fusill?!
FRAN?OISE
Dieu!
LE CAPITAINE
D?s demain matin!
MERLIER
Alors, c'est s?rieux?
Je veux bien, moi.
FRAN?OISE
Non! Gr?ce!
MERLIER
(? Fran?oise)
Laisse donc!
(au Capitaine)
S'il vous faut quelqu'un absolument,
Je suis pr?t
Autant moi que l'autre assur?ment!
FRAN?OISE
(?gar?e, se jetant vers l'officier)
Gr?ce! Gr?ce!
?pargnez mon p?re,
Soyez pour moi seule s?v?re,
Car moi seule ai fait tout le mal.
Dominique est parti sur mon conseil fatal.
Oui c'est moi qui l'ai fait coupable
(effray?e de ce qu'elle vient de dire)
Mais que dis-je l?! Mis?rable?
Je l'accuse
MELIER
(? Fran?oise)
Pourquoi mens-tu?
(aux autres)
C'est qu'elle ment!
Ma fille ne m'a pas quitt?, je vous assure,
Un seul moment!
FRAN?OISE
(? l'officier)
Non! Je dis la v?rit? pure!
(lui montrant le moulin)
Regardez. C'est par l?
Que je suis descendue au pr?s de lui.
Sans peine,
C'est par l? qu'il a pu s'enfuir.
MERLIER
(s'interposant et rudement)
Eh! Capitaine,
Puis qu'il vous faut un homme et puis que me voil?.
La chose est toute claire
Et ne veut pas tant de fa?ons!
Prenez-moi, fusillez moi, pardi! Finissons!
FRAN?OISE
(se pr?cipitant)
Oh! mon p?re!
LE CAPITAINE
(? Fran?oise)
Mon Dieu, si je prends votre p?re,
C'est que je ne tiens pas l'autre.
Mais vous pouvez
Tout r?parer encor,
Si vous le retrouvez!
FRAN?OISE
(d?sesp?r?e)
C'est horrible!
Et que puis-je faire?
O? voulez-vous, dans la nuit, dans les bois
Que je le retrouve?
(suppliante)
Encore une fois,
Si votre cur n'est pas d?glace,
J'implore votre appui!
Cl?mence, piti?, gr?ce!
Ensemble
MERLIER
A quoi bon lui demander gr?ce,
Puisque son cur est de glace?
FRAN?OISE
Gr?ce, gr?ce!
J'implore votre appui!
LE CAPITAINE
Choisissez! Choisissez!
MERLER
Et pourquoi tant de fa?ons?
Prenez-moi, fusillez-moi, finissons!
FRAN?OISE
Tuez-moi donc, moi, tout de suite,
J'implore votre appui!
Tuez-moi, je vous en supplie!
LE CAPITAINE
Votre p?re ou lui!
Ensemble
MERLIER
C'est trop d?j?!
Puisqu'il vous faut un homme et puisque me voil?,
Finissons!
FRAN?OISE
Tuez moi, je vous en supplie,
Gr?ce
LE CAPITAINE
Non! Non!
Non! Votre p?re ou lui!
(Fran?oise tombe toute d?faillante
dans les bras de son p?re.
Au fond, le corps de la sentinelle a ?t? plac?
sur un brancard de feuillages,
que les soldats, ?clair?s
par les torches, se disposent ? emporter.)
(A ce moment, d'un commun mouvement,
tous se groupent et se d?couvrent.)
(alors, leur chant s'?l?ve
dans la nuit, simple et grave.)
LE CAPITAINE ET LES SOLDATS
Fr?re, nous te ferons de belles fun?railles!
Si tu n'es pas tomb? dans les vastes batailles,
Tu ne sors pas moins grand, tu ne sors pas moins pur,
De l'accomplissement de ton destin obscur!
Ensemble
MARCELLINE
(? pleine voix)
Tu seras pleur? par ta m?re, pauvre soldat
qui me rappelle mes grands fis massacr?s aussi a la guerre,
tu seras pleur? l?-bas par ta fianc?e que tu aimais.
Moi, je pleure ta jeunesse,
la tendresse de ton cur et je te dis adieu,
cher enfant qui vas dormir pour toujours!
LE CAPITAINE ET LES SOLDATS
(largement chant?)
Tu n'iras pas dormir dans le vieux cimeti?re.
