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Christoph Willibald Gluck

(1714 - 1787)

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The Operas of  C. Willibald Gluck

 


"Iphigénie en Tauride"


Tragédie Lyrique in 4 acts
 
Libretto by M. Guillard
 
Music by Christof Willibald Gluck
 

Cast:

Iphigénie, soprano
Pylade, tenor
Oreste, baritone
Thoas, bass
Diane, soprano
Un Scythe, baritone

ACTE I, II, III, IV

 

ACTE I                                    ACTE I, II, III, IV
 
 
 
Ouverture: Une tempête.
 
Le théâtre représente, dans le fond, l'entrée du temple de Diane;
sur le devant, le bois sacré qui le précède et l'entoure.

 
 
 
 
SCÈNE 1
Iphigénie, Les Prêtresses

 
IPHIGÉNIE
Grands Dieux! Soyez­nous secourables,
Détoumez vos foudres vengeurs;
Tonnez sur les têtes coupables;
L'innocence habite en nos cœurs.
 
LES PRÉTRESSES
Grands Dieux! etc.
 
IPHIGÉNIE
Si ces bords cruels et sinistres
Sont l'objet de votre courroux
Daignez à vos faibles ministres
Offnr des asiles plus doux.
 
LES PRÉTRESSES
Grands Dieux! etc.
 
IPHIGÉNIE
Que nos mains, saintement barbares,
N'ensanglantent plus vos autels!
Rendez ces peuples plus avares
Du sang des malheureux mortels.
 
LES PRÉTRESSES
Grands Dieux! etc.
 
IPHIGÉNIE
Ces dieux que notre voix implore
Apaisent enfin leur rigueur;
Le calme reparait; mais, au fond de mon cœur,
Hélas! l'orage habite encore.
 
UNE PRÉTRESSE
Iphigénie ! ô ciel ! craindrait­elle un malheur ?
 
UNE AUTRE PRÉTRESSE
D'où naît le trouble affreux dont votre âme est saisi?
 
IPHIGÉNIE
Juste ciel!
 
UNE PRETRESSE
Ah! parlez, divine Iphigénie,
Nos malheurs sont communs; loin de notre patrie,
Conduites avec nous sur ce funeste bord,
N'avons­nous pas toujours partagé votre sort ?
 
IPHIGÉNIE
Cette nuit... j'ai revu le palais de mon père,
J'allais jouir de ses embrassements;
J'oubliais, en ces doux moments,
Ses anciennes rigueurs et quinze ans de misère...
La terre tremble sous mes pas
Le soleil indigné fuit ces lieux qu'il abhorre,
Le feu bnlle dans l'air et la foudre en éclats
Tombe sur le palais, l'embrase et le dévore!
Du milieu des débris fumants
Sort une voix plaintive et tendre:
Jusqu'au fond de mon cœur elle se fait entendre;
Je vole à ces tristes accents...
A mes yeux aussitôt se présente mon père
Sanglant, percé de coups, et d'un spectre inhumain
Fuyant la rage meurtrière...
Ce spectre affreux, c'était ma mère!
Elle m'amme d'un glaive et disparait soudain:
Je veux fuir... on me crie: "Arrête ! c'est Oreste !"
Je vois un malheureux et je lui tends la main.
Je veux le secourir; un ascendant funeste
Forçait à mon bras à lui percer le sein!
 
LES PRÉTRESSES
Ô songe affreux! nuit effroyable !
Ô douleur! Ô mortel effroi !
Ton courroux est­il implacable ?
Entends nos cris, ô ciel! apaise­toi!
 
IPHIGÉNIE
Ô race de Pélops! race toujours fatale !
Jusque dans ses demiers neveux,
Le ciel poursuit encor le crime de Tantale!
Le roi des rois, le sang des Dieux,
Agamemnon descend dans la nuit infemale.
Son fils restait à ma douleur.
J'attendais de lui seul la fin de ma misère;
Ô mon cher Oreste! ô mon frère!
Tu ne sècheras pas les lammes de ta sœur.
 
UNE PRÉTRESSE
Calmez ce désespoir où votre âme est livrée,
Les dieux conserveront cette tête sacrée,
Osez tout espérer.
 
IPHIGÉNIE
Non je n'espère plus.
Depuis que je respire, en butte à leur colère,
D'opprobre et de malheurs tous mes jours sont tissus:
Ils y mettent le comble, ils m'enlèvent mon frère!
Ô toi qui prolongeas mes jours,
Reprends un bien que je déteste,
Diane, je t'implore, arrêtes­en le cours,
Rejoins Iphigénie au malheureux Oreste.
Hélas! tout m'en fait une loi,
La mort me devient nécessaire;
J'ai vu s'élever contre moi
Les Dieux, ma patne et mon père.
 
