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André Ernest
Modeste Grétry

(1741 - 1813)

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The Operas of  André E. M. Grétry

 



Les Deux Avares


Opéra Bouffe en deux Actes

Parole de Fenouillet de Falbaire

Musique de Grétry


Personnages:

Henriette, nièce de Gripon, Soprano
Madelon, servante de Gripon, Mezzo-soprano
Jérôme, neveu de Martin, Ténor
Gripon, premier avare, Ténor
Martin, second avare, Baryton
Ali, premier janissaire, Basse
Mustapha, Osman et quelques Janissaires, Ténors et Basses


L'action se passe sur une place de Smyrne.


Acte I
Acte II




ACTE 1





Ouverture

Une place publique à Smyrne

La maison de Gripon est à droite; à côté s'élève une pyramide.
Le derrière de la maison de Martin est à gauche,
et il doit y avoir une fenêtre grillée.
Au fond se trouve une maison avec une fenêtre assez enfoucée.
Un puits se trouve ris à ris de la maison de Martin.

Scène 1

Jérôme (à la fenêtre de Martin)
puis Henriette, puis Madelon.

No. 1. Romance
Jérôme
Mandoline

JÉRÔME
Du rossignol, pendant la nuit,
La voix réjouit sa compagne;
L'amour que la gêne accompagne,
A parler dans l'ombre est réduit.
A parler dans l'ombre est réduit.
(récit.)
Ecoutons…
Je n'entends rien…
Non, elle n'ouvre point sa fenêtre;
Henriette n'ose y paraître.
Ah! Gripon, son oncle Gripon,
Est sans doute dans la maison.
Ecoutons!
Non!
Voyons encor;
Essayons de chanter plus fort:
Du rossignol, pendant la nuit,
La voix réjouit sa compagne,
La voix réjouit sa compagne.

HENRIETTE
(de sa fenêtre)
L'amour que la gêne accompagne,
Met l'absence et l'ombre à profit.
Met l'absence et l'ombre à profit.

Dialogue

JÉRÔME
Henriette! Il n'y est donc pas?

HENRIETTE
Non, Jérôme. Et le vôtre

JÉRÔME
Non plus! Il vient de sortir; descendons sur la place.

MADELON
Chut, chut! Voici quelqu'un…Monsieur Jérôme, c'est votre oncle Martin.

JÉRÔME
(revermant sa fenêtre)
Retirons-nous, laissons-le passer.

MADELON
Paix! le voici.
(Elle ne referme sa fenêtre qu'à moitié
et y reste avec Henriette pour voir
quand Martin s'en ira.)

Scène 2

Martin (sur la place), Henriette et Madelon
(derrière la fenêtre entr'ouverte)

MARTIN
(arrivant par la gauche)
Le diable emporte les nouvelles lanternes et ceux qui les ont apportées
de Paris à Smyrne!… Je ne quittai autrefois la France,
que pour pouvoir m'enrichir plus paisiblement chez les Turcs.
Il semble que la police diabolique de ce pays-là,
me poursuivre dans celui-ci…
On voit clair comme en plein midi!
Il vaudrait presque autant qu'il n'y eût pas de nuit…
ce sont d'ailleurs les Janissaires qui font à présent la garde;
tout cela est embarrassant… Par bonheur, il est déjà tard,
et ce quartier-ci n'est pas fréquenté;
j'espère que je pourrai faire mon coup…Ouais! Qui est-ce qui vient là?..

Scène 3

Martin, Gripon (sur la place),
Henriette et Madelon (à la Fenêtre)

MADELON
(apercevant Gripon)
Voici l'autre, voici Gripon! Allons, mademoiselle, vite à l'ouvrage.

GRIPON
(il vient rapidement à sa maison,
tire un gros paquet de clefs et ouvre la porte)
Quel bonheur pour moi, que ce jeune homme perde tant,
et qu'il ait si besoin d'argent!
Certainement cette perte-là va me rapporter un grand profit.
(Il entre chez lui.)

Scène 4

Martin, puis Jérôme (à la fenêtre)

MARTIN
Voilà le compère Gripon qui rentre chez lui bien tard!…
Reconnaissons d'abord les lieux.
C'est donc là-dessous, c'est dans cette pyramide
qu'on l'a enterré avec son or et ses diamants?
O Martin, Martin, quel coup pour toi!
Je vais enfin être assez riche
et je n'aurai plus besoin de prêter de l'argent.
Cela donne trop d'inquiétudes.

No. 2. Air
Martin

Sans cesse auprès de mon trésor,
Je veux toujours, dans ma cassette,
Je veux toujours garder mon or,
Je veux toujours garder mon or, garde mon or!
Dans ma cassette!
Sans cesse auprès de mon trésor,
Je veux toujours garder mon or,
Je veux toujours, toujours, toujours,
toujours, toujours garder mon or!
Je veux garder, toujours, toujours garder mon or,
Je veux toujours, toujours, toujours garder mon or!
Je le garderai,
Je le compterai,
Je l'admirerai,
Je le baiserai!
D'une félicité par faite,
enfin! je jouirai!
Mahomet, en son paradis,
Pour ses turcs, met des houris!
Il ne sera pas mon prophète;
De beaux sequins valent bien mieux
Qu'un joli pied, que de beaux yeux,
Qu'un joli pied, que de beaux yeux.
Il ne sera pas mon prophète;
Des sequins bien sonnants,
Des ducats trébuchants!
Un ciel, tout d'argent
M'aurait plus aisément,
Fait croire à l'alcoran.
Sans cesse auprès de mon trésor
Je veux toujours, dans ma cassette.
Je veux toujours garder mon or,
Je veux toujours garder mon or, garder mon or!
Dans ma cassette!
Sans cesse auprès de mon trésor
Je veux toujours garder mon or,
Je veux toujours, toujours, toujours, toujours, toujours garder mon or,
Je veux garder toujours, toujours, garder mon or,
Je veux toujours, toujours, toujours garder mon or!

Dialogue

JÉRÔME
(entrouvrant sa fenêtre et la refermant de suite)
Le bourreau, il ne s'en ira pas!

MARTIN
(examinant la pyramide)
Cela ne sera pas aisé à démolir. Il faudrait que quelqu'un m'aidât…
Gripon… oui, c'est précisément le compagnon qu'il me faut…
C'est bien dit, Martin… mais… il voudra partager… n'importe!
Il faut sacrifier une moitié pour avoir l'autre.
Bon! le voici qui sort tout à propos.

Scène 5

Martin et Gripon (sur la place)
Jérôme et Madelon
(paraissant de temps en temps a leur fenêtre)

GRIPON
(refermant sa porte)
En allant courir après le bien des autres,
il ne faut pas oublier de mettre le sien à couvert.
Allons vite!

MARTIN
Holà! compère, un mot.

GRIPON
Bonsoir. Je me puis m'arrêter.

MARTIN
(le retenant)
Un moment… quelle affaire si pressée?

GRIPON
Un jeune négociant, le fils de ce Français qui vient de mourir…
Il joue avec des marchands Angalis!
Il a tout perdu, il est sur le champ de bataille.
Je lui porte du secours: deux cents ducats.

MARTIN
Et à quel intérêt?

GRIPON
Ah! une misère: à deux pour cent.

MARTIN
Vous êtes donc fou? A deux pour cent!..

GRIPON
Oui! mais, c'est par heure.

MADELON
(entrouvrant sa fenêtre et la refermant aussitôt)
Bon! ne voilà-t-il pas que l'autre l'a arrêté!

MARTIN
Compère, j'ai à vous proposer quelque chose qui vaut bien mieux…
c'est sous cette Pyramide, dans un caveau, qu'hier on a enterré le Muphti.

GRIPON
Eh bien! Dieu puisse avoir son âme!

MARTIN
Et nous, son argent: car vous saurez qu'à Smyrne
on enterre les Muphtis avec tout ce qui'ls ont de préciéux.

GRIPON
Passe au moins pour cela, on n'a pas tant de regret de mourir!

MARTIN
Assurément! cela console!

GRIPON
Vous dites donc qu'on l'a mis dans ce tombeau
avec toutes ses richesses? Oh! le bon coup à faire!

JÉRÔME
(entrouvrant sa fenêtre et la refermant)
Je crois qu'ils coucheront-là.

MARTIN
Cependant, compère, j'ai quelques scruples.

No. 3. Duo
Gripon et Martin

MARTIN
Prendre ainsi cet or, ces bijoux!

GRIPON
De moitié serons-nous ensemble?

MARTIN
N'est-ce pas pécher, croyez-vous?

GRIPON
Si c'est pécher?

MARTIN
Que vous ensemble,
En conscience, pouvons-nous
Prendre ainsi cet or, ces bijoux?

GRIPON
Prendre ainsi cet or, ces bijoux!

MARTIN
De moitié nous serons ensemble.

GRIPON
N'est-ce pas pécher, croyez-vous?

MARTIN
De moitié nous serons ensemble.

GRIPON
De moitié serons-nous ensemble?

MARTIN et GRIPON
De moitié serons-nous ensemble?
De moitié, de moitié, de moitié nous serons, nous serons ensemble.
De moitié, de moitié, de moitié nous serons, nous serons ensemble.

GRIPON
Vraiment, si c'était un chrétien?…

MARTIN
Un chrétien, compère, fort bien!

GRIPON
Un chrétien?

