| Pelléas et Mélisande
Opéra en cinq actes
Libretto de Maurice Maeterlinck
Musique de Claude Debussy
CAST:
Pelléas, Tenor or high baritone
Mélisand, Soprano
Golaud, Baritone
Arkel , Bass
Yniold, Soprano
Geneviève, Mezzo-soprano
Le Berger, Bass
Un Médecin, Bass
Servantes
Women's chorus
ACTE 1
ACTE 2
ACTE 3
ACTE 4
ACTE 5
ACTE 1
Scène 1
Une Forêt
(Le rideau ouvert on douvre Mélisande au bond d'une fontaine.
Entre Golaud.)
GOLAUD
Je ne pourrai plus sortir de cette forêt!
Dieu sait jusqu'où cette bête m'a mené.
Je croyais cependant l'avoir blessée à mort; et voici dans traces de sang.
Mais maintenant, je l'ai perdue de vue, je crois que je me suis perdu moi-même,
et mes chiens ne me retrouvent plus.
Je vais revenir sur mes pas.
J'entends pleurer
Oh! Oh! qu'y a-t-il là au bord de l'eau?
Une petite fille qui pleure au bord de l'eau?
(Il tousse.)
Elle ne m'entend pas,
Je ne vois pas son visage.
(Il s'approche et touche Mélisande à l'aule.)
Pourquoi pleures-tu?
(Mélisande tressaille, se dresse et veut fuir.
N'ayez pas peur vous n'avez rien à craindre.
Pourquoi pleurez-vous, ici, toute seule?
MÉLISANDE
(presque sans voix)
Ne me touchez pas! ne me touchez pas!
GOLAUD
N'ayez pas peur
Je ne vous ferai pas
Oh! vous êtes belle.
MÉLISANDE
Ne me touchez pas! ne me touchez pas, ou je me jette à l'eau!
GOLAUD
Je ne vous touche pas
(doux et calme)
Voyez, je resterai ici, contre l'arbre.
N'ayez pas peur.
Quelqu'un vous a-t-il fait du mal?
MÉLISANDE
Oh! oui! oui! oui!
(Elle sanglote profondément.)
GOLAUD
Qui est-ce qui vous a fait du mal?
MÉLISANDE
Tous! tous!
GOLAUD
Quell mal vous a-t-on fait?
MÉLISANDE
Je ne veux pas le dire! je ne peux pas le dire!
GOLAUD
Voyons, ne pleurez pas ainsi.
D'où venez-vous?
MÉLISANDE
Je me suis enfuie! enfuie
enfuie
GOLAUD
Oui, mais d'où vous êtes-vous enfuie?
MÉLISANDE
Je suis perdue! perdue!
Oh! oh! perdue ici
Je ne suis pas d'ici
Je ne suis pas née là
GOLAUD
D'où êtes vous?
Où êtes-vous née?
MÉLISANDE
Oh! oh! loin d'ici
loin
loin
GOLAUD
Qu'est-ce qui brille ainsi au fond de l'eau?
MÉLISANDE
Où donc? Ah!
C'est la couronne qu'il m'a donnée.
Elle est tombée en pleurant.
GOLAUD
Une coouronne?
Qui est-ce qui vous a donné une couronne?
Je vais essayer de la prendre
MÉLISANDE
Non, non, je n'en veux plus! je n'en veux plus
Je préfère mourir
mourir tout de suite!
GOLAUD
Je pourrais la retirer facilement;
L'eau n'est pas très profonde.
MÉLISANDE
Je n'en veux plus!
Si vous la retirez, je me jette à sa place!
GOLAUD
Non, non; je la laisserai là;
On pourrait la prendre sans peine cependant.
Elle semble trèds belle.
Y a-t-il longtemps que vous avez fui?
MÉLISANDE
Oui, oui,
Que êtes-vous?
GOLAUD
Je suis le prince Golaud le petit fils d'Arkel le vieux roi d'Allemonde
MÉLISANDE
Oh! vous avez déjà les cheveux gris!
GOLAUD
Oui; quelques-uns, ici, près des tempes
MÉLISANDE
Et la barge aussi
Pourquoi me regardez-vous ainsi?
GOLAUD
Je regarde vos yeux.
Vous ne fermez jamais les yeux?
MÉLISANDE
Si, si je les ferme la nuit
GOLAUD
Pourquoi avez-vous l'air si étonnée?
MÉLISANDE
Vous êtes un géant!
GOLAUD
Je suis un homme comme les autres
MÉLISANDE
Pourquoi êtes-vous venu ici?
GOLAUD
Je n'en sais rien moi-même.
Je chassais dans la forêt.
Je poursuivais un sanglier,
Je me suis trompé de chemin.
Vous avez l'air très jeune.
Quel âge avez-vous?
MÉLISANDE
Je commence à avoir froid
GOLAUD
Voulez-vous venir avec moi?
MÉLISANDE
Non, non, je reste ici.
GOLAUD
Vous ne pouvez pas rester ici toute seule,
Vous ne pouvez pas rester ici toute la nuit
Comment vous nommez-vous?
MÉLISANDE
Mélisande.
GOLAUD
Vous ne pouvez pas rester ici, Mélisande.
Venez avec moi
MÉLISANDE
Je reste ici
GOLAUD
Vous aurez peur, toute seule,
On ne sait pas ce qu'il y a ici
toute la nuit
toute seule
ce n'est pas possible,
(avec une grande deuceur)
Mélisande, venez, donnez la main
MÉLISANDE
Oh! ne me touchez pas!
GOLAUD
Ne criez pas
Je ne vous toucherai plus
Mais venez avec moi.
La nuit sera très moire et très froide.
Venez avec moi
MÉLISANDE
Où allez-vous?
GOLAUD
Je ne sais pas
Je suis perdu aussi
(Ils sortent.)
Scène 2
Un appartement dans le château.
Arkel et Geneviève
GENEIÈVE
Voici ce qu'il écrit à son frère Pelléas:
(simplement et modéré)
"Un soir, je l'ai trouvée tout en pleurs au bord d'une fontaine,
dans la forêt où je m'étais perdu.
Je ne sais ni son âge, ni qui elle est, ni d'où elle vient
et je n'ose pas l'interroger, car elle doit avoir eu une grande épouvante,
et quand on lui demande ce qui lui est arrivée,
elle pleure tout à coup comme un enfant, et sanglote
(d'une voix étouffée)
si profondément qu'on a peur.
Il u a maintenant six mois que je l'ai épousée
et je n'en sais pas plus que le jour de notre rencontre,
En attendant, mon cher Pelléas, toi que j'aime plus qu'un frère,
bien que nous ne soyons pas nés de même père,
en attendant, prépare mon retour
(avec une émotion contenue)
Je sais que ma mère ma pardonnera volontiers.
Mais l'ai peur d'Arkel, malgré toute sa bonté.
S'il consent néanmoins à l'accueillir, comme il accueillerait sa propre fille,
le troisième suivra cette lettre,
allume une lampe au sommet de la tour qui regarde la mer.
Je l'apercevrai du pont de notre navire,
si non j'irai plus loin et ne reviendrai plus
"
Qu'en dites-vous?
ARKEL
Je n'en dis rien.
Cela peut nous paraître étrange,
parce que nous ne voyons jamais que l'envers des destinées,
l'envers même de la nôtre
Il avait toujours suivi mes conseils jusqu'ici,
j'avais cru le rendre heureux en l'envoyant
demander la main de la princess Ursule
Il ne pouvait pas rester seul,
et depuis la mort de sa femme il était triste d'être seul;
et se mariage allait mettre fin à de longues guerres, à de vieilles haines
Il ne l'a pas voulu ainsi.
(avec une émotion grave)
Qu'il en soit comme it a voulu:
je ne me suis jamais mis en travers d'une destinée;
il sait mieux que moi son avenir.
Il n'arrive peut être pas d'événements inutiles.
GENEVIÈVE
Il a toujours été si prudent, si grave et si ferme
Depuis la mort de sa femme il ne vivait plus
que pour son fils, le petit Yniold.
Il a tout oublié
Qu'allons-nous faire?
(Entre Pelléas.)
ARKEL
Qui est-ce qui entre là?
GENEVIÈVE
C'est Pelléas.
Il a pleuré.
ARKEL
Est-ce toi, Pelléas?
Viens un peu plus près que je te voie dans la lumière.
PELLÉAS
Grand-père, j'ai reçu en même temps
que la lettre de mon frère une autre lettre;
Une lettre de mon ami Marcellus
Il va mourir et il m'appelle
Il dit qu'il sait exactement le jour où la more doit venir
Il me dit que je puis arriver avant elle si je veux,
mais qu'il n'y a pas de temps à perdre.
ARKEL
Il faudrait attendre quelque temps cependant,
Nous ne savons pas ce que le retour de ton frère nous prépare
Et d'ailleurs ton père n'est il pas ici, au-dessus de nous,
plus malade peut-être que ton ami
Pourras-tu choisir entre le père et l'ami?
(Il sort.)
GENEVIÈVE
Aie soin d'allumer la lampe dès ce soir Pelléas.
(Ils sortent séparément.)
Scène 3
Devant le château
(Entrent Geneviève et Mélisande.)
