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Paul Dukas

(1865 - 1935)


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The Operas of Paul Dukas

 


Ariane et Barbe-Bleue

Conte in 3 Acts

Libretto by Maurice Maeterlinck

Music by Paul Dukas


Cast:

Ariane
Barbe-Bleue
La Nourrice
S?lysette
Ygraine
M?lisande
Bellang?re


Acte I
Acte II
Acte III

 



Acte I


Une vastre et somptueuse salle en h?micycle
dans le ch?teau de Barbe?Bleue.
Au fond, une grande porte.
De chaque c?te de cell-ci, trois petites
portes d'?b?ne ? serrures
et ornements d'argent f?rment des esp?ces
de niches dans un colonnade de marbre.
Au-dessus de ces portes, mais au dernier plan,
six fen?tres monumentales auxquelle,
on peut acc?der, de chaque c?t? de la salle,
par un escalier arrondi qui m?me
? une sorte de balcon int?rieur.
C'est le soir, les lustres sont allum?s
et les fen?tres ouvertes. Au dehors,
c'est???dire derri?re les fen?tres du fond,
une foule agit?e qu'on ne voit pas,
mais dont on entend les cris tour ? tour effray?s,
inquiets et menacants, les mouvements subits,
les pi?tinements et les murmures.
Vers le milieu de l'ouverture,
le rideau se l?ve et l'on continue ? entendre,
? travers la musique, les voix de la foule invisible.


VOIX DE LA FOULE
A mort! a mort!
L'avez?vousvue dans le carrosse?
Tout le village l'attendait.
Elle est belle?
Elle m'a regard?.
Moi aussi.-Moi aussi
Elle ?tait tnste, mais elle souriait.
On dirait qu'elle aime tout le monde.
On n'en a jamais vu d'aussi belle.
D'o?vient?elle?
De tr?s loin, pour qu'elle ne sache point
ce qui l'attend ici.
Ils ont voyag? trente jours.
Il ne peut pas nous voir,
crions pour l'avertir! Tous ensemble:
N'allez pas plus avant! Retournez.
N'entrez pas au ch?teau. Retournez.
N'entrez pas! N'entrez pas, c'est la mort!
Voix isol?rs
Elle ne comprendra pas.
Il parait que vingt hommes de sa ville l'ont suivie.
Pourquoi?
Parce qu'ils l'aiment.
Il para?t qu'on pleurait dans les rues.
Pourquoi est?elle venue?
On m'a dit qu'elle avait son id?e.
Rumeurs
A mort!-? mort!
Il n'aura pas celle?ci.
Non, non, elle est trop belle.
Il n'aura pas celle?ci!
Les voil?! les voil?!
O? vont?ils?
Ils ont pris par la porte rouge.
Non, non, je vois des torches dans l'avenue.
Voil? le grand carrosse entre les arbres!
Amort!
Il a peur!
Il n'aura pas celleci! ?a fera la sixi?me!
C'est assez! C'est assez!
Il est fou!-Assassin!
Il faut mettre le feu!
Hou! Hou!
J'ai pris ma grande fourche!
Assassin! Assassin!
Et moi j'ai pris ma faux!
A mort! ? mort! ? mort!
Ils entrent dans la cour.
Allons voir.
Les portes sont ferm?es.
Attendons?les ici.
A mort! ? mort!-? mort!
On dit qu'elle sait tout.
Que sait?elle? Ce que je sais aussi.
Mais quoi? que savez?vous?
Que toutes ne sont pas mortes!
Pas mortes?
Ah! ah! Oh l? l?!
Je les ai mises en terre!
Un soir que je passais, j'ai entendu chanter.
Moi I aussi!
Moi aussi!
On dit qu'elles reviennent!
Il I attire le malheur!
Regardez,regardez! Lesfen?tres se ferment!...
Ils vont entrer! lls vont entrer!
On ne voit rien!
A mort! ? mort! ? mort...

A cemoment, en effet, lessix fen?tres monumentales
au dessus des niches de marbre seferment
d ?lles?memes, ?touffant ? mesure les voix de lafoule. ?
On n'entend plus qu'un grondement indistinct
qui est presque le silence. Peu apr?s, paraneportelat?rale,
entrentdans la salle Ariane et la Nourrice.


LA NOURRICE
O? sommes?nous? Ecoutez, on murmure.
Ce sont les paysans.
lls voudraient nous sauver.
lls couvraient les chemins et n'osaient point parler,
mais ils nous faisaient signe de nous enretourner.-
Elle va ? la grande porte du fond.
Ils sont l?... derri?re laporte.
Je les entends qui marchent. Essayons de l'ouvrir...
Il nous a laissees seules, nous pouvons fuir peut?tre...
Je vous l'avais bien dit, il est fou, c'est la mort...
Ce qu'on a dit est vrai, il a tu? cinq femmes...

ARIANE
Elles ne sont pas mortes.
On en parlait l??bas comme d'un myst?re ?trange,
dans le pays lointain o? son amour sauvage
et qui tremblait pourtant, estvenu me chercher.
Je m'en doutais, l??bas et j'en suis s?re ici...
Il m'aime, je suis belle et j'aurai son secret.
D'abord il faut d?sob?ir: c'est le premier devoir
quand l'ordre est mena?ant et ne s'explique pas.
Les autres ont eu tort et les voil? perdues pour avoir h?sit?.
Nous voici dans la galerie qui pr?c?de
la salle o? son amour m'attend.
Il m'a donn? ces clefs qui ouvrent
les tr?sors des parures nuptiales.
Les six clefs d'argent sont permises,
mais laclefd'orest interdite.
C'est la seule qui importe.-
Jejette ies sixautres et garde celle?ci.

Elle jette les clefs d'argent qui tintent
en s'?parpillant sur les dalles de marbre.


LA NOURRICE
se pr?cipitant pour les ramasser
Que faites?vous?
Il vous avait donn? tous les tr?sors qu'elles ouvrent...

ARIANE
Ouvre toi?m?me si tu veux.
Je vais chercherlaporte d?fendue.
Tout ce quiest permis
ne nous apprendra rien.

LA NOURRICE
regardant les clefs et la salle.
Voici les portes dans le marbre.
Elles ont des serrures d'argent pour nous dire
qu'elles r?pondent aux clefs.
Laquelle ouvriraije d'abord?

ARIANE
Qu'importe!
Elles ne sontl?que pournous d?tourner
de ce qu'il faut savoir.
Je cherche la septi?me
mais ne la trouve point...

LA NOURRICE
essayant les clefs sur la premi?re porte.
Quelle clef ouvrira la premi?re? Celle?ci?
Non.- Celle?l?? Pas encore. Oh!
la troisi?me y entre, elle entraine mamain!
Prenez garde!
Fuyez! Les deux battants s'animent
et glissent comme un voile.
Qu'est ceci?
Prenez garde!
C'est une grele de feu qui s'abat sur mes mains
et me meurtrit la face.- Oh!...

