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Jules Massenet

  (1842 - 1912 )

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The Operas of Jules Massenet



Bacchus
 



Opéra en 4 actes et 7 tableaux

Poème de Catulle Mendès
Musique de J. Massenet


CAST:
Ariane Soprano dramatique 
Le Reine Amahelli Contralto 
Kéléyï Soprano 
Bacchus Ténor
Le Révérend Basse 
Siléne Baryton
Mahouda Baryton
Pourna Ténor
Ananda Baryton
Manthara rôle mime





Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV







Acte 1



Aux Enfers

(C'est avec très peu de différence le décor de 4me acte d'Ariane.
A droite, dans un creux de roche noire, se tient assise, immobile,
parmi des cyprès bas, la Parque Clotho, couronnée de diamants noirs, vêtue d'un manteau sombre et informe.
De l'autre côté, au premier plan, un trône étroit et haut, de marbre noir,
incrusté de pierreries pâles, opales et saphirs, où, en étroite robe mauve,
apparaît Perséphone, longue fière et fine, hiératique, levant un lys noir
dans sa main gauche. Sur l'un des bras du trône, une petite urne funéraire.
Quand le rideau se lève, au loin, une désolée lamentation - des plaintes
d'âmes qui n'en peuvent plus - s'élève universellement;
c'est l'infini de la douleur sans espoir.)

LES VOIX DES AMES
(Choeur invisible)
Ah! Hélas! Hélas! Hélas! Hélas!
Ah! Hélas! Hélas! Hélas! Hélas!
Hélas! Hélas! Hélas! Hélas!

PERSÉPHONE
(parle, la main sur la petite urne funéraire;
En remuant doucement dans l'urne les restes des fleurs,
-petites tiges brisées, pétales effeuillés, flétris.)

Pourpre déchue, encens funèbres,
Roses mortes d'un vieux matin,
Parfumez l'éternel destin
De mon exil dans les ténèbres.

LES VOIX DES AMES
Hélas!

PERSÉPHONE
Hélas! déesse environnée
D'ombre fatale et de pâleurs,
Je n'ai pu donner à ces fleurs
Qu'une immortalité fanée.

LES VOIX DES AMES
Hélas!
(Elle commence de jeter en l'air, ou vers le sol bosselé
de roches grises, les "cendres" des fleurs)


PERSÉPHONE
Du moins, qu'en les gloires moroses
De mon trône et de mon devoir,
Leur poussière autour du Lys noir
Evoque des spectres de roses.

(Et, en effet, d'entre les roches basses qui bossèlent le sol,
s'érigent lentement, harmonieusement, des gazes diaphanes
où se fanent des souvenirs de roses, et ces légers fantômes forment,
autour du Trône et du Lys noir, une danse lente,
très vaguement rythmée, comme une ceinture mouvante de deuil charmant et triste.
Au milieu de cette mélancolique ronde, Perséphone songe, tristement souriante.)

PERSÉPHONE
Mais la mortelle avec le printemps dans les mains,
Ariane au grand coeur, qui brava les dieux sombres,
Vit-elle encor chez les humains?
Est-elle ombre parmi les ombres?

(Apparaissent les 12 compagnes de Perséphone –
celles qui la suivirent aux Enfers six à gauche - six à droite.)
(Les Compagnes de Perséphone en s'agenouillant vers la Reine.
Celles de gauche sont enveloppée de plus de ténèbres.)

6 CONTRALTOS
Ariane n'est point chez les morts douloureux.

(Celles de droite, en s'agenouillant aussi;
elles sont lumineuses comme d'une clarté qui les suit.)

6 SOPRANOS
Ariane n'est point chez les morts bien-heureux.

PERSÉPHONE
(soupirant)
Plus fortunées
De vivre encor,
Les âmes!
Même au prix des douleurs acharnées,
Il est doux de voir les fleurs d'or
Et le soleil des matinées...
(Vers les spectres des roses, plus tristement,
à cause d'une comparaison avec les vraies fleurs, qui est née en elle.)

Cessez, hélas!
(Vers celles de ses compagnes qui sont à genoux à droite.)
Et vous, tirez par son manteau
La soeur du Temps, voyante obscure du mystère.
(Elles obéissent. Elles tirent par le manteau la vieille
qui est immobile, dans les roches sombres.
L'étoffe écartées, on voit la face blême,
aux longues tresses blanches, l'énorme quenouille et le fuseau de fer.
En même temps que cette figure se dévoile,
les spectres des roses se baissent, s'étendent, s'évanouissent
entre le sol bossué. On ne les voit plus, dès que la vieille est tout à fait visible.)