MÉLISANDE
Il fait sombre dans les jardins.
Et quelles forêts, quelles forêts tout autour des palais!
GENEVIÈVE
Oui; cela m'étonnait ainsi quand je suis arrivée ici,
et cela étonne tout le monde.
Il y a des endroits où l'on ne voit jamais le soleil.
Mais l'on s'y fait si vite
Il y a longtemps, il y a longtemps
Il y a presque quarante ans que je vis ici
Regardez de l'autre côté, vous aurez la chlarté de la mer.
MÉLISANDE
J'entends du bruit au des suos de nous
GENEVIÈVE
Oui; c'est quelqu'un qui monte vers nous
Ah! c'est Pelléas
Il semble encore fatigué de vous avoir attendue si longtemps
MÉLISANDE
Il ne nous a pas vues.
GENEVIÈVE
Je crois qu'il nous a vues, mais il ne sait ce qu'il doit faire.
Pelléas, Pelléas, est-ce toi?
PELLÉAS
Oui! je venais du côté de la mer
GENEVIÈVE
Nous aussi, nous cherchions la clarté.
Ici il fait un peu plus claire qu'ailleurs, et cependant la mer est sombre.
PELLÉAS
Nous aurons une tempête cette nuit;
il y en a toutes les nuits depuis quelque temps
et cependant elle est si calme maintenant!
On s'embarque sans le savoir et l'on reviendrait plus.
VOIX DERRIÈRE LA COULISSE
Hoé! hisse hoé!
Hoé!
MÉLISANDE
Quelque chose sort du port
PELLÉAS
Il faut que ce soit un grand navire
Les lumières sont trèss hautes,
nous le verrons tout à l'heure quand il entrera dans la band de clarté.
VOIX DERRIÈRE LA COULISSE
Hoé! hisse hoé!
Hoé!
GENEVIÈVE
Je ne sais si nous pourrons le voir
il y a encore une brume sur la mer.
PELLÉAS
On dirait que la brume s'élève lentement
MÉLISANDE
Oui, j'aperçois là-bas une petite lumière que je n'avais pas vue
PELLÉAS
C'est une phare; il y en a d;autres que nous ne voyons pas encore.
MÉLISANDE
Le navire est dans la lumière
il est déjà bienloin.
PELLÉAS
Il s'éloigne à toutes voiles
MÉLISANDE
C'est la navire qui m'a menée ici.
Il a de grandes voilles
Je le reconnais à ses voiles
VOIX DERRIÈRE LA COULISSE
Hisse hoé!
Hoé!
PELLÉAS
Il aura mauvaise mer cette nuit
VOIX DERRIÈRE LA COULISSE
Hisse hoé!
MÉLISANDE
Pourquoi s'en va-t-il cette nuit?
On ne le voit presque plus.
Il fera peut être naufrage!
PELLÉAS
La nuit tombe très vite
VOIX DERRIÈRE LA COULISSE
(à bouche fermée encore plus loin)
GENEVIÈVE
Il est temps de rentrer.
Pelléas montre la route à Mélsiande.
Il faut que j'aille voir, un instant le petit Yniold.
(Elle sort.)
PELLÉAS
On ne voit plus rien sur la mer
MÉLISANDE
Je vois d'autres lumières.
PELLÉAS
Ce sont les autres phares.
Entendez-vous la mer?
C'est le vent qui s'élève
Descendons par ici.
Voulez-vous me donner la main?
MÉLISANDE
Voyez, voyez j'ai les mains pleines de fleurs.
PELLÉAS
Je vous soutiendrai par le bras, le chemin est escarpé et il u fait très sombre.
Je pars peut-être demain.
MÉLISANDE
Oh!
pourquoi partez-vous?
(Ils sortent.)
ACTE 2
ACTE 1
ACTE 2
ACTE 3
ACTE 4
ACTE 5
Scène 1
Une fontaine dans le parc
(Entrant Pelléas et Mélisande.)
PELLÉAS
Vous ne savez pas où je vous ai menée?
Je viens souvent m'asseoir ici vers midi,
lorsqu'il fait trop chaud dans les jardins.
On étouffe aujourd'hui, à même à l'ombre des aarbres.
MÉLISANDE
Oh! l'eau est claire
PELLÉAS
Elle est fraîche comme l'hiver.
C'est une vieille fontaine abandonnée.
Il parait que c'était une fontaine miraculeuse,
elle ouvrait lesyeux des aveugles,
on l'appelle encore "la fontaine des aveugles."
MÉLISANDE
Elle n'ouvre plus les yeux des aveugles?
ELLÉAS
Depuis que le roi est presque aveugle lui-même, on n'y vient plus
MÉLISANDE
Comme on est seul ici
on n'entend rien.
PELLÉAS
Il y a toujours un silence extraordinaire
On entendrait dormir l'eau
Voulez-vous vous asseoir au bord du bassin de marbre?
Il y a un tilleul où le soleil n'entre jamais
MÉLISANDE
Je vais me coucher sur le marbre.
Je voudrais voir le fond de l'eau
PELLÉAS
On ne l'a jamais vu
Elle être aussi profonde que la mer.
MÉLISANDE
Si quelque chose brillait au fond, on le verrait peut-être.
PELLÉAS
Ne vous penchez ps ainsi.
MÉLISANDE
Je voudrais toucher l'eau
PELLÉAS
Prenez garde de glisser
Je vais vous tenir par la main
MÉLISANDE
Non, non,
Je voudrais y plonger les deux mains
On dirait que mes mains sont salades aujourd'hui
PELLÉAS
Oh! oh!
Prenez garde! prenez garde!
Mélisande! Mélisande! Mélisande!
Oh! votre chevelure
MÉLISANDE
(se redressant)
Je ne peux pas, je ne peux pas l'atteindre!
PELLÉAS
Vos cheveux ont plongé dans l'eau
MÉLISANDE
Oui, ils sont plus longs que mes bras
ils sont plus longs que moi
PELLÉAS
C'est au bord d'une fontaine aussi qu'il vous a trouvée?
MÉLISANDE
Oui
PELLÉAS
Que vous a-t-il dit?
MÉLISANDE
Rien, je ne me rappelle plus
PELLÉAS
Etait-il tout près de vous?
MÉLISANDE
Oui, il voulait m'embrasser
PELLÉAS
Et vous ne vouliez pas?
MÉLISANDE
Non.
PELLÉAS
Pourquoi ne vouliez-vous pas?
MÉLISANDE
Oh! oh! j'ai vu passer quelque chose au fond de l'eau
PELLÉAS
Prenez garde! prenez garde!
Vous allez tomber!
Avec quoi jouez-vous?
MÉLISANDE
Avec l'anneau qu'il a donné.
PELLÉAS
Ne jouez pas ainsi au-dessus d'une si profonde
MÉLISANDE
Mes mains ne tremblent pas
PELLÉAS
Comme il brille au soleil!
Ne le jetez pas si haut vers le ciel!
MÉLISANDE
Oh!
PELLÉAS
Il est tombé!
MÉLISANDE
Il est tombé dans l'eau!
PELLÉAS
Où est-il? où est-il?
MÉLISANDE
Je ne le vois pas descendre.
PELLÉAS
Je crois la voir briller!
MÉLISANDE
Ma bague?
PELLÉAS
Oui, oui; là-bas
MÉLISANDE
Oh! oh!
Elle est si loin de nous!
Non, non, ce n'est pas elle
ce n'est plus elle.
Elle est perdue
perdue
Il n'y a plus qu'un grand cercle sur l'eau
Qu'allons faire maintenant?
PELLÉAS
Il me faut pas s'inquiéter ainsi pour une bague.
Ce n'est rien, nous la retrouverons peut-être!
Ou bien nous en retrouverons une autre.
MÉLISANDE
Non, non, nous ne la retrouverons plus,
nous n'en trouverons pas l'autres non plus
Je croyais l'avoir dans les mains cependant
J'avais déjà fermé les mains, et elle est tombée malgré tout
Je l'ai jetées trop haut du côté du soleil.
PELLÉAS
Venez, nous reviendrons un autre jour.
Venez, il est temps.
On irait à notre rencontre.
Midi sonnait au moment où l'anneau est tombé
MÉLISANDE
Qu'allons-nous dire à Golaud s'il demande où il est?
PELLÉAS
La vérité, la vérité
(Ils sortent.)
Scène 2
Un appartement dans le château
(On découvre Golaud étendu sur son lit; Mélisande est à son chevet.)
GOLAUD
Ah! ah! tout va bien, cela ne sera rien.
Mais je ne puis m'expliquer comment cela s'est passé.
Je chassais tranquillement dans la forêt.
Mon cheval s'est emporté tout a coup sans raison
A-t-il vu quelque chose d'extraordinaire?
(En animant peu à peu et sourdement agité.)
Je venais d'entendre sonner les douze coups de midi.
Au douzième coup, il s'effraie subitement
et court comme un aveugle fou contre un arbre!
(en se calmant)
Je ne sais plus ce qui est arrivé.
Je suis tombé, et lui doit être tombé sur moi;
je croyais avoir toute la forêt sur la poitrine.
Je croyais que mon cur était déchiré.
Mais mon cur est solide.