La Noumcelait un saut en am?re car, tandis qu'elle parle encore,
les deux vantaux glissent d ?ux?m?mes
dans des rainares lat?rales et subitemen tdisparaissent,
d?couvrant un prodigieux amoncellement d'am?thystes
entuss?es jusqu'au sommet de l'ouverture.
Alors, comme d?livr?s d'une contrainte s?culaire,
des joyaux de toutes formes mais de m?me substance,
colliers, aigrettes, bracelets, bogues, boucles, ceintures,
diad?mes, croulent en flammes violettes
et rebondissent jusqu 'an fond de la salle,
cependant qu'? mesure que les premiers
se r?pandent sur le marbre, de toutes les anfractuosit?s
des vo?tes r?veill?es continuent d'en ruisseler d'autres,
de plus en plus nombreux et admirables,
au milieu d'un bruit de pierreries vivantes qui ne s'arrete plus.


LA NOURRICE
?blouie, affol?e, les ramassant ? mains pleines.
Prenez?les!
Penchez?vous! Ramassez les plus belles!
On en pourrait orner tout un royaume!
Elles lapident mes mains, elles criblent mes cheveux!
Il en tombe toujours!
En voil? d'inou?es qui descent dent
des vo?tes comme des violettes de miracle!
Pourpres, lilas et mauves! Plongez?y donc les bras,
couvrez?en votre front, j'en remplirai ma mante...

ARIANE
Ce sont de nobles am?thystes.-Ouvre la seconde porte.

LA NOURRICE
La seconde?
Je n'ose pas... et pourtant je voudrais savoir si...
Elle met une clef ? la serrure.
Prenez garde!- La clef tourne d?j?!
Les battants ont des ailes, les parois se d?chirent! Oh!

M?me sc?ne qu'? la premi?re porte, mais, cette fois,
c ?st l'accumulation, l'irraption rebondissantect
l'?blauissement sonore
et bleuissant d'une pluie de saphire.


ARIANE
Ce sont de beaux saphirs.
Ouvre la troisi?me porte.

LA NOURRICE
Attendez que j'aie vu, que j'aie pris les plus beaux!
Ma mante va s'ouvrir sous le poids du ciel bleu!
Regardez, regardez, ils d?bordent, ils coulent de tous c?t?s.
A droite un torrent vioiet, ? gauche un jet d'azur!...

ARIANE
Va, Nourrice, h?te?toi,
l'heure o? l'on peut agir est rare et fugitive.

LA NOURRICE
Elle ouvre la troisi?me porte. ?
M?me jeu, mais cettefois, c'est l ?ntussement p?le,
le ruissellement laiteux, plus menu mais
plus innombrable d'un d?lage de perles.

J'en recueille une poign?e
pour qu'elles caressent les saphirs.

ARIANE
Ouvre la quatri?me.

LA NOURRICE
Elle ouvre la quartri?me porte. ?
M?me Jeu. ?
Ruissellement d'emeraudes.

Oh! elles?ci sont plus vcrtcs
que le printemps qui na?t le long des peupliers
dans les gouites de ros?e du beau soleil de mon village!...
Secauant sa mante d'o? ruissellent les am?thrstes,
les saphirs et les perles.

Allez?vous?en, Les autres!
Faites place aux plus belles!
Je suis nee sous les arbres
et j'aime la clart? des feuilles!...

ARIANE
Ouvre la cinqui?me porte.

LA NOURRICE
Quoi, pas m?me celles?ci?
Vous ne les aimez pas?

ARIANE
Ceque j'aime est plus beau
que les plus belles pierres.

LA NOURRICE
Elle ouvre la cinqui?me porte. M?me jeu.
Irruption aveuglante, incandescence anim?e
et cascade tragique de rubis.

Celles?ci sont terribles, et je n'y touche point.

ARIANE
Nous approchons du but,car voici lamenace.
Ouvre la derni?re porte.

LA NOURRICE
C'est la derni?re clef-Si d?j? le sang coule
sous la porte permise,
quelle est l'horreur qui veille sur le seuil interdit?

ARIANE
Ouvre vite.

LA NOURRICE

H?sitante, elle ouvre la sixi?me parte. ?
M?me jeu. ?
Mais cettelais l'irradiatian est intol?rable. ?
Ce sont des cataractes d'?normes
et purs diamants qui se pr?cipitent dans la salle.
Des millians d'?tincelles, de rayons,
d'insations se rencontrent, s'?teignent, se rallument,
d?ferlent, se multiplient, s'?talent et s'exasp?rent.
Anane d?concert?e, pousse un cri d'?blouissement.
Elle s? penche, ramasse un d ind?me, une rivi?re,
des paign?es de splendeurs qui ?clatent
et en pare, au hasard, ses cheveux,
ses bras, sa garge et ses mains.


ARIANE
Tandis qu'elle fait resplendir sous ses yeux
et ?leve devant elle les diamants qui l'illuminent.

O mes clairs diamants! Je ne vous cherchais pas,
mais je vous salue sur ma route!
Immortelle ros?e de lumi?re! Ruisselez sur mes mains,
illuminez mes bras ?blouissez ma chair!
Vous ?tes purs, infatigables, vous ne mourrez jamais,
et ce qui s'agite en vos feux, comme un peuple d'esprit
qui s?me des ?toiles, c'est le passion dela clart? qui a tout p?n?tr?,
ne se repose pas, et n'a plus rien ? vaincre qu'elle?m?me!…
S'approchant de la porte ouverte et regardant sous la vo?te.
Pleuvez, pleuvez encore, entailles de l'?t?,
exploits de la lumi?re et conscience innombrable des flammes!
Vous blesserez mes yeux sans lasser mes regards!...
Se penchant davantage.
Mais que vois-je, Nourrice? Nourrice, o? donc es-tu?
La pluie magnifique se d?chire et demurce en suspens
au?dessus d'un arceau qu'elle ?clairc!
Voil? la septi?me porte avec ses gonds,
ses barres et sa serrure d'or!...

LA NOURRICE
Venez, n'y touchez pas. Retenez vos mains
et vos yeux de crainte qu'elle ne s'ouvre...
Venez donc, cachons?nous...
Apr?s les diamants, c'est la flamme ou la mort...

ARIANE
Oui, retire?toi, Nourrice.
Cache?toi derri?re ces colonnes de marbre.
Je veux y aller seule.

Elle entre sous la va?te, met la clef dans la serrure;
la porte se divise, rien ne para?t qu'une ouverture pleine d 'ombre,
mais un chant ?touff? et lointa in s?l?ve des profondeurs de la terre
et se repand dans la salle.


LA NOURRICE
Ariane, que faites?vous?
Est?ce vous qui chantez?