MARTIN
Fort bien,
Mais un Turc! Un Muphti!

GRIPON
Mais un Turc! Un Muphti!

MARTIN
Un muphti!
Qui du vin était l'ennemi!

GRIPON et MARTIN
Prenons, prenons tout ce qu'il a, tout ce qu'il a.
Il n'est point de mal à cela,
Prenons, prenons tout ce qu'il a, tout ce qu'il a,
Il n'est point de mal à cela,
Prenons, prenons tout ce qu'il a,
Il n'est point de mal à cela,
Prenons, prenons tout ce qu'il a,
Il n'est point de mal à cela,
Il n'est point de mal à cela,
Il n'est point de mal à cela.

Dialogue

JÉRÔME
(se montrant à la fenêtre et la refermant vite)
La peste soit de l'homme!… Je crois qu'il m'a vu.

GRIPON
Ne viens-je pas d'apercevoir quelqu'un à cette fenêtre?

MARTIN
C'est peut être mon neveu qui la fermait avant de se coucher.
Au reste, j'en serai beintôt débarrassé tout à fait.
Je travaille à le faire enfermer.

GRIPON
Tant mieux! Il est amoureux de ma nièce,
nous devons tous deux empêcher que cela n'ait des suites.
Ils ne seraient pas plutôt mariés,
qu'ils nous demanderaient compte de leur bien.

MARTIN
Sans doute, et qu'ils voudraient avoir le nôtre,
car voilà comme ils sont tous.

No. 4. Air
Martin

MARTIN
Nièces, neveux, race haïssable, race haïssable!
Cousins, parents, allez au diable!
Cousins, parents, allez au diable!
Oh!
Les maudits gens!
Les maudits gens,
Au diable soient tous les parents!
Au diable soient tous les parents!
Oh!
Les maudites gens!
Les maudits gens!
Au diable soient tous les parents!
Au diable soient tous les parents!
Au diable soient tous les parents!
Au diable soient tous les parents!
(félin)
Voyez une chatte une chatte,
La patte en l'air et l'œil ardent,
Guette la souris qui gratte,
Guette la souris qui gratte;
Elle la guette doucement,
Elle la guette doucement,
tout doucement, tout doucement,
Tout doucement,
Et pour croquer la pauvre bête, la pauvre bête,
D'avance elle aiguise, elle aiguise ses dents!..
Ainsi les parents
Ne guettent que le moment, que le moment
De sauter sur notre argent!
Nièces, neveux, race haïssable, race haïssable!
Cousins, parents, allez au diable,
Cousins, parents, allez au diable!
Oh!
Les maudites gens!
Les maudites gens!
Au diable soient tous les parents
Au diable soient tous les parents!
Oh! les maudites gens!
Les maudites gens!
Au diable soient tous les parents!
Au diable soient tous les parents!
Au diable soient tous les parents! tous! tous les parents!
Dialogue

GRIPON
Vous avez raison; et il fait agir en conséquence.

MARTIN
Ne nous arrêtons pas davantage;
venez chez moi chercher les instruments dont nous avons besoin.

GRIPON
Allez toujours devant. Une affaire ne doit jamais empêcher l'autre.
Je vais porter mon argent au jeune homme.
Ce n'est qu'à deux pas. Je reviendrai tout de suite.
(Ils disparaissent tous deux.
Martin par la gauche, Gripon par le droite.)

Scène 6
Jérôme, Henriette, Madelon

(Dès que les deux Avares sont sortis, Henriette se met à sa fenêtre,
avec Madelon; puis elles s'en retirent toutes deux
en donnant des signes de joie, et descendent sur la place.
Pendant ce temps-là, Jérôme ôte deux barreaux de la fenêtre
qui est au rez-de-chaussée de la maison de Martin,
il saute dans la rue et court vers Henriette qui sort de l'autre côté;
Madelon la suit, va au fond du théâtre,
pour voir si les avares se sont bien éloignés.
Elle ne s'approche des deux amants que sur la fin du Duo.)

No. 5. Duo
Henriette, Jérôme

HENRIETTE
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!

JÉRÔME
Les voilà partis,
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!
Ah! quelle félicité,

HENRIETTE
Quelle félicité,
Quelle félicité,
Nous sommes en liberté!
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!

JÉRÔME
Les voilà partis,
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!

HENRIETTE
Cher Jérôme!

JÉRÔME
Chère Henriette!

HENRIETTE et JÉRÔME
Ah! que mon âme est satisfaite!
Que mon âme est satisfaite!
Je te vois, je te vois,
Je suis donc auprès de toi! etc.

HENRIETTE
Combien, hélas! ma tendresse désirait ce doux moment…

JÉRÔME
Contre mon sein je te presse…
Quel bonheur pour ton amant!
Vois mes transport!

HENRIETTE
Je les partage!

JÉRÔME
Ta voix m'enflamme!

HENRIETTE
Amour m'engage

JÉRÔME et HENRIETTE
Je vis pour toi, je suis ton bien!
Mon cœur vole au devant du tien!

JÉRÔME
Je vis pour lui!

HENRIETTE
Je suis ton bien!

JÉRÔME et HENRIETTE
Mon cœur vole au devant du tien!

HENRIETTE
Mon oncle a bien fermé la porte
Dans sa poche il en tient la clef.

JÉRÔME
Le mien aussi, le mien l'emporte,
Et chez nous tout est grillé.

HENRIETTE et JÉRÔME
Vive Martin!
Vive Gripon!
Pour bien fermer leur maison!
Vive Martin!
Vive Gripon!
Pour bien fermer leur maison!

HENRIETTE
Cher Jérôme!

JÉRÔME
Belle Henriette!

HENRIETTE et JÉRÔME
Ah! que mon âme est satisfaite!
Que mon âme est satisfaite!
Je te vois, je te vois,
Je suis donc auprès de toi!
Ah! que mon âme est satisfaite!
Que mon âme est satisfaite!
Je te vois, je te vois,
Je suis auprès de toi!

HENRIETTE
Cher Jérôme!

JÉRÔME
Chère Henriette!

HENRIETTE
Ah! que mon âme est satisfaite!
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!
Quelle félicité
Quelle félicité!
Quelle félicité!
Nous sommes en liberté!
Quelle félicité!
Quelle félicité
Quelle félicité!
Nous sommes en liberté!
Nous sommes en liberté!
Nous sommes en liberté!

JÉRÔME
Nos vœux sont remplis!
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!
Les voilà partis,
Nos vœux sont remplis!
Quelle félicité
Quelle félicité!
Quelle félicité!
Nous sommes en liberté!
Quelle félicité!
Quelle félicité
Quelle félicité!
Nous sommes en liberté!
Nous sommes en liberté!
Nous sommes en liberté!

Dialogue


HENRIETTE
Cependant, s'ils allaient revenir?

MADELON
Non, non; soyez tranquille, je ferai le guet.
C'est moi que regarde à présent le soin de votre bonheur.
Quand votre mère quitta la France pour venir à Smyrne,
avec son mari et vos oncles, je l'y suivis par attachement pour vous.
Elle vous a recommandée à moi, en mourant;
car vous n'aviez déjà plus de père;
et je veux, en dépit des deux avares,
faire réussir un mariage qu'elle-même avait projeté.

JÉRÔME
Mais quand ce moment arrivera-t-il….
depuis le temps que nous l'attendons,
que tu vous vois dans l'esclavage?…

MADELON
S'il n'était question que de vous en délivrer tous deux,
il y a longtemps que nous serions en France.
J'ai écrit à votre tante, et elle est prête à vous recevoir.

JÉRÔME
Eh! bien, que n'y allons-nous….pourquoi différer?

MADELON
Pourquoi?… et ne mous faut-il pas de l'argent?…
Laisserai-je tout le bien d'Henriette, tous les effets de sa mère,
entre les mains de Gripon? Comment pourrait-on l'en retirer ensuite?
Non! mes enfants, il ne faut partir d'ici qu'avec armes et bagages.
J'épie l'instant favorable; il viendra peut-être; il viendra, et comptez sur moi:
je saurai ne pas le laisser échapper.
(Elle retourne au fond du théâtre.)

HENRIETTE
Ah! ma bonne!… Ah! mon cher Jérôme!…
qu'ils jouissent de notre bien, mais qu'ils nous laissent
du moins la jouissance de notre cœur.

JÉRÔME
Tout à tour, la douleur et la colère me transportent.
Je gémis de la contrainte où nous sommes;
je maudis leur avarice. Et toi, ma chère Henriette?

HENRIETTE
Moi?…

No. 6. Ariette
Henriette

HENRIETTE
Plus de dépit plus de tristesse,
Dès que je puis voler vers toi,
De Gripon je plains la faiblesse,
Et je chante quand je te vois!
Plus de dépit, plus de tristesse,
Dès que je puis voler vers toi!
Il se croit riche, oh! le pauvre homme!
Oh! le pauvre homme,
L'or et l'argent sont tout son bien.
Moi, j'ai le cœur de Jérôme,
Moi, j'ai le cœur de Jérôme,
Mon trésor vaut mieux que le sien,
Mon trésor vaut mieux que le sien.
Plus de dépit, plus de tristesse,
Dès que je puis voler vers toi!
Puis de dépit, plus de tristesse,
dès que je puis voler,
Dès que je puis voler vers toi!
Dès que je puis voler vers toi!
Dialogue

MADELON
(revenant avec précipitation)
Rentrez! Rentrez vite: voici Gripon qui revient.