Il paraît que ce n'est rien
MÉLISANDE
Voulez-vous boire un peu d'eau?
GOLAUD
Merci, je n'ai pas soif.
MÉLISANDE
Voulez-vous un autre oreiller?
Il y a une petite tache de sang sur celui-ci.
GOLAUD
Non; ce n'est pas la peine.
MÉLISANDE
Est-ce bien sûr?
Vous ne souffrez pas trop?
GOLAUD
Non, non, j'en ai vu bien d'autres.
Je suis fait au fer et au sang.
MÉLISANDE
Fermez les yeux et tâchez de dormir.
Je resterai ici toute la nuit
GOLAUD
Non, non, je ne veux pas que tu te fatigues ainsi.
Je n'ai besoin de rien, je dormirai comme un enfant
Qu'y-a-t-il, Mélisande?
Pourquoi pleures-tu tout à coup?
MÉLISANDE
Je suis
Je suis malade ici
GOLAUD
Tu es malade?
(pause)
Qu'as-tu donc, qu'as-tu donc, Mélisande?
MÉLISANDE
Je ne sais pas
Je suis malade ici.
Je préfère vous le dire aujourd'hui;
Seigneur, je ne suis pas heureuse ici
GOLAUD
Qu'est-il donc arrivé?
Quelqu'un t'a fait du mal?
Quelqu'un t'aurait-il offensés?
MÉLISANDE
Non, non, personne ne m'a fait le moidre mal
Ce n'est mas cela.
GOLAUD
Mais tu dois me cacher quelque chose?
Dis-moi toute la vérité, Mélisande
Est-ce le roi?
Est ce ma mère?
Est-ce Pelléas?
MÉLISANDE
Non, non, ce n'est pas Pelléas.
Ce n'est personne
Vous ne pouvez pas me comprendre
C'est quelque chose qui est plus fort que moi
GOLAUD
Voyons; sois raisonnable, Mélisande.
Que veux-tu que je fasse?
Tu n'est plus une enfant.
Est-ce moi que tu voudrais quitter?
MÉLISANDE
On! non, ce n'est pas cela
Je voudrais m'en aller avec vous
C'est ici que je ne peux plus vivre
Je sens que je ne vivrais plus longtemps
GOLAUD
(animé)
Mais il faut une raison cependant.
On va te croire folle.
On va croire à des rêves d'enfant.
Voyons, est-ce Pelléas, peut-être?
Je crois qu'il ne te parle pas souvent.
MÉLISANDE
Si, il me parle parfois.
Il ne m'aime pas, je crois; je l'ai vu dans ses yeux
Mais il me parle quand il me rencontre
GOLAUD
Il ne faut pas lui en vouloir.
Il aa toujours été ainsi.
Il est un peu étrange.
Il changera, tu verras; il est jeune
MÉLISANDE
Mais ce n'est pas cela
ce n'est pas cela
GOLAUD
Qu'est-ce donc?
Ne peux-tu pas te faire à la vie qu'on mène ici?
Il est vrai que ce château est très vieux et très sombre
Il est très froid et très profond.
Et tous ceux qui l'habitent sont déjà vieux.
Et la campagne peut sembler triste aussi,
avec toutes ces forêts, toutes ces vieilles forêts sans lumière.
Mais on peut égayer tout cela si l'on veut.
Et puis, la joie, la joie, on n'en a pas tous les jours:
Mais dis-moi quelque chose;
n'importe quoi, je ferai tout ce que tu voudras
MÉLISANDE
Oui, c'est vrai
on ne voit jamais le ciel ici.
Je lai vu la première fois ce matin
GOLAUD
C'est donc cela qui te fait pleurer, ma pauvre Mélisande?
Ce n'est donc que cela?
Tu pleures de ne pas voir le ciel?
Voyons, tu n'est plus à l'âge où l'on peut pleurer pour ces choses
Et puis l'été n'est pas là?
Tu vas voir le ciel tous les jours.
Et puis l'année prochaine
Voyons, donne-moi ta main; donne-moi tes deux petites mains.
(Il lui prend les mains.)
Oh! ces petites mains que je pourrais écraser comme des fleurs
Tiens, où est l'anneau que je t'avais donne?
MÉLISANDE
l'anneau?
GOLAUD
Oui, la bague de nos noces, où est-elle?
MÉLISANDE
Je crois
je crois qu'elle est tombée.
GOLAUD
Tombée?
Où est-elle tombée?
Tu ne l'as pas perdue?
MÉLISANDE
Non; elle est tombée
elle doit être tombée
mais je sais où elle est
GOLAUD
Où est-elle?
MÉLISANDE
Vous savez bien
vous savez bien
la grotte au bord de la mer?
GOLAUD
Oui.
MÉLISANDE
Eh bien, c'est là
Il faut que ce soit là
Oui, oui; je me rappelle.
J'y suis allée ce matin, ramasser des coquillages pour le petit Yniold
Il y en a de très beaux
Elle a glissé de mon doigt
puis la mer est entrée
et j'ai dû sortir avant de l'avoir retrouvée.
GOLAUD
Est-tu sûre que c'est là?
MÉLISANDE
Oui, oui, tout a fait sûre
Je l'ai sentie glisser
GOLAUD
Il faut aller la chercher tout de suite.
MÉLISANDE
Maintenant? Tout de suite? Dans l'obscurité?
GOLAUD
Maintenant, tout de suite, dans l'obscurité
J'aimerais mieux avoir perdu tout ce que
j'ai plutôt d'avoir perdu cette bague
Tu ne sais pas ce que c'est.
Tu ne sais pas l'où elle vient.
La mer sera très haute cette nuit.
La mer viendra la prendre avant toi
dépêche-toi
MÉLISANDE
Je n'ose pas
je n'ose pas aller seule
GOLAUD
Vas-y, vas-y avec n'importe qui.
Mais il faut y aller tout de suite, entends-tu?
Dépêche-toi; demande à Pelléas d'y aller avec toi.
MÉLISANDE
Pelléas? Avec Pelléas?
Mais Pelléas ne voudra pas
GOLAUD
Pelléas fera tout ce que tu lui demandes.
Je connais Pelléas mieux que toi.
Vas-y, hâte-toi.
(un peu retenu et avec beaucoup d'accent)
Je ne dormirai pas avant d'avoir la bague.
MÉLISANDE
Oh! Oh! Je ne suis pas heureuse,
Je ne suis pas heureuse.
(Elle sort en pleurait.)
Scène 3
Devant une grotte
(Entrant Pelléas et Mélisande.)
PELLÉAS
(parlant avec une grande agitation)
Oui; c'est ici, nous y sommes.
Il fait si noir que l'entrée de la grotte
ne se distingue plus du reste de la nuit
Il n'y a pas d'étoiles de ce côté.
Attendons que la lune ait déchiré
ce grand nuage elle éclairera toute la grotte
et alors nous pourrons entrer sans danger.
Il y a des endroits dangereux et le sentier est très étroit,
entre deux lacs dont on n'a pas encor trouvé le fond.
Je n'ai pas songé à emporter une torche ou une lanterne.
Mais je pense que la clarté du ciel nous suffira.
Vous n'avez jamais pénétré dans cette grotte?
MÉLISANDE
Non
PELLÉAS
Entrons-y
Il faut pouvoir décrire l'endroit où vous avez perdu la bague,
s'il vous interroge.
Elle est très grande et très belle,
elle est pleine de ténèbres bleues.
Quand on y allume une petite lumière,
on dirait que la voûte est couverte d'étoiles, comme le ciel.
Donnez-moi la main, ne tremblez pas ainsi.
Il n'y a pas de danger; nous nous arrêterons au moment
où nous n'apercevrons plus la clarté de la mer
Est-ce le bruit de la grotte qui vous effraie?
Entendez-vous la mer derrière nous?
Elle ne semble pas heureuse cette nuit
(La lune éclaire largement l'entrée
et une partie des ténèbres de la grotte,
et l'on aperçoit trois vieux pauvres à cheveux blancs,
assis côte à côte, se soutenant les uns les autres
et endormis contre un quartier de cor.)
PELLÉAS
Oh! voici la clarté!
MÉLISANDE
Ah!
PELLÉAS
Qu'y a-t-il?
MÉLISANDE
Il y a
(Elle montre les trois pauvres)
Il y a
PELLÉAS
Oui
je les ai vus aussi
MÉLISANDE
Allons-nous en! Allons-nous en!
PELLÉAS
Ce sont trois vieux pauvres qui se sont endormis
Il y a une famine dans le pays
Pourquoi sont-ils venus dormir ici?
MÉLISANDE
Allons-nous en; venez
Allons-nous en!
PELLÉAS
Prenez-garde, ne parlez pas si haut
Ne les éveillons pas
Ils dorment encore profondément
Venez.
MÉLISANDE
Laissez-moi; je préfère marcher seule
PELLÉAS
Nous reviendrons un autre jour
(Il sortent.)
ACTE 3
ACTE 1
ACTE 2
ACTE 3
ACTE 4
ACTE 5
Scène 1
Une des tours du château
(Un chemin de ronde passe sous une fenêtre de la tour.)