ARIANE
Ecoute...
Le chant ?touff?.
Les cinq filles d'Orlamonde
(La f?e noire est morte)
Les cinq filles d'Orlamonde
Ont cherch? les portes!...

LA NOURRICE
Ce sont les autres femmes...

ARIANE
Oui.

LA NOURRICE
Refermez cette porte!
Le chant remplit la salle,il se r?pand partout.

ARIANE
l'emp?chant de refermer la porte.
Il ne faut pas...
Le chant, plus sonore.
Ont allum? leurs cinq lampes,
Ont ouvert les tours,
Ont travers? trois cents salles
Sans trouver le jour...

LA NOURRICE
Il remonte, il redouble!...
Poussons la premi?re porte.
Aidez?moi...
Elle essaie de refermer la porte
qui cachait les diamants.

Elle r?siste aussi!
Le chant, plus puissant.
Ont ouvert un puits sonore
Descendent alors
Et sur une porte close
Trouvent une clef d'or...

LA NOURRICE
affol?e, entrant ? son taur sous la vo?te.
Taisez?vous! Taisez?vous!
Elles vont nous perdre aussi!
Etouffons cette voix!
Etendant son manteau
Mon manteau couvrira l'ouverture...

ARIANE
Je vois des marches sous le seuil.
Je vais descendre o? l'on m'appelle…
Le chant de plus en plus puissant.
Voient l'oc?an par les fentes
Ont peur de mourir
Et frappent ? la porte close
Sans oser l'ouvrir...

Sur les derni?res paroles du chant,
Barbe?Bleue entre dans la salle.
Il s'arr?te un instant et regarde.


BARBE?BLEUE
s'approchant.
Vous aussi...

ARIANE
Tressaille, se retourne, sort ?ela vod te,
et, ?tincelante de diamants,
s'avance vers Barbe?Bleue.

Moi surtout.

ARIANE
Combien de temps ont?elles subi la d?fense?

BARBE?BLEUE
Je vous croyais plus forte et plus sage que vos sœurs.

BARBE? BLEUE
Celles?ci quelques jours,
celles?l? quelques mois,
la derni?re une ann?e...

ARIANE
C'est la derni?re seule qu'il e?t fallu punir.

BARBE?BLEUE
C'?tait bien peu de choses ce que je demandais...

ARIANE
Vous leur demandiez plus que vous n'aviez donn?.

BARBE?BLEUE
Vous perdez le bonheur que je voulais pour vous.

ARIANE
Le bonheur que je veux ne peut vivre dans l'ombre.

BARBE?BLEUE
Renoncez ? savoir et je puis pardonner...

ARIANE
Je pourrai pardonner lorsque je saurai tout.

BARBE?BLEUE
saisissant Ariane par le bras.
Venez!

ARIANE
O? voulez?vous que j'aille?

BARBE?BLEUE
O? je vous m?nerai.

ARIANE
Non.

Barbe?Bleue cherche ? entrainer de force Ariane
qui pausse un long cri de douleur.
A ce cri r?pond d'abord une sorte de rumeur sourde.
La lutte entre Ariane et Barbe-Bleue continue un instant,
et la Naurricey m?le ses clameurs d?sesp?r?es.
Tout ? coup, une pierre lanc?e du dehors brise une des fen?tres,
on entend gronder et s'agiter la foule.
D'autres pierres viennent tomber dans la salle.
La Nourrice court ? la grande porte du lond,
dont elle tire les verrous et soul?ve les barres.
Une brusque pouss?e de dehors ?branle
et entr'ouve cette porte et les paysan furieux
mais h?sitants se pressent sur les seuil.
Barbe?Blene, d?livrant Ariane,
tire son ?p?e pour se pr?parer ? la lutte.
Mais Ariane, calme, s avance vers la foule.


ARIANE
Que voulez?vous?
Il ne m'a fait aucun mal.

Elle ?carte doucement les paysans
et referme la porte avec soin, tandis que Barbe?Bleue,
les yeux baiss?s, regarde la pointe de son ?p?e.


Rideau.




Acte II

Acte I
Acte II
Acte III

 


Au lever du rideau, la sc?ne qul s'?clarera tout ? l'heure
et r?v?lera une vaste salle souterraine
dont les vo?tes reposent sur de nombreux piliers,
est plongee dans une obscuat? presque compl?te.
A l'extr?me drolte, un ?troit couloir
vod te longe la salle souterraine o?
Il d?bouche, vers le premier plan,
par une sone d'ouverture lat?rale ou d'arcade informe.

Paraissent tout aufond d e ce couloir,
comme st elles d escendaient
les derni?res marches d'un escalier,
Ariane et la Nourrice.
Ariane parte une lampe.


LA NOURRICE
Ecoutez! La porte se referme avec un bruit terrible
et les murailles tremblent... Je n'ose plus marcher...
Je reste ici... Nous ne reverrons pas la lumi?re du jour.

ARIANE
En avant, en avant. Ne crains rien.
Il est bless?, il est vaincu, mais il l'ignore encore...
Il nous d?livrera les larmes dans les yeux,
mais il vaut mieux se d?livrer soi?m?me.
En attendant, sa col?re m'accorde ce que son amour refusait,
et nous allons savoir ce qui se cache ici...
Elle s'avance, la lampe haute,
jusqu'? l'arcade lat?rale du cauloir,
sy penche et t?che de percer les t?n?bres de la salle.
Un objet indistinct semble orr?ter ses regards.
Elle se retourne vers la Nounnce pour l'appeler.

Viens!... Qu'y a?t?il au fond de cette grotte?
Voistu?-Cela ne bouge pas...
Je crois qu'elles sont ici, mais qu'elles ne vivent plus...
Elle entre dans la salle que sa lampe ?claire vo?te par vo?te.
O? ?tes?vous?
Silence.
Qui ?tes?vous?
Une sorte defr?missement craintif
et presque insaisissable lui r?pond.
Elle fait encare un pas; les rayons de la lampe
se projettent plus a vant, et on aper?oit,
en tass?es dans l'ombre des plus lointaines vo?tes,
cinq formes de femmes Immobiles.


ARIANE
d'une voix ?touffre.
Elles sont l?!... Nourrice, Nourrice, o? es?tu?
La Nourrice accourt. Anane lui donne la lampe
et fait en hesitant quelques pas vers le groupe.

Mes sœurs...
Le graupe tressaille.
Elles vivent!-Me voici!...
Elle court ? elles, les bras auverts,
les envelappe de ses mains incertaines,
les embrasse, les etreint, les caresse en t?tonnant,
dans une sorte d'ivresse attendre et convulsive,
tandis que la Nounnice,
la lampe ? la main, se tient un peu ? l'?cart.