HENRIETTE
Ciel! mon oncle…je n'en puis plus de frayeur!
(Henriette rentre avec Madelon et ferme la porte.)

JÉRÔME
(rentrant par sa fenêtre et remettant ensuite
les barreaux qu'il avait ôtés)
Gripon! Gripon! ah! le maudit vieillard!

Scène 7
Gripon, puis Madelon;
Jérôme (à sa fenêtre)

GRIPON
(entrant par la droite, marchant lentement,
la tête baissée, comptant sur ses doigts)
Deux cents ducats à deux pour cent par heure…
quatre ducats valent…
onze vingt-deux, quarante-quatre….
or, ajoutant toujours l'intérêt de l'intérêt…..
(Il tire son Barême de sa poche,
le feuillette et regarde attentivement)
…c'est pour la second heure…quatre-vingt-huit livres…
dix-sept sols sept deniers…. Pour la troisième…
pour la… la… la… Pour la vingt-quatrième, c'est,
d'intérêt seul, treize cent-vingt-six livres…neuf sols…
cinq deniers…. Ainsi, le second jour, à midi,
il me devra déjà quatre-mille… six cent… cinquante-trois livres…
huit deniers…. Et qu'il tarde encore deux semaines
seulement à me les rendre, son magasin, ses vaisseaux,
toute la succession du père est à moi….
Oh! oui, c'est de l'argent bien placé!
(Il remet son barême dans sa poche,
en retire son paquet de clefs, ouvre sa porte
et y laisse ses clefs.)
(appelant)
Madelon! Madelon!

MADELON
(à la fenêtre)
Monsieur?

GRIPON
Descends-moi ici mon souper.

MADELON
Est-ce votre souper de tous les jours?

GRIPON
Oui, apporte aussi ce petit reste de vin de Chypre.
(Madelon se retire de la fenêtre;
Gripon se promène sur la place.)
J'ai déjà fait une assez bonne affaire
pour ne pas m'épargner une goutte de vin.

JÉRÔME
(ouvrant doucement sa fenêtre)
Qu'est-ce qu'il marmotte-là? Ecoutons!

GRIPON
(se promenant sous la fenêtre de Jérôme)
On a raison de dire qu'un bonheur ne vient jamais seul.
Je vais faire encore un beau coup avec le compère Martin…
Et lui, il va avoir aussi deux aventures heureuses:
enlever ce trésor et faire enfermer son neveu.

JÉRÔME
(tressaillant, à la fenêtre)
Comment? me faire enfermer!

GRIPON
Tout à la fois, un trésor de plus et un neveu de moins…
sont deux trésors que cela.

JÉRÔME
M'enfermer? Ah! nous verrons, j'y mettrai bon ordre.

MADELON
(apportant un monceau de pain, une bouteille et une tasse)
Tenez, monsieur.
(Elle lui donne le pain et la tasse.)

GRIPON
(manageant son pain et faisant remplir sa tasse)
Qui fait Henriette?

MADELON
Elle vous attendait, nous n'avons pas encore soupé.

GRIPON
Eh! bien, allez vous coucher…
(Il boit.)
(à part)
…l'aubaine sera bonne: un Muphti!

MADELON
Vous ne rentrez donc pas encore?

GRIPON
(à part, se promenant)
Non… ce n'est pas un gueux, qu'un Muphti!

MADELON
Faudra-t-il vous attendre, ou laisserai-je la lampe allumée?

GRIPON
(se faisant verser à boire)
Non, soufflez-la; je ne rentrerai pas cette nuit.
(à part)
Le trésor d'un Muphti, cela doit être considérable!
(Il boit, et tend de nouveau sa tasse.)

MADELON
(le regardant, sans verser)
Mais, monsieur…. c'est du vin, aujourd'hui.

GRIPON
Ah! je n'y songeais pas….
(Il rend sa tasse et le reste de son pain à Madelon)
Serrez cela pour demain.
(à part)
Je crois déjà me voir au milieu de ces monceaux d'or,
de ces tas de diamants, de bijoux. Ah! courons, courons vite!
(Il s'éloigne précipitamment par la gauche,
et oublie ses clefs à la porte.)

Scène 8

MADELON
Quoi, le voilà parti; et il a oublié….
Non, par ma foi, je ne me trompe pas…
(Elle court à la porte, pose en dedans ce qu'elle tien,
puis prend le paquet de clefs.)
Monsieur Jérôme! Mademoiselle Henriette!
(Ils se mettent tous les deux à la fenêtre,
puis s'en retirent pour descendre.)
Revenez, descendez vite!
(Elle examine les clefs.)
Il faut qu'il lui trotte dans la cervelle quelque idée bien lucrative,
pour lui avoir donné une telle distraction.
Voilà la clef de sa chambre….
Celle-ci, c'est la clef de la porte de fer de son petit cabinet;
cette autre m'a bien la mine…. Oui, je la reconnais!…

Scene 9
Madelon, Henriette et Jérôme

MADELON
Arrivez, mes enfants, arrivez; bonne nouvelle!
Je crois que nous touchons au moment désiré.
Gripon vient d'oublier ses clefs à la porte;
je les tiens, les voilà; voilà celle de l'armoire
où sont tous les bijoux de votre mère.
J'y cours. Votre oncle a dit qu'il resterait toute la nuit dehors;
mais il ne faut pas s'y fier. Pour plus de sûreté, restez-là, mes enfants.
Faites bien le guet. Je rentre dans la maison
et je ne reviendrai pas les mains vides.
(Elle sort.)

Scène 10
Henriette et Jérôme

JÉRÔME
Ah! ma chère Henriette, ma chère amie… il était temps…
sais-tu que mon oncle a le projet de ma faire enfermer!….
Je ne suis pourtant pas fou; à moins que ce ne soit d'amour pour toi!…
Mais il sera bien habile s'il m'attrape!… Enfin, tout va changer!
Nous allons donc partir!

No. 7. Duo
Henriette, Jérôme

HENRIETTE et JÉRÔME
La douce espérance
Nous offre un destin enchanteur,
Nous allons en France
Jouir du vrai bonheur!

HENRIETTE
Oui, l'amour nous appelle;

JÉRÔME
Pour nous que d'heureux jours!

HENRIETTE
Me seras-tu fidèle?

JÉRÔME
Je t'aime toujours,

HENRIETTE et JÉRÔME
Oui, l'amour nous appelle,
Oui, l'amour nous appelle,

HENRIETTE
Suivons sa voix.

JÉRÔME
Ses douces lois.

HENRIETTE
Que notre ardeur

JÉRÔME
Que mon bonheur

HENRIETTE et JÉRÔME
A chaque instant, à chaque instant se renouvelle.

HENRIETTE
Suivons sa voix,

JÉRÔME
Ses douces lois.

HENRIETTE
Que notre ardeur

JÉRÔME
Que mon bonheur,

HENRIETTE et JÉRÔME
A chaque instant, à chaque instant se renouvelle!

HENRIETTE
Mais écoutons, ne vient-on pas?
Mais écoutons ne vient-on pas?
J'entends quelqu'un là-bas,
J'entends quelqu'un là-bas.

JÉRÔME
Approchons-nous, je verrai bien,
Approchons-nous, je verrai bien.
Calme-toi, ce n'est rien.
Calme-toi, ce n'est rien.
Bientôt un doux asile
T'assure un sort tranquille.

HENRIETTE
La douce espérance
Nous offre un destin enchanteur.

JÉRÔME
Nous allons en France
Jouir du vrai bonheur!

HENRIETTE
Oui, l'amour nous appelle

JÉRÔME
Pour nous que de beaux jours!

HENRIETTE
Me seras-tu fidèle?

JÉRÔME
Je t'aimerai toujours!

HENRIETTE et JÉRÔME
Oui, l'amour nous appelle,
Oui, l'amour nous appelle,

HENRIETTE
Suivons sa voix,

JÉRÔME
Ses douces lois,

HENRIETTE
Que notre ardeur,

JÉRÔME
Que mon bonheur,

HENRIETTE et JÉRÔME
A chaque instant, à chaque instant se renouvelle.

HENRIETTE
Suivons sa voix,

JÉRÔME
Ses douces lois.

HENRIETTE
Que notre ardeur,

JÉRÔME
Que mon bonheur,

HENRIETTE et JÉRÔME
A chaque instant, à chaque instant, à chaque instant se renouvelle.
Que notre ardeur,
Que mon bonheur,
A chaque instant se renouvelle.

Dialogue

Scène 11
Henriette, Jérôme, Madelon

(Madelon entre, partant d'une main un panier à anse,
à moitié rempli de différents effets, et tenant de l'autre main son tablier,
dans lequel sont encore plusieurs cartons, des bourses, un écrin, etc.)

MADELON
Je les ai trouvés, je les ai trouvés!
Allons, mes enfants, réjouissez-vous; sauvons-nous!

HENRIETTE
Mais n'y a-t-il rien là, qui soit à mon oncle?
Souviens-toi que je ne veux pas…

MADELON
N'ayez point d'inquiétude c'est votre bien;
tous ces effets vous appartiennent…. Ah! j'ai encore oublié…
tenez, prenez ce panier; gardez bien tout cela.
Je suis à vous dans l'instant.
(Elle rentre.)