MÉLISANDE
(à la fenêtre tandis qu'elle peigne ses cheveux dénoués)
Mes longs cheveux descendent jusqu'au seuil de la tour;
Mes cheveux vous attendent tout le long de la tour,
Et tout le long du jour,
Et tout le long du jour.
Saint Daniel et Saint Michel,
Saint Michel et Saint Raphaël,
Je suis née un dimanche,
Un dimanche à midi
(Entre Pelléas par le chemin de ronde.)
PELLÉAS
Holà! Holà! ho!
MÉLISANDE
Qui est là?
PELLÉAS
Moi, moi, et moi!
Que fais-tu là, à la fenêtre,
en chantant comme un oiseau qui n'est pas d'ici?
MÉLISANDE
J'arrange mes cheveux pour la nuit
PELLÉAS
C'est là ce que je vois sur le mur?
Je croyais que tu avais de la lumière
MÉLISANDE
J'ai ouvert la fenêtre; il fait trop chaud dans la tour
Il fait beau cette nuit.
PELLÉAS
Il y a d'innombrables étoiles; je n'en ai jamais vu autant que ce soir;
mais la lune est encor sur la mer
Ne reste pas dans l'ombre, Mélisande, penche-toi un peu,
que je voie tes cheveux dénoués.
MÉLISANDE
Je suis affreuse ainsi
PELLÉAS
Oh! oh! Mélisande,
Oh! tu es belle! Tu es belle ainsi! Penche-toi!
Penche-toi! Laisse-moi venir plus près de toi
MÉLISANDE
Je ne puis pas venir plus près de toi
Je me penche tant que je peux
PELLÉAS
Je ne puis pas monter plus haut
donne-moi du moins ta main ce soir avant que je m'en aille
Je pars demain.
MÉLISANDE
Non, non, non
PELLÉAS
Si, si, je pars, je partirai demain
donne-moi ta main,
ta main, ta petite main sur les lèvres
MÉLISANDE
Je ne te donne pas ma main si tu pars
PELLÉAS
Donne, donne, donne
MÉLISANDE
Tu ne partiras pas?
PELLÉAS
J'attendrai, j'attendrai
MÉLISANDE
Je vois une rose dans les ténèbres
PELLÉAS
Où donc?
Je ne vois que les branches du saule qui dépasse le mur
MÉLISANDE
Plus bas, plus bas, dans le jardin; là-bas, dans le vert sombre
PELLÉAS
Ce n'est pas une rose
J'irai voir tout à l'heure, mais donne-moi ta main d'abord;
d'abord ta main
MÉLISANDE
Voilà, voilà, je ne puis pencher davantage.
PELLÉAS
Mes lèvres ne peuvent pas atteindra ta main!
MÉLISANDE
Je ne puis me pencher davantage
Je suis sur le point de tomber
Oh! Oh! mes cheveux descendent de la tour!
(Sa chevelure se révulse tout à coup tandis qu'elle se pence ainsi,
et inonde Pelléas.)
PELLÉAS
Oh! oh! qu'est-ce que c'est? tes cheveux, tes cheveux descendent vers moi!
Toute ta chevelure, Mélisande, toute ta chevelure est tombée de la tour!
(moins vite et passionnément contenu)
Je les tiens dans les mains, je les tiens dans la bouche
Je les tiens dans le bras, je les mets autour de mon cou
Je n'ouvrirai plus les mains cette nuit!
MÉLISANDE
Laisse-moi! laisse-moi! tu vas me faire tomber!
PELLÉAS
Non, non, non!
Je n'ai jamais vu de cheveux comme les tiens, Mélisande!
Vois, vois, vois, ils viennent de si haut
et ils m'inondent encore jusqu'au cur;
Ils m'inondent encore jusqu'au genoux!
Et ils sont doux, ils sont doux comme s'ils tombaient du ciel!
Je ne vois plus le ciel à travers tes cheveux.
Tu vois, tu vois? Mes deux mains ne peuvent pas les tenir;
il y en a jusque sur les branches dy saule
Ils vivent comme des oiseaux dans mes mains,
et ils m'aiment, ils m'aiment plus que toi!
MÉLISANDE
Laisse-moi, laisse-moi
Quelqu'un pourrait venir
PELLÉAS
Non, non, non, je ne te délivre pas cette nuit
Tu es ma prisonnière cette nuit, toute la nuit, toute la nuit
MÉLISANDE
Pelléas! Pelléas!
PELLÉAS
Je les noue, je les noue aux branches du saule
Tu ne t'eniras plus
tu ne t'en iras plus
regarde, regarde, j'embrasse tes cheveux
Je ne souffre plus au milieu de tes cheveux
Tu entends mes baisers le long de tes cheveux?
Ils montent le long de tes cheveux
Il faut que chacun t'en apporte
Tu vois tu vois, je puis ouvrir les mains
J'ai les mains libres et tu ne peux plus m'abandonner
(Des colombes sortent de la tour et volent autour d'eux dans la nuit.)
MÉLISANDE
Oh! oh! tu m'as fait mal!
Qu'y a-t-il Pelléas?
Qu'est-ce qui vole autour de moi?
PELLÉAS
Ce sont les colombes qui sortent de la tour
Je les ai effrayées; elles s'envolent
MÉLISANDE
Ce sont mes colombes, Pelléas.
Allons-nous-en, laisse-moi elles ne reviendraient plus
PELLÉAS
Pourquoi ne reviendraient-elles plus?
MÉLISANDE
Elles se perdront dans l'obscurité
Laisse-moi! laisse-moi relever la tête
J'entends un bruit de pas
Laisse-moi!
C'est Golaud! Je crois que c'est Golaud!
Il nous a entendus
PELLÉAS
Attends! Attends!
Tes cheveux son autour des branches
Ils se sont accrochés dans l'obscurité
Attends! Attends
(Entre Golaud par le chemin de ronde.)
Il fait noir.
GOLAUD
Que faites-vous ici?
MÉLISANDE
Ce que je fais ici?
Je
Vous êtes des enfants
Mélisande, ne te penche pas ainsi à la fenêtre, tu vas tomber
Vous ne savez pas qu'il est tard?
Il est près de minuit.
Ne jouez pas ainsi dans l'obscurité.
Vous êtes des enfants
(riant nerveusement)
Quels enfants!
Quels enfants!
(Il sort avec Pelléas.)
Scène 2
Les souterrains du château
(Entrent Golaud et Pelléas.)
GOLAUD
Prenez garde; par ici, par ici.
Vous n'avez jamais pénétré dans ces souterrains?
PELLÉAS
Si, une fois; dans le temps; mais il y a longtemps
MÉLISANDE
Eh bien, voici l'eau stagnante dont je vous parlais
Sentez-vous l'odeur de mort qui monte?
Allons jusqu'au bout de ce rocher qui surplombe et penchez-vous un peu;
elle viendra vous frapper au visage.
Penchez-vous; n'ayez pas peur
je vous tiendrai, donnez-moi
Non, non, pas la main
elle pourrait glisser
le bras.
Voyez-vous le gouffre, Pelléas?
(troublé)
Pelléas?
PELLÉAS
Oui, je crois que je vois le fond du gouffre!
(avec une sourde agitation)
Est-ce la lumière qui tremble ainsi?
(Il se redresse, se retourne et regarde Golaud.)
Vous
GOLAUD
Oui, c'est la lanterne
Voyez, je l'agitais pour éclairer les parois
PELLÉAS
J'étouffe ici
sortons.
GOLAUD
Oui, sortons.
(Ils sortent en silence.)
Scène 3
Une terrasse au sortir des souterrains.
(Entrent Golaud et Pelléas.)
PELLÉAS
Ah! je respire enfin! j'ai cru, un instant,
que j'allais me trouver mal dans ces énormes grottes;
j'ai été sur le point de tomber
Il y a là un air humide et lourd comme une rosée de plomb
et des ténèbres épaisses comme une pâte empoisonnée.
Et maintenant, tout l'air de toute la mer!
Il y a un vent frais, voyez, frais comme une feuille qui vient de s'ouvrir,
sur les petites lames vertes.
Tiens!
On vient d'arroser les fleurs au bord de la terrasse
et l'odeur de la verdure et des roses mouillées mont jusqu'ici.
Il doit être près de midi; elles sont déjà dans l'ombre de la tour
It est midi, j'entends sonner les cloches
et les enfants descendent vers la plage pour se baigner
Tiens, voilà notre mère et Mélisande à une fenêtre de la tour
GOLAUD
Oui, elles se sont réfugiées du côté de l'ombre.
A propos de Mélisande, j'ai entendu ce qui s'est passé
et ce qui s'est dit hier au soir.
Je le sais bien, ce sont là jeux d'enfants;
mais il ne faut pas que cela se répète.
Elle est très délicate, et il faut qu'on la ménage d'autant
plus qu'elle sera peut-être bientôt mère,
et la moindre émotion pourrait amener un malheur.
Ce n'est pas la première fois que je remarque qu'il pourrait
y avoir quelque chose entre vous
Vous êtes plus âgé qu'elle, il suffira de vous l'avoir dit
Evitez-la autant que possible; mais sans affectation,
d'ailleurs, sans affectation
(Ils sortent.)
Scène 4
Devant le château
(Entrent Golaud et le petit Yniold.)