Ah! Je vous ai trouv?es!
Elles sont pleines de vie et pleines de douceur!
J'avais cruvoirdes mortesetje baise
en pleurant des ?tres adorables!...
Vous n'avez pas souffert?
Oh! vos l?vres sont fra?ches
et vos joues sont semblables ? celles des enfants...
Et voici vos bras nus qui sont souples
et chauds et vos ?paules rondes
qui vivent sous leurs voiles!...
Mais pourquoi tremblez?vous?
Quel printemps a jailli tout ? coup des t?n?bres!...
Voici le s flammes de vos ye ux
et voici sur mes mains le soume de vos l?vres!...
Et ces cheveux qui vous inondent!
Vous devez ?tre belles!...
Mes bras s?parent des flots ti?des
et mes mains sont perdues dans dcs boucics rebelles...
Avez?vous mille chevelurecs?.
Sont?elles noires, sont?elles blondes?..
Je ne vois pas ce que je fais; j'embrasse tout le le monde
et je cucille vos mains ? la ronde!...
Ah!c'estla plus pelit? que j'atteins la derni?re...
Ne tremble pas, ne tremble pas, je te tiens dans mes bras...
Nourrice, Nourricc que fais-tu l??
Je suis ici comme une m?rc qu; t?tonne;
et mes enfants attendent la lumiere!...

La Nourrice s'approche avec sa lampe
et le groupe s'?claire.
Les captives apparaissent alors v?tues de haildons,
les cheveux en d?sordre, le visage amalgri
et les yeux effar?s et eblouis.
Araine, un instant ?tonn?, prend la lampe ? son tour,
pour les ?clairer mieux et les regarder de plus pr?s.


ARIANE
Oh! vous avcz souffert!...
Regardant autourd'elle.
Et qu'elle est triste votre prison!...
Il tombe sur mes mains de grandes gouttes froides
et la flamme de ma lampe tressaille ? chaque instant...
Que vous me regard avec des yeux ?tranges!...
Pourquoi reculez-vous quand je m'approche?...
Avez?vous peur encore!… Quelle est celle qui veut fuir?
N'est?ce pas la plus jeune que je viens d'embrasser?...
Mon long baiscr de sreur vous a?t?il fait du mal?...
Venez donc, vcncz donc craignez?vous la lumi?re?...
Comment s'appelle ceile qui revient?

DEUX OU TROIS VOIX CRAINTIVES
S?lysette...

ARIANE
Sclysette,tu souris?...
C'est Ic premicrsourire queje rencontreici.-
Oh! Tes grands yeux hesitent comme s'ils voyaient
la mort et pourtant c'est la vie!...
Et tes pauvre sbras nus tremblent
si tristement en attendant l'amour...
Viens, viens, les miens attendent aussi,
mais ils ne tremblent point.
L'embrassant.
Depuis combien de jours es?tu dans ce tombeau?...

S?LYSETTE
Nous comptons mallesjours.
Nous noustrompons souvent.
Mais je crois quej'y suis depuis plus d'une ann?e...

ARIANE
Laquelle est entr?e la premi?re?

YGRAINE
s'avan?ant, plus p?le que les autres.
Moi.

ARIANE
Il y a bien longtemps que vous n'avez vu la lumi?re?...

YGRAINE
Je n'ouvrais pas les yeux tant que je pleurais seule...

S?LYSETTE
regardant fixement Ariane.
Oh! que vous ?tes belle! comment a?t?il pu
vous punir comme nous?
Vous avez donc d?soboi aussi?

ARIANE
J'ai ob?i plus vite; mais ?d'autres lois que les siennes.

S?LYSETTE
Pourquoi ?tes?vous descendue?

ARIANE
Pour vous d?livrer toutes...

S?LYSETTE
Oh! oui, d?livrez?nous!... Mais comment ferez-vous!

ARIANE
Vous n'aurez qu'? me suivre.
Que faisiez?vous ici?

S?LYSETTE
On priait, on chantait, on pleurait,
et puis on attendait toujours...

ARIANE
Et vous ne cherchiez pas ? fuir?

S?LYSETTE
On ne pourrait pas fuir, car tout est bien ferm?,
et puis c'est d?fendu.

ARIANE
C'est ce que nous verrons...
Mais celle qui me regarde ? travers ses cheveux
qui semblent l'entourer de flammes immobiles,
comment la nomme?t?on?

SELYSETTE
M?lisande.

ARIANE
Viens aussi, M?lisande.
Et celle dont les grands yeux suivent avidement
la lumi?re de ma lampe?

S?LYSETTE
Bellang?re.

ARIANE
Et l'autre qui se cache derri?re le gros pilier?

S?LYSETTE
Elle est venue de loin, c'est la pauvre Alladine.

ARIANE
Pourquoi dis?tu "la pauvre"?

S?LYSETTE
Elle est descendue la derni?re
et ne parle pas notre langue.

ARIANE
tendant les bras ? Alladine.
Alladine!
Alladine accourt et l'enlace
en ?touffant un sanglot.

Tu vois bien que je parle la sienne
quand je l'embrasse ainsi...

S?LYSETTE
Elle n'a pas encore cess? de pleurer...

ARIANE
regardant avec etonnement S?lysette et les autres femmes.
Mais toi-m?me, tu ne ris pas encore! et les autres se taisent.
Qu'est?ce donc?Allez?vous vivre ainsi dans la terreur?
Vous souriez ? peine en suivant tous mes gestes
de vos yeux incr?dules.-
Vous ne voulez pas croire ? la bonne nouvelle?-
Vous ne regrettez pas la lumi?re du jour,
les oiseaux dans les arbres
et les grands jardins verts qui fleurissent l??haut?
Vous ne savez donc pas que nous sommes au printemps?-
Hier matin, je marchais par les routes,
je buvais des rayons, de l'espace, de l'aurore...
Il naissait tant de fleurs sous chacun de mes pas
que je ne savais o? poser mes pieds aveugles...
Avez?vous oubli? le soleil,
laros?e danslesfeuilles, le sourire de lamer?-
Elle riait tout? l'heure,
comme elle rit auxjours qui la rendent heureuse,
et ses mille petites vagues m'approuvaient en chantant
sur des plages de lumi?re...

A ce moment, une des gouttes d ?au qui suintent
sans interraption du haut des vo?tes tombe
sur la flamme dela lampe qu'Ariane tendait devant elle
en se tournant vers la porte,
et brusquement l'?teint
dans un dernier tressaillement de la lumi?re.
La Nounnce pousse un cri de terreur:
et Anane s'arr?te, d?concertn?e.


ARIANE
dans les t?n?bres.
O? ?tes vous?...

S?LYSETTE
Ici, prenez ma main, ne vous ?loignez pas,
il y a de ce c?t? une eau dormante et tr?s profonde…

ARIANE
Vous y voyez encore?

S?LYSETTE
Oui, nous avons longtemps v?cu dans cette obscurit?...

BELLANG?RE
Venez ici; il y fait bien plus clair.

S?LYSETTE
Oui, menons?la dans la clart?.

