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Christoph Willibald Gluck

(1714 - 1787)

 
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The Operas of Christoph Willibald Gluck

 

Echo et Narcisse


Drame lyrique in 3 Acts and a Prologue

Livret de Ludwig Theodor von Tschudi

Music by Christoff Willibald Gluck

Cast:

Echo
Eglé, une nymphe
Aglaé, une nymphe
Narcisse
Cynire
Thanais, une nymphe
Sylphie, une nymphe
Premier berger
Deuxième berger
Bergers, Zéphyrs, Nymphes


Ouverture

PROLOGUE

Le théâtre représente un bacage
et sur un des corés le temple de l'Amour.

SCENE 1

LES ZEPHYRS (Chœur derrière le théâtre)
CHOEUR DES PLAISIRS
A l'ombre de ces bois épais, dans une tranquille indolence,
que l'on goûte en paix le frais et le silence!
L'haleine pure des zephyrs y berce la molle verdure;
leur faible murmure se méle à nos soupirs.

SCENE 2

Le temple s'ouvre on y voit I'Amour couché sur un lit de roses.
Les Plaisirs et les Peines groupés aumur de lui il se lève e' gravit
avec sa sude les degrés du temple.

L'AMOUR, EGLE, AGLAE, LES NYMPHES
L'AMOUR
Cessez de vous jouer sur cette humble fougère;
quittez le doux repos de ces ombrages verts!
Allez, Zéphyrs légers attendre
dans les airs les ordres du dieu de Cythere!
(les Zéphyrs sortent)
Je m'étais plu dans ces retraites à réunir deux jeunes creurs:
Narcisse, Echo de mes faveurs secrètes
y goûtaient les pures douceurs.
Apollon brûle en vain pour la Nymphe fidèle,
il se venge sur son amant:
par un funeste enchantement ce dieu jaloux l'éloigne d'elle;
que mon ressentiment le poursuive à son tour,
que le bonheur encore devienne son supplice!
Essayons sous mes lois de ramener Narcisse!
Qui peut résister à l'Amour?
Rien dans la nature n'échappe à mes traits;
ni le guerrier, couvert de son armure,
ni le chasseur léger qui foit dans les forêts.
(La suite de l'Amour danse en chœur)
(Air des Peines)

L'AMOUR
Aimables plaisirs, tendres peines,
à mes desseins secrets vous servez tour à tour;
Pour rendre un creur à ses premières chaines,
voyons à qui de vous doit recourir l'Amour.
(Contredanse)

Le théâtre représente des coteauxfleuris, l'autel de l'Amour,
son temple, la grotte des Nymphes, la fontaine de Narcisse,
des bocages agréables et des bois de cyprès entrecoupés et surmontés de rochers.

SCENE 1

AGLAE, EGLE, CHOEUR DES NYMPHES DES EAUX, SYLVAINS

AGLAE
aux Nymphes et aux Sylvains qui apparaissent au loin
et s'assemblent peu à peu d sa voix
Nymphes des eaux, Sylvains, mêlez vos voix
Qu'à vos accents vos pas s'unissent,
que vos grottes en retentissent!
L'Amour, ce dieu charmant,
dont nous suivons les lois,
au fils du beau Céphise en ce grand jour enchaîne Echo,
fille de l'air, la Nymphe souveraine de l'espace tranquille,
ombragé par nos bois.

EGLE
(Air chanté et dansé)
Echo par un charme innocent du pur amour étend l'empire.
Son regard modeste et touchant défend ce qu'il inspire.
La pudeur repose et sourit sur son front serein, sur sa bouche;
plus sa décence vous ravit, plus sa beauté vous touche.

CHOEUR
Que la lumière est vive et pure!
Vit~on jamais un si beau jour?
Un hymen préparé par les mains de l'Amour,
est la fête de la nature.

SCENE 2

ECHO, SA SUITE, ACLAE, EGLE, LES CHOEURS
Echo, aux chœurs, s'arrêtant avec sa suite
et portant en sa main des co/ombes blanches;
/es Nymphes qui la suivent portent des corbeilles
de fleurs et des guirlandes.