Parque! Dis le destin d'Ariane sur terre,
Filandière des jours humains, parle, Clotho.

CLOTHO
Tourne, fuseau du sort!
File un instant maudit
De la quenouille des heures!
La soeur atroce mentit,
Et toi, mélancolique Ariane, tu pleures!
Tourne, fuseau de sort!
File un fatal moment
De la quenouille des heures!
Il partit, l'atroce amant,
Et toi, mélancolique Ariane, tu pleures!
Elle va vers la mer
Où la lune est bercée,
Et la vague et les voix douces du gouffre amer
L'ont balancée et caressée
Dans l'ensommeillement de la lune bercée.
File, fuseau du sort, un repos sans pensée
Et l'oubli des tourments d'hier!

LES COMPAGNES DE PERSÉPHONE
(sombres)
File, File, File, fuseau du sort!

CLOTHO
Sur la grève de l'îlot clair
Etes-vous morte, ou dormez-vous, la délaissée?
Mais l'Orient s'empourpre et creuse un gouffre d'or
Dans la mer de Nauplie
Où chaque flot qui s'enfle et plie,
Et s'enfle encor et plie encor,
Multiple Un flamboyant trésor!
Et les pompeuses nefs, vermeilles et sonores
De pampres et d'airain, de vierges aux flancs nus
Teinte du sang de la vigne ou du vin des aurores,
De cistres, de buccins, de chèvre aux pieds cornus
Qui dansent autour des amphores;
Les nefs faites du pin chantant des Pélions,
Que suivent à la nage
Les panthères et les lions
Lavant au sel de l'eau leurs gueules de carnage,
Les nefs ivres du beau Rôdeur
S'avancent sur la mer rougie
Dans une splendeur
De victoire et d'orgie!
Il descend, le Divin,
Sur la grève arrosée
Par la mousse marine et l'écume du vin.
Ariane s'éveille.
Il l'aimerait en vain,
S'il n'usait d'une feinte à son pouvoir aisée...
D'un regard de délice et d'un baiser de feu
Elle connaît, adore, étreint le fils de Dieu!
Car c'est Bacchus avec la face de Thésée.
File, fuseau du sort, les plus glorieux jours
De la quenouille des âges!

LES COMPAGNES DE PERSÉPHONE
(avec joie)
File, File, File, fuseau du sort!

CLOTHO
La nef d'or où sont leurs amours
Vogue vers de lointains rivages...

6 SOPRANOS et 6 CONTRALTOS
(comme de très loin)
File, File, File, fuseau du sort!
File, File, File, fuseau du sort!

(A ce moment, un bruit formidable, - un bruit de catastrophe,
sous un coup imprévu de foudre; et tout tremble.
C'est que le fil du destin s'est rompu dans la main de la Parque.)


CLOTHO
(hurle)
Zeus! le fil s'est rompu!

LES COMPAGNES DE PERSÉPHONE
(prosternées sous l'effroi du prodige; avec épouvante)
Zeus! le fil s'est rompu!

(Perséphone, elle-même, embrasse,
comme pour la défendre, l'urne funéraire des roses.)


LES VOIX DES AMES
(au loin, avec épouvante)
Zeus! le fil s'est rompu!
(très loin)
Zeus! le fil est s'est rompu!

CLOTHO
Zeus! le fil s'est rompu!
Qui donc, Zeus paternel,
Dévidera le sort dans le temps éternel?

LES COMPAGNES DE PERSÉPHONE
Dans le temps éternel?

LES VOIX DES AMES
(au loin)
Dans le temps éternel?
(très loin)
Dans le temps éternel?

UNE VOIX SEULE
(encore plus loin)
…éternel?

(Du sol entr'ouvert, se dresse la forme puissante et sauvage,
et adorable d'un dieu vêtu de peaux sanglantes de bêtes,
couronné de gemmes brutes, appuyé sur un grand arc de métal,
et portant aux reins dans un carquois, fait d'une corne énorme d'animal,
des flèches de silex, et il est terrible et souriant.)