ARIANE
Il y a donc une clart? dans les plus profondes t?n?bres?

S?LYSETTE
Mais oui, il y en a une!... n'apercevez?vous pas la grande lueur
pale qui ?claire tout le fond de la derni?re vo?te?

ARIANE
J'entrevois en effet une p?le lueur qui grandit...

S?LYSETTE
Mais non, ce sont tes yeux,
tes beaux yeux ?tonn?s qui grandissent...

ARIANE
D'o? vient?elle?

S?LYSETTE
Nous ne le savons pas.

ARIANE
Mais il faut le savoir!...
Elle va vers le fond de la sc?ne
et prom?ne ? t?tons ses mains sur la muraille.

Ici c'est la muraille... Ici encore...
Mais plus haut, ce ne sont plus des pierres!
Aidez?moi ? monter sur ce quartier de roc...
Elle y monte, soutenue par les femmes.
Je touche au sommet de la vo?te.
Continuant de t?ter la paroi.
Mais ce sont des verrous!...
Ie sens des barres de feret des verrous ?normes.-
Avez?vous essay? de les pousser?

S?LYSETTE
Non, non, n'y touchez pas,
on dit que c'est la mer qui baigne les murailles!...
Les grandes vagues vont entrer!...

M?LISANDE
C'est ? cause de la mer que la lueur est verte!...

YGRAINE
Nous l'avons entendue bien des fois, prenez garde!

M?LISANDE
Oh! je vois l'eau quitremble au?dessus de nos t?tes!...

ARIANE
Non, non, c'est la lumi?re qui vous cherche!...

BELLANG?RE
Elle essaye de l'ouvrir!...

Les femmes ?pouvant?es reculent
et se cachent dem?re un prilier d'o? elles suivent
de leurs yeux agrandis tou les mouvements d'Ariane.


ARAINE
Mes pauvres, pauvres sœurs!
Pourquoi voulez?vous donc qu'on vous d?livre
si vous adorez vos t?n?bres
et pourquoi pleuriez?vous si vous ?tiez heureuses?...
Oh! les barres se soul?vent;
les battants vont s'ouvrir!... attendez!...

Les lourds battants d'une sorte de vaste volet
int?neurse s?parent en effet,
tandis qu'elle parle encore, mais seule,
une lueur tres p?le, presque sombre et diffuse
?claire l'ouverture arrondie de la vo?te.


ARIANE
continue sa recherche.
Ah! ce n'est pas encore la clart? v?ritable!...
Qu'y a?til sous mes mains?... Est?ce du verre,
est?ce du marbre?... On dirait un vitrail qu'on a couvert de nuit...
Mes ongles sont bris?s... O? sont?elles, vos quenouilles?...
S?lysette, M?lisande une quenouille, une pierre!...
Un seul de ces cailioux qui sont l? par milliers sur le sol!...
Selysette accourt tenant une pierre et la lui donne.
Voici la clef de votre aurore!..

Elle donne un grand coup dans la vitre;
un des carreaux ?clate, et une large ?toile ?blouissante
jaillit dans les t?n?bres.
Les femmes poussent un cri de terreur presque radieux,
et Ariane ne se poss? Jant plus,
et tout inond?e d'une lumi?re de plus
en plus intol?rable, brise ? grands ch ocs pr?cipil ?s
to utes les a utres vitres, dans une sorte de d?lire triomphant.



ARIANE
Voil?, celle?ci encore et encore celle?ci!...
La petite et la Brande et la derni?re aussi!...
Toute la fen?tre croule et les flammes refoulent
mes mains et mes cheveux!...
Je n'y vois plus, je ne peux plus ouvrir les yeux!...
N'approchez pas encore,les rayons semblent ivres!...
Je ne peuxplusme redresser;jevois,lesyeux ferm?s,
les longues pierreries qui fouettent mes paupi?res!...
Je ne sais pas ce qui m'assaille...
Est?ce le ciel, est?ce la mer? Est?ce leventou la lumi?re?
Toute ma chevelure est un ruisseau d'?clairs!...
Je suis couverte de merveilles!...
Je ne vois rien et j'entends tout!...
Des milliers de rayons accablent mes oreilles
je ne sais o? cacher mes yeux,
mes deux mains n'oni plus d'ombre,
mes paupi?res m'?blouissent
et mes bras qui les couvrent, les couvrent de lumi?re!...
O? ?tes?vous? Venez toutes je ne peux plus descendre!
Je ne sais o? poser mes pieds dans les vagues de feu
qui soul?vent ma robe, je vais tomber dans vos t?n?bres!...

A ses cris, S?lysette et M?lisande
sortent de l'ombre o? elles s ?taient r?fugices et,
les mains sur lesyeux, comme pourtraverserdesilammes,
courent ? lalen?tre et, t?tonnant dans la lumi?re,
montent sur la pierre aux c?t?s dAriane. ?
Les autreslemmes les suivent, les imitent,
et toutes sepressent ainsi
dans l'aveuglante nappede clart?
qui lesforce ? baisser la t?te.
ny a alors un instant de silence?bloui,
durant lequel on entendau dehors
le murmure de la mer les caresses du vent dans les arbres,
le chant des oiscaux et les clochettes d'un troupeau
qui passe au loin dans la campagne.


S?LYSETTE
Je vois la mer!...

M?LISANDE
Et moije vois le ciel!...
Couvrant ses yeux de son coude.
Oh! non, on ne peut pas!...

ARIANE
Mes yeux s'apaisent sous mes mains...
O? sommesnous?...

BELLANG?RE
Je ne veux regarder que les arbres...
O? sont?ils?...

YGRAINE
Oh! la campagne est verte!

ARIANE
Nous sommes au flanc du roc...

M?LISANDE
Le village est l??bas... Voyez?vous le village?...

BELLANG?RE
On ne peut y descendre,
nous sommes entour?es d'eau,
et les ponts sont lev?s...

S?LYSETTE
O? sont les hommes?...

M?LISANDE
L??bas, l??bas... un paysan!...

S?LYSETTE
Il nous avues, il nous regarde...
Je vais lui faire signe...
Elle agite sa longue chevelure.
Il a vu mes cheveux, il ?te son bonnet.
Il fait le signe de la croix...

M?LISANDE
Une cloche! Une cloche!
Comptan'les coups. Sept, huit, neuf

S?LYSETTE
Dix, onze, douze...

M?LISANDE
Il est midi.

YGRAINE
Qui est?ce qui chante ainsi?...

M?LISANDE
Mais ce sont les oiseaux...
Les vois?tu? Ils sont l? des m lhers
dans les grands peupliers, le long de la rivi?re...

S?LYSETTE
Oh! tu es p?le, M?lisande!...

M?LISANDE
Toi aussi tu es p?le... ne me regarde pas...

S?LYSETTE
Ta robe est en lambeaux, on te voit au travers...