Scène 12
Jérôme, Henriette

HENRIETTE
Ah! que de richesses!… Viens t'asseoir ici,
arrangeons tout, dépêchons-nous.
(Ils vont tous deux s'asseoir sur le bord de puits,
posent le panier entr'eux et arrangent dedans tous les effets
qu'Henriette a encore dans son tablier.)

JÉRÔME
Il faut d'abord mettre ce grand carton
au fond du panier. Tiens, de ce côté-là.

HENRIETTE
(entr'ouvrant le carton)
Laisse-moi voir d'abord ce que c'est. Des dentelles!..

JÉRÔME
Mets ce petit coffre dans le coin. Voilà la place de l'écrin.

HENRIETTE
Ah! Jérôme! les beaux diamants!
Regarde ces bracelets, ces boucles d'oreilles.

JÉRÔME
Combien j'aurai de joie à t'en voir parée!
Mais, hâtons-nous! Allons, recouvre le panier à présent.

HENRIETTE
Voilà qui est fait. Tout est attaché, bien enveloppé.
(Henriette et Jérôme restent quelques moments à contempler en silence
et avec complaisance, le panier qu'ils tiennent chacun d'une main.)

JÉRÔME
(fixant Henriette)
Que je te trouve belle!… m'aimes-tu autant que je t'aime?

HENRIETTE
(regardant tendrement Jérôme)
Tu n'as pas besoin que je te réponde.

JÉRÔME
J'ai un plaisir à te regarder….
Tiens, quand tes yeux sont comme cela fixés sur les miens,
si tu savais ce qui se passe dans mon cœur…..
j'éprouve des transports….
(Il se lève avec transport, pour embrasser Henriette.)
Ah! ma chère Henriette! embrasse-moi, embrasse-moi,….
Que nous allons être heureux!

HENRIETTE
(levant le bras pour le repousser,
lâche le panier qui tombe dans le puits)
Mais veux-tu bien?… Ah! ciel! voilà le panier dans le puits.

Scène 13
Henriette, Jérôme, Madelon

JÉRÔME
Dans le puits!

MADELON
(arrivant en même temps avec un petit carton sous son bras,
et deux voiles à la main)
Le panier est dans le puits?….

HENRIETTE
Ah! Dieu, quel étourdi…. Voyez donc avec ses folies,
ses extravagances…. Voilà toujours….

JÉRÔME
(à Henriette)
Je croyais que tu le tenais…. C'est dans ma joie…
dans mon transport….

MADELON
Oui, sa joie, son transport…. Ah! les maudites gens que les amants!…
et puis, intéressez-vous pour eux; nous voilà bien avancés à présent.
Comment partir, que devenir?
Ah! que je suis malheureuse!

JÉRÔME
Eh! bien! quoi, faut-il tant crier?
Pourquoi vous désespérer toutes deux?
Je vais descendre dans le puits.

MADELON
Assurément, monsieur l'amoureux, vous y descendrez.

HENRIETTE
Y penses-tu, descendre dans ce puits! Non, je le veux pas.

MADELON
Eh! que craignez-vous? Il n'est pas bien profond,
il n'y a même plus d'eau depuis quelques jours;
et Gripon ne rentrera que demain.

JÉRÔME
Mais il n'y a pas de corde.

MADELON
Courons chercher la corde et le seau,
qui sont au puits de notre maison.
Aussi bien voici l'heure du guet,
je crois qu'il va passer, rentrons.

JÉRÔME
Oui, je vous promets que rien ne sera perdu,
je vais venir retirer toutes ces richesses
et nous nous sauverons en France.
(Ils rentrent tous dans la maison de Gripon.)

Scène 14
Martin, Gripon

MARTIN
(partant deux marteaux et une lanterne.
Il s'arrête à l'entrée de la rue qui est à gauche,
puis se retourne en faisant signe à Gripon
qui le suit de ne pas avancer)
N'avancez pas, compère. Paix!… J'entends…
je vois le guet qui vient par l'autre rue.
Retournons sur nos pas, il est encore de trop bonne heure.
Faut attendre que la nuit soit plus avancée.

Scène 15
Ali, Mustapha, Osman et quelques Janissaires.
(Ils entrent par la droite, précédés par Ali.)

No. 8. Marche et Chœur

JANNISSAIRES
(à demi-voix)
La garde passe, il est minuit,
Qu'on se retire et plus de bruit.
La garde passe et la voici,
Rentrez en diligence,
Obéissez, faites silence:
C'est la loi du cadi.
La garde passe, il est minuit,
Qu'on se retire et plus de bruit.
La garde passe et la voici,
Rentrez en diligence,
Obéissez, faites silence:
C'est la loi du Cadi. etc.

Dialogue

ALI
(s'arrêtant avec sa troupe au milieu du Théâtre)
Voyez comme tout est tranquille depuis
que c'est nous qui faisons la garde. Partageons-nous à présent…..
Osman, je te charge de finir la retraite….
Traverse le quartier des Grecs,
passe devant la grande mosquée, fais le tour du port
et reviens par la rue des Juifs. Allez avec lui vous autres;
nous nous rassemblerons ensuite sur cette même place,
et nous y resterons tous jusqu'au jour.
Vous, suivez-moi. Retournons sans bruit sur nos pas;
l'on m'a dit qu'il y avait là-bas un cabaret
ou malgré la loi du prophète on vendait du vin aux Musulmans;
il faut y faire une visite, et s'il est bon, le confisquer à notre profit.
Oh! il faut maintenir l'ordre et la police.
(Osman s'éloigne par la droite et Ali par la gauche.
Les Janissaires reprennent le Chœur, en s'éloignant,
petit à petit, derrière le Théâtre.)

JANNISSAIRES
La garde passe, il est minuit,
Qu'on se retire et plus de bruit.
La garde passe et la voici,
Rentrez en diligence,
Obéissez, faites silence:
C'est la loi du cadi.
(en diminuant peu à peu)
Qu'on se retire et plus de bruit,
La garde passe, il est minuit,
Plus de bruit, plus de bruit,
Que tout se taise ici,
Rentrez chez vous, en diligence,
(smorzando)
Obéissez, faites silence:
C'est la lui du Cadi.




ACTE 2



Acte I
Acte II




Même décor

Pendant l'Entr'acte on reprend la Marche et le Chœur.
Rideau baissé.

Scène 1

GRIPON
(Il entre par le gauche et fait le tour du Théâtre
en examinant s'il ne voit et s'il n'entend rien.)
Le compère Martin a raison de m'envoyer à la découverte
avant de tenter notre entreprise…. Elle est dangereuse……
mais la nuit est déjà avancée…. Tout est tranquille….
Le guet a déjà passé…. personne ne viendra plus.
Oui, nous pouvons, à présent, ouvrir cette pyramide,
sans crainte d'être surpris; retournons chercher le compère
et tous nos instruments.
(Il sort par la gauche.)

Scène 2
Jérôme, Henriette, Madelon

(Jérôme porte la corde du puits, Madelon tient le seau.
Madelon les suit et ils vont tous vers le puits.)

JÉRÔME
Oui, notre fuite est sûre. Rien ne peut plus nous arrêter.
Un vaisseau met demain à la voile; j'en connais le capitaine,
il nous recevra à son bord.

HENRIETTE
Quel bonheur, cependant, qu'aujourd'hui mon oncle
reste toute la nuit dehors.

JÉRÔME
(montant sur le puits et passant la corde dans la poulie)
Oui, nous serons déjà embarqués,
et loin du port avant qu'il revienne.
Ah! qu'avec les richesses que je vais retirer de ce puits,
nos destins seront doux en France!
(Il saute à terre et donne le bout de la corde à Madelon
qui y attache le seau.)
C'est là, ma chère Henriette, c'est à Paris,
que les femmes sont heureuses!
(Cet Air se dit pendant que Madelon
et Jérôme attachent le seau à la corde du puits.)

No. 9. Ariette
Henriette

HENRIETTE
Fuyons, fuyons ce triste rivage, ce triste rivage;
La contrainte, l'esclavage,
Flétrit l'amour et la beauté.
La contrainte, l'esclavage,
Flétrit l'amour et la beauté.
Point de plaisir sans liberté, sans liberté, sans liberté.
Paris en est le doux asile;
Au sein de cette aimable ville,
Les belles n'ont que de beaux jours.
Sans cesse de nouvelles fêtes,
En France éveillent les amours.
Et l'art d'y garder ses conquêtes
N'est que l'art d'y plaire toujours,
Et l'art d'y garder ses conquêtes
N'est que l'art d'y plaire toujours,
Fuyons, fuyons ce triste rivage, ce triste rivage.
Le contrainte, l'esclavage,
Flétrit l'amour et la beauté,
La contrainte, l'esclavage,
Flétrit l'amour et la beauté,
Point de bonheur sans liberté, sans liberté sans liberté.

Dialogue

MADELON
Oui, oui! Voilà qui est attaché, tout est prêt.

JÉRÔME
Allons, je vais descendre.

HENRIETTE
Mais au moins, n'y a-t-il pas de danger?

MADELON
Non, vous dis-je; ce puits est à sec, il n'y a pas d'eau.
(Jérôme s'assied sur le bord du puits met ses pieds dans le seau;
Henriette et Madelon prennent la corde pour le descendre.)