LE DIEU
Il n'est destin, hasards, ni volonté de l'hommes
Ni vouloir surhumain.
Puisque Tout n'a qu'un but: l'universel hymen
Où l'instinct d'être se consomme,
Seul vaut le fort Désir que devança le jour
Et dans tout ce qui naît, meurt, ressuscite, dure,
Joint par les voluptés fatales de l'amour
Les deux sexes de la nature.

PERSÉPHONE
(à voix basse, les bras tendus vers l'apparition)
C'est Antéros géant des profondeurs monté.

ANTÉROS
Il n'est hauteur, ni profondeur.
Partout l'espace,
Où l'infini de vivre passe,
Partout le même immensité.

PERSÉPHONE
L'Erèbe t'a formé dans l'oeuf d'or que couva,
Trois mille ans, la nuit primitive.

ANTÉROS
Nul n'a pu m'engendrer puisqu'en moi se leva
La première énergie active.
Germé dans le chaos, j'ai précédé le temps,
Les dieux et l'homme, l'ombre et les cieux éclatants,
Et, sans commencement ni fin, cause et salaire
De la Force et de la Beauté,
Il me suffit de me complaire
Dans l'accomplissement de ma nécessité
Qui, divers selon l'âge et la race où nous sommes,
Fait s'incarner les Dieux pour le salut des hommes.
Donc vers l'Inde embrasée et morne
Où l'horreur est faite de jour,
Splendeur sans borne
Et sans amour,
(plus doucement)
Et vers le beau martyre où le désir la plie,
Ariane suivra l'Ennemi des douleurs.
(Il fait un geste vers les hauteurs des enfers.)
Regarde au loin, se chère à ta mélancolie,
L'épouse au coeur charmant qui t'apporta des fleurs.

(Le fond des enfers est devenu transparent; et l'on voit, derrière des brouillards marins traversés de rougeurs d'aurore, le débarquement, sur une plage splendide, des guerriers de Bacchus, et des Ménades, et des Æegipans, et des Satyres ivres, et des bêtes farouches; et Ariane, qui est descendue la première, monte vers une colline, d'où, le pied sur le flanc d'une panthère couchée, elle fait signe au dieu de la joindre, en un grand qui semble lui livrer la conquête de toute une terre inconnue. Et l'enfer regarde cette splendeur terrestre et divine.
Elle s'atténue peu à peu, se disperse, s'éteint, s'évanouit - Antéros a disparu - La Parque s'est comme ensevelie dans son manteau, et c'est, partout, la mélancolie nocturne de naguère. - Perséphone se détourne la dernière de la vision qui n'est plus - Elle rêve, elle sème encore dans l'air et vers le sol la poussière funèbre des fleurs. Et c'est la danse lente, autour de lys noir, des blêmes roses spectrales.)

La Rideau baisse lentement.


Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV


Acte II



C'est dans le Népal, au pays des Sakias les Puissants.
Le milieu du jour - Lumière intense.
Le Révérend Ramavaçou, vieux, accroupi dans les racines d'un grand figuier, médite, silencieux, immobile, sans apparence de vie. Autour de lui trois ou quatre disciples d'âges divers, dont Ananda et Pourna (le plus jeune des disciples) dans l'attitude d'une vénération parfaite, considérant l'image du Bouddha s'interrompant de leur immobilité pour baiser des amulettes ou des reliques qu'ils ont dans la main.
C'est l'enfouissement acharné et lent de la pensée dans d'opaques ténèbres.


RIDEAU
(Des moines mendiants arrivent; quand un mendiant entre, l'un des disciples s'approche de lui. Les phrases rituelles échangées, le disciple débarrasse du manteau et du vase d'aumône l'arrivant qui, en témoignage de vénération, tourne autour du Révérend, les deux mains unies au front. Ce même cérémonial, avec les mêmes paroles, se renouvelle à chaque arrivée d'un moine mendiant.)

ANANDA
(au Moine Mendiant)
Quels sont tes recours, frère, et qu'as-tu respecte?

UN MOINE
Mendiant
Le Bouddha, le Doctrine et le Communauté.

POURNA
(au 2e Moine Mendiant)
Quels sont tes recours, frère, et qu'as-tu respecte?

UN 2e MOINE
Mendiant
Le Bouddha, la Doctrine et la Communauté.

ANANDA
(au 3e Moine Mendiant)
Quels sont recours, frère, et qu'as-tu respecte?

UN 3e MOINE
Mendiant
Le Bouddha, la Doctrine et la Communauté.