M?LI SANDE
Toi aussi, tes seins nus s?parent tes cheveux...

BELLANG?RE
Que nos cheveux sont longs!...

YGRAINE
Que nos faces sont p?les!...

BELLANG?RE
Et nos mains transparentes!

M?LISANDE
Alladine sanglote...

S?LYSETTE
Je l'embrasse, je l'embrasse...

ARIANE
Oui, oui, embrassez~vous,
ne vous regardez pas encore Surtout,
n'attendez pas que la lumi?re vous attriste
Profitez de l'ivresse pour sortir de la tombe
Un escalierde pierre descend au nancdu roc.
Je ne sais o? il m?ne, mais il est lumineux
et le vent du large l'assaille... Venez toutes,
venez toutes, des milliers de rayons dansent
aux creux des vagues...
Elle son par l ouverture
ei disparait dans la lumiere.

S?LYSETTE
la suivant et entrainant les autres femmes.
Oui, oui, venez, venez, mes pauvres sœurs heureuses.
Dansons, dansons aussi la ronde de la lumi?re...
Toutes se hissent surla pierre
et disparaissent en chantant
et en dansant dans la clart?.
Les cinq Rlles d'Orlamonde
(La f?e noire est morte)
Les cinq Rlles d'Orlamonde
Ont trouv? les portes!...

Rideau.






Acte III

Acte I
Acte II
Acte III

 


La m?me salle qu'au premier acte.
Les pierreries ?parses scintillent encore
dans les niches d emarbre et surles d alles.
Entre les colonnes de parphyre,
des caffres auverts d?bardent de v?tements pr?cieux.
Il fait nuit dehars mais sous les lustres allum?s,
S?lysette, M?lisande Ygraine, Bellang?re
et Alladine, debout devant de grands miroirs,
ach?vent de nouer leur chevelure,
d'aduster les plis de leurs robes ?tincelantes,
de se parer de fleurs et de bijoux,
tandis qu'Ariane, allant de l'une?l'autre,
les aide et les conseille. Les fen?tres son'ouvertes.


S?LYSETTE
Nous n'avons pu sortir du ch?teau enchant?.
Il est si beau que je l'aurais pleur?...
Qu'en dis?tu, Ariane?- C'?tait ?trange.
Les ponts se relevaient d'eux?m?mes
et l'eau montait dans les foss?s d?s qu'on s'en approchait...
Mais qu'importe ? pr?sentpuisqu'on ne le voit plus...
Il est parti. Embrassant Ariane.
Et nous serons heureuses tant que tu seras parmi nous.

M?LISANDE
O? est?il all??

ARIANE
Je I'ignore comme vous.
Il est parti, troubl? peut??tre
d?concert? sans doute,
pour la premi?re fois...
O? bien la col?re des paysans l'inqui?tait.
Il a senti la haine d?borderde toutes parts,
et qui sait s'il n'est pas all? chercher du secours,
des soldats et des gardes,
pour ch?tier les rebelles et revenir en maitre...
A moins que sa conscience
ou quelque autre force n'ait parl?...

S?LYSETTE
Tu ne t'en iras pas?

ARIANE
Comment veux?tu que je m'en aille puisque
les foss?s sont pleins d'eau les ponts lev?s,
les murs infranchissables et les portes ferm?es?
On ne voit personne qui les garde;
et pourtant le ch?teau n'cst pas abandonn?.
On observe tous nos p s' il doit avoir donn?
des ordres myst?rieux. Mais tout autour
des murs les paysans se cachent
et je sens qu'ils veillent sur nous.
En attendant, mes sœurs, I'?v?nement s'appr?te;
nous allon s? trelibres,etil faut? tre belles.
S'approchantde M?lisande.
Est?ce ainsi que tu t'y pr?pares, M?lisande?-
Ta chevelure est le plus beau miracle que j'aie vue,
elle ?clairait l??bas l'ombre du souterrain
et souriait encore dans la nuit d'un tombeau
et tu te plais ? en ?teindre chaque flamme!...
Attends c'est encore moi qui vais d?livrer la lumi?re.

Elle arrache le vaile, d?noue les tresses
et toute la chevelure de M?lisande s'?tale brusquement
et resplendit sur ses epaules.


YGRAINE
se retaurnant paur contempler M?lisande.
Oh! d'o? cela vient?il?

ARIANE
Cela vient d'elle?m?me et se cachait en elle.-
Mais toi?m?me, qu'as?tu fait?
O? caches?tu tes bras divins?

YGRAINE
Mais ici, dans mes manches d'orfroi...

ARIANE
Je ne les vois plus... Je lesadmirais tout?l'heure,
tandis que tu nouais ta chevelure...
Je me retourne et ne retrouve que leur ombre.
D?nouant les manches.
Et voil? deux rayons de bonheur que je d?livre encore!...

YGRAINE
Oh! mes pauvres bras nus... Ils vont trembler de froid...

ARIANE
Mais non, puisqu'ils sont adorables...
Allant ? Bellangere.
O? es?tu, Bellang?re?
Il y avait ? 1'instant, au fond de ce miroir,
des ?paules, un sourire qui l'emplis
saient tout entier de suaves lueurs...
Que sont?ils devenus?

BELLANG?RE
essayant defxer desf eurs dans sa chevelure.
Ils attendent que ces fleurs
veuillent bien s'incliner.

ARIANE
venant ? son aide.
Tu es belle et les fieurs ne t'ob?issent pas?
A Alladine gui se pare de voiles
et d ?charpes aux couleurs un peu vives.

Et toi, mon Alladine, que fais?tu loin de nous?

YGRAINE
se retournant el ?clatant de rire.
O? donc a?t?elle pris ces fiammes inconnues?

ARIANE
Sans doute en son Cle de feu...
Mais, vois?tu, Alladine, ici sous nos nuages,
les rayons sont moins vifs, les fleurs moins ?clatantes,
et les oiseaux plus ternes...
Or, il faut que les femmes
suivent toujours l'avis des oiseaux
et des fleurs qui traduisent
pour elles les conseilsdu soleil...
Enlevons cette ?charpe et cevoile trop ardent.

S?LYSETTE
Quelles bagues choisirai-je?

ARIANE
C'e st juste. Elle fouille parmi les pierres pr?cieuses.
Que faites?vous des mille pierreries qui brillent ? vos pieds?
Ont~elles ?te crc?es pour mourir sur les dalles
ou pour se rallumer ? la chaleur des seins,
des bras, des chevelures?
Elle ramasse ? pleines mains les plerres pr?cieuses
qu elle distNbue ? ses compagnes.
Voici des perles pour Ygraine,
pour M?lisande des saphirs et des rubis pour S?lysette...

S?LYSETTE
Je pr?f?re ces ?meraudes...