LES PRÉTRESSES
Quand verrons­nous tanr nos pleurs ?
La source en est­elle infinie ?
Ah! dans un cercle de douleurs
Le ciel marque le cours de notre ne.
 
 
SCÈNE 2
Iphigénie, Les Prêtresses, Thoas, Gardes.

 
THOAS
Dieux! le malheur en tous iieux smt mes pas,
Des cris du désespoir ces voûtes retentissent...
(A Iphigénie.)
Prêtresse, dissipez les terreurs de Thoas;
Interprète des Dieux, que vos vœux les fléchissent!
 
IPHIGÉNIE
A mes gémissements le ciel est sourd, hélas!
 
THOAS
Ce ne sont pas des pleurs, c'est du sang qu'il demande.
 
IPHIGÉNIE
Quelle effroyable offrande!
Apaise­t­on les dieux par des assassinats ?
 
THOAS
Le ciel par d'éclatants miracles
A daigné s'expliquer à vous;
Mes jours sont menacés par la voix des oracles,
Si d'un seul étranger, relégué parmi nous,
Le sang échappe à leur courroux.
De noirs pressentiments mon âme intimidée
De sinistres terreurs est sans cesse obsédée.
Le jour blesse mes yeux et semble s'obscurcir,
J'eprouve l'effroi des coupables!
Je crois voir sous mes pas la terre s'entrouvrir
Et l'enfer prêt à m'engloutir
Dans ses abimes effroyables!
Je ne sais quelle voix crie au fond de mon cœur:
"Tremble, ton supplice s'apprête !"
La nuit, de ces tourments redouble encor l'horreur.
Et les foudres d'un Dieu vengeur
Semblent suspendus sur ma tête.
 
 
SCÈNE 3
Les Précédents, Un Scythe, Le Peuple.

 
LE PEUPLE
Les Dieux apaisent leur courroux,
Ils nous amènent des victimes;
Que leur sang soit offert pour nous
A ces justes vengeurs de crimes.
 
IPHIGÉNIE
Malheureuse!
 
THOAS
Grands Dieux! recevez nos offrandes.
Moins je les espérais, plus vos faveurs sont grandes.
 
UN SCYTHE
Deux jeunes Grecs, échoués sur ces bords,
Ont longtemps contre nous tenté de se défendre;
Ils viennent enfin de se rendre
Après de pénibles efforts;
L'un d'eux était rempli d'un désespoir farouche,
Les mots de crime, de remords
Étaient sans cesse dans sa bouche:
Il détestait la vie, il appelait la mort!
 
CHŒUR
Les Dieux apaisent leur courroux,
Ils nous amènent des victimes;
Que leur sang soit offert pour nous
A ces justes vengeurs des crimes.
 
IPHIGÉNIE
(à part)
Dieux! Étouffez en moi le cn de la nature.
Si mon devoir est saint, hélas! qu'il est cruel !
 
THOAS
 
(à Iphigénie)

Allez, et les captifs vont vous suivre à l'autel.
Pour moi, qu'un trop sinistre augure
Menace du courroux des Dieux,
Ma présence pourrait nuire à vos saints mystères.
 
 
SCÈNE 4
Thoas, Gardes, Le Peuple

 
THOAS
Et vous, à nos Dieux tutélaires
Adressez vos chants belliqueux,
Que vos justes transports pénètrent Jusqu'aux cieux!
 
CHŒUR
Il nous fallait du sang pour expier nos cnmes;
Les captifs sont aux fers et les autels sont prêts:
Les Dieux nous ont eux­même amené les victimes.
Que la reconnaissance égale leurs bienfaits.
Sous le couteau sacré que leur sang rejaillisse,
Que leur aspect impur n'infecte plus ces lieux.
Offrons leur sang en sacrifice,
C'est un encens digne des Dieux!
 
 
SCÈNE 5
Les Précédents, Oreste et Pylade enchaînés.

 
THOAS
Malheureux! quel dessein, à vous­mêmes contraire,
Vous amenait dans mes États ?
 
PYLADE
Notre projet est un mystère:
C'est le secret des Dieux, tu ne le sauras pas!
 
THOAS
De ton arrogance hautaine
La mort sera le prix. Gardes, qu'on les emmène!
 
ORESTE
(à Pylade)
Ô mon ami! c'est moi qui cause ton trépas.
 
(SCÈNE 6
Thaos, Gardes, Peuple, Choeur Général.)

Il nous fallait du sang pour expier nos crimes;
Les captifs sont aux fers et les autels sont prêts:
Les Dieux nous ont eux­même amené les victimes.
Que la reconnaissance égale leurs bienfaits.
Sous le couteau sacré que leur sang rejaillisse,
Que leur aspect impur n'infecte plus ces lieux!
Offrons leur sang en sacrifice,
C'est un encens digne des Dieux!