Le Révérend RAMAVAÇOU
(quand les moines et les disciples sont assis sur les blocs,
sans autre mouvement que celui des lèvres)

L'apparence n'est rien, et tout n'est qu'apparence.
Donc, vivants, tout n'est rien.
La terre aux belles fleurs, le ciel aérien
N'existent pas.
Il n'est de vrai que la souffrance.

TOUS sauf Pourna
(en un bourdonnement)
Il n'est de vrai que la souffrance.

(au loin, puis se rapprochant peu à peu, un bruit d'instruments stridents.
On danse; on chante...)


LE TUMULTE
(au loin)
Io! Io! Io! Pœan!
Evohé! Evohé! Evohé! Evohé!

(Rires fous - joie violente et bestiale)

LE RÉVÉREND
(demande sans bouger)
Quel bruit déchire le silence?

(Rires lointains.)

LE TUMULTE
Io!
Io! Io! Evohé!
Evohé! Evohé! Evohé! Evohé!
Io! Io! Io! Pœan! Evohé!
Evohé! Evohé! Evohé!
Evohé!

POURNA
(qui est allé au fond)
Une tourbe énorme s'élance,
Chaos vivant d'éclairs troublé!

LE RÉVÉREND
(toujours immobile)
Tumulte d'hommes ou de bêtes?

POURNA
D'animaux aux humaines têtes
Où flotte un serpent dénoué

LE RÉVÉREND
(calme)
Chant d'inverse ou cris vers la proie?

LE TUMULTE
(toujours au loin)
Evohé! Evohé! Evohé! Evohé! Evohé! Evohé! Evohé!

LE RÉVÉREND
(imperturbable)
Par l'épouvante ou par la luxure des danses
Sans doute le Malin à la haine voué
Vient alarmer nos pénitences.

TOUS
(sans Pourna, répétant: en un bourdonnement)
Vient alarmer nos pénitences.

LE TUMULTE
(très près)
Evohé! Evohé! Evohé! Evohé!
(Le Tumulte se précipite par groupes, sur le pont.)
Evohé! Evohé! Evohé! Evohé Evohé!
Evohé!
Io! Io! Pœan! Evohé!
Evohé! Io! Io! Pœan!
Evohé!
(Aegipans, Faunes, Satyres, dansant, cabriolant, ivres.
cris fous, enroués)
…ah!
…ah! ah! ah! ah! ah!
Tambours et sistres, Sonnants airains!
Tambours et sistres!
Tambours et sistres!
J'ai vaincu dans les veux sinistres
Au poing le thyrse,
Et l'outre aux reins!
Tambours et sistres,
Sonnant airains!
Tambours et sistres!

(Rires)

SILÈNE
(ivre, parmi la ronde)
Plein de toi,
Vigneron divin.

LE TUMULTE
Evohé

SILÈNE
J'ai bu du sang dans leurs blessures!

LE TUMULTE
Evohé

SILÈNE
Et des grappes que tu pressures tu pressures
Leur blessures ont bu le vain! le vin!

LE TUMULTE
Evohé Evohé

(Rires fous prolongés, s'éteignant peu à peu après quelques instants.
Des bacchantes échevelées, mi-nues, du sang
sur leurs vêtements faits de peaux de bêtes de peaux de bêtes,
se précipitent sur le pont. Silène et les demi-deux bêtes se ruent
sur les femme ivres qu'ils entraînant. )
(Tout s'éloigne - Tout s'efface...
Pourna en revenant, à Mahouda qui entre en chancelant.)

POURNA
Frère, dis-nous quelle cohue
De démons fous
Rit, hurle et hue?

LE RÉVÉREND
(qui a tourné la tête vers le nouveau venu.)
Il vacille!
Ses bras comme ceux des déments
Rament l'air!
Son chef s'abandonne et bouge.
(à Mahouda)
Fils! as-tu puisé l'eau verte et claire?

MAHOUDA
(ivre, serrant une cruche dont le vin déborde)
Tu mens! L'eau du fleuve n'est pas verte, elle rouge!
(ardemment et joyeusement - sans bassesse)
…oui! rouge,
L'eau, rouge, vous dis-je!
(alerte)
Riant prodige
D'un dieu nouveau!
Tout s'envermeille et rit, arbres, ciel, bête et chose.

(Tous les moines se sont levés dans l'horreur du sacrilège et le repousse.)

MAHOUDA
(en lançant des gouttes de vin sur l'image du Bouddha)
Bouddha menteur! voici la délivrance vraie!
J'ai bu le parfait Nirvana!