GOLAUD
(affectant un très grand calme)
Viens, nous allons nous asseoir ici, Yniold; viens sur mes genoux;
nous verrons d'ici ce qui se passe dans la forêt.
Je ne te vois plus du tout depuis quelque temps.
Tu m'abandonnes aussi; tu es toujours chez petite mère
Tiens, nous sommes tout juste assis sous les fenêtres de petite mère,
Elle fait peut-être sa prière du soir en ce moment
Mais dis-moi, Yniold, elle est souvent avec ton oncle Pelléas, n'est-ce pas?
YNIOLD
Oui, oui, toujours, petit père; quand vous n'êtes pas là.
GOLAUD
Ah! Tiens, qeulqu'un passe avec une lanterne dans le jardin!
Mais on m'a dit qu'ils ne s'aimaient pas
Il paraît qu'ils se querellent souvent
non?
Est-ce vrai?
YNIOLD
Oui, oui, c'est vrai.
GOLAUD
Oui? Ah! ah!
Mais à propos de quoi se querellent-ils?
YNIOLD
A propos de la porte.
GOLAUD
Comment! A propos de la porte!
Qu'est-ce que recontes là?
YNIOLD
Parce qu'elle ne peut pas être ouverte.
GOLAUD
Qui ne veut pas qu'elle soit ouverte?
Voyons pourquoi se querellent-ils?
YNIOLD
Je ne sais pas, petit père, à propos de la lumière.
GOLAUD
Je ne te parle pas de la lumière; je te parle de la porte.
Ne mets pas ainsi la main dans la bouche
Voyons
YNIOLD
Petit père! petit père!
Je ne le ferai plus
(Il pleure.)
GOLAUD
Voyons; pourquoi pleures-tu maintenant?
Qu'est-il arrivé?
YNIOLD
Oh! oh! petit père! vous m'avez fait mal!
GOLAUD
Je t'ai fait mal?
Où t'ai-je fait mal?
C'est sans le vouloir
YNIOLD
Ici, ici, à mon petit bras
GOLAUD
C'est sans le vouloir; voyons, ne pleure plus;
je te donnerai que; que chose demain.
YNIOLD
Quoi, petit père?
GOLAUD
Un carquois et des flèches.
Mais dis-moi ce que tu sais de la porte.
YNIOLD
De grandes flèches?
GOLAUD
Oui, de très grandes flèches.
Mais pourquoi ne veulent-ils pas que la porte soit ouverte?
Voyons, réponds-moi à la fin! non, non,
n'ouvre pas la bouche pour pleurer,
Je ne suis pas fâché.
De quoi parlent-ils quand ils sont ensemble?
YNIOLD
Pelléas et petite mère?
GOLAUD
Oui; de quoi parlent-ils?
YNIOLD
De moi; toujours de moi.
GOLAUD
Et que disent-ils de toi?
YNIOLD
Ils disent que je serai très grand.
GOLAUD
Ah! misère de ma vie!
Je suis ici comme un aveugle qui cherche son trésor au fond de l'océan!
Je suis ici comme un nouveau-né perdu dans la forêt et vous
Mais voyons, Yniold, j'étais distrait; nous allons causer sérieusement.
Pelléas et petite mère ne parlent-ils jamais de moi quand je ne suis pas là?
YNIOLD
Si, si, petit père.
GOLAUD
Ah!
Et que disent-ils de moi?
YNIOLD
Ils disent que je deviendrai aussi grand que vous.
GOLAUD
Tu es toujours près d'eux?
YNIOLD
Oui, oui, toujours, petit père.
GOLAUD
Ils ne te disent jamais d'aller jouer ailleurs?
YNIOLD
Non, petit père, ils ont peur quand je ne suis pas là.
GOLAUD
Ils ont peur?
A quoi vois-tu qu'ils ont peur?
YNIOLD
Ils pleurent toujours dans l'obscurité.
GOLAUD
Ah! ah!
YNIOLD
Cela fait pleurer aussi
GOLAUD
Oui, oui!
YNIOLD
Elle est pâle, petit père!
GOLAUD
Ah! ah! patience, mon Dieu, patience
YNIOLD
Quoi, petit père?
GOLAUD
Rien, rien, mon enfant.
J'ai vu passer un loup dans la forêt.
Ils s'embrassent quelque-fois?
Non?
YNIOLD
Qu'ils s'embrassent, petit père?
Non, non.
Ah! si, petit père, si une fois
une fois qu'il pleuvait
GOLAUD
Ils se sont embrassés?
Mais comment, comment, se sont-ils embrassés?
YNIOLD
Comme çà, petit père, comme çà.
(Il lui donne un baiser sur la bouche; riant.)
Ah! ah! votre barbe, petit père!
Elle pique, elle pique!
Elle devient toute grise, petit père,
et vos cheveux aussi, tout gris, tout gris.
(La fenêtre sous laquelle ils sont assis s'éclaire en ce moment
et sa clarté vient tomber sur eux.)
Ah! ah! petite mère a allumé sa lampe.
Il fait clair, petit père; il fait clair
GOLAUD
Oui, il commence à faire clair.
YNIOLD
Allons-y aussi, petit père; allons-y aussi
GOLAUD
Où veux-tu aller?
YNIOLD
Où il fait clair, petit père.
GOLAUD
Non, non, mon enfant; restons encore un peu dans l'ombre
On ne sait pas, on ne sait pas encore
Je crois que Pelléas esst fou
YNIOLD
Non, petit père, il n'est pas fou, mais il est très bon.
GOLAUD
Veux-tu voir petite mère?
YNIOLD
Oui, oui je veux la voir!
(En commençant presque modéré puis, peu à peu,
avec une animation inquiète qui doit aller jusqu'à la fin de l'acte.)
GOLAUD
Ne fais pas de bruit; je vais te hisser justqu'à la fenêtre,
Elle est trop haute pour moi, bien que je sois si grand
(Il soulève l'enfant.)
Ne fais pas le moindre bruit: petite mère aurait terriblement peur
La vois-tu?
Est-elle dans la chambre?
YNIOLD
Oui!
Oh! il fait clair!
GOLAUD
Elle est seule?
YNIOLD
Oui
non, non!
Mon oncle Pelléas y est ainsi.
GOLAUD
Il
YNIOLD
Ah! ah! petit père, vous m'avez fait mal!
GOLAUD
Ce n'est rien; tais-toi; je ne le ferai plus; regarde, regarde, Yniold!
J'ai trébuché.
Parle plus bas. Que font-ils?
YNIOLD
Ils ne font rien, petit père.
GOLAUD
Sont-ils près l'un de l'autre?
Est-ce qu'ils parlent?
YNIOLD
Non, pete père; ils ne parlent pas.
GOLAUD
Mais que font-ils?
YNIOLD
Ils regardent la lumière.
GOLAUD
Tous les deux?
YNIOLD
Oui, petit père.
GOLAUD
Ils ne disent rien?
YNIOLD
Non, petit père; ils ne ferment pas les yeux.
GOLAUD
Ils ne s'approchent pas l'un de l'autre?
YNIOLD
Non, petit père, ils ne ferment jamais les yeux
j'ai terriblement peur!
GOLAUD
De quoi donc as-tu peur?
Regarde! Regarde!
YNIOLD
Petit père, laissez-moi descendre!
GOLAUD
Regarde!
YNIOLD
Oh! je vais crier, petit père!
Laissez-moi descendre! laissez-moi descendre!
GOLAUD
Viens!
(Ils sortent.)
ACTE 4
ACTE 1
ACTE 2
ACTE 3
ACTE 4
ACTE 5
Scène 1
Un appartement dans le château
(Entrent et se rencontrent Pelléas et Mélsiande.)
PELLÉAS
Où vas-tu? il faut que je te parle ce soir.
Tu verrai-je?
MÉLISANDE
Oui.
PELLÉAS
Je sors de la chambre de mon père.
Il va mieux.
Le médecin nous a dit qu'il était sauvé
Il m'a reconnu.
Il m'a pris la main et il m'a dit de cet air étrange
qu'il a depuis qu'il est malade:
"Est-ce toi, Pelléas?
Teins, je ne l'avais jamais remarqué,
mais tu as le visage grave
et amical de ceux qui ne vivront pas longtemps
Il faut voyager; il faut voyager
"
C'est étrange, je vais lui obéir
Ma mère l'écoutait et pleurait de joie.
Tu ne t'en es pas aperçue?
Toute la maison semble déjà revivre.
On entend respirer, on entend marcher
Ecoute; j'entends parler derrière cette porte.
Vite, vite, réponds vite, où te verrai-je?
MÉLISANDE
Où veux-tu?
PELLÉAS
Dans le parc, près de la fontaine des aveugles?
Veux-tu? Viendras-tu?
MÉLISANDE
Oui.
PELLÉAS
Ce sera le dernier soir; je vais voyager comme mon père l'a dit.
Tu ne me verras plus.
MÉLISANDE
Ne dis pas cela, Pelléas
Je te verrai toujours; je te regarderai toujours
PELLÉAS
Tu auras beau regarder
je serai si loin que tu ne pourras plus me voir
MÉLISANDE
Qu'est-il arrivé, Pelléas? Je ne comprends plus ce que te dis.