ARIANE
Voil? qui m'?merveille et qui me rend heureuse!...
C'est la vie qui revient puisque la volont? de plaire ressuscite.

BELLANG?RE
Aimez?vous ce collier d'opales et d'am?thystes?

ARIANE
Je mettrais ces op.des l~armi ta chevelure...
Ces boucles sont trop sages.
Et puis ce manteau froid surces ti?des?paules...
Enlevant le manteau.
Voil? deux sour ces de douceur
qui se perdaient dans les t?n?bres...
Vraiment, mes jeunes sœurs,
je ne m'?tonne plus s'il ne vous
aimait pas autant qu'il e?t fallu
et s'il voulait cent femmes.
Il n`avait que vos ombres...
Entre par une porte laterale, la Noumce, hagarde, ?chevelee.

LA NOURRICE
Il revient! Il est l?!
Mouvement d'effroi des femmes.
ARIANE
Qui te l'a dit?

LA NOURRICE
Un des gardes. Il vous a vue. Il vous admire.

ARIANE
Mais je n'ai vu personne...

LA NOURRICE
Ils se cachaient. Ils suivaienttous nos gestes...
C'estle plus jeune qui a parl?.
Il m'a dit que te maitre revient...
Il fait le tour des murs. Les paysans le savent.
Ils sont arm?s... Ils se r?voltent...
Tout le village est cach? dans les haies...
Ils l'attendent...
Montant par l'escalier lat?ral
? l'une desien?tres du fond.

Je vois des torches dans les bois!...
Les femmes affol?es jettent un cri de terreur
et courent autour de la salle pour chercher une issue.


S?LYSETTE
montant ?galement aux fen?tres.
C'est son carrosse, son carrosse de noce!
lls'arr?te!...
Toutes s'?lancent aux fen?tres,
se pressent dans le balcon int?rteur,
et regardent dans la nuit.


M?LISANDE
C'est lui! Je le reconnais... Il descend...
Il fait des gestes de col?re...

S?LYSETTE
Il est entour? de ses n?gres...

M?LISANDE
Ils ont des ?p?es nues
qui brillent au clair de la lune!

S?LYSETTE
Ariane!... Ariane!... J'ai peur!...

LA NOURRICE
Voil? les paysans qui sortent des foss?s...
Ily en a!...Il y en a! lls ont des fourches et des faux!...

S?LYSETTE
Ils vont se battre!…
Rumeurs, cris, tumulte,
bruits d'armes au dehors, dans le lointain.


M?LISANDE
Ils se battent!...

YGRAINE
Un des n?gres est tomb?!...

LA NOURRICE
Oh! les paysans sont terribles!...
Tout le village est l?!.. Ils ont d'?normes faux!...

M?LISANDE
Les n?gres l'abandonnent! Voyez, voyez, ils fuient!
lls se cachent dans les bois.

YGRAINE
Lui aussi prend lafuite...
Il court, ils'approche del'enceinte...

LA NOURRICE
Les paysans le suivent!...

S?LYSETTE
Mais ils vont le tuer!

LA NOURRICE
On vient ? son secours... Ils courent ? sa rencontre...
Les gardes ont ouvert la porte de l'enceinte...

S?LYSETTE
Un, deux, trois, quatre, six, septMais ils ne sont que sept!

LA NOURRICE
Les paysans les enveloppentIl y en a des centaines!

M?LISANDE
Que font?ils?...

LA NOURRICE
Je vois les paysans qui dansent autour
d'un homme... Les autres sont tomb?s...

M?LISANDE
C'est lui; j'ai vu son manteau bleull
est couch? sur l'herbe…

LA NOURRICE
Ils se taisent... Ils le rel?vent...

M?LISANDE
Est?il bless??

YGRAINE
Il chancelle...

S?LYSETTE
J'ai vu le sang... Il saigne... Ariane!...

ARIANE
Viens, ne regarde pas...
cache ta t?te dans mes bras...

LA NOURRICE
lls apportent des cordesIl se d?batIls
lui lient les bras et les Jambes.

M?LISANDE
O? vont?ils? Ils le portent...
Ils dansent en chantant...

LA NOURRICE
Ils s'en viennent vers nous... Les voil? sur le pont...
La porte est grande ouverte... Ils s'arr?tent...
Oh! ils vont le jeter dans le foss?...

ARIANE
et les autres femmes, affol?es, criant
et s'agitant d?sesp?r?ment aux fenetres.

Non! non!... Pas cela!... Ne le tuez pas!..
Pas cela!... Ne le tuez pas!...Pas cela!...
Non! non! Ausecours!...
Ne le tuez pas!... Ne le tuez pas!...

LA NOURRICE
Ils n'entendent pas
et les autres les poussent! Il est sauve!
Cris de la foule qui a vu les femmes
aux fen?tres: "Ouvrez! Ouvrez!"


LA NOURRICE
Ils vont entrer…
Ils sont devant les portes de la cour.

LA FOULE
Ouvrez?lui la porte
Pour l'amour de Dieu.
Sa chandelle est morte
Il n'a plus de feu...

LA NOURRICE
et les autres femmes, parlant ? la foule.
Nous ne pouvons pas... Elle est ferm?e. Ecoutez...
Ils la brisent... Elle c?de... Ils entrent tous...
Ils montent le perron... Prenons garde, ils sont ivres...

ARIANE
Je vais ouvrir la porte de la salle...

LES FEMMES
la suppliant affolres.
Non, non!... Ariane! Non!... Ils sont ivres...
Prenez garde, ils approchent!...

ARIANE
Ne craignez rien,
ne vous avancez pas, j'irai seule...

Les cinq femmes descendebt l'escalier
qui conduit aux fen?rtres,
reculent vers le fond de la salle
et s'y tiennent ?troitement group?es
dans l'aattitude de l attente terrifi?e.
Ariane, suivie de la Nourrice,
se dirige vers la porte
qu'elle ouvre ? deux battants.
On entend un bruit de foule
qui monte l'escalier ext?rieur,
des hurlements, des chants,
des rires, dans la clart? rouge des torches.

Enfin, les premiers hommes de la foule paraissent
dans l'encadrement de la porte
qu'ils remplissent tout entier, mais sans franchir le seuil.

Ce sont des paysans les uns farouches,
les autres r?jouis ou intimid?s.
Leurs v?tements, par suite de la lutte,
sont d?chires et en d?sordre.
Ils portent Barbe-Bleue solidment garrott?,
et s'arr?tents un moment, ahuris,
? la vue d'Ariane qui se dresse devant eux,
grave, calme et royale. Tandis qui vers le fond,
parmi les paysans qui remplissent l'escalier
et ne volent point ce qui se passe, les poussees,
les hurlements, les rires continuent un moment,
puis s'eteignent en chuchotements respectueux et intrigu?s.

A l'instant o? la foule a envahi la porte,
les cinq femmes sont tomb?es instinctivement
et silencieusement ? genoux au fond de la salle.