ACTE II
                                   ACTE I, II, III, IV
 
 
Le théâtre représente un appartement intérieur
du Temple destiné aux victimes.
Sur un des côtés est un autel

 
 
 
 
SCÈNE 1
Oreste et Pylade

 
PYLADE
Quel silence effrayant! quelle douleur funestre!
Quoi ! tu ne me réponds que par de longs sanglots ?
Que peut la mort sur l'âme des héros ?
Ne suis­je plus Pylade, et n'es­tu plus Oreste ?
 
ORESTE
Dieux! à quelles horreurs m'aviez­vous résené ?
D'un aveugle destin déplorable victime,
Partout errant et partout réprouvé,
Mon sort est accompli. J'étais né pour le crime.
 
PYLADE
Que dis­tu ? Quel est ce remords ?
Quel nouveau crime enfin ?
 
ORESTE
Je t'ai donné la mort.
Ce n'était pas assez que ma main meurtrière
Eût plongé le poignard dans le cœur d'une mère,
Les Dieux me résenaient pour un fofiait nouveau:
Je n'avais qu'un seul ami, je deviens sons bourreau.
Dieux! qui me poursuivez; Dieux! auteurs de mes crimes.
De l'enfer, sous mes pas, entrouvrez les abimes!
Ses supplices pour moi seront encor trop doux!
J ai trahi 1'amitié, j'ai trahi la nature,
Des plus noirs attentats j'ai comblé la mesure:
Dieux! frappez le coupable et justifiez­vous.
 
PYLADE
Quel langage accablant pour un ami qui t'aime!
Reviens à toi; mourons dignes de nous:
Cesse, dans ta fi reur extrême,
D'outrager et les dieux, et Pylade, et toi­même.
Si le trépas nous est inévitable,
Quelle vaine terteur te fait pâlir pour moi ?
Je ne suis pas si misérable,
Puisqu'enfin je meurs près de toi.
Unis dès la plus tendre enfance,
Nous n'avions qu'un même désir;
Ah! mon cœur applaudit d'avance
Au coup qui va nous réunir;
Le sort nous fait pénr ensemble,
N'en accuse point la ngueur:
La mort méme est une faveur,
Puisque le tombeau nous rassemble.
 
 
SCÈNE 2
Oreste et Pylade, Un Ministre du Sanctuaire, Gardes du Temple.

 
LE MINISTRE
Étrangers malheureux, il faut vous séparer.
(A Pylade.)
Vous, suivez­moi.
 
PYLADE ET ORESTE
Grands Dieux! Qu'ordonnes­tu, barbare ?
 
ORESTE
Non, ne me quitte pas, ami fidèle et rare.
 
ORESTE ET PYLADE
(aux gardes)
Cruels, faut­il vous implorer?
Hâtez la mort qu'on nous prépare
Mais laissez­nous la recevoir tous deux.
Vos glaives, vos bûchers sont cent fois moins affreux
Que le moment qui nous sépare!
 
LE MINISTRE
J obéis à nos lois, j'obéis à nos Dieux.
Qu'on le conduise!
 
PYLADE
Hélas!
 
ORESTE
Monstres sauvages!
On te l'enlève, hélas! Pylade est mort pour toi...
 
 
SCÈNE 3

 
ORESTE
(seul)
Dieux! protecteurs de ces affreux rivages,
Dieux! avides de sang, tonnez, écrasez­moi.
Où suis-je ? à l'horreur qui m'obsède,
Quelle tranquillité succède ?
Le calme rentre dans mon cœur…
Mes maux ont donc lassé la colère céleste ?
Je touche au terme du malheur.
Vous laissez respirer le parncide Oreste!
Dieux justes! Ciel vengeur!
 
 
SCÈNE 4
Oreste, Les Eumenides

 
 
(Les Euménides sortent du~onddu thédirc etentourent Oreste.
Les unes exécutent autour de lui un ballet­pantomime de terreur;
les autres lui parlent.
Oreste est sans connaissance pendant toute cette scene.)

 
LES EUMÉNIDES
Vengeons et la nature et les Dieux en courroux,
Inventons des tourments... il a tué sa mère.
 
ORESTE
Ah!
 
LES EUMÉNIDES
Point de grâce! Il a tué sa mère.
 
ORESTE
Ah! quels tourments!
 
LES EUMÉNIDES
lls sont encor trop doux.
Il a tué sa mère.
L'ombre de Clytemnestre paraît au milieu des furies
et s'abfme aussitôt.
 
ORESTE
Un spectre!... Ayez pitié...
 