Mais, au village, si nous devons le revoir,
Va, nous adoucirons les larmes de ta m?re,
En lui disant comment tu remplis ton devoir!
Acte IV
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
La cour du moulin, gard?e militairement.
M?me d?cor qu'au premier acte, mais d?sol?,
portant les traces de la bataille.
On a perc? dans les murs des meurtri?res.
Au lever du rideau, le jour se l?ve.
MARCELLINE
(d?signant les soldats endormis au dehors)
Ils dorment, l?-bas, sur la terrenue,
Dans leurs grands manteaux blancs ensevelis,
Comme des morts, les traits p?lis!
Les pauvres gens! la nuit venue,
Combien d'entre eux seront pour toujours endormis?
(allant ouvrir la porte du moulin et amenant Fran?oise)
Allons, viens vite, avant que sonne la diane.
Calme-toi, viens!
FRAN?OISE
Me calmer! Je ne puis!
Songe donc, Marcelline, ? quoi l'on me condamne:
Mon p?re ou Dominique!
Oh! je voudrais courir,
Le ramener, sauver mon p?re
et puis mourir!
Car survive ? l'un d'eux, vois-tu, c'est chose pire
Que la mort!
Dominique!
Ah! mon cur se d?chire!
(On entend tr?s loin,
tr?s affaiblie par l'espace, la diane fran?aise.
Clairons tr?s lointains, dans la coulisse.)
MARCELLINE
?coute, loin, tr?s loin, l?-bas!
Ma Fran?oise, n'entends-tu pas,
(Clairons lointains)
Perdue et l?g?re, une sonnerie?
C'est le clairon fran?ais, je crois.
(Elle va regarder par une des meurtri?res du mur.
Oui, c'est bien notre infanterie:
Par del? les chaumes, je vois
Des points rouges courir d?j? le long des bois!
(Clairons lointains)
FRAN?OISE
(regardant ? son tour, dans un crie de joie)
J'entends, je vois! Que Dieu nous les ram?ne!
(d?courag?e, tout ? coup)
Mais non!
Il est trop tard, et c'est ? peine
S'il nous reste un instant.
(r?solue)
Je dois prendre un parti.
Qui sait par quel chemin
Dominique est parti?
MARCELLINE
(avec autorit?)
Fran?oise, il faut venir.
FRAN?OISE
C'est vrai!
Je suis folle.
Allons, viens, viens!
Tout retard est funeste!
Je le retrouverai, je le ram?nerai!
(A ce moment, un trompette ennemi para?t,
sonne la diane et passe.)
MARCELLINE
Attends c'est le r?veil!
(Trompette lointaine r?pondant)
(Pendant ce qui pr?c?de,
Dominique est venu avec pr?caution par la gauche.
Un grand manteau le couvre.
Comme Fran?oise va pour sortir,
elle se trouve devant lui et le reconna?t.)
FRAN?OISE
(avec un cri)
Toi, Dieu juste!.. oh! va-t'en!
Toute la nuit, en des transes mortelles,
J'ai r?d? par les bois,
Enfin, n'y tenant plus,
Voulant voir ce qu'ici vous ?tiez devenus
J'ai, gr?ce ? ce manteau, tromp? les sentinelles,
Et me voici
Mais, puisque tu le veux,
Je repars ? l'instant, si rien ne vous menace.
FRAN?OISE
(se jetant sur lui pour le retenu.)
Non! Reste!
(? elle-m?me)
Oh! Dieu, que faut-il que je fasse?
Puisqu'il est revenu, maintenant, c'est affreux!
Puis-je le renvoyer?
MARCELLINE
Fran?oise, du courage!
Tout semble mieux tourner que je ne l'esp?rais.
Ces soldats sont all?s battre le voisinage,
Et vous pouvez causer sans danger.
(? part)
Moi, je vais
Chercher le ma?tre.
(Elle rentre dans le moulin.)
DOMINIQUE
Enfant, ta main glac?e
Tremble dans las mienne,
Qu'as-tu?
Sous une anxieuse pens?e,
Ton front pur reste abattu!
Oui, je soup?onne ici quelque effrayant myst?re.
Si tu m'aimes vraiment, tu ne dois rien me taire.
FRANCOISE
De ma tristesse, ami, ne t'inqui?te pas.
Nous serons gais, quand vont s'?loigner ces soldats
Et ce sera tout ? l'heure, j'esp?re.
DOMINIQUE
Je vais donc t'embrasser et partir.