ECHO
Nymphes! éloignez­vous un moment de ce lieu!
L'Amitié me prévient dans les vœux que vous faites;
mais par des offrandes secrètes je dois fléchir un autre dieu.

SCENE 3
(Pantomime)


Les chœurs sortent, Echo dépose son offrande.
Les Nymphes et sa suite enlacent leurs guirlandes autour de l'autel
et posent leurs corbeilles sur les marches.
Tous ces mouvements organisent une pantomime.
Echo renvoie sa suite.


ECHO, ensuite CYNIRE

ECHO
Pour offrir à l'Amour l'hommage le plus tendre des nœuds
que l'Hyménee a promis à nos vœux en ces bosquets sacrés
Narcisse a dû m'attendre. J'y porte en vain mes tristes yeux.
Hélas! il ne vient point s'y rendre.

CYNIRE
D'oû nait, aimable Echo, cet air sombre
et chagrin qui ternit de vos yeux l'eclat pur et serein?

ECHO
Ton cœur tendre et fidèle,
le sang qui nous unit tous deux de Narcisse
et de toi l'amitié mutuelle te donnent droit
de lire en ce cœur malheureux.
J'y cache, hélas! une vive blessure.
Qui l'aurait jamais cru?
Narcisse est un parjure:
Lui qui ne pouvait me quitter,
il se trouble à ma vue, il cherche à m'éviter.

CYNIRE
Contre une inquiétude extrême,
belle Nymphe, il faut vous armer.
Un tendre cœur, sitôt qu'il aime est trop facile à s'alarmer.

ECHO
Tout, s'il est près de moi me fait sentir sa gêne.
Mais, Cynire, apprends tout, conçois toute ma peine!
Aux jeux de Flore j'ai surpris un doux regard
qu'il jetait sur Dorts.

CYNIRE
Pouvez­vous concevoir de si fausses alarmes!
Quel plus aimable objet peut­il vous préférer?
Doris joint­elle à tous ses charmes la timide pudeur
qui les semble ignorer?

ECHO
Hélas! je n'ai pour moi qu'une âme simple et pure.
Elle avait su se ménager
tout ce que l'art ajoute à la nature
J'avais négligé ma parure.
Dans la peine y peutmn songer?
Le plaisir cruel de me nuire donnait
à ses regards un éclat séducteur.
Hélas! Les miens ne laissaient lire
que l'abattement de mon coeur.
Que lis­tu dans le sien? Hâte­toi de me dire,
si mes soupçons cruels sont injustes ou vrais?
Narcisse et toi, mon cher Cynire,
ne cachez l'un à l'autre aucun de vos secrets.

CYNIRE
Moi­même vous diraije un trouble qui m'agite?
le ne vois plus Narcisse, il se cache, il m'évite il semble,
à le voir fuir dans l'épaisseur des bois,
qu'un dieu vengeur marche à sa suite.
Farouche et solitaire il méconnaît ma voix.

ECHO
Il cherche les forêts! Narcisse est infidèle!
Il y cache une ardeur nouvelle.

CYNIRE
Par d'indignes soupçons ne le condamnez pas!
Vous ignorez encore si Narcisse est coupable.

ECHO
Cours le chercher, peins­lui la douleur qui m'accable,
pénètre dans son cceur et reviens sur tes pas
ou me rendre la vie ou hâter mon trépas!
(Cynire sort)

SCENE 4
ECHO, seule


ECHO
Tu vois les maux affreux dont mon âme soupire,
tendre Amour, prends pitié de mes tourments cruels!
Ce n'est qu'au pied de tes autels que la tremblante Echo respire.
(elle s'avance près de l'autel de l'Amour)
Peut­être d'un injuste effroi ma tendresse est alarmee,
écoute, Amour, et dis­moi, si je suis encore aimee.
Tu lis au cœur de mon amant tu sais s'il connait l'imposture
tu sais si son cœur dément ce que sa bouche me jure.
Hélas! D'un trop juste effroi ma tendresse est alarmee,
vois ma peine, Amour, et plains­moi! Non, je ne suis plus aimée.
Non, j'ai trop connu ses mepris.
A­t­il vu seulement la peine que j'endure?
L'infidèle, I'ingrat me préfère Doris;
je n'ai plus son amour, ie n'en suis oue trop sûre.