LES EUMÉNTDES
De la pitié! le monstre ! il a tué sa mère;
Égalons, s'il se peut, sa rage meurtrière;
Ce cnme affreux ne peut être expié.
 
ORESTE
(sortant de son évanouissement
avec un mouvement de fureur.)
Dieux cruels!
 
LES EUMÉNTDES
Point de grâce! il a tué sa mère.
(Les prétresses paraissent,
les Furies s'abîmentsans pouvoiren être aperçues.)
 
 
SCÈNE 5
Oreste, Iphigénie, Les Prêstresses

 
ORESTE
Ma mère! Ciel!
 
IPHIGÉNIE
Je vois toute l'horreur
Que ma présence vous inspire;
Mais au fond de mon cœur,
Étranger malheureux, si vos yeux pouvaient lire,
Autant que je vous plains vous plaindriez mon sort.
 
ORESTE
Quels traits! Quel étonnant rapport!
 
IPHIGÉNIE
Qu'on détache ses fers.
Quels bords vous ont vu naître ?
Que veniez­vous chercher dans ces climats affreux ?
 
ORESTE
Quel vain désir vous porte à me connaitre ?
 
IPHIGÉNIE
Parlez.
 
ORESTE
Que lui répondre ? Ô Dieux.
 
IPHIGÉNIE
D'où vient que votre cœur soupire ?
Qu'êtes­vous ?
 
ORESTE
Malheureux. C'est assez vous en dire
 
IPHIGÉNIE
De grâce, répondez: de quels lieux venez­vous ?
Quel sang vous donna l'être ?
 
ORESTE
Vous le voulez ? Mycène m'a vu naître.
 
IPHIGÉNIE
Dieux! Qu'entends­je ? achevez, dites... informez-nous
Du sort d'Agamemnon, de celui de la Grèce.
 
ORESTE
Agamemnon ?
 
IPHIGÉNIE
D'où nait la douleur qui vous presse ?
 
ORESTE
Agamemnon...
 
IPHIGÉNTE
Je vois couler vos pleurs.
 
ORESTE
...Sous un fer parricide est tombé!
 
IPHIGÉNIE
Je me meurs.
 
ORESTE
Quelle est donc cette femme ?
 
IPHIGÉNIE
Et quel monstre exécrable
A sur un roi si grand osé lever le bras ?
 
ORESTE
Au nom des dieux, ne m'interrogez pas!
 
IPHIGÉNIE
Au nom des Dieux, parlez!
 
ORESTE
Ce monstre abominable,
C'est...
 
IPHIGÉNIE
Achevez: vous me faites frémir.
 
ORESTE
Son épouse.
 
IPHIGÉNIE
Grands Dieux! Clytemnestre ?
 
ORESTE
Elle­même!
 
LES PRÉTRESSES
Ciel!
 
IPHIGÉNIE
Et des Dieux vengeurs la justice suprême
A vu ce crime atroce!
 
ORESTE
Elle a su le punir.
Son fils...
 
IPHIGÉNIE
Ô ciel!
 
ORESTE
Il a vengé son père.
 
IPHIGÉNTE ET LES PRÉTRESSES
De forfaits sur forfaits quel assemblage affreux!
 
ORESTE
De mes forfaits quel assemblage affreux!
 
IPHIGÉNIE
Et ce fils qui du ciel a servi la colère
Ce fatal instrument des vengeances des Dieux...
 
ORESTE
A rencontré la mort qu'il a longtemps cherchée.
Electre dans Mycène est seule demeurée.
 
IPHIGÉNIE
C'en est fait! tous les tiens ont subi le trépas.
Tristes pressentiments, vous ne me trompiez pas.
(A Oreste.)
Éloignez­vous: je suis assez instruite.
 
 
SCÈNE 6
Iphigénie, Les Prêtresses

 
IPHIGÉNIE
Ô ciel! de mes toumments la cause et le témoin,
Jouissez du malheur où vous m'avez réduite;
Il ne pouvait aller plus loin.
 
LES PRÉTRESSES
Patrie infortunée,
Où par des nœuds si doux
Notre âme est encore enchaînée,
Vous avez disparu pour nous.
 
IPHIGÉNIE
Ô malheureuse Iphigénie!
Ta famille est anéantie!
Vous n'avez plus de roi, je n'ai plus de parents;
Mêlez vos cns plaintifs à mes gémissements.
 
LES PRÉTRESSES
Nous n'avions d'espérance, hélas! que dans Oreste:
Nous avons tout perdu; nul espoir ne nous reste.
 
IPHIGÉNIE
Honorez avec moi ce héros qui n'est plus;
Du moins qu'aux mânes de mon frère
Les demiers devoirs soient rendus!
Apportez­moi la coupe funéraire,
Offrons à cette ombre si chère
Les froids honneurs qui lui sont dus.
Ô mon frère, daigne entendre
Les accents de ma douleur:
Que les regrets de ta sceur
Jusqu'à toi puissent descendre!
 