No. 10. Trio
Henriette, Madelon, Jérôme

HENRIETTE
Teins la corde, prends bien garder,
Je tremble, je tremble, je tremble, cher amant!

JÉRÔME
L'amour me prends sous sa sauvegarde,
Descendez-moi, ne craignez rien,
Descendez-moi, ne craignez rein.

HENRIETTE
Prends la corde, tiens-la bien

MADELON
Il la tient bien.

JÉRÔME
Je la tiens bien.

HENRIETTE
…la tiens-tu bien?

MADELON
Il la tient bien.

JÉRÔME
Je la tiens bien.

HENRIETTE
…la tiens-tu bien? la tiens-tu bien?
la tiens-tu bien? la tiens-tu bien?
Tiens la corde, tiens la bien,
La tiens-tu bien? la tiens-tu bien?

MADELON
Il la tient bien, il la tient bien;
Ne craignez rien, ne craignez rien,
ne craignez rien ne craignez rien.

JÉRÔME
Je le tiens bien, je la tiens bien;
Ne craignez rien, ne craignez rien,
ne craignez rien, ne craignez rien.
(Henriette et Madelon laissent descendre Jérôme dans le puits;
la poulie tourne.)

MADELON
Hardiment, de l'assurance.

HENRIETTE
Doucement, de la prudence
Te tiens-tu bien?

MADELON
Il se tient bien.

HENRIETTE
Te tiens-tu bien?

MADELON
Il se tient bien.

JÉRÔME
Je ne le vois plus, hélas!

MADELON
Tant mieux, tant mieux ne craignez pas.

HENRIETTE
Je ne le vois plus, hélas! etc.

MADELON
Tant mieux, tant mieux, ne craignez pas, etc.

MADELON
(à Henriette)
Mais d'où vient votre effroi?

HENRIETTE
(à Jérôme)
Ah! prends bien garde à toi.

JÉRÔME
Ne sois plus inquiète,
Ma chère Henriette.

HENRIETTE
Notre panier?

JÉRÔME
Bon!

HENRIETTE
…un gros paquet?

JÉRÔME
…bon!

HENRIETTE
Un mantelet?

JÉRÔME
…bon!

HENRIETTE
Un grand carton?
Cherche-le bien,
N'oublie rien.

JÉRÔME
J'ai; le panier;…

HENRIETTE
Bon!

JÉRÔME
…j'ai le paquet;…

HENRIETTE
…bon!

JÉRÔME
Le mantelet;…

HENRIETTE
…bon!

JÉRÔME
…le grand carton.

HENRIETTE
…bon!

JÉRÔME
J'ai tout, ma foi,
Remontez-moi.

HENRIETTE
Prends la corde, prends bien garde;
Je tremble, je tremble, je tremble, cher amant.

JÉRÔME
L'amour me prends sous sa sauvegarde;
Remontez-moi, ne craignez rien,
Remontez-moi, ne craignez rien!

HENRIETTE
Prends la corde, tiens-la bien!

MADELON
Il la tient bien.

JÉRÔME
Je la tiens bien.

HENRIETTE
La tiens-tu bien?

MADELON
Il la tient bien.

JÉRÔME
Je la tiens bien.

HENRIETTE
…la tiens-tu bien? la tiens-tu bien?
…la tiens-tu bien? la tiens-tu bien?
Tiens la corde, teins la bien;
La tiens-tu bien? la tiens-tu bien?

MADELON
Il la tient bien, il la tient bien;
Ne craignez rien, ne craignez rien,
ne craignez rien ne craignez rien.

JÉRÔME
Je le tiens bien, je la tiens bien;
Ne craignez rien, ne craignez rien,
ne craignez rien, ne craignez rien.
(Elles tirent sur la corde.)

MADELON
Hardiment, de l'assurance!

HENRIETTE
doucement, de la prudence
La tiens-tu bien?

MADELON
Il se tient bien.

HENRIETTE
La tiens-tu bien?

MADELON
Il se tient bien.

HENRIETTE
(poussant un cri)
Ah! qu'est-ce que je vois!

MADELON
Vos oncles, je crois…

HENRIETTE et MADELON
Ce sont eux, je les vois! etc.

JÉRÔME
Remontez-moi!

HENRIETTE
Jérôme, quel parti?
Voici nos oncles, les voici!

JÉRÔME
Remontez-moi, remontez-moi!

HENRIETTE
Ils sont tout près…

MADELON
Oui, je les vois…

HENRIETTE
Ils sont tout près…

MADELON
Oui, je les vois.

HENRIETTE
Quel embarras…

MADELON
Prenons la fuite,

HENRIETTE
Ils sont tout près…

MADELON
Sauvons-nous vite,

HENRIETTE et MADELON
On reviendra,
Tais-toi! tais-toi!
On reviendra…
Tais-toi! tais-toi! tais-toi!

JÉRÔME
Remontez-moi! remontez-moi!

MADELON
Tais-toi, tais-toi!

HENRIETTE
Ils sont tout près!

MADELON
Tais-toi, tais-toi!

HENRIETTE
Quel embarras!

MADELON
Prenons la fuite,

HENRIETTE
Ils sont tout près…

MADELON
Sauvons-nous vite!

HENRIETTE et MADELON
On reviendra,
Tais-toi! tais-toi!
On reviendra…
Tais-toi! tais-toi! tais-toi!

JÉRÔME
Remontez-moi!

MARTIN
(parlé)
Hein?

JÉRÔME
Remontez-moi!

MARTIN
(à Gripon)
Que dites-vous?

Dialogue

Scène 3
Martin, Gripon, Jérôme (dans le puits)

(par intervalles Henriette se montrant à la fenêtre.
Les Janissaires sans être vus.)

MARTIN et GRIPON
(arrivent par la gauche. Martin entre le premier,
portant deux marteaux avec une lanterne;
Gripon le suit, portant une échelle avec deux pinces)

GRIPON
(à l'entrée de la rue)
Que dites-vous, compère?

MARTIN
(s'avançant sur la place)
Moi, je ne dis rien! Je croyais que c'était vous qui aviez parlé.

GRIPON
Non!… Cette échelle pèse en diable, et je suis éreinté.
(Il pose l'échelle contre le mur de la maison qui est dans le fond,
vis-à-vis la fenêtre, puis vient vers Martin
et jette ses deux pinces sur les marteaux, près du puits.)

MARTIN
(ayant posé ses marteaux près du puits)
Ce n'est que cela; et comme on dit, l'argent ne vient pas en dormant.
Voyons d'abord comment nous nous y prendrons.
(Il examine la Pyramide avec sa lanterne.)

GRIPON
(faisant comme Martin)
C'est me seule pierre qui occupe toute cette face. Il sera plus aisé….

MARTIN
Prenez le marteau et sondez un peu.

GRIPON
(il ramasse un marteau, et frappe de place en place,
tandis que Martin met l'échelle contre la pierre.)
Eh bien! cela résonne-t-il?

MARTIN
Assurément, cela sonne creux. Voici l'entrée.
Il faut faire sauter cette pierre-là.
(Il pose sa lanterne près de la Pyramide,
et va avec Gripon chercher l'autre marteau et les deux pinces.)

GRIPON
Il faut pourtant avouer que ces Turcs ont bien de l'esprit,
d'avoir imaginée de se faire enterrer ainsi avec leurs richesses!

MARTIN
Oui, cette mode-là vaut mieux que celle de leurs habits,
qui sont d'une longueur, qui prennent une étoffe!…
On en ferait quatre dans un.
Aussi je n'ai jamais voulu me vêtir à leur manière.

GRIPON
Ni moi non plus. Pour avoir du profit il faut s'habiller à la Française
et se faire enterrer à la Turque.
(Ils se placent aux deux côtés de la Pyramide
et frappent alternativement sur les joints
de la grande pierre de face, dont ils font tomber le mortier.)

No. 11. Duo
Gripon et Martin

GRIPON et MARTIN
Frappons, frappons à grands coups;
Tout sommeille autour de nous.
Frappons, frappons à grands coups;
Tout sommeille autour de nous.
Tout sommeille autour de nous.
Le mortier tombe à terre
Je vois le joint de la pierre;
Allons, compère, allons, compère
Tous les trésors sont à nous!
Frappons, frappons à grands coups;
Tout sommeille autour de nous.
Frappons, frappons à grands coups;
Tout sommeille autour de nous.
Tout sommeille autour de nous.

GRIPON
L'ouvrage est bon train;

MARTIN
L'ouvrage est bon train;

GRIPON
Nous ôterons la pierre,

GRIPON et MARTIN
Elle s'ébranle enfin!

GRIPON
Courage,…

GRIPON et MARTIN
…courage, courage, compère, courage, compère.

MARTIN
Prenez la pince, apportez-la.

GRIPON
Voilà la pince, la voilà!
(Gripon examine la pierre. Martin prend la pince.)
Elle remue,

MARTIN
Elle viendra!

GRIPON et MARTIN
Elle remue, elle viendra;
Elle remue, elle viendra!

MARTIN
Courage, courage,…

GRIPON
Courage, courage,…

GRIPON etMARTIN
…courage, compère!

MARTIN
Poussez la pince, enfoncez-la.

GRIPON
Voilà la pince, la voilà!
(Gripon enfance la pince.
Martin examine la pierre, à son tour.)
Elle remue.