SCENE 5
ECHO, EGLE

EGLE
Vous différez nos jeux.
Venez, chacun s'empresse, l'éclat de l'allégresse brille
dans tous les yeux. Venez!

ECHO
Quand j'etais sans tendresse, j'allais chercher vos jeux.

ECLE
L'Hymen qui vous couronne,
dans l'époux qu'il vous donne. prévient vos tendres vceux.
Venez, chacun s'empresse l'éclat de l'allégresse
brille dans tous les yeux. Venez!

ECHO
Apprends, ma chère Eglé, le sujet de ma peine!
Narcissemais je l'aperçois.
Je le vais observer. De grâce éloigne­toi!

SCENE 6
NARCISSE, ECHO éloignée

Tandis qu 'Echo cherche Narcisse sur la pente du coteau
qui occupe l'aile gauche du théâtre,
Narcisse entre et va se pencher sur la fontaine
qui est au pied de ce coteau.


NARCISSE
Divinité des eaux, charmante souveraine
peux­tu résister à mes pleurs?
Avec des traits si pleins de timides douceurs,
quoi, tu pourrais étre inhumaine?
Dans les bras d'un rival heureux
peut­étre tu ris de ma peine.
Tremble pour l'objet de tes feux,
tremble en ta grotte souterraine!
Je descendrai sous les flots
et sans perdre en vains sanglots le transport jaloux
qui me guide, ma main de cent javelots
sur ton sein palpitant percera le perfide.

ECHO
(à part, dans l'éloignement)
Ciel! Que viensje d'entendre, et quel est mon malheur!

NARCISSE
Mais, où m'égare une injuste douleur?
Peut­étre, hélas! de mon ardeur tu daignas
partager la joie ou les larmes.
Lorsque je souriais un sourire plein de charmes
de ton teint ranimait les fleurs.
Quand je pleurais, à mes pleurs tu répondais par des larmes.

ECHO
(s'étant approchée)
Lui faut­il découvrir mes secrètes douleurs?
Je ne les soutiens plus, à peine je respire.

NARCISSE
J'ai vu tes bras tendus vers moi,
tu semblais vouloir me dire:
Narcisse, je plains ton martyre,
que ne puisje envoyer mes soupirs jusqu'à toi!

ECHO
(ayant descendu une partie du coteau et en vue de Narcisse)
Narcisse!

AMOUR
Echo t'appelle!

NARCISSE
Quel embarras, quelle peine cruelle!

ECHO
Narcisse!

AMOUR
Echo t'appelle!

NARCISSE
Quels mouvements divers m'agitent tour à tour!

ECHO
C'est ton amante fidèle. Sans elle tu n'avais pas un beau Jour
Et tu la fuis. Ah! rends­lm ton amour!

NARCISSE
Par mes ennms, par res alarmes,
ah! que mon cœur est tourmente!
Pour toi d'une mortelle il eût bravé les charmes;
il voudrait te rendre les armes.
Maisil est au pouvoir d'une divinité.
Je ne saurais te consoler et ne puis soutenir tes larmes.

ECHO
Ah! veux­tu me désespérer?
A ton amante, hélas! peux­tu le preferer?
C'est toi dont les attraits...
(Narcisse sort)

SCENE 7
ECHO, CYNIRE

ECHO
(à Cynire)
C'en est fait, cher Cynire!
Je n'ai plus qu'à mourir, mon malheur est certain.

CYNIRE
Quel funeste dessein!
Quel nouveau trouble vous l'inspire?

ECHO
J'ai perdu mon amant, mon malheur est certain.
Lui dont seule autrefois je faisais la tendresse,
dans le cristal des eaux qui réfléchit ses traits,
de l'humide élément croit voir une deesse
et brûle sous son nom pour ses propres attraits.
Fut­il jamais douleur à ma douleur égale?
Des attraits de Doris je craignais le pouvoir;
je redoutais une rivale.
Et mon plus grand malheur est de n'en point avoir.
Ah! s'il s'était laissé surprendre d'une nouvelle ardeur,
s'il était encore tendre, peut­être il cèderait à ma vive douleur;
s'il avait engagé son cœur il pourrait encore me le rendre.
Mais sur un insensible, ah! Dieux! qu'aije à prétendre?
Cynire, je ne puis soutenir mon malheur.