UN VIEUX PAYSAN
?tant son bonnet et le roulant d'un airg?n?.
Madame?... On peut entrer?...

DEUXI?ME PAYSAN
portant Barbe?Bleue.
Nous vous apportons l'assassin.

TROISI?ME PAYSAN
portant Barbe?Bleue.
Il ne vous fera plus grand mal.

DEUXI?ME PAYSAN
N'ayez pas peur, ses bras sont bien li?s.

TROISI?ME PAYSAN
O? faut?il qu'on le porte?

LE VIEUX PAYSAN
Par ici, sur ce banc.
Ils d?posent Barbe?Bleue.
L?, voil?. Il ne bougera plus.
Vengez?vous comme vous voudrez.

TROISI?ME PAYSAN
Avez?vous ce qu'il faut pour le tuer?

ARIANE
Oui, oui; soyez sans crainte...

LE VIEUX PAYSAN
Voulez?vous qu'on vous uide?

ARIANE
Ce n'est pas n?cessaire;
nous en viendrons ? bout...

LE VIEUX PAYSAN
Surtout, prenez bien garde qu'il ne s'?chappe...
D?couvrant sa poitnne.
Voyez ce qu'il m'a fait...

DEUXI?ME PAYSAN
Et moi, voyez mon bras...

ARIANE
Vous etes des h?ros; vous ?tes nos sauveurs...
Laissez?nous un moment; nous nous vengerons bien...
Laissez?nous; il est tard; vous reviendrez...
Retournez au village; et soignez vos blessures...

LE VIEUX PAYSAN
Madame, je ne sais pas, mais il faudrait vous dire...
Vrai, vous ?tiez trop belle...
Ce n'?tait pas possible...

ARIANE
fermant la porte.
Adicu, adieu; vous nous avez sauv?es...
Elle se retoure et voit les femmes
? genoux au fond dela salle.

Vous etiez ? genoux!... S'approchant de Barbe?Bleue.
Etes?vous bless??... Oui, le sang coule ici...
Une blessureaucou...Cen'estrien, laplaien' est pas profonde.
Une au bras... Les blessures au bras
ne sont jamais bien graves... Ah! celle?ci!...
Le sang ruisselle encore... La main est transperc?e...
Il faut la panser tout d'abord....
Pendant qu'Ariane parle ainsi,
lesiemmes se sont rapproch?es,
une ? une, sans rien dire, et,
pench?rs au agenauillees, entourent Barbe?Bleue.


S?LYSETTE
Il a ouvert les yeux...

M?LISANDE
Qu'il est p?le!...Il doit avoir souffert…

S?LYSETTE
Oh! ces paysans sont horribles!...

YGRAINE
Apportez?nous de l'eau pour laver ses blessures.

LA NOURRICE
Oui, je vais en chercher...

BELLANG?RE
Avez?vous des linges tr?s doux?...

M?LISANDE
Voici mon voile blanc...

S?LYSETTE
Il ?touffe, voulez?vous
que je lui soutienne la t?te?

M?LISANDE
Attends, je vais t'aider....

S?LYSETTE
Non; Alladine m'aide…
Alladine l'aide en effet ? soulever
la t?te de Barbe?Bleue,
? qui elle donne un sanglatant
un baiser furtif sur le front.


M?LISANDE
Alladine, que fais-tu? Doucement,
doucement, tu rouvrirais ses plaies...

S?LYSETTE
Oh! son front est br?lant!...

M?LISANDE
Regardez comme il souffre;...
il n'est plus siterrible...

S?LYSETTE
Avez?vous un peu d'eau?
Son visage est couvert de poussi?re et de sang…

YGRAINE
Il respire avec peine…

S?LYSETTE
Ce sont ces liens qui l'?touffentIls ont serr?
les cordes ? broyer un rocher… Avez?vous une dague?

ARIANE
Avez?vous une dague?

LA NOURRICE
Il y en avait deux sur cette table...
Voici la plus aigu?...
Effray?e.
Vous allez?...

ARIANE
Oui.

LA NOURRICE
Mais il n'est pas... Voyez, il nous regarde...

ARIANE
Soulevez bien la corde que je ne le blesse point...
Elle coupe un ? un les liens
qui enserrent Barbe?Bleue.
Quand elle amve ? ceux qui lui maintiennent
les bras derri?re le dos,
la Noumce lui saisit les mains pour l'arr?ter.


LA NOURRICE
Attendez qu'il parle...
Nous ne savons pas encore si...

ARIANE
Avez?vous un autre poignard?
La lame s'est bris?e... ces cordes sont tr?s dures...

M?LISANDE
lui tendant l'autre poignard.
Voici l'autre...

ARIANE
Merci.

Elle tranche les derniers liens.
Un silence durant lequel
on en tend les respirations anxieuses.
Quand Barbe-Bleue se sent libre
il se d resse lentement sur son scant ?tire
ses bras engourdis remue les mains regard
e attentivement chaque jemme en silence
puis apercoit Ariane et se tourne vers elle.


ARIANE
s'approchani de lui.
Adieu.

Elle lui tend la main.
Barbe?Bleue fait un mouvement instinctif pour la retenir.
Elle se d?gage doucement
et se dirige vers la porte prec?d?e de la Nourrice.


S?LYSETTE
s'?lancant apres elle et l'arretant.
Ariane!... Ariane!... O? vas?tu?...

ARIANE
Loin d'ici ;...l??bas, o? l'on m'attend encore...
M'accompagnes?tu, S?lysette?

S?LYSETTE
Quand reviens?tu?

ARIANE
Je ne reviendrai pas...

M?LISANDE
Ariane!...

ARIANE
M'accompagnes?tu, Melisande?...
M?lsande regarde tour ? tour Barbe?Bleue
et Ariane et ne r?pond point.

Vois, la porte est ouverte et la campagne est bleue...
Ne viens?tu pas, Ygraine?
Ygraine ne tournepas la t?te.
La lune et les ?toiles ?clairent toutes les routes.
La for?t et la mer nous appellent de loin
et l'aurore se penche aux vo?tes de l'azur,
pour nous montrer un monde inond? d'esp?rance...
Venez?vous, Bellang?re?...

BELLANG?RE
sechement.
Non.

ARIANE
Je m'en irai seule, Alladine?…
A ces mots, Alladine court ? Ariane,
se jette dans ses bras et,
parmi des sanglots convulsifs,
la tient longuement et fi?vreusement enlac?e.


ARIANE
l'embrasse ? son tour
et se d?gageant doucement tout en larmes.

Reste aussi, Alladine...
Adieu, soyez heureuses...

Elle s'?laigne, suivie de la Nourrice.

Les femmes se regardent, puis regardent Barbe?Bleue
qui r?l?ve lentement la t?te.

Un silence.





F I N

Acte I
Acte II
Acte III