FRANCOISE
Un moment!
Viens t'asseoir l?, j'en ai tant ? dire, vraiment,
Que tout se brouille dans ma t?te!
DOMINIQUE
Te voir, t'entendre est une f?te!
Va, je resterai tant que tu voudras,
Toujours, si tu veux.
FRAN?OISE
Non! Tu partiras,
Dans un instant.
Mais laisse, laisse,
Que je sache o? j'en suis.
(? part, dans un cri de douleur)
Mon Dieu! Dans ma d?tresse,
Inspirez-moi!
D'un mot, vous pourriez me sauver!
(s'effor?ant de sourire)
Voyons
je vais trouver
je vais
trouver!
(Ils vont s'asseoir tous les deux, pr?s du puits,
? demi cach?s au public.
Le Capitaine ennemi sort du moulin.
Il est suivi par Merlier et Marcelline.)
LE CAPITAINE ENNEMI
(? Merlier)
Vous entendez!
Aux sentinelles
Je viens d'en donner l'ordre encor
Sir vous tentez du fuir, vous ?tes mort!
MERLIER
(ferme)
Bon!
LE CAPITAINE ENNEMI
Quant ? ce gar?on, toujours pas de nouvelles?
MERLIER
Aucune!
LE CAPITAINE ENNEMI
A la premi?re attaque des fran?ais,
C'est donc vous qui paieriez pour lui!
MERLIER
(impatient?)
Bon! Je le sais..
Vous l'avez d?j? dit!
(Le Capitaine rentre dans le moulin.)
MERLIER
(regardant avec inqui?tude du c?t?
de Fran?oise et de Dominique)
Pourvu, bont? divine,
Qu'ils n'aient pu nous entendre!
Ecoute, Marcelline,
Pour d?cider Dominique ? partir,
Tu vas mentir.
MARCELLINE
Comment, mentir?
MERLIER
Oui, tu vas, comme moi, dire que je suis ma?tre,
Tout ? mon gr?, d'entrer et de sortir,
Que je suis libre enfin!
MARCELLINE
Mais, c'est la mort!
MERLIER
Peut-?tre,
Qu'importe!
Le bonheur de ma fille avant tout!
Je suis vieux, moi je puis m'en aller.
Jusqu'au bout,
S'il faut mon sang, j'en fais gaiement le sacrifice.
MARCELLINE
(le regardant longuement)
Ma?tre, c'est bien
je mentirai.
Sans remords, je serai complice.
L'amour qui s'immole est seul vrai.
J'aurais menti, je me serais damn?e,
Pour conjurer la destin?e
De mes garons, que j'aimais tant!
Oui, voil? le devoir tel que mon cur l'entend:
Se donner tout pour ceux qu'on aime,
Offrir sa vie en don supr?me!
Parlez-leur donc ? votre gr?.
Ma?tre, je mentirai!
MERLIER
(allant frapper sur l'?paule de Dominique)
Te voil? revenu, gar?on! Quelle imprudence!
FRAN?OISE
(se jetant au cou de son p?re)
Oh! p?re, expliquez-lui qu'il faut qu'il reste
Moi
Je ne peux pas!
MERLIER
(tranquillement)
Pourquoi veux-tu qu'il reste, dis, ch?re fille?
Je pense,
Au contraire, qu'il doit repartir a l'instant!
FRAN?OISE
(avec un cri d'angoisse)
Mais, vous
mon p?re, vous?
DOMINIQUE
(soudainement ?clair?)
Ah! mon esprit s'?claire!
Je comprends ? pr?sent ce qu'elle voulait taire,
Et quel sort vous attend!
Ils vous ont arr?t?, vous ont fait la menace
De vous fusiller ? ma place!
Et vous alliez
C'est mal! Mais enfin, me voil?!
MERLIER
(souriant)
Gar?on, il ne s'agit plus du tout de cela.
Je suis libre!
A l'instant, on vient de me le dire.
FRAN?OISE
P?re, tu ne mens pas?
MERLIER
Non, puisque je suis l?.
FRAN?OISE
Vrai, bien vrai, p?re?
MERLIER
Aussi vrai que tu vois le ciel luire!
FRAN?OISE
Mais nous sommes sauv?s, p?re, c'est le bonheur!
Quelle effroyable nuit, quel terrible supplice!
Vouloir, si j'avais pu, j'aurais coup? mon cur
Entre mon Dominique et toi que je choisisse!