MARTIN
Elle viendra.
(Tous deux s'acharnent sur la pierre.)

GRIPON
Elle remue.

MARTIN
Elle viendra.
(Ils font de nouveaux efforts.)

GRIPON
Elle remue.

MARTIN
Elle viendra.

GRIPON et MARTIN
Soutenez bien, elle viendra;
Soutenez bien, elle viendra.

GRIPON
La voilà! la voilà!

MARTIN
Gare aux jambes!

GRIPON
La voilà! la voilà!

MARTIN
Gare aux jambes!
Gare aux jambes!

GRIPON
La voilà! la voilà!
(La pierre tombe avec bruit et laisse voir l'entrée
d'un caveau fermée par une herse de fer.)

GRIPON et MARTIN
Ah! compère, embrassons-nous!
tout le trésor est à nous!
Un trésor, entendez-vous?
Nous l'avons, il est à nous!
Nous l'avons, il est à nous!

Dialogue

MARTIN
(revenant vers l'ouverture du caveau)
Ah! ma foi, nous voici bien avancés!
encore une grille! Voyons donc!..
(Il prend la lanterne pour examiner mieux.)

GRIPON
Il faut qu'il y ait bien des richesses dans ce caveau,
pour en avoir fermé l'entrée avec tant de soin.

MARTIN
Nous en viendrons à bout. Voilà une coulisse, c'est une herse;
sûrement elle se lève; tenez, que j'essaye.
(Il donne sa lanterne à Gripon, et essaye de lever la herse.)

GRIPON
Eh! bien, cela va-t-il?

MARTIN
Non; je ne suis pas assez fort, venez m'aider.
(Gripon pose se lanterne et va aider Martin.
Ils commencent en effet à lever la herse,
mais c'est lentement et avec beaucoup de peine.)

GRIPON
Allons, fort de votre côté. Nous l'aurons.

MARTIN
Je la soulève déjà un peu.

GRIPON
Bon! la voici. Levons tout à fait.
(Ils sont supposés boire aux environs.
Martin et Gripon les entendant se sauvent
à l'autre côté du théâtre.)

No. 12. Chœur
(dans la coulisse)

LES JANISSAIRES
Ah! qu'il est bon! ah! qu'il est bon!
Ah! qu'il est bon, qu'il est divin!
Ah! qu'il est bon, qu'il est divin!
Vive le vin!
Vive le vin! vive le vin! vive le vin!

Dialogue

MARTIN
Sauvons-nous, voici quelqu'un…..

GRIPON
(tout tremblant)
Ah! compère! Allons nous-en!

MARTIN
Non, paix! c'est quelque ivrogne qui passe….
Approchons-nous pour mieux écouter.
(Ils avancent de quelques pas pour écouter
et s'enfuient de nouveau,
dès que les Janissaires recommencent à chanter.
On reprend le Chœur, un peu plus fort que la première fois.)

No. 12. Chœur

LES JANISSAIRES
Ah! qu'il est bon! ah! qu'il est bon!
Ah! qu'il est bon, qu'il est divin!
Ah! qu'il est bon, qu'il est divin!
Vive le vin!
Vive le vin! vive le vin! vive le vin!

Dialogue

GRIPON
Sauvons-nous! croyez-moi… Nous serons pris….

ALI
(sans être vu)
Compagnons, voici bientôt l'heure de recommencer notre ronde.
Allons, plus que cette bouteille, et nous emporterons les autres.

GRIPON
N'entendez-vous pas?

MARTIN
C'est, vous dis-je, une bande d'ivrognes.
De quoi avez vous peur?… On n'entend plus rien.
Les voilà passés; retournons.

GRIPON
(revenant avec Martin)
Il est vrai…. La besogne est si avancée!…
Ce serait grand dommage de ne pas achever.
(Ils se remettent à lever la herse.)

MARTIN
Allons, compère, cela va. Elle est assez haute/
Il faut mettre quelque chose dessous.

GRIPON
Tenez bien, j'y vais mettre une pince.
(Il met une pince debout, dans la coulisse, sous la herse.)

MARTIN
(lâchant la herse qui se trouve soutenue,
et prenant la lanterne pour regarder en dedans du caveau)
A merveille! Voyons à présent s'il est bien profond…
Ah!! il n'y aura pas besoin d'échelle, voici un petit escalier.

GRIPON
Tant mieux! Eh! bien, descendez. Vous avez la lanterne?

MARTIN
(lui tendant la lanterne)
Oh! compère! Prenez-la, et descendez vous-même.

GRIPON
(se reculant)
Non, par ma foi! J'ai trop peur.

MARTIN
Ce n'est pas que je sois absolument poltron.
Mais pourquoi moi, plutôt que vous?

GRIPON
Pourquoi?… C'est… c'est parce que…
(d'un ton ferme)
Voyons, pourtant que j'examine si…
(Il prend la lanterne, met un pied dans le caveau;
puis l'en retire avec effroi, et se sauve tout tremblant
à l'autre côté du théâtre.)
Non, c'est inutile, je ne puis y descendre.
Je serais mort avant d'être au bas de l'escalier.

MARTIN
(allant prendre la lanterne)
Donne, donne-moi cela, poltron que tu es!
Je vais y aller, moi. Mais je l'avertis au moins
que jamais la plus grosse part.

GRIPON
Descendez toujours, compère; nous verrons cela après.

MARTIN
(entrant dans le caveau)
Je commence pourtant à trembler aussi…
Mais toutes les richesse que je vais trouver….
Cette idé me rassure…. Descendons.
(Il descend.)

HENRIETTE
(ouvrant sa fenêtre et la refermant tout de suite)
Le pauvre Jérôme! Ah! les voilà encore.

No. 13. Ariette
Gripon

GRIPON
Saute, Gripon, réjouis-toi!
Saute, Gripon, réjouis-toi!
Quelle nuit, quelle nuit,
Quel moment pour moi.
Quelle nuit, quelle nuit,
Quel moment pour moi.
Dans la volupté mon cœur nage,
Je vois déjà tout ce trésor,
Ces diamants, ces diamants, ces monceaux d'or!
Et je dis: voilà, voilà, voilà, voilà, voilà,
voilà, voilà, voilà mon partage!
Je vois déjà tout ce trésor,
Ces diamants, ces diamants, ces monceaux d'or,
Et je dis: voilà, voilà, voilà, voilà, voilà,
voilà, voilà, voilà mon partage!
Saute, Gripon, réjouis-toi!
Saute, Gripon, réjouis-toi!
Quelle nuit, quelle nuit, quel moment pour moi.
Saute, Gripon, réjouis-toi!
Saute, Gripon, réjouis-toi!

Dialogue

GRIPON
Eh bien? êtes-vous dans le fond? Avez-vous beaucoup de choses?
Jetez-moi ce que vous trouvez.

MARTIN
(du fond du caveau)
Je ne vois rien. Voilà seulement un manteau de turc.
(Il jette dehors un manteau grotesque et bizarre.)

GRIPON
(prenant le manteau et l'examinant)
Que diable me jette-t-il là? Ne voilà-t-il pas me belle guenille!
(Il se rapproche du trou.)
L'or, les diamants, voilà ce qu'il faut prendre.

MARTIN
(jetant un bonnet de Muphti)
Tenez, voilà encore un bonnet de Muphti.

GRIPON
(prenant le bonnet)
Muphti toi-même! Mais voyez un peu, quel trésor!
(Il jette le bonnet avec colère, se rapproche du trou,
et crie de toute sa force.)
Y pensez-vous? Encore une fois, l'or, les bijoux, les diamants!

MARTIN
Il n'y en a point. Il n'y a plus rien.

GRIPON
C'est que vous voulez tout garder… Ce sont là de vos tours…
et je me doutais bien…

MARTIN
Mais venez y voir vous-même. Je vous jure; compère….

GRIPON
(furieux)
Tais-toi, vilain fripon!

MARTIN
Comment! maudit usurier!

GRIPON
Il le convient bien, malheureux renégat!…
Tu n'en es pas quitte; et je te…

MARTIN
Je remonte, impertinent, maraud; je remonte,
et je vais t'assommer.
(On commence à voir dans le caveau la lumière de la lanterne,
et un moment après Martin paraît.)

GRIPON
(tirant la pince qui soutenait la herse et enfermant Martin)
Je me moque de toi; tiens, reste-là, chien d'avare, maudit avare!
Crève dans ce caveau!..

MARTIN
(arrivant derrière la grille et se trouvant enfermé)
Ah! malheureux!.. je suis enfermé! Veux-tu bien , coquin!
(Il essaye de lever la herse.)

HENRIETTE
(ouvrant sa fenêtre, puis la refermant)
Ils ne s'en vont pas!… Hélas! Jérôme va donc mourir dans ce puits.!

GRIPON
(se promenant à grands pas, d'un air furieux,
tandis que Martin fait des efforts inutiles pour lever la herse)
Me tromper! me voler ainsi! me faire exposer à être pendu…
et pour… et pour … cela n'en valait-il pas bien la peine?
(Il remue avec son pied le manteau et le bonnet du Muphti,
les prend ensuite dans ses mains, et jette tout dans le puits,
en jurant entre ses dents, tandis que se fait
la ritournelle du Duo suivant.)