(Il s'écroule au dehors.)

POURNA
Il tombe!

ANANDA
Il dort!

LE RÉVÉREND
Pareil à la bête vautrée!

(Seuls, le rèvèrend, Pourna et Ananda restent.
A ce moment, fait irruption, suivie de quelques guerriers blessés,
presque entièrement désarmés, qui feront halte,
comme pour s'opposer à une poursuite, la Reine Amahelli,
belle, féroce, aux armes éclatantes, bossuées de corps, rouges de sang.)


AMAHELLI
(avec violence)
La Règle est blasphémé
Par l'exécrable chef d'une impudique armée,
Et la force a faibli.

(Tous les trois avec dévotion et respect.)

POURNA, ANANDA et LE RÉVÉREND
Reine Amahelli!
Soeur des Bienheureux!
Sainte aux bras forts, de fer et de doctrine armée, qu'arrive-t-il? réponds?

AMAHELLI
(ample)
Cent viharas sacrés et vingt cités profanes
Aimaient mon pouvoir sans abus;
Et les messagers porteurs de tributs
Qui cheminent en caravanes,
Pour demeure aux rois les plus triomphants
Des plus illustres patries,
(avec emportement)
Enviaient les écuries
De mes soixante éléphants!
(avec un redoublement de rage)
Mais ils vinrent, heurtant les cuivres,
Avec des danses et des chants,
Monstres joyeux et vierges ivres!
Innombrables et trébuchants,
Ils souillaient d'une infâme fête
Le palais, la ville et les champs.
Les saints chassés de leur retraite
Heurtaient du pied sur le chemin
L'hymen de l'homme avec la bête.
Lève-toi, peuple!
Glaive en main,
Frappe, frappe
Et chasse ce bétail humain!
Mais eux, sans peur, pour qu'on la happe,
Ils levaient dans un libre bruit
Les branche d'où pend une grappe!
(palpitant)
Les nôtres mordent dans le fruit,
Et fous de l'ivresse qui coule,
L'un danse et chante, et l'autre fuit.
Derrière eux le grand fleuve roule
Et fume écarlate.
Ils ont bu,
Le menton dans la boue, en foule,
(d'une voix étouffée)
Et tous, saoulés tant qu'ils sont pu,
Ils ne sont plus, facile proie,
Qu'un immonde troupeau repu
Qui vomit sa honte et sa joie!
Ils ont bu. ils ont bu, ils ont bu!
Très-Saint! qui nous promis la paix définitive
Dans l'abyme infini sans cause et sans effet,
Très-Saint! très-Saint! très-Parfait!
Vois! de la joie humaine, exécrable bienfait,
Notre Délivrance est captive.
Vois! exécrable bienfait,
Notre Délivrance…
(très expressif)
…est captive.
Très-Saint! très-Parfait!

TOUS
Très-Saint.

LE RÉVÉREND
Non!
(à la Reine)
Dans l'âpre forêt de rocs et d'arbres tors,
Grimpés aux troncs, vautrés aux cavernes béantes,
Grouille en fourmilières géantes
L'affreux peuple poilu des hurleurs aux bras forts.

POURNA et ANANDA
... des hurleurs aux bras forts.

LE RÉVÉREND
Sont-ils tels que la brute, ou bien tels que nous sommes?
Marchant debout,

POURNA et ANANDA
Marchant debout;

LE RÉVÉREND
... parlant peut-être en leurs abois,
Ce sont les grands rôdeurs des bois,
Les bêtes qui seront des hommes.

POURNA et ANANDA
... des hommes! Oui!

LE RÉVÉREND
Des quatre mains en leur courroux
Ils lancent des rochers ou des haches de pierre!
Mais, avec leurs amis, ils sont joyeux et doux.
Clignent en riant la paupière;
Et fidèlement leur force obéit
A qui sans embûches
Parfois leur offrit
Le lait de la chèvre et le miel des ruches.
Puisqu'aux tentations monstrueuses du mal
Cède l'homme qui sait et pense,
Viens, Reine,
Il faut vaincre le mal par l'ignorance,
Et le monstre par l'animal!

POURNA, ANANDA et LE RÉVÉREND
Viens! Reine! Viens!

(cris de joie au lointain
Alors, à l'approche de l'armée victorieuse, sortent le Révérend,
la Reine, Pourna, Ananda et les soldats qui ferment la marche.)