PELLÉAS
Va-t'en, séparons-nous.
J'entends parler derrière cette porte.
Scène 2
(Entre Arkel.)
ARKEL
Maintenant que le père de Pelléas est sauvé
et que la maladie, la vieille servante de la mort,
a quitté le château, un peu de joie
et un peu de soleil vont enfin rentrer dans la maison
Il était temps! Car depuis ta venue,
on n'a vu ici qu'en chuchotant autour d'une chambre fermée
Et vraiment, j'avais pitié toi, Mélisande
Je t'observais, tu étais là, insouciante peut-être,
mais avec l'air étrange et égaré de quelqu'un
qui attendrait toujours un grand malheur, au soleil, dans un beau jardin
Je ne puis pas expliquer
mais j'étais triste de te voir ainsi,
car tu es trop jeune et trop belle pour vivre déjà jour
et nuit sous l'haleine de la mort
Mais à présent tout cela va changer.
A mon âge, et c'est peut-être là le fruit le plus sûr de ma vie,
à mon âge, j'ai acquis je ne sais quelle foi à la fidélité des événements,
et j'ai toujours vu que tout être jeune
et bea créait autour de lui des événements jeunes, beaux et heureux
Et c'est toi, maintenant, qui vas ouvrir la port
à l'ère nouvelle que j'entrevois
Viens ici; pourquoi restes-tu là sans répondre et sans lever les yeux?
Je ne t'ai embrassée qu'une seule fois jusqu'ici, le jour de ta venue;
et cependant les vieillards ont besoin quelquefois,
de toucher de leurs lèvres le front d'une femme ou la joue d'un enfant,
pour croire à la fraîcheur de la vie
et éloigner un moment les menaces de la mort.
As-tu peur de mes vieilles lèvres?
Comme j'avais pitié de toi ces mois-ci
MÉLISANDE
Grand-père, je n'étais pas malheureuse.
ARKEL
Laisse-moi te regarder ainsi, de tout près, un moment!
On a tant besoin de beauté aux côtés de la mort
(Enter Golaud.)
GOLAUD
Pelléas part ce soir.
ARKEL
Tu as du sang sur le front. Quas-tu fait?
GOLAUD
Rien, rien
J'ai passé au travers d'une haie d'épines.
MÉLISANDE
Baissez un peu la tête, seigneur
je vais essuyer votre front
GOLAUD
Je ne veux pas que tu me touches, entends-tu?
Va-t'en! Je ne te parle pas.
Où est mon épée?
Je venais chercher mon épée
MÉLISANDE
Ici, sur le prie-Dieu.
GOLAUD
Apporte-la.
(à Arkel)
On vient encore de trouver un paysan mort de faim, le long de la mer.
On dirait qu'ils tiennent tous à mourir sous nos yeux.
(à Mélisande)
Eh bien, mon épée?
Pourquoi tremblez-vous ainsi?
Je ne vais pas vous tuer.
Je voulais simplement examiner la lame.
Je n'emploie pas l'épée à ces usages.
Pourquoi m'examinez-vous comme un pauvre?
Je ne viens pas vous demander l'aumône.
Vous espérez vois quelque chose dans mes yeux sans
que je voie quelque chose dans les vôtres?
Croyez-vous que je sache quelque chose?
Voyez-vous ces grands yeux
On dirait qu'ils sont fiers d'être riches
ARKEL
Je n'y vois qu'une grande innocence
GOLAUD
Une grande innocence!
Ils sont plus grands que l'innocence!
Ils sont plus pures que les yeux d'un agneau
Ils donneraient à Dieu des leçons d'innocence.
Une grande innocence!
Ecoutez; j'en suis si près que le sons in fraîcheur
de leurs cils quand ils clignent;
et cependant, je suis moins loin des grands secrets de l'autre monde
que du plus petit secret de ces yeux!
Une grande innocence!
Plus que de l'innocence!
On dirait que les anges du ciel y célèbrent sans cesse un baptême.
Je les connais ces yeux!
Je les ai vus à l'uvre!
Fermez-les! fermer-les! Ou je vais les fermer pour longtemps!
Ne mettez pas ainsi votre main à la gorge;
je dis une chose très simple
J'ai pas d'arrière-pensée
Si j'avais une arrière-pensée pourquoi ne la dirais-je pas?
Ah! ah! ne tâchez pas de fuir!
Ici!
Donnez-moi cette main!
Ah! vos mains sont trop chaudes
Allez-vous-en! Votre chair me dégoûte!
Allez-vous-en!
Il ne s'agit plus de fuir à présent!
(Il la saisit par les cheveux.)
Vous allez me suivre à genoux!
A genoux devant moi!
Ah! ah! vos longs cheveux servent en fin à quelque chose.
A droite et puis à gauche!
A gauche et puis à droite!
Absalon! Absalon!
En avant! en arrière!
Jusqu'à terre! jusqu'à terre
Vous voyez,
vous voyez; je ris déjà comme un vieillard
Ah! ah! ah!
ARKEL
(accourant)
Golaud!
GOLAUD
(affectant un calme soudain)
Vous ferez comme il vous plaira, voyez-vous.
Je n'attache aucune importance à cela.
Je suis trop vieux; et puis je ne suis pas un espion.
J'attendrai le hasard; et alors
Oh! alors!
Simplement parce que c'est l'usage;
Simplement parce que c'est l'usage.
ARKEL
Qu'a-t'il donc?
Il est ivre?
MÉLISANDE
(en larmes)
Non, non, mais il ne m'aime plus
je ne suis pas heureuse
ARKEL
Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du cur des hommes
Scène 3
Une fontaine dans le parc
(On découvre le petit Yniold qui cherche
à soulever un quartier de roc.)
YNIOLD
Oh! cette pierre est lourde
Elle est plus lourde que moi
Elle est plus lourde que tout le monde.
Elle est plus lourde que tout
Je vois ma balle d'or entre le rocher et cette méchante pierre,
et je ne puis pas y atteindre
Mon petit bras n'est ps assez long et cette pierre
ne veut pas être soulevée
On dirait qu'elle a des racines dans la terre
(On entend au loin les bêlements d'un troupeau.)
Oh! oh! j'entends pleurer les moutons
Tiens!
Il n'y a plus de soleil
Ils arrivent les petits moutons; ils arrivent
Il y en a! Il y en a!
Ils ont peur du noir
Ils se serrent! ils se serrent!
Ils pleurent et ils vont vite!
Il y en a qui voudraient prendre à droite
Ils voudraient tous aller à droite
Ils ne peuvent pas!
Le berger leur jette de la terre
Ah! ah! Ils vont passer ici
Je vais les voir de près.
Comme il y en a!
Maintenant ils se taisent tous
Berger! Pourquoi ne parlent-ils plus?
LE BERGER
(qu'on ne voit pas)
Parce que ce n'est pas le chemin de l'étable
YNIOLD
Où vont-ils?
Berger? berger? où vont-ils?
Il ne m'entend plus. Ils sont déjà trop loin
Ils ne font plus de bruit
Ce n'est pas le chemin de l'étable
Où vont-ils dormir cette nuit?
Oh! oh! il fait trop noir
Je vais dire quelque chose à quelqu'un
(Il sort.)
Scène 4
(Entre Pelléas.)
PELLÉAS
C'est le dernier soir
le dernier soir
Il faut que tout finisse
J'ai joué comme un enfant autour d'une chose
que je ne soupçonnais pas
J'ai joué en rêve, au tour des pièges de la destinée
Qui est-ce qui m'a réveillé tout à coup?
Je vais fuir en criant de joie et de douleur comme un aveugle
qui fuirait l'incendie de sa maison.
Je vais lui dire que je vais fuir
Il est tard;
Elle ne vient pas
Je ferais mieux de m'en aller sans la revoir
Il faut que je la regarde bien cette fois-ci
Il y a des choses que je ne me rappelle plus
on dirait par moments qu'il y a cent ans que je ne l'ai plus vue
Et je n'ai pas encor regardé son regard
Il ne me serte rien si je m'en vais ainsi
Et tous ces souvenirs
C'est comme si j'emportais un peu d'eau dans un sac de mousseline.
Il faut que je la voie un dernière fois jusqu'au fond de son cur
Il faut que je lui dise tout ce que je n'ai pas dit
(Entre Mélisande.)
MÉLISANDE
Pelléas!
PELLÉAS
Mélisande! Est-ce toi, Mélisande?
MÉLISANDE
Oui.
PELLÉAS
Viens ici, ne reste pas au bord du clair de lune,
Viens ici, nous avons tant de choses à nous dire
viens ici, dans l'ombre du tilleul.
MÉLISANDE
Laissez-moi dans la clarté
PELLÉAS
On pourrait nous voir des fenêtres de la tour.
Viens ici, ici, nous n'avons rien à craindre.
Prends garde; on pourrait nous voir!
MÉLISANDE
Je veux qu'on me voie
PELLÉAS
Qu'as-tu donc?
Tu as pu sortir sans qu'on soit aperçu?
MÉLISANDE
Oui, votre frère dormait
PELLÉAS
Il est tard; dans une heure on fermera les portes.
Il faut prendre garde.
Pourquoi es-tu venue si tard?
MÉLISANDE
Votre frère avait un mauvais rêve.