Et ces tourments sont donc finis!
Enfin, mous voil? r?unis!
Ensemble
FRANCOISE
(ga?ment)
Ah! de nouveau, que la maison flamboie,
Du claire lever du jour ? son d?clin!
Aimons nous, travaillons, de toute notre joie,
Au chant berceur du vieux moulin!
Aimons-nous, travaillons, de toute notre joie,
Au chant berceur du vieux moulin!
MERLIER
(? Marcelline)
Je suis vieux, moi! Je puis partir, l'?me joyeuse,
Si ma ch?re enfant est heureuse.
Et, jusqu'au bout, je donnerai mon sang.
Je donnerai mon sang!
MARCELLINE
(? Merlier)
Se donner tout pour ceux qu'on aime,
Offrir sa vie en don supr?me.
C'est le devoir tel que mon cur l'entend!
DOMINIQUE
(reprenant)
Ne mentez pas, p?re Merlier!
FRAN?OISE
Hein? P?re,
Ne mens pas!
MERLIER
Aussi vrai que le ciel nous ?claire,
Je ne mens pas!
Voyons, si je mentais.
Est-ce que je pourrais rire comme je fais?
Demande ? Marcelline
Et, tiens! Vois, elle-m?me
Rit de bon cur!
MARCELLINE
Bien s?r, quand je sais ceux que j'aime
Contents, je suis contente
Allez, soyez heureux!
Il dit vrai, je le jure, et nous rions tous deux.
Mentirions-nous ? cette heure supr?me?
Ensemble
MARCELLINE & MERLIER
Mentirions-nous ? cette heure supr?me?
Et nous rions tous deux!
FRAN?OISE & DOMINIQUE
Ah! de nouveau, que la maison flamboie!
Et nous sommes sauv?s, le bonheur nous attend!
Aimons nous, travaillons, de toute notre joie,
Au bruit du vieux moulin chantant!
Travaillons,
Au bruit du vieux moulin chantant!
MERLIER
(? Marcelline)
Je suis vieux, moi! Je puis partir, l'?me joyeuse,
Si ma ch?re enfant est heureuse.
Et, jusqu'au bout, je donnerai mon sang
Jusqu'au bout, je donnerai mon sang!
MARCELLINE
(? Merlier)
Se donner tout pour ceux qu'on aime,
Offrir sa vie en don supr?me,
C'est le devoir tel que mon cur l'entend!
(La diane fran?aise reprend au loin)
MARCELLINE
(pr?tant l'oreille)
C'est encor le clairon
?coutez, on l'entend!
FRAN?OISE
(avec joie)
O Dieu bon!
(? Dominique)
Repars tout de suite
Les fran?ais! Va, gar?on, leur dire vite, vite,
Que l'ennemi n'est pas en nombre ici.,
Et qu'ils viennent!
DOMINIQUE
(d?cid? exalt?)
Enfin, c'est la bataille!
Et je vais donc risquer ma peau, sous la mitraille,
Pour d?livrer Fran?oise et le moulin aussi!
Car j'ai fait le serment de prot?ger ma femme,
Fort, de toute ma force et de toute mon ?me!
Je vous sauverai tous!
(Il remet le manteau.)
MERLIER
C'est ??. Plus de souci!
Embrasse ta Fran?oise!
Embrasse-moi!
Courage!
Il est temps.
Va, sans tarder davantage!
(? part, lorsque Dominique est parti)
C'est fini, maintenant, allons, il faut payer!
(? Marcelline, lui montrant Fran?oise)
Laisse-nous seuls.
MARCELLINE
(au moment de sortir, avec un sentiment douloureux)
Adieu, p?re Merlier!
FRAN?OISE
(toute chang?e, heureuse)
Oh! p?re, que je suis contente,
Et que je respire ais?ment!
Gr?ce ? vous deux, mon ?pouvante
S'est dissip?e en en un moment
Tous deux hors de danger!
Je ne sais comment dire
Ma joie immense!
MERLIER
Ton sourire
Me suffit, rien ne peut m'?tre plus pr?cieux,
Ah! que je t'aime donc, ma fillette aux grands yeux!
(Il l'embrasse)
(la retenant pr?s de lui)
Te souviens-tu, lorsque, toute petite,
D?j? ta m?re, h?las, ?tait au ciel,
Je te ber?ais, comme tu dormais vite,
A m'?couter chanter quelque antique No?l!