CHANT SACRÉ
(Mélodie Grecque d'après un texte antique)

Voix des PRÊTRES
(au loin  - Les voix (tous les ténors) d'abord très éloignées;
puis (tous les barytons) plus reprochées et enfin (réunies) très près.)

O fils sans mère
D'un père Dieu!
Beau comme la lumière
Et fort comme le feu!
O fils sans mère
(les voix se rapprochent)
D'un père Dieu!
Beau comme la lumière
Et fort comme le feu!
(les voix toujours plus rapprochées)
Pur! salutaire! Humain! Divin!
Qui saignez sur la terre
Dans la pitié du vin!
(les voix très près)
O fils sans mère
D'un père Dieu!
Beau comme la lumière
Et fort comme le feu!

(Ce pendent, entrent très joyeux, en deux groupes, des vignerons que précèdent quatre jeunes Bassarides, très jeunes - c'est à dire quatre Bacchantes thraces, armées comme des guerriers. Et debout sur le point, elles donnent des ordres aux deux groupes de vignerons forts et trapus. Les vignerons obéissent; enfoncent des plants de vigne dans la terre, comme on ficherait une lance pour prendre possession d'une conquête, - après, entrent à reculons des prêtres de Bacchus et des prêtresses qui agitent des encensoirs entourée de pampres et de lierres.
Plus nombreux, précédés par Pyrrhique, "le danseur au bruyant tambourin," celui qui a la fonction de proclamer la guerre et la victoire en tapant sur le tambourin et en soufflant dans une conque, apparaissent, en un glorieux tumulte, les chefs des hommes qui ont suivi Bacchus.
Ce sont les conducteurs de son armée vraiment combattante: Les guerriers aux belles armures, de Thèbes, de Platée, de Thespies, et des Lybiens, et de Ethiopiens. Et les conducteurs des phalanges voluptueuses de la Lydie. Et leurs armures resplendissent.
Et bientôt voici, traîné par des bêtes fauves liées de fleurs, de lierres et de branches vertes et que fouettent des Bassarides avec des fouets fleuris, le char de Bacchus.
Le char est d'or. Bacchus se tient debout, appuyé sur le thyrse, en blanche robe dorée, et, sous la couronne de pampres, son visage est beau comme celui d'une belle jeune femme, entre les longs cheveux, couleur des rayons du soleil.)

PRÊTRESSES, BACCHANTES,
PRÊTRES et GUERRIERS
O fils sans mère
D'un père Dieu!
Beau comme la lumière!
(Ariane est couchée à ses pieds sur un léopard endormi.)
Bacchus! vainqueur! sauveur! Bacchus!
(Et autour du char, c'est la bande frénétique
et sacrée des demi-dieux, des dieux monstres, des silènes,
fils cornus de la terre, des cyclopes et des vierges bassarides,
et des ménades, et des chanteuses qui portent des lyres,
et des danseuses aux chevilles sonores de clochettes.)
Bacchus! coiffé de pampres blonds!
Tu verses l'espérance en penchant le cratère:
Et les suprêmes dieux jalousent la panthère
Qui lèche sur le sol l'ombre de tes talons.
Bacchus! Bacchus! aux pampres blonds! vainqueur! sauveur!
O Bacchus! O vainqueur! tu verses l'espérance!
Bacchus! vainqueur! Bacchus!
Bacchus! vainqueur! Bacchus! sauveur! Bacchus!

BACCHUS
Mortels! La vie est dans le monde!
Le blé mûrit aux champs, et la vigne au ravin.
Par Cérès et Bacchus, par le pain et le vin
Mûrit l'Humanité féconde.
Mortels! La vie est dans le monde!
(Dès le mot: Vierges! une pantomime illustrera, sans danses,
par tableaux mouvants, le chant de Bacchus.)

Vierges! L'amour est dans le monde!
Les grappes ont saigné sous les pesants pressoirs;
Les forts adolescents, dans l'ivresse des soirs,
Pressent la chair de l'enfant blonde.
(dolce)
Vierges! L'amour est dans le monde!
Muses! Le rhythme est dans le monde!
La danse ondule sous les amphores de grès.
La haute lyre avec la flûte aux rires frais
S'allie à la conque profonde.
Muses! Muses!
Le rhythme est dans le monde!
Vivants! La joie est dans le monde!
J'ai massacré la nuit et j'ai tué la mort;
Du meurtre de la nuit, c'est le matin qui sort;
Hors du tombeau, la vie abonde.
Vivants! La joie est dans le monde!
Vivants!