LES PRÉTRESSES
Contemplez ces tristes apprêts,
Mânes sacrés, ombre plaintive;
Que nos lammes, que nos regrets
Pénètrent l'infemale rive!


ACTE III
                                   ACTE I, II, III, IV
 
 
Le théâtre représente l'appartement d'Iphigénie.

 
 
 
 
 
SCÈNE 1
Iphigénie, Les Prêtresses

 
IPHIGÉNIE
Je cède à vos désirs: du sort qui nous opprime
Instruisons Electre ma sœur:
Aux horreurs du trépas j'arrache une victime
Et je sers à la fois la nature et mon cœur...
Hélas! Je ne puis m'en défendre:
Pour l'un de ces infortunés
Par nos barbares lois à la mort condamnés,
Je sens la pitié la plus tendre,
Mon cœur s'unit à lui par des rapports secrets...
Oreste serait de son âge;
Ce captif malheureux m'en rappelle l'image,
Et sa nable fierté m'en retrace les traits
D'une image, hélas! trop chérie,
J'aime encor à m'entretenir,
Mon âme se plaît à nourrir
L'espérance qui m'est ravie.
Inutiles et chers transports!
Chassons une vaine chimère:
Ah! ce n'est plus qu'aux sombres bords
Que je puis retrouver mon frère.
 
 
SCÈNE 2
Iphigénie, Les Prêtresses, Oreste et Pylade

 
UNE PRÉTRESSE
Voici ces captifs malheureux.
 
IPHIGÉNIE
Allez! Laissez­moi seule un moment avec eux.
 
 
SCÈNE 3
Iphigénie, Oreste et Pylade

 
ORESTE
Ô joie inattendue!
Je puis donc t'embrasser pour la demière fois.
 
PYLADE
Mon sort est moins affreux puisque je te revois.
 
IPHIGÉNIE
Qu'à leur aspect touchant je sens mon âme émue!
Vous avez vu mes pleurs: je n'ai pu m'en défendre.
Hélas! qui n'en verserait pas,
Au récit que je viens d'entendre ?
Si sur ces bords sanglants le ciel fixa nos pas,
Nous avons vu le jour dans de plus doux climats,
Et la Grèce est notre patrie.
 
PYLADE
Quoi, des mains d'une Grecque il faut perdre la vie ?
 
IPHIGÉNIE
Ah! pour sauver vos jours je donnerais les miens.
Mais Thoas veut du sang: sa piété barLare
Ajouterait aux maux qu'on vous prépare,
Si de tous deux je brisais les liens.
Je pourrai du tyran tromper la barbarie...
De l'un de vous au moins que les jours conservés...
 
ORESTE ET PYLADE
Mon ami, tu vivras, tes jours seront sauvés.
 
IPHIGÉNIE
De celui de vous deux qui me devra la vie
Pourrai­je attendre un service ?
 
ORESTE ET PYLADE
Achevez; Je vous réponds de sa reconnaissance.
 
IPHIGÉNIE
Dans Argos, comme vous, j'ai reçu la naissance:
Il m'y reste encor des amis.
Jurez­moi qu'un billet, fidèlement remis...
 
ORESTE ET PYLADE
J'en atteste les Dieux. Vos vœux seront remplis.
 
IPHIGÉNIE
Il faut donc entre vous choisir une victime.
Hélas! dans le soin qui m'anime,
Que ne puis­je à tous deux rendre un service égal!
Il faut que l'un de vous expire.
Mon âme se déchire.
Mais puisqu'il faut enfin faire un choix si fatal,
C'est vous qui partirez.
 
ORESTE
Que je parte! Qu'il meure! Ô Ciel!
 
IPHIGÉNIE
Répondez à mes vœux:
Soyez prêt à pardr, je cours en presser l'heure.
 
SCÈNE 4
Oreste et Pylade
 
PYLADE
Ô moment trop heureux!
Ma mort à mon ami va donc sauver la vie!
 
ORESTE
Et je consendrais qu'elle te fût ravie ?
M'aimes­tu ? Parle.
 
PYLADE
Ô Dieux! tu l'oses demander ?
 
ORESTE
M'aimes­tu ?
 
PYLADE
Quel discours ? Quelle fureur te presse ?
 
ORESTE
Renonce au choix de la prêtresse.
 
PYLADE
Ah! ce choix m'est trop cher pour le pouvoir céder.
 
ORESTE
Et tu pretends encore que tu m'aimes,
Lorsqu'au mépns des Dieux sacnfiant tes jours...
 
PYLADE
lls veillent sur les tiens, ils protogent leur cours;
Je remplis leurs décrets suprêmes.
 