CYNIRE
Par ma voix sur son sort aux rives d'Amphitrite Prothée
en ce moment vient d'être interrogé.
Apollon (m'a­t­il dit) qui l'égare et l'agite,
venge sur son rival son amour outragé!
Si votre amant du charme qui l'engage ne vient point
abjurer l'erreur à vos genoux, n'en accusez qu'un dieu jaloux
dont votre cceur a refusé l'hommage.
Devant ses yeux s'il n'eût mis un nnage,
dans la nature entière il ne verrait que vous,
en ce moment encor, tout plein de votre image dans la nature
entiere il ne verrait que vous.

ECHO
(sans regarder Cynire, la tête baissce)
Je t'ai fait trop entendre une importune plainte.
Ingrat, tu connus trop mon amour et ma foi.
Ma tendresse a paru sans réserve et sans feinte,
Voilà, le dieu qui se venge de moi!

CYNIRE
Combattez, tendre Echo, le trouble qui vous presse,
opposez à vos maux un cœur plus affermi,
essayons sur le sien, qu'égare son ivresse,
ce que peuvent, hélas! les pleurs d'une maîtresse
et le faible effort d'un ami!

ECHO
D'une vie aussi malheureuse, ah!
tous les jours marqués par des tourments,
ne seraient qu'une mort affreuse ressentie à tous les moments.
Un seul objet avait rempli mon âme je ne voyais
que lui dans ce vaste univers. le perds tout,
quand je le perds, et tout expire avec sa namme.
L'espoir fuit de mon cceur,
l'effroi vient le presser et le glacer.
Un nnage obscurcit le jour que je déteste.
La terre tremble sous mes pas!
Présages certains du trépas, non,
vous n'avez rien de funeste.
La mort est maintenant tout l'espoir qu'il me reste
et l'unique secours qui ne me fuira pas.

CYNIRE
N'exhalez point en pleurs la fo~ce qu'il vous reste,
je vais fléchir Narcisse ou mourir dans ses bras.

SCENE 1
QUELQUES­UNES DES NYMPHES,
COMPAGNES D'ECHO, EGLE, CYNIRE

EGLE
(animée)
Ton amitie vive et pressante n'a donc pu
dans son cœur faire parler l'amour?
Sait­il qu'à son amante expirante
un seul de ses regards pourrait rendre le jour?

CYNIRE
Je n'ai pu l'approcher Ivre de sa chimère,
il cache à tous les yeux sa langueur solitaire.

EGLE
Cours, vole, de tes cris, va remplir ces forêts,
joins Narcisse, peins­lui sa déplorable amante pâle
et mourante peins­lui de son trépas les funestes appréts!
Va cours!
Le moment presse, et son heure s'avance,
je vais flatter son cœur d'un rayon d'espérance.

CYNIRE
Amour, préte­moi ta puissance,
viens, donne à mes soupirs, à mes cris, à mes pleurs
ce charme qui pénètre et change les cœurs.

EGLE
La voici! Dieux! Qu'elle semble affaiblie!

SCENE 2
ECHO, pâle et en désordre, tenant une guirlande,

NYMPHES DE SA SUITE, EGLE
On assied Echo sur un banc de gazon près de la fontaine,
vis­à­vis de la statue de l'Amour, Ies Nymphes l'environnent.


QUATRE NYMPHES:
EGLE/THANAIS/AGLAE/SYLPHIE

EGLE
O chère et tendre amie quel est ton triste sort!

THANAIS
Tu veux quitter la vie, tu veux donc notre mort.

AGLAE & SYLPHIE
O compagne chérie, ecoute la pitié!
Si l'amour t'a trahie, que t'a fait l'amitié?

A QUATRE
Ah! perte trop cruelle!
Comment vivre après elle?
Comment la soutenir qu'allons­nous devenir?