TOUS
(la frénésie de l'enthousiasme orgiaque secoue toute la multitude qui hurle)
Vivants!

TOUS AVEC BACCHUS
La joie est dans le monde!

(Par toute la foule: formidable clameur prolongée de joie ivre.)

BACCHUS
Mais c'est l'heure.
Eployez sous le pampre roussi
Le camp victorieux près de l'onde fleurie.

(Tout la foule, traînant et poussant le char, s'en va, peu à peu, vers la plaine cachée par les grands arbustes de la rive.
Bacchus est descendu du char; Ariane l'a suivi; elle lui met les bras au cou.)


ARIANE
(encore plus femme qu'autrefois)
Hélas! n'est-il pas l'heure aussi
Qu'à l'épouse l'époux sourie?

BACCHUS
Reine! dans ce glorieux jour,
La pompe sied à ma victoire!

ARIANE
Seigneur, j'adore votre gloire,
Je n'aime pas moins votre amour.
(Elle s'assied, elle le fait s'asseoir près d'elle sur un long bloc de pierre)
Que ta forte main conquérante
Laisse le Thyrse!
(caressant)
Je la veux
A mon cou, là dans mes cheveux,
Et je ris, doucement mourante
Selon mes voeux,
De sentir la caresse errante
Dans mes cheveux,
De ta chère main conquérante.
Ah! je ris, doucement mourante...

BACCHUS
(très épris, penché vers elle, tout près.)
Quelle conquête vaut d'être enviée au prix
D'une chair aspirée et d'un parfum compris?

ARIANE
(se caressant à lui)
Lorsque la voix enchante, est-il besoin d'y croire?
Mentez, ou non, volage impossible à saisir!
Rien ne vaut à mon coeur l'extasié désir
(espressivo)
De vivre pour votre plaisir,
Sinon la volupté de mourir pour ta gloire!

BACCHUS
(tendre)
Ariane!

ARIANE
Et si jamais ton choix élit,
Cher infidèle! une autre épouse,
Comme une soeur, je la parerai pour ton lit
Et je n'en serai pas jalouse.
Pourtant ce coeur amoureux,
Très heureux
Hélas! n'est pas sans alarmes...
Jadis, en pompeux arroi,
Tel qu'un roi,
Beau, fier aux illustres armes,
Vous étiez un héros très grand! mais homme encor.
On vous parlait presque sans crainte.
Vous n'auriez pas vaincu l'horreur du labyrinthe
Sans un fil de mon fuseau d'or...
Mais voici qu'à présent votre front s'environne
D'un sidéral orgueil d'invisible couronne!
Sous votre geste bienfaisant
La joie aux pampres d'or sort de l'aride poudre;
Votre voix douce encore est terrible à présent
Comme une caresse de foudre...
A cause de cela,
Bacchus... qui fus Thésée...

BACCHUS
(à part, en riant)
... ou qui lui ressembla!

ARIANE
(n'osant presque pas dire)
A cause aussi... de ton... étreinte... inapaisée...
Ah! qui m'enivre tant, mais qui me brise... un peu...
J'ai peur...

BACCHUS
De quoi?

ARIANE
(très bas)
J'ai peur... que tu ne sois un dieu!

BACCHUS
(à part)
un dieu...

ARIANE
Ah! je ris, doucement mourante
Selon mes voeux
De sentir la caresse errante
Dans mes cheveux
De te chère main conquérante.
Ah! je ris, doucement mourante.
Ah!

BACCHUS
(Il l'enlace et lui parle près des lèvres)
Rire charmant! ah! riez, bouche en fleur mon envie!
Rire charmant!
Bouche en fleur... riez!
Bouche en fleur...

(Mais, tout-à-coup, parmi de grands fracas, sur le pont,
Silène apparaît, entouré de Silènes pleins de peur.)


SILÈNE
(vers Bacchus)
Roi, par fauves troupeaux, d'affreux géants camards
Hurlent, hurlent, roulent des rocs que la pente charrie!

BACCHUS
(occupé de la seule Ariane et retenu par elle)
Silène! ton ivrognerie
A d'imbéciles cauchemars!

UN GROUPE DE GUERRIERS
(précédés par Pyrrhique accourant et frappant sur son tambourin)
Prompt assaut! plus prompte mort
L'ongle étreint! la gueule mord!