ORESTE
A ces dieux conjurés prétends­tu donc t'unir,
Pour ajouter aux tourments que j'endure ?
 
PYLADE
Qu e me demande s­tu ?
 
ORESTE
De me laisser mourlr.
 
PYLADE
Non! ne l'espère pas.
 
ORESTE
Oreste t'en conjure.
 
PYLADE
Cruel!
 
ORESTE ET PYLADE
Dieux, fléchissez son cœur,
Rendez­moi mon ami, qu'il m'accorde sa grâce,
Que tout mon sang vous sabsfasse,
Qu'il suffise à votre rigueur!
 
ORESTE
Quoi ! je ne vaincrai pas ta constance funeste ?
Quoi! ton âme toujours se refuse à mes vœux ?
Ne sais­tu pas que pour Oreste
La vie est un supplice affreux ?
Ne sais­tu pas que ces mains parricides
Fument encor du sang que j'ai versé ?
Ne sais­tu pas que l'enfer courroucé
Rassemble autour de moi ses noires Euménides,
Qu'elles m'obsèdent en tous lieux ?...
Les voici... de serpents leurs mains s'arment encore!
Où fuir ?... Eh quoi ! Pylade me fuit et m'abhore !
Il me livre à leurs coups ! arrêtez... ah ! grands Dieux!
 
PYLADE
Eh quoi! méconnais­tu Pylade qui t'implore ?
 
ORESTE
Eh bien! Pylade, est­ce à toi de mourir ?
 
PYLADE
Ô Dieux ! votre courroux ne peut­il se fléchir ?
 
ORESTE
La mort, de mes toumments, est l'unique relâche.
Je l'obtenais, Pylade me l'arrache.
 
PYLADE
Ah! mon ami, j'implore ta pitié;
Oreste, hélas! peut­il me méconnaître ?
Qu'il s'attendrisse aux pleurs de l'amitié!
Ton cœur au mien n'est pas femmé peut­être.
Cet ami qui te f t si cher,
Pylade est à tes pieds, il conjure, il te presse;
A tes fureurs laisse­moi t'arracher.
Souscas au choix dicté par la prêtresse.
 
ORESTE
Malgré tout, je saurais t'enlever au trépas.
 
 
SCÈNE 5
Oreste et Pylade, Iphigénie, Les Prêtresses

 
IPHIGÉNIE
Que je vous plains! Vous, conduisez ses pas.
 
ORESTE
Non! Prêtresse, arrêtez, votre pitié s'égare.
 
IPHIGÉNIE
Que dites­vous ?
 
ORESTE
C'est à moi de mourir.
Mon ami pourra vous servir.
Qu'il soit le digne objet d'un service si rare.
 
PYLADE
N'écoutez point ses transports furieux.
 
IPHIGÉNIE
Vivez et me servez.
 
ORESTE
Je ne le puis sans crime.
 
PYLADE
Cruel, quelle fureur t'anime ?
 
IPHIGÉNIE
Ah! je sens que mon choix est dicté par les Dieux.
 
ORESTE
C'en est fait... ici même, à l'instant, je déclare...
 
PYLADE
Arrête...
 
ORESTE
Eh bien! sachez...
 
PYLADE
Arrête... justes Dieux!
 
IPHIGÉNIE
(à Pylade)
Quelle soudaine horreur de votre âme s'empare ?
 
ORESTE
Prononcez, que ma mort...
 
IPHIGÉNIE
Non, ne l'espérez pas:
Un pouvoir inconnu, puissant, irrésistible,
Sur l'autel des dieux même arrêterait mon bras.
 
ORESTE
Quoi! Toujours à mes vœux, vous êtes insensible.
Mais c'est en vain, j'en atteste les Dieux;
Si mon ami n'échappe au sort qu'on lui prépare,
Je vais, m'immolant à vos yeux,
Répandre tout ce sang dont le ciel est avare.
 
IPHIGÉNIE
Ô Dieux! Eh bien, cruel, remplissez vos désirs.
 
ORESTE
Vis, mon ami, cours servir la prêtresse;
D'une âme sœur qui m'est chère, adoucis la tristesse,
Porte­lui mes demiers soupirs, Adieu!
 
 
SCÈNE 6
Iphigénie, Pylade

 
IPHIGÉNIE
Puisque le ciel à vos jours s'intéresse,
Prêtez­moi les secours que vous m'avez promis.
Portez cet écrit jusqu'en Grèce:
Qu'entre les mains d'Électre il soit par vous remis.
 
PYLADE
Qu'entends­je ? Et quel rapport l'un à l'autre vous lie ?
 
IPHIGÉNIE
J'ai respecté votre secret; N'exigez rien de plus.
 