No. 14. Duo et Chœur
Gripon, Martin, puis les Janissaires

MARTIN
Mon cher Monsieur Gripon,
Compère, ouvrez-moi donc?
Mon cher Monsieur Gripon,
Compère, ouvrez-moi donc?

GRIPON
Non, non, maître fripon!
Non, non, maître fripon!
Non, non, maître fripon!
Non, non, maître fripon!
Non, non, il n'est plus de compère,
Non, non, il n'est plus de compère.

MARTIN
Ecoutez ma prière,
Mon cher Monsieur Gripon,

GRIPON
Non, non, maître fripon!
Non, non, maître fripon!
Non, non, maître fripon!
Non, non, maître fripon!
Non, non, il n'est plus de compère,
Non, non, il n'est plus de compère,
Non, non, maître fripon!

MARTIN
Mon cher Monsieur Gripon?

GRIPON
Non, non, maître fripon!

MARTIN
(suppliant)
Ouvrez-moi donc? hélas!

GRIPON
Non, non, tu ne sortiras pas!
Non, non, tu ne sortiras pas!
Maître fripon, maître fripon, maître fripon!
Non, non, tu ne sortiras pas!
Non, non, tu ne sortiras pas!
Tu ne sortiras pas!
Tu ne sortiras pas!
Tu ne sortiras pas!
Tu ne sortiras pas!

MARTIN
Monsieur Gripon,
compère, ouvrez-moi donc? ouvrez-moi donc?
Mon cher Monsieur Gripon,
Mon cher Monsieur Gripon,
Ouvrez-moi donc? hélas!
Ouvrez-moi donc? hélas!
Ouvrez-moi donc? hélas!
Ouvrez-moi donc? hélas!

CHOEUR
Qui va là?
Qui va là?

GRIPON
C'est le guet, c'est le guet, le voilà!
C'est le guet, c'est le voilà!
C'est le guet,
C'est le guet, le voilà!
C'est le guet, c'est le guet, c'est le guet, le voilà!

MARTIN
C'est le guet, c'est le guet, le voilà!
C'est le guet, le voilà!
C'est le guet, c'est le guet, le guet, le voilà!
Ah! Je me désespère!
C'est le guet, mon compère.

GRIPON
Moi, je ne le crains guère!
Non, non, non, non, maître fripon!

MARTIN
(suppliant)
Mon cher Monsieur Gripon,

CHOEUR
Qui va là?
Qui va là?

MARTIN
Compère, ouvrez-moi donc?

CHOEUR
Qui va là?
Qui va là?

MARTIN
Mon cher Monsieur Gripon,
Compère, ouvrez-moi donc?

GRIPON
Non, non, maître fripon!
Non, non, maître fripon!
Non, non, maître fripon!
Non, non, maître fripon!
Non, non, il n'est plus de compère!

MARTIN
Mon cher Monsieur Gripon?

GRIPON
(le contrefaisant)
Non, non, maître fripon!
Non, non, il n'est plus de compère!
Non, non, il n'est plus de compère!
Non, non, il n'est plus de compère!
Non, non, il n'est plus de compère!
Non, non, non, non, maître fripon!
Non, non, non, non, non, non, non, non
Il n'est plus de compère!
Tu ne sortiras pas!
Tu ne sortiras pas!
Tu ne sortiras pas!
Tu ne sortiras pas!

MARTIN
Monsieur Gripon,
Monsieur Gripon,
Monsieur Gripon,
Monsieur Gripon!
Ouvrez-moi donc compère?
Ouvrez-moi donc, hélas!
Ouvrez-moi donc, hélas!
Ouvrez-moi donc, hélas!
Ouvrez-moi donc, hélas!

Dialogue

MARTIN
(frappant contre sa grille)
Malheureux! veux-tu bien venir?

GRIPON
(à sa porte, cherchant ses clefs et ne les ironisât pas)
Ah! ciel! mes clefs! Je ne les ai pas,
qu'en ai-je fait? et voici qu'on vient!..
(On entend le bruit que fond les Janissaires;
Gripon court, avec effroi, sur la scène.)

MARTIN
(frappant toujours à sa grille)
Je le jure que je vais crier. Je dirai tout.

GRIPON
(venant à Martin)
Garde-t'en bien, compère! Nous serions perdus tous deux.
Cache ta lanterne, cache-toi. Je t'ouvrirai après.

MARTIN
Mais au moins tu me promets?…

GRIPON
(regardant vers la rue qui est à droite)
Oui, oui!… Mais mes clefs!… Ou vient!
Voilà les Janissaires, sauvons-nous par l'autre rue.
(Il court pour se sauver par la rue qui est à gauche,
mais apercevant encore des Janissaires,
il revient plus effrayé que jamais.)
En voilà encore! Ils se sont partagés. Je suis pris des deux côtés.
Montons vite à cette échelle, c'est ma dernière ressource.
Je me tapirai dans l'enfoncement de cette fenêtre.
Peut-être ils ne me verront pas.
(Il monte précipitamment à l'échelle,
et reste debout sur la fenêtre du fond.
Martin, de son côté, redescend dans le caveau,
et s'y cache; mais l'on en voit toujours sortir une faible lueur
qui est celle de la lanterne.)

Scène 4

Gripon (sur sa fenêtre)
Martin (dans le caveau)
Jérôme (dans le puits)
Ali, Mustapha, Osman, et les Jannissaires

(Ali, Mustapha et d'autres Janissaires entent par la droite, en chantant.
Ils sont tous à moitié ivres et tiennent chacun deux bouteilles.
En même temps, Osman, avec sa troupe, revenant de faire sa ronde,
entre par la gauche, et s'arrête d'abord avec surprise en voyant la joie
et l'ivresse de ses camarades.
Mais dès qu'il leur a entendu chanter "vive le vin!"
Il accourt avec ses Janissaires; chacun d'eux prend aux autres,
une bouteille, et ils boivent à longs traits pendant l'ariette d'Ali.)

No. 15. Chœur et Cavatine
Ali et les Janissaires

CHOEUR
(Ali avec les Basses)
Ah! qu'il est bon!
Ah! qu'il est bon!
Ah! qu'il est bon!
Ah! qu'il est vin!
Ah! qu'il est vin!
Ah! qu'il est vin!
Vive le vin!
Vive le vin!
Vive le vin!
Vive le vin!
Ah! qu'il est bon!
Ah! qu'il est vin!

ALI
Ah!
Qu'il est bon qu'il est divin!

CHOEUR
Ah!
Qu'il est bon qu'il est divin!
Vite le vin!

ALI
Eh! bien, que Mahomet en gronde.
Que Mahomet en gronde, que Mahomet en gronde,
De ses menaces je me ris,
A tous les prophètes du monde
Je préfère ce vin exquis!
L'alcoran n'est qu'un grimoire,
Je n'y crois plus!
Et je veux boire
A la santé des houris!
A la santé des muphtis!
A la santé des houris!
A la santé des muphtis!

CHOEUR
Ah! qu'il est bon qu'il est divin!
Ah! qu'il est bon qu'il est divin!
Vite le vin!
Vite le vin!

ALI
Vite le vin!

CHOEUR
Vite le vin! vive le vin! vive le vin!

ALI
Amis, buvons tous à la ronde,
Buvons tous à la ronde!
Que Mahomet en gronde.
Des ses menaces je me ris!
Vive le vine et les houris!

ALI et LE CHOEUR
Ah! qu'il est bon!
Ah! qu'il est gon!
Ah! qu'il est bon, qu'il est divin!
Qu'il est divin, qu'il est divin!
Vive le vin!
Vive le vin!
Vive le vin! etc.
(Ils boivent encore.)

Dialogue

(Osman et ses quatre compagnons vont s'asseoir dans le fond du théâtre,
auprès, de l'échelle, et là, ils continuent à boire ensemble.
Un des Janissaires de la suite d'Ali se met à genoux,
et s'accoude sur le bord du puits; deux autres s'asseyent près de lui,
et Ali reste avec Mustapha au milieu de la scène.)

ALI
Cependant il me brûle, ce diable de vin m'a mit le feu dans le corps.

MUSTAPHA
Et à moi aussi. Mais voici un puits!
Tirons de l'eau: cela nous désaltèrera.

ALI
(allant au puits, avec Mustapha)
C'est bien dit. Tiens, Mustapha, la corde est déjà dedans. Tirons ensemble.
(Ils jettent tous deux les bouteilles qu'ils tenaient encore,
prennent la corde et commencent à tirer le seau.
Tandis que le Janissaire qui est à genoux,
les coudes sur le bord du puits et le visage en l'air,
regarde tourner la poulie.)

MUSTAPHA
(regardant vers la pyramide)
Mais… mais… ne vois-je pas une lueur sortir de cette pyramide?
Je crois qu'on a fait un trou.

ALI
(tirant lentement la corde avec Mustapha)
Cette eau-là pèse en diable!