Et puis ma robe s'est accrochée aux clous de la porte.
Voyez, elle est déchirée.
J'ai perdu tout ce temps et j'ai couru
PELLÉAS
Ma pauvre Mélisande!
J'aurais presque peur de te toucher
Tu es encore hors d'haleine comme un oiseau pourchassé
C'est pour moi que tu fais tout cela?
J'entends battre ton cur comme si c'était le mien
Viens ici
plus près de moi
MÉLISANDE
Pourquoi riez-vous?
PELLÉAS
Je ne ris pas; ou bien je ris de joie sans le savoir
Il y aurait plutôt de quoi pleurer
MÉLISANDE
Nous sommes venus ici il y a bien longtemps
Je me rappelle
PELLÉAS
Oui
il y a de longs mois.
Alors, je ne savais pas
Sais-tu pourquoi je t'ai demandé de venir ce soir?
MÉLISANDE
Non.
PELLÉAS
C'est peut-être la dernière fois que je te vois
Il faut que je m'en aille pour toujours!
MÉLISANDE
Pourquoi dis-tu toujours que tu t'en vas?
PELLÉAS
Je dois te dire ce que tu sais déjà!
Tu ne sais pas ce que je vais te dire?
MÉLISANDE
Mais non, mais non; je ne sais rien.
PELLÉAS
Tu ne sais pas pourquoi il faut que je m'éloigne
Tu ne sais pas que c'est parce que
(Il l'embrasse brusquement.)
MÉLISANDE
(à voix basse)
Je t'aime aussi
PELLÉAS
Oh! qu'as-tu dit, Mélisande!
Je ne l'ai presque pas entendu!
On a brisé la glace avec des fers rougis!
Tu dis cela d'une voix qui vient du bout du monde!
Je ne t'ai presque pas entendue
Tu m'aime? tu m'aimes aussi?
Depuis quand m'aimes-tu?
MÉLISANDE
Depuis toujours
Depuis que je t'ai vu
PELLÉAS
On dirait que ta voix a passé sur la mer au printemps!
Je ne l'ai jamais entendue jusqu'ici.
On dirait qu'il a plu sur mon cur!
Tu dis cela si franchement!
Comme un ange qu'on interroge
Je ne puis pas le croire, Mélisande
Pourquoi m'aimerais-tu?
Mais pourquoi m'aimes-tu?
Est-ce vrai ce que tu dis?
Tu ne me trompes pas?
Tu ne mens pas un peu, pour me faire sourire?
MÉLISANDE
Non, je ne mens jamais; je ne mens qu'à ton frère
PELLÉAS
Oh! comme tu dis cela!
Ta voix! ta voix
elle est plus fraîche et plus franche que l'eau!
On dirait de l'eau pure sur mes lèvres
On dirait de l'eau pure sur mes mains
Donne-moi, donne-moi tes mains.
Oh! tes mains sont petites!
Je ne savais pas que tu étais si belle!
Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau avant toi
J'étais inquiet, je cherchais partout dans la maison
Je cherchais partout dans la campagne,
et je ne trouvais pas la beauté
Et maintenant je t'ai trouvée
Je l'ai trouvée
je ne crois pas qu'il y
ait sur la terre une femme plus belle!
Où es-tu?
Je ne t'entends plus respirer
MÉLISANDE
C'est que je te regarde
PELLÉAS
Pourquoi me regardes-tu si gravement?
Nous sommes déjà dans l'ombre.
Il fait trop noir sous cet arbre.
Viens, dans la lumière.
Nous ne pouvons pas voir combien nous sommes heureux.
Viens, viens; il nous reste si peu de temps
MÉLISANDE
Non, non, restons ici
Je suis plus près de toi dans l'obscurité
PELLÉAS
Où sont tes yeux?
Tu ne vas pas me fuir?
Tu ne songes pas à moi en ce moment
MÉLISANDE
Mais si, je ne songe qu'à toi
PELLÉAS
Tu regardais ailleurs
MÉLISANDE
Je te voyais ailleurs
PELLÉAS
Tu es distraite
Qu'as-tu donc?
Tu ne me sembles pas heureuse
MÉLISANDE
si, si, je suis bien heureuse, mais je suis triste
PELLÉAS
Quel est ce bruit?
(Pause.)
On ferme les portes!
MÉLISANDE
Oui, en a fermé les portes
PELLÉAS
Nous ne pouvons plus rentrer?
Entends-tu les verrons?
Ecoute!
Ecoute
Les grandes chaînes!
Il est trop tard, il est trop tard!
MÉLISANDE
Tant mieux! tant mieux!
PELLÉAS
Tu? Voilà, voilà!
Ce n'est plus nous qui le voulons!
Tout est perdu, tout est sauvé!
Tout est sauvé ce soir!
Viens! viens
mon cur bat comme un fou jusqu'au fond de ma gorge
(Il l'enlace.)
Ecoute! mon cur est sur le point de m'étrangler
viens!
Ah! qu'il fait beau dans les ténèbres
MÉLISANDE
Il y a quelqu'un derrière-nous
PELLÉAS
Je ne vois personne.
MÉLISANDE
J'ai entendu du bruit
PELLÉAS
Je n'entends que ton cur dans l'obscurité
MÉLISANDE
J'ai entendu craquer les feuilles mortes
PELLÉAS
C'est le vent qui s'est tu tout à coup
Il est tombé pendant que nous nous embrassions.
MÉLISANDE
Comme nos ombres sont grandes ce soir!
PELLÉAS
Elles s'enlacent jusqu'au fond du jardin!
Ah! qu'elles s'embrassent loin de nous!
Regarde! Regarde!
MÉLISANDE
(d'une voix étouffée)
Ah! Il est derrière un arbre!
PELLÉAS
Qui?
MÉLISANDE
Golaud!
PELLÉAS
Golaud? Où donc? je ne vois rien!
MÉLISANDE
Là
au bout de nos ombres
PELLÉAS
Oui, oui; je l'ai vu
Ne nous retournons pas brusquement.
MÉLISANDE
Il a son épée
PELLÉAS
Je n'ai pas la mienne
MÉLISANDE
Il a vu que nous nous embrassions
PELLÉAS
Il ne sait pas que nous l'avons vu
Ne bouge pas; ne tourne pas la tête.
Il se précipiterait
Il nous observe
Il est encore immobile
Va-t'en, va-t'en, tout de suite par ici
Je l'attendrai
je l'arrêterai
MÉLISANDE
Non,
PELLÉAS
va-t'en,
MÉLISANDE
non!
PELLÉAS
Il a tout vu
Il nous tuera!
MÉLISANDE
Tant mieux! tant mieux!
PELLÉAS
Il vient!
Ta bouche! Ta bouche!
MÉLISANDE
Oui! oui! oui!
(Ils s'embrassent éperduement.)
PELLÉAS
Oh! oh! toutes les étoiles tombent!
MÉLISANDE
Sur moi aussi! sur moi aussi!
PELLÉAS
Encore! Encore! donne donne donne!
MÉLISANDE
Toute! toute! toute!
(Golaud se précipite sur eux l'épée à la main et frappe Pelléas qui tombe au bord
de la fontaine. Mélisande fuit épouvantée.)
Oh! oh!
Je n'ai pas de courage!
Je n'ai pas de courage
Ah!
(Golaud la poursuit à travers le bois, en silence.)
ACTE 5
ACTE 1
ACTE 2
ACTE 3
ACTE 4
ACTE 5
Scène 1
Une chambre dans le château
(On découvre Arkel, Golaud et le Médecin
dans un coin de la chambre; Mélisande est étendue sur le lit.)
LE MÉDECIN
Ce n'est pas de cette petite blessure qu'elle peut mourir;
un oiseau n'en serait pas mort
ce n'est donc pas nous qui l'avez tuée,
mon bon seigneur; ne vous désolez ainsi
Et puis il n'est ps dit que nous ne la sauverons pas
ARKEL
Non, non; il me semble que nous nous taisons
trop malgré nous dans la chambre, ce n'est pas un bon signe
regardez comme elle dort
lentement, lentement
on dirait que son âme a froid pour toujours
GOLAUD
J'ai tué sans raison!
Est-ce que ce n'est pas à faire pleurer les pierres!
Ils s'étaient embrassés comme des petits enfants
Ils étaient frère et sur
Et moi, moi tout de suite!
Je l'ai fait malgré moi, voyez-vous
Je l'ai fait malgré moi
LE MÉDECIN
Attention; je crois qu'elle s'éveille
MÉLISANDE
Ouvrez la fenêtre
ouvrez la fenêtre
ARKEL
Veux-tu que j'ouvre celle-ci, Mélisande?
MÉLISANDE
Non, non, la grande fenêtre
c'est pour voir
ARKEL
Est-ce que l'air de la mer n'est pas trop froid ce soir?
LE MÉDECIN
Faites, faites
MÉLISANDE
Merci
Est-ce le soleil qui se couche?
ARKEL
Oui; c'est le soleil qui se couche sur la mer; il est tard.
Comment te trouves-tu, Mélisande?
MÉLISANDE
Bien, bien,
Pourquoi demandez-vous cela?
Je n'ai jamais été mieux portante
Il me semble cependant que je sais quelque chose
ARKEL
Que dis-tu?