PYLADE
Vous serez obéie,
Je remplirai vos vœux si le ciel le permet.
 
 
SCÈNE 7
Pylade

 
PYLADE
Divinité des grandes âmes, Amitié, viens armer mon bras,
Remplis mon cœur de tes célèbres fiammes.
Je vais sauver Oreste ou courir au trépas.


ACTE IV
                                   ACTE I, II, III, IV
 
 
Le théatre représente l'inténeur du temple de Diane.
La statue de la dresse, élevée sur une estrade, est au milieu;
en avançant sur un des côtés on voit l'autel des sacrif ces.

 
 
 
 
SCÈNE 1
Iphigénie

 
IPHIGENIE
Non: cet affreux devoir, je ne puis le remplir.
En faveur de ce Grec, un Dieu parle sans doute:
Au sacrifice affreux que mon âme redoute,
Non, je ne saurais consentir
Je t'implore et je tremble, ô déesse implacable,
Dans le fond de mon cœur mets la férocité:
Étouffe de l'humanité
La voix plaintive et lamentable.
Hélas! Ah ! quelle est donc la rigueur de mon sort ?
D'un sanglant ministère,
Victime involontaire,
J'obéis, et mon cœur est en proie au remord!
 
 
SCÈNE 2
Iphigénie, Les Prêtresses, Oreste

 
LES PRÉTRESSES
Ô Diane, sois^nous propice!
La victime est parée, et l'on va l'immoler!
Puisse le sang qui va couler,
Puissent nos pleurs apaiser ta justice!
 
IPHIGÉNIE
La force m'abandonne; ô moments douloureux!
 
ORESTE
Voici le temme heureux de mes longues souffrances;
Puisse-t­il l'être aussi, grands Dieux, de vos vengeances!
 
IPHIGÉNIE
Ô ciel!
 
ORESTE
Séchez les pleurs qui coulent de vos yeux;
Ne plaignez pas mon sort, la mort fait mon enne:
Frappez!
 
IPHIGÉNIE
Ah! Cachez­moi cette homble vertu.
Les Dieux protégeaient votre vie;
Mais vous allez mourir et vous l'avez voulu.
 
ORESTE
Ces Dieux m'en avaient fait un devoir necessaire.
En voulant prolonger mon sort
Vous commettiez un cnme involontaire.
 
IPHIGÉNIE
Un crime ? Ah ! c'en est un de vous donner la mort!
 
ORESTE
Que ces regrets touchants pour mon cœur ont de charmes!
Qu'ils adoucissent mes toumments!
Depuis l'instant fatal... hélas! depuis longtemps,
Personne à mes malheurs n'avait donné de larmes.
 
IPHIGÉNIE
Hélas!
Hymne
 
LES PRÊTRESSES
Chaste fille de Latone,
Prête l'oreille à nos chants:
Que nos vœux, que notre encens
S'élèvent jusqu'à ton trône!
Dans les cieux et sur la terre,
Tout est soumis à ta loi.
Tout ce que l'Érèbe enserre
A ton nom pâlit d'effroi.
En tout temps on te consulte,
Dans la paix, dans les combats.
Et l'on t'offre le seul culte
Révéré dans ces climats.
 
IPHIGÉNIE
Quel moment! Dieux puissants ! secourez­moi !
 
QUATRE PRÉTRESSES
Approchez­vous, souveraine prêtresse,
Remplissez votre auguste emploi.
 
IPHIGÉNIE
Barbares, arrêtez, respectez ma faiblesse!
Dieux, tout mon sang se glace dans mon cœur.
Je tremble, et mon bras plus timide...
 
LES PRÉTRESSES
Frappez.
 
ORESTE
Ainsi tu péris en Aulide, Iphigénie, ô ma sœur.
 
IPHIGÉNIE
Mon frère! Oreste !...
 
LES PRÉTRESSES
Oreste! notre roi.
 
ORESTE
Où suis­je ? Se peut­il .
 
IPHIGÉNIE
Oui, c'est lui, c'est mon frère.
 
ORESTE
Ma sœur Iphigénie! Est­ce elle que je vois?
 
IPHIGÉNIE
Oui, c'est elle qu'aux fureurs d'un père,
Qu'à la rage des Grecs Diane a su soustraire!
 
LES PRÉTRESSES
Oui, c'est Iphigénie!
 
IPHIGÉNIE
Ô mon frère!
 
ORESTE
Ô ma sœur!
Oui, c'est vous, oui, tout mon cœur me l'atteste.
 
IPHIGÉNIE
Ô mon frère! O mon cher Oreste!
 
ORESTE
Quoi! vous pouvez m'aimer, vous n'avez point horreur!
 