SILÈNE
(revenant vers Bacchus)
Entends rire, en haut plus proches,
Les déracineurs de roches.

BASSARIDES et VIERGES GRECQUES
(par groups, se précipitant - 12 Sopranos)
A l'aide! Hélas! J'ai peur! à l'aide!

TOUTES
... à l'aide! Hélas! à l'aide!

BACCHUS
(supplié par les femmes prosternées)
Tant d'émois pour quelque harde échappée...
(Les bruits redoublent dans la plaine.)
Soit. Je viens.

ARIANE
(inquiète)
Cher époux! prends le thyrse et l'épée...

BACCHUS
Contre les singes du bois?
(riant)
Il suffira d'un fouet.
donne-moi ta ceinture.

ARIANE
(riant aussi)
Si tu prends le lin, je prendrai l'acier.
Et te suivrai!

BACCHUS
Suis-moi dans la gaie aventure!
Et nous combattrons sans nous délier.
Vivants!
(avec enthousiasme)
J'ai massacré la nuit et j'ai tué la mort;
Du meurtre de la nuit c'est le matin qui sort;
Hors du tombeau, la vie abonde.
Vivants! La joie est dans le monde!

ARIANE et BACCHUS
(Tous deux enlaces)
Vivants! La joie est dans le monde!!

(Le rideau descend très rapidement sur un épouvantable fracas et d'affreux cris au loin. La musique continue jusqu'au tableau suivant.
Alors, c'est dans l'orchestre la bataille horrible - Les rôdeurs des bois sautent, bondissent et lancent des pierres, des haches. Ils grimacent , ils rient, ils mordent. C'est une fureur simiesque. Il y a des râles affreux interrompus par d'atroces ricanements gais.
Un instant, l'arrivée de Bacchus a déplacé la fortune, il a rallié les guerriers. Glorieux, charmant, terrible, avec une clarté foudroyante de dieu solaire, ils chasse les sombres bêtes, toutes ces formes et ces forces de la nuit. Non, il est accablé. Un bruit énorme d'éboulement! une détresse d'extinction!
C'est le char d'or, le char lumineux, rompu sous un effondrement de roche. Et peu à peu, le silence se fait. On entend seulement des râles d'hommes, et le rire des singes qui gambadent par dessus les cadavres et regagnent de roc en roc leur forêt.)

(2d TABLEAU)

(C'est dans la nuit profonde, dans le sinistre silence, le champ de bataille, après la bataille. Des bossellements sur le sol sont des accidents de terrain ou des tas de corps morts. Au milieu, une masse plus haute où frissonnent des clartés - C'est la ruine du char. Sous la lividité du ciel, on ne distingue rien.
Alors, viennent la Reine Amahelli, le Révérend, les Moines et des guerriers hindous - Mahouda et d'autres portent des torches qui font la nuit plus noire.)

LE RÉVÉREND
(à la Reine)
Vois! par l'arme de pierre, et l'ongle, et la mâchoire,
Les singes ont vaincu ces hommes pleins de peur,
Bêtes aussi.

AMAHELLI
(apercevant les files de prisonniers que poussent des soldats)
Sortis enfin de leur torpeur,
Les guerriers des Puissants achèvent la victoire.
Mais rien n'est fait s'ils ont laissé fuir le trompeur
Qui leur donnait la vie à boire.
(à Mahouda)
Toi qui l'as vu, la torche errant dans le ravin
Plein de silences et de râles.
Cherche l'horrible chef et le découvre enfin
Parmi les corps aux faces pâles.
Les trois-Mondes sauront qu'ils attendraient en vain
Celui que leur portait la Nouvelle du vin.
(Suivi par les soldats, les Moines, le Révérend, et la Reine, Mahouda erre dans les ténèbres et sa torche rôde comme un grand feu-follet.)
(Rejoignant les soldats qui disparaissent avec elle dans la nuit et désignant le lointain)
Une voix pleure... et parle.

ARIANE
(entre les morts, près du char brisé, blessée, mourante dans l'agonie,
croit qu'elle s'éveille pour vivre.)

Ah! je m'éveille!
Un rêve! Heureusement!
(cherchant, des mains, son mari dans un lit imaginaire, et presque râlante et riant.)
Cher coeur! Figure-toi...
C'était,
Sous un éboulement sans trêve
De lourds blocs, un assaut grimaçant