Je ne te comprends pas
MÉLISANDE
Je ne comprends pas non plus tout ce que je dis, voyez-vous
Je ne sais pas ce que je dis
Je ne sais pas ce que je sais
Je ne dis plus ce que je veux
ARKEL
Mais si, mais si,
Je suis tout heureux de t'entendre parler ainsi;
tu as eu un de délire ces jours-ci, et l'on ne te comprenait plus
mais maintenant, tout cela est bien loin!
MÉLISANDE
Je ne sais pas
Etes-vous seul dans la chambre, grand-père?
ARKEL
Non, il y a encore le médecin qui t'a guérie
MÉLISANDE
Ah!
ARKEL
Et puis il y a encore quelqu'un
MÉLISANDE
Qui est-ce?
ARKEL
C'est
il ne faut pas t'effrayer.
Il ne te veut pas le moindre mal, sois-en sûre
Si tu as peur, il s'en ira
Il est très malheureux
MÉLISANDE
Qui est-ce?
ARKEL
C'est
c'est ton mari
C'est Golaud
MÉLISANDE
Golaud est ici?
Pourquoi ne vient-il pas près de moi?
GOLAUD
(se traînant vers le lit)
Mélisande
Mélisande
MÉLISANDE
Est-ce vous, Golaud?
Je ne vous reconnaissais presque plus
C'est que j'ai le soleil du soir dans les yeux
Pourquoi regardez-vous les murs?
Vous avez maigri et vieilli.
Y-a-t'il longtemps que nous nous sommes vus?
GOLAUD
(à Arkel et au médecin)
Voulez-vous vous éloigner un instant, mes pauvres amis
Je laisserai la porte grande ouverte
un instant seulement
Je voudrais lui dire quelque chose,
Sans cela je ne pourrais pas mourir
Voulez-vous? vous pouvez revenir tout de suite
Ne me refusez pas cela
Je suis un malheureux.
(Sortant Arkel et le médecin.)
(avec une grande émotion)
Mélisande, as-tu pitié de moi comme j'ai pitié de toi?
Mélisande
Me pardonnez-tu, Mélsiande?
MÉLISANDE
Oui, oui, je te pardonne
que faut-il pardonner?
GOLAUD
Je t'ai fait tant de mal, Mélisande
Je ne puis pas te dire le mal que je t'ai fait
Mais je le vois, je le vois si clairement aujourd'hui
de puis le premier jour
Et tout est de ma faute, tout ce qui est arrivé tout ce qui va arriver
Si je pouvais le dire, tu verrais comme je le vois!
Je vois tout, je vois tout!
Mais je t'aime tant! Je t'aime tant!
Mais maintenant, quelqu'un va mourir
C'est moi qui vais mourir
Et je voudrais savoir
Je voudrais te demander
Tu ne m'en voudras pas?
Il faut dire la vérité à quelqu'un qui va mourir
Il faut qu'il sache la vérité,
Sans cela il ne pourrait pas dormir
Me jures-tu de dire la vérité?
MÉLISANDE
Oui.
GOLAUD
As-tu aimé Pelléas?
MÉLISANDE
Mais oui,
Je l'ai aimé.
Où est-il?
GOLAUD
Tu ne me comprends pas
Tu ne veux pas me comprendre?
Il me semble
Il me semble
Eh bien, voici.
Je te demande si tu l'as aimé d'un amour défendu?
As-tu? avez-vous été coupbales?
Dis, dis? oui, oui, oui,
MÉLISANDE
Non, non, nous n'avons pas été coupables.
Pourquoi demandez-vous cela?
GOLAUD
Mélisande! Dis-moi la vérité pour l'amour de Dieu!
MÉLISANDE
Pourquoi n'ai-je pas dit la vérité?
GOLAUD
Ne mens plus ainsi, au moment de mourir!
MÉLISANDE
Qui est-ce qui va mourir? Est-ce moi?
GOLAUD
Toi, toi, et moi, moi aussi, après toi!
Et il nous faut la vérité
Il nous faut enfin la vérité, entends-tu?
Dis-moi tout! Dis-moi tout
Je te pardonne tout!
MÉLISANDE
Pourquoi vais-tu mourir?
Je ne le savais pas.
GOLAUD
Tu le sais maintenant
Il est temps!
Vite! Vite!
La vérité! la vérité
MÉLISANDE
La vérité
la vérité
GOLAUD
Où es-tu? Mélisande! Où es-tu?
Ce n'est pas naturel!
Mélisande! Où es-tu?
(apercevant Arkel et le médecin à la porte de la chambre)
Oui, oui, vous pouvez rentrer
Je ne sais rien, c'est inutile
elle est déjà trop loin de nous
Je ne saurai jamais!
Je vais mourir ici comme un aveugle!
ARKEL
Qu'avez-vous fait? vous allez la tuer
GOLAUD
Je l'ai déjà tué
ARKEL
Mélisande!
MÉLISANDE
Est-ce vous, grand-père?
ARKEL
Oui, ma fille
Que veux-tu que je fasse?
MÉLISANDE
Est-il vrai que l'hiver commenc?
ARKEL
Pourquoi demandes-tu cela?
MÉLISANDE
C'est qu'il fait froid et qu'il n'y a plus de feuilles
ARKEL
Tu as froid?
Veux-tu qu'on ferme les fenêtres?
MÉLISANDE
Non
jusqu'à ce que le soleil soit au fond de la mer,
Il descend lentement; alors c'est l'hiver qui commence?
ARKEL
Tu n'aimes pas l'hiver?
MÉLISANDE
Oh! non. J'ai du froid! J'ai si peur des grands froids
ARKEL
Tu sens-tu mieux?
MÉLISANDE
Oui, oui; je n'ai plus toutes ces inquiétudes.
ARKEL
Veux-tu voir ton enfant?
MÉLISANDE
Quel entant?
ARKEL
Ton enfant.
Ta petite fille
MÉLISANDE
Où est-elle?
ARKEL
Ici
MÉLISANDE
C'est étrange
je ne peux pas lever les bras pour la prender
ARKEL
C'est que tu es encor très failble
Je la tiendrai moi-même; regarde
MÉLISANDE
Elle ne rit pas
Elle est petite
Elle va pleurer aussi
J'ai pitié d'elle
(La chambre est envahie peu à peu par les servantes du château,
qui se rangent en silence le long des murs et attendent.)
GOLAUD
Qu'y-a-t'il? Qu'est-ce que toutes ces femmes viennent faire ici!
LE MÉDECIN
Ce sont les servantes
ARKEL
Qui est-ce qui les a appelées!
LE MÉDECIN
Ce n'est pas moi
GOLAUD
Que venez-vous faire ici?
Personne ne vous a demandées
Que venez-vous faire ici?
Mais qu'est-ce que c'est donc?
Répondez!
(Les sevrantes ne répondent pas.)
ARKEL
Ne parlez pas trop fort
Elle va dormir; elle a fermé les yeux
GOLAUD
Ce n'est pas?
LE MÉDECIN
Non, non; voyez; elle respire
ARKEL
Ses yeux sont pleins de larmes.
Maintenant c'est son âme qui pleure
Pourquoi étend-elle ainsi les bras?
Que veut-elle?
LE MÉDECIN
C'est vers l'enfant sans doute.
C'est la lutte de la mère contre
GOLAUD
En ce moment? En ce moment?
Il faut le dire, dites! Dites
LE MÉDECIN
Peut-être
GOLAUD
Tout de suite?
Oh! oh! Il faut que je lui dise
Mélisande! Mélisande!
Laissez-moi seul!
Laissez-moi seul avec elle!
ARKEL
Non, non, n'approchez pas
Ne la troublez pas
Ne lui parlez plus
Vous ne savez pas ce que c'est que l'âme
GOLAUD
Ce n'est pas ma faute
Ce n'est pas ma faute!
ARKEL
Attention
Attention
Il faut parler à voix basse, maintenant.
Il ne faut plus l'inquiéter
L'âme humaine est très silencieuse
L'âme humaine aime à s'en aller seule
Elle souffre si timidement.
Mais la tristesse, Golaud
Mais la tristes de toute ce que l'on voit
(En ce moment toutes les servantes tombent subitement
à genoux au fond de la chambre.)
(se retournant)
Qu'y-a-t'il?
LE MÉDECIN
(s'approchant du lit et tâtant le corps)
Elles ont raison
ARKEL
Je n'ai rien vu. Etes-vous sûr?
LE MÉDECIN
Oui, oui.
ARKEL
Je n'ai rien entendu
Si vite, si vite
Elle s'en va sans rien dire
(Golaud sanglotant.)
(dans une sonorité douce et voilée la fin et toujours très calme)
Ne restez pas ici, Golaud
Il lui faut le silence, maintenant
Venez, venez
C'est terrible, mais ce n'est pas votre faute
c'était un petit être si tranquille, si timide et si silencieux
C'était un pauvre petit être mystérieux comme tout le monde
Elle est là comme si elle était la grande sur de son enfant
Venez
Il ne faut pas que l'enfant reste ici dans cette chambre
Il faut qu'il vive, maintenant, à sa place
C'est au tour de la pauvre petite.
F I N
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