ECHO
(toujours assise)
O mes compagnes, mes amies,
il m'est bien doux de voir vos prières unies me presser
de vouloir renoncer à la mort.
Mais je sens qu'elle approche et va finir mes peines.
Le poison des douleurs a coulé dans mes veines,
et je ne puis changer mon sort.
C'en est fait. Je perds la lumière.
Les Deux du Styx ant entendu ma vorr
et prononcé l'arrêt de mon heure dernière,
qu'ils ne prononcent qu'une fois.

CHOEUR DES NYMPHES
O mortelles alarmes, impitoyables dieux!
Si vous avez bravé le pouvoir de ses yeux,
serez­vous touchés par nos larmes?
O mortelles alarmes...

ECHO
(s'approchant de l'autel de l'Amaur
et y déposant ses guirlandes)

Quel cœur plus sensible
et plus tendre mérita jamais tes faveurs, Amour?
Devaisje m'attendre à tes rigueurs?
Reçois ces ornements que de mes pleurs j'arrose,
ils ne conviennent plus à mes pâles attraits.
Quand tu me couronnais de roses
ne me gardais­tu qu'un cyprès?

NYMPHES
O mortelles alarmes, impitoyables dieux!

ECHO
Dans ton temple immortel de ces Nymphes suivie,
en victime j'irai subir mon triste sort.
Je t'avais destiné ma vie, je veux te consacrer ma mort.
O mes compagnes fidèles,
à mes douleurs mortelles ne m'abandonnez pas,
Soutenez mes pas!

SCENE 3

EGLE
Cynire ne vient point.
Mais! Dieux! c'est l'infidèle!
Viens retirer Echo des ombres du trépas,
ingrat! viens expirer ta flamme crimineile!
Le barbare! il me fuit, il ne m'ecoute pas.

SCENE 4
NARCISSE et ensuite CYNIRE, LE CHOEUR

NARCISSE
(regardant la fontaine)
Je ne puis m'ouvrir ta froide demeure Nymphe sans pitié,
tu veux que je meure; à te contempler j'épuise mes yeux.
Ingrate, inhumaine, je voudrais briser ta chaine,
mais vers toi l'amour me ramène par un attrait victorieux.
(Il s'approche de la fontaine)

CYNIRE
Résiste au pouvoir qui t'entraine,
entends la voix de la tendre pitié!

NARCISSE
(s'arrêtant)
Quel est l'ascendant qui m'enchaine
et suspend mon âme incertaine entre l'amour et l'amitié?

CYNIRE
Viens! Du froid de la mort ton amante est saisie,
sa tombe s'ouvre, elle va l'engloutir.
Rallume d'un regard le flambeau de sa vie
ou crains de voir la tienne en proie au repentir!
Sa voix plaintive et gémissante te reprochera son trépas,
Partout la nuit son ombre erran~e viendra s'offrir devant tes pas.
Où porter ta plainte inutile?
Quels déserts cacheront tes pleurs?
Infortuné! dans quel asile fuiras­tu les remords vengeurs?

NARCISSE
Malheureux, par tes coups Echo perdrait la vie!
Courons... mais quels secrets combats!
Ah, lorsque dans mon sein sa voix mourante crie,
vers ces bords enchantes quels dieux portent mes pas?

CYNIRE
Les dieux inspirent­ils l'affreuse barbarie?
Viens, romps ces charmes impuissants!

NARCISSE
(s'inclinont vers le miroir des eaux)
Vois la jeune deesse idole de mes sens!
Abjure un odieux langage!

CYNIRE
(s'inclinant aussi et pressant Narcisse de sa main)
Malheureux, connais ton erreur!
Dans ce mouvant cristal, où se peint le rivage,
unie avec la tienne observe mon image!
Tu m'entends, je presse ton cceur,
de deux sens à la fois reçois le témoignage:
toi­même était l'objet de ta funeste ardeur.!

NARCISSE
O combats, ô désordre extrême. ô trouble affreux et confus!
Hélas je ne sais plus ce que je hais ou ce que j'aime,
je sens au­dedans de moi un long frémissement qui me glace d'effroi.
je ne me connais plus moi­même;
O mon ami, je m'abandonne à toi!