IPHIGÉNIE
Ah! laissons­là ce souvenir funeste,
Laissez­moi ressentir l'excès de mon bonheur:
Sans te connaitre encor, je t'avais dans mon cœur.
Au ciel, à l'univers, je demandais mon frère...
Le voilà ! je le ùens! il est entre mes bras !...
Mais, que vois-je ?
 
 
SCÈNE 3
Les Précédents, Une Femme greque

 
LA FEMME GRECQUE
Tremblez, on sait tout le mystère,
Le tyran porte ici ses pas,
Il sait qu'un des captifs, destinés au supplice,
Sauvé par vous, fuyait loin de ces lieux;
Le tyran furieux,
Vient de l'autre à l'instant presser le sacnfice.
 
LES PRÉTRESSES
Grands Dieux, secourez­nous.
 
IPHIGÉNIE
Il ne se fera pas.
Ce sacnfice abominable, impie...
Vous, sauvez votre roi des fureurs de Thoas;
Il est du sang des Dieux: ils défendront sa vie!
 
 
SCÈNE 4
Les Précédents, Thoas, Gardes, Suite

 
THOAS
De tes forfaits la trame est découverte.
Tu trahissais les Dieux et conjurais ma perte.
Il est temps de punir ta noire perfidie.
Il est temps que le ciel soit enfin satisfait.
Immole ce captif, que tout son sang expie
Et ton audace et ton forfait!
 
IPHIGÉNIE
Qu'oses­tu proposer, barbare ?
 
THOAS
Obéissez aux Dieux.
 
LES PRÉTRESSES
Sauvez­nous, justes cieux.
Éloignez les horreurs que ce moment prépare.
 
THOAS
(aux prêtresses)
Le ciel parle, il suffit. Gardes, secondez­moi.
Qu'on le saisisse!
 
IPHIGÉNIE
Ô Ciel! Qu'oses­tu faire ?
 
THOAS
Qu'on le traîne à l'autel!
 
IPHIGÉNIE
Cruel! il est mon frère.
 
THOAS
Son frère!
 
ORESTE
Oui, je le suis.
 
IPHIGÉNIE
C'est mon frère et mon roi,
Le fils d'Agamemnon.
 
THOAS
Frappez, quel qu'il puisse être.
 
IPHIGÉNIE
N'approchez pas!
Et vous, défendez votre maître.
 
THOAS
Lâches! vous reculez d'effroi...
J'immolerai moi­même, aux yeux de la Déesse,
Et la victime, et la prêtresse.
On entend un grand bruit derrière le théâtre.
 
ORESTE
L'immoler! Qui? Ma sœur?
 
THOAS
Oui, je dois la punir.
Et tout son sang...
 
 
SCÈNE 5
Les Précédents, Pylade, Troupe de grecs

 
PYLADE
C'est à toi de mounr.
 
LES GARDES DE THOAS
Vengeons le sang de notre roi,
Frappons!
 
IPHIGÉNIE
Grands dieux! Sauvez mon frère.
 
ORESTE
Pylade! Ô mon dieu tutélaire!
 
PYLADE
Ô mon unique ami!
 
 
Ensemble

 
CHŒUR DES GRECS
De ce peuple odieux
Exterminons jusques au moindre reste;
Servons la vengeance céleste,
Et purifions ces lieux,
Au nom de Pylade et d'Oreste.
 
CHŒUR DES SCYTHES
Fuyons ce lieu funeste,
Sauvons­nous,
Évitons leurs coups,
Les Dieux combattent pour Oreste.
 
 
SCÈNE 6
Les Précédents, Diane, descendant dans un nuage

 
DIANE
Arrêtez! Ecoutez mes décrets étemels...
Scythes, aux mains des Grecs remettez mes images:
Vous avez trop longtemps, dans ces climats sauvages.
Déshonoré mon culte et souillé mes autels.
(A Oreste.)
Je prends soin de ta destinée,
Tes remords effacent tes forfaits.
Mycène attend son roi, vas y régner en paix
Et rends Iphigénie à la Grèce étonnée.
 
 
SCÈNE 7
Iphigénie, Oreste, Pylade, Prêtresses, Sythes, Grecs, etc.

 
PYLADE
Ta sœur! Qu'ai­je entendu?
 
ORESTE
Partage mon bonheur.
Dans cet objet touchant à qui je dois la vie
Et qu'un penchant si doux rendait cher à mon cœur.
Connais ma sœur Iphigénie.
 
CHŒUR GÉNÉRAL
Les dieux, longtemps en courroux,
Ont accompli leurs oracles;
Ne redoutons plus d' obstacles,
Un jour plus pur luit pour nous.
Une paix douce et profonde
Règne sur le sein de l'onde;
La mer, la terre et les cieux,
Tout favonse nos vœux.
 
F I N