FRAN?OISE
Oui, votre grosse voix se faisait si c?line!
MERLIER
Et quand, sous les rideaux de blanche mousseline,
Je t'aller border dans ton petit lit?
FRAN?OISE
Oui, vous ?tiez si bon!
Le couverture fine
Sous vos doigts que tremblaient, ne gardait pas un pli.
MERLIER
J'aimais ? te voir dormant comme un ante
(toujours doux mais plus expressif)
Puis, ? l'?ge o? l'enfant en fillette se change,
A tes dix ans, quand nous causions, le soir,
Comme deux vieux amis, tu m'?coutais, ravie.
Je te disais "Il est deux choses dans la vie,
Qui passent tout: aimer et faire son de voir."
FRAN?OISE
Vous m'enseigniez ce qui fait une fille honn?te,
Et je me souviens bien, p?re, de la le?on!
MERLIER
Eh bien! Si je n'?tais plus l?, sache, fillette,
T'en souvenir toujours!
FRAN?OISE
(se d?gageant, avec effroi)
Mon Dieu! De quel frisson
Me glace, tout ? coup, votre parole!
Mais
ce sont des adieux que vous me faites!
MERLIER
(le reprenant, la cajolant)
Folle!
FRAN?OISE
(encore un peu troubl?e)
Vous ne me cachez rien?
MERLIER
Non! Non! Rien! Tout est bien!
Laisse-moi l'embrasser, comme, petite fille,
Je t'embrassais
Toi m?me, embrasse-moi, gentille,
Rieuse ? pleine bouche, allons, plus fort, bien fort
(la quittant, ferme h?ro?que)
L?! C'est bien maintenant!.. je puis braver le sort!
(Tambours et Clairons dans la coulisse.)
VOIX dans les coulisses
Les Fran?ais! Les Fran?ais!
MERLIER
(? part)
C'est fini!
VOIX dans les coulisses
Les Fran?ais! Les Fran?ais!
FRAN?OISE
(joyeusement)
Dominique les m?me!
MERLIER
(se retournant vers le moulin
? mon pauvre moulin! Va, ton heure est prochaine!
Ils vont te massacrer dans ce dernier assaut.
La brave vieille rote, en ses augets de ch?ne,
Ne chantera plus sous l'eau claire du ruisseau
Mais, par vos soins,
Fran?oise, il faudra qu'il renaisse!
Je l'aimais bien, sachez l'aimer ? ma fa?on.
Rendez lui sa robuste et joyeuse jeunesse,
Et vieillissez, heureux, berc?s par sa chanson!
FRAN?OISE
(tr?s inqui?te)
Et vous, p?re?
(Tambours et Clairons dans la coulisse)
LES SOLDATS FRAN?AIS
(dans la coulisse)
A la ba?onnette!
A l'assaut! A l'assaut!
(Fifres dans la coulisse)
LES SOLDATS ENNEMIS
(dans la coulisse)
Vite! En retraite!
Les Fran?ais! Les Fran?ais!
LES SOLDATS FRAN?AIS
En avant! En avant!
(Les portes s'ouvrent, les soldats ennemis
ses rabattent en d?sordre.)
LE CAPITAINE ENNEMI
En retraite!
Il faut nous replier ? l'instant!
(Apercevant Merlier, debout,
au milieu de la cour, avec Fran?oise.)
Ah! mais, tout d'abord, r?glons cette affaire!
(Le Capitaine jette Merlier ? six soldats arm?s
qui le poussent dans la coulisse.)
FRAN?OISE
Grand Dieu! Mon p?re!
(?perdue, elle est tomb?e ? genoux,
les bras tendus)
(Fusillade dans la coulisse.)
Ils ont tu? mon p?re!
(Elle se redresse comme une folle)
(Le Capitaine fran?ais para?t avec Dominique,
suivi d'un flot de soldats fran?ais -
Dominique a un fusil ? la main.
El se jette vers Fran?oise avec joie.
D'un geste terrible, elle d?signe son p?re.
Marcelline, Dominique et Fran?oise
forment un groupe d?sesp?r?.)
LE CAPITAINE FRAN?AIS
(l'?p?e haute!)
Victoire!
MARCELLINE
(dans un grand cri douloureux)
Oh! la guerre!
H?ro?que le?on et fl?au de la terre!
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
F I N
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