CYNIRE
(à part)
Son cœur change, il renah; ce n'est plus lui qu'il aime,
il reprend pour Echo ses premiers sentiments.
(Un coup de tonnerre se fait entendre)
Mais quel trouble sinistre émeut les éléments?
Quel présage! Apollon, pour le rendre à lui­même,
n'a­t­il choisi ces funestes moments
que pour mettre le comble à sa misère extrême?

CHOEUR
(derrière le théâtre)
Dieux qu'implorent ses tristes yeux, dieux de la mort,...

CYNIRE
Entends­tu ce chant lamentable?

NARCISSE
Quel trouble me saisit!

CHOEUR
…parmi les ombres des amants malheureux…

NARCISSE
Je tremble.

CHOEUR
…recevez­la dans vos demeures sombres!

NARCISSE
Ciel vengeur, épuises­tu sur un coupable
les derniers traits de ta furcur?

CHOEUR
Dieux qu'implorent ses tristes yeux...

CYNIRE
(à part)
Ah quc je plains le malheur qui ttaccable!

NARCISSE
Une lumière redoutable ouvre l'abeme de mon cœur.

CHOEUR
...parmi les ombres des amants...

NARCISSE
Un noir pressentiment me glace d'épouvante.

CHOEUR
…dans vos demeures sombres!
Le temple s ouvre. On voit Echo expirante
et ses compagnes désolées.
Quelques­unes sortent effrayées et es cheveux épors.
Elles shvancent et crient :


CHOEUR
Ciel! Elle expire

NARCISSE
O ciel, secourez­moi!
C'est elle, ô dieux!
Chère Echo, chère amante je cours
dans le tombeau m'enfermer avec toi!
SCENE 1

AGLAE, I ES NYMPHES COMPAGNES D'ECHO
Elles sortent de tous côtés comne si elles erraient
dans le bois et.sur les coteaux:
elles regardent dans l'air comme pour voir de quel côté
vient la voix d Echo imitée par l orchestre.


AGLAE
Chère compagne, en vain de ces sombres
forêts nous parcourons l'espace immense.
De ces rochers épars, couverts de noirs cyprès,
ta voix seule interrompt le funèbre silence.
O plaisir douloureux qui nourrit nos regrets!
O tendre Echo, ta voix touchante qui nous suit
dans les forêts nous rend, hélas! ta perte plus presente.

CHOEUR
O tendre Echo, ta voix errante qui nous suit dans les forêts,
nous rend hélas! ta perte plus présente

AGLAE
La nature interrompt ses lois pour accroître
ta misère ton âme enlevée à la terre,
ta faible voix plaintive et solitaire,
errante en vapeur légère,
est condamnee à gémir dans les bois.

CHOEUR
O dieu du jour! ô dieu plein de rigueur,
pour l'avoir trouvée insensible à ton ardeur,
tu lui ravis dans ta fureur du tombeau l'asile paisible
en lui laissant cette âme si sensible d'où lui vient tout son malheur.

AGLAE
Nymphes, allons verser des larmes sur sa cendre!

SCENE 2
LES NYMPHES, NARCISSE

NARCISSE
Nymphes, où fuyez­vous?
Hélas daignez m'entendre,
souffrez qu'à vos regrets j'unisse mes douleurs!
Mais non, fuyez! Les pleurs du remords
et du cnme troubleraient les devoirs d'un deuil si légitime,
ils souilleraient l'offfande de vos pleurs.
(Les Nymphes sortent)

SCENE 3
NARCISSE, CYNIRE

NARCISSE
(dès qu'il l'aperçoit)
Va, fuis, abandonne un coupable!

CYNIRE
Moi, fuir un malheureux?!

NARCISSE
Crains la fatalité qui suit un misérable,
abandonné des dieux, que le destin poursuit,
que la douleur accable.

CYNIRE
Dissipe ce mortel effroi, adoucis ce regard funeste,
jette des yeux plus doux sur moi!
Dissipe ce mortel effroi! Lorsque tout fuit autour de toi,
I'amitié fidéle te reste.

NARCISSE
Au reproche douloureux,
au sombre ennui qui me dévore Cynire,
ne joins pas encore la honte
et l'embarras de rougir à tes yeux!
Ah! laisse­moi gémir seul en ces lieux!