MUSTAPHA
(regardant toujours vers la pyramide)
Mais regarde donc là bas… Je vois…

ALI
Tirons, tirons, toujours! Tu te moques de nous avec tes visions:
c'est parce qu'on a enterré là un Muphti!
N'as-tu pas peur qu'il ne revienne te manger?
(Il tire la corde, en regardant avec Mustapha
et les autres vers la pyramide.)
Eh! bien, voyez-vous quelque chose? pour moi,
je verrais le diable, que je m'en soucierais comme de…

Scène 5
Les Précédents, Jérôme

(Jérôme paraît avec le panier à son bras; le bonnet de Muphti sur la tête,
et le manteau turc sur les épaules.
Dès qu'il a la tête hors du puits (dont Ali et Mustapha le tirent en regardant
vers la pyramide) il saisit de la main gauche une des barres de fer
qui s'élèvent en ceintre, et de la main droite il donne
un grand soufflet au Janissaire, qui toujours accoudé sur le puits,
regardait aussi vers la pyramide.
Celui-di tombe sur ses deux camarades.
Ali et Mustapha lâchent la corde en jetant en grand cri,
et se saurent tandis que les trois autres s'agitent et,
se poussant mutuellement, tâchent de se relever pour les suivre.)

JÉRÔME
(d'une voix terrible)
Me voici, marauds, me voici!

GRIPON et tous les JANISSAIRES
C'est le diable! c'est le diable!

ALI
(courant, d'un air égaré)
Vin maudit! Mahomet nous punit!

OSMAN et les JANISSAIRES
(assis près de l'échelle dans le fond)
C'est le diable! sauvons-nous vite!…
(En se relevant, ils s'embarassent dans l'échelle, la font tomber,
etse saurent tous par la gauche,
en recommencant à crier encore plus fort:)
C'est le diable! il nous poursuit, c'est le diable!

Scène Dernière

Jérôme (hors du puits), Gripon (sur la fenêtre),
Martin (derrière la grille du caveau), Henriette, Madelon

JÉRÔME
(sautant hors du puits)
Voila des drôles auxquels je viens de faire une belle peur.

GRIPON
(tremblant sur sa fenêtre)
Ah! je vais tomber de frayeur!… Quelle figure!..

JÉRÔME
(allant frapper à la porte de Gripon)
Henriette, Madelon, venez, c'est moi, c'est moi!

(Il revient au milieu du théâtre, examine attentivement son panuer
et marque sa joie, en voyant que rien ne n'est perdu.)

MADELON
(dans la maison, sans ouvrir la fenêtre)
C'est la voix de Jérôme. Mademoiselle, courons vite!

GRIPON
(sur la fenêtre)
Henriette! Est-ce qu'il la connaîtrait?… Mais tâchons de descendre.
Ah! ciel! l'échelle! l'échelle! Ils l'ont tomber! Et le Cadi va venir!

HENRIETTE
(sortant avec précipitation)
Est-ce toi, mon cher Jér….
(cirant)
Ah! ah! ah!….
(Apercevant alors Jérôme, qui a encore le bonnet
et le manteau de Muphti, elle en est effrayée,
et s'enfuit en jetant de grands cris.)

MADELON
(aussi effrayée qu'Henriette, et s'enfuyant avec elle)
Ah! ah ah!

JÉRÔME
(courant après Henriette et Madelon,
et les arrêtant comme elles sont prêtes à rentrer
dans leur maison)
Arrêtez, arrêtez donc; ne criez pas!
De quoi avez-vous peur? Regardez… C'est Jérôme.
(Il ôte son bonnet. Henriette et Madelon, encore tout effrayées,
le regardent quelques instants, sans pouvoir parler.)

GRIPON
(sur la fenêtre)
Comment! c'est Jérôme!

MARTIN
(reparaissant derrière la grille du caveau)
C'est mon neveu! Il pourra m'aider à sortir d'ici.
(Madelon revenue de son effroi,
court prendre le panier que tient Jérôme,
et marque sa joie en le regardant.)

HENRIETTE
(à Jérôme)
Ah! quelle frayeur tu m'as causée!
Comme te voilà fait! Par quelle aventure?
De quelle mainère es-tu sorti de ce puits?

JÉRÔME
(ôtant son bonnet)
Je ne sais qui s'est avise d'y jeter ces habits; je le conterai tout.
Mais ne perdons pas de temps. Partons!….

No. 16. Finale
Henriette, Madelon, Jérôme, Gripon, Martin

MARTIN
(appelant son neveu)
Viens, Jérôme?

GRIPON
(appelant sa nièce)
Viens, Henriette?

JÉRÔME, HENRIETTE, MADELON
Sauvons-nous, sauvons-nous, sauvons-nous!
Ciel! quel effroi
Ciel! quel effroi!

MARTIN
Où courez-vous?

GRIPON
Arrête! Arrête! Arrête!

MARTIN
Où courez-vous?

GRIPON
Arrête! Arrête! Arrête!

MARTIN
Où courez-vous?

GRIPON
Arrête! Arrête! Arrête!

JÉRÔME, HENRIETTE, MADELON
Sauvons-nous!
Ciel! quel effroi!
Sauvons-nous!
Ciel! quel effroi!
Ciel! quel effroi!
Ciel! quel effroi!

MARTIN, GRIPON
Restez-donc et délivrez-moi!
Restez-donc et délivrez-moi!
Délivrez-moi!

MARTIN
Mon, cher neveu!

GRIPON
Ma chère nièce!

MARTIN
Mon cher neveu!

GRIPON
Ma chère nièce!
Ma chère nièce!
Ma chère nièce!

MARTIN
Mon cher neveu!
Mon cher neveu!

MADELON
(elle rit; apercevant les deux avares)
Ah! ah! ah!

HENRIETTE
Je cède à l'effroi, à l'effroi qui m'oppresse,
Je cède à l'effroi qui m'oppresse!

MADELON
Comment retenir, retenir ses éclats?

JÉRÔME
Fuyons, le péril, le péril qui nous presse,
Fuyons, le péril, le péril qui nous presse!

GRIPON et MARTIN
Voyez le danger, le danger qui me presse,
Voyez le danger qui me presse!

MADELON
Remettez-vous! remettez-vous! remettez-vous,
ne craignez pas, ne craignez pas, ne craignez pas,
(montrant Martin)
Voyons ici,
(riant)
hi! hi! hi! hi! hi!

MARTIN
Je me vois pris, ah! quel martyre!
(montrant Gripon)
Regardez là!
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah! ah!

GRIPON
Je me vois pris!
Ah! quel martyre!
Ah! quel martyre!

HENRIETTE, MADELON, JÉRÔME
Les voilà pris, il faut en rire!
Il faut en rire,
Il faut en rire!

MARTIN
Je me vois pris!

MARTIN et GRIPON
Ah! quel martyre!
Quel martyre!
Quel martyre!
Hélas!
Hélas! ne nous abandonnez pas!

HENRIETTE
Cher Jérôme, cher Jérôme,
Ils sont en danger,
Courons, courons les délivrer!…

GRIPON et MARTIN
Hélas! hélas! ne nous abandonnez pas!

JÉRÔME
Oui, leurs jours sont en danger!

HENRIETTE et JÉRÔME
Oui, leurs jours sont en danger,
Courons, courons les délivrer!

MADELON
Arrêtez! Arrêtez!
Le moment est propice:
Il faut qu'on le saisisse,
Arrêtez! Ecoutez!…
(s'adressant aux deux compères)
Vous, à leur mariage, à leur mariage
consentez,
Où l'un et l'autre en cage,
Où l'un et l'autre en cage
Vous restez!

GRIPON et MARTIN
Oui, oui, oui, oui, nous consentons!

MADELON
Et vous rendez leur héritage?

GRIPON et MARTIN
Oui, oui, oui, oui, nous le rendrons.

MADELON
Vous promettez?

GRIPON et MARTIN
Nous promettons!

MADELON
Vous le jurez?

GRIPON et MARTIN
Nous le jurons!

MADELON
Vous promettez?

GRIPON et MARTIN
Nous promettons!

MADELON
Vous le jurez?

GRIPON et MARTIN
Nous le jurons!
(Ils délivrent Martin, puis Gripon)

GRIPON
Ah! ma nièce!
Ah! ma nièce!
De quel danger je suis sorti!

JÉRÔME
Mais vous tiendrez votre promesse?

MARTIN
Oui, nous tiendrons notre promesse!
Embrasse-moi mon cher ami!
Embrasse-moi mon cher ami!

GRIPON et MARTIN
Hélas! compère,
Hélas! quel sort!…

HENRIETTE, MADELON, JÉRÔME
O nuit prospère,
O nuit prospère,
O doux transport,
O doux transport…
Oui, le voilà mon vrai trésor!

GRIPON, MARTIN
Hélas! compère,
Hélas! compère,
Hélas! quel sort!
Hélas! quel sort…
Le voilà donc ce beau trésor!
Le voilà donc, ce beau trésor!

MARTIN
De tous nos projets
Il ne nous reste que la peine.

GRIPON
Pour moi si jamais
Je me retrouve à telle au baine.

MARTIN
Ah! je renonce de bon cœur!

GRIPON
J'en suis encor transi de peur!

MARTIN
Nous le voyons: qui trop désire,
De tout son bien souvent ne garde rien!

GRIPON
Cette leçon doit nous suffire;
Il est pour nous un bien plus doux
Dont nous sommes jaloux.

MARTIN
Oui, Monsieur, ce trésor si rare,
C'est lorsque vous applaudissez!
De ce bien chacun est avare
Et ne dit jamais:
C'est assez!

HENRIETTE, MADELON, JÉRÔME,
GRIPON, MARTIN
Oui, Monsieur, ce trésor si rare,
C'est lorsque vous applaudissez!
De ce bien chacun est avare
Et ne dit jamais:
C'est assez!



Acte I
Acte II




F I N