CYNIRE
(à part)
Tendre Amitié, cache tes larmes, ah! crains d'aigrir ses mortelles alarmes,
mais pour en prévenir les funestes effets veille sur lui dans ces forêts!
(Il sort)

SCENE 4
NARCISSE, LA VOIX D'ECHO

NARCISSE
De l'amitié touchante et secourable,
ingrat, tu repousses la main.
Te voilà seul! En es­tu moins coupable?
Pourras­tu fuir des dieux le regard redoutable
et la voix du remords qui tonne dans ton sein?
Ces arbres, ces vallons, tout m'accuse et m'accable.
Beaux lieux, témoins de mon ardeur vous ne faites,
hélas! qu'accroItre mon martyre.
Le souvenir de mon bonheur perce mon cœur et le déchire.
Dieux! n'est­ce point assez de mon maineur?
Où fuir, dans quels tombeaux, dans quel profond ab~me?
Dans ces déserts? Ils sont pleins de mon crime.
Entends ma voix du séjour ténébreux.
Echo, fidèle Echo, prends pitié de Narcisse!
De l'Erèbe flèchis les dieux, ils commencent mon supplice.

LA VOIX D'ECHO
Narcisse!

NARCISSE
O ciel, qu'aije entendu? C'est sa voix, ah, c'est elle!

ECHO
C'est elle!

NARCISSE
C'est Echo qui m'appelle,
j'ai senti tressaillir mon cœur d'amour,
de repentir et de joie et d'horreur.
Echo, chère ombre, ô toi qu'un infidèle implore,
aux bords du Styx peux­tu l'aimer encore?

ECHO
Encore.

NARCISSE
O ciel, et je vivrais?
Non, non, le désespoir qui me presse
et m'anime m'ouvrira l'infernal séjour.
Mes pleurs, mon repentir,
l'excès de mon amour m'obtiendront le pardon
et l'oubli de mon crime.
(il veut se percer)

SCENE 5
L'AMOUR, CYNIRE, ECHO, LES NYMPHES DES BOIS,
SYLVAINS ET TOUS LES PERSONNAGES DANSANTS

Au moment où Narcisse veut sefrapper, le temple s'ouvre.
Echo gît, rendue à la vie, au mi/ieu d'un groupe de Zéphirs
et de petits Amours, I'Amour, debout sur le premier degré,
arrête Narcisse. : et son ordre suffit.


L'AMOUR
Arrête, malheureux amant!
Revois ton amante fidèle!
je te rends le bonheur et la vie avec elle.

NARCISSE
Dieux! quel enchantement succède à ma douleur mortelle!
Je t'ai ravi le jour, j'ai causé ton tourment;
peux­tu me pardonner?

ECHO
Quand je vois mon amant,
quand à peine mon cœur suffit à mon ivresse,
que hti puisje exprimer que ma vive tendresse?
Le bonheur permet­il un autre sentiment?

NARCISSE
Quel retour, ô dieux, quel moment!
Quelle volupté je respire!

ECHO & NARCISSE
Le coeur ma bat, ma voix expire.
Vois à mon trouble, à mon délire l'excès de mon ravissement!

L'AMOUR, CYNIRE
Un jour plus brillant va vous luire. A vox yeux tout va s'animer.
A quatre

L'AMOUR, ECHO, CYNIRE
Quel bonheur de pouvoir dire;
c'est par l'Amour que je respire, ne respirons que aimer!

NARCISSE
Auelle volupté je respire, ne respirons que pour aimer!

L'AMOUR
Jupiter me rappeller au séjour du tonnerre
Conservez-moi roujours votre coeur.
L'Amout n'a plus rein à faire sur la terre:
il a fait votre bonheur.

CHOEUR
Le dieu de Paphos et de Gnide anime seul tout l'univers.
Au haut des airs il atteint l'oiseau rapide;
il embrase la Néréïde jusque dans le seind des mers.
Il embellit la jeunesse, il réunit la grâce à la beauté.
C'est lui qui pare la sagesse des attraits de la volupté.
C'est encore lui qui nous console,
lorsque nous perdons ses faveurs,
Ce dieu charmant, lorsqu'il s'envole,
nous laisse l'amitié pour essuyer nos pleurs.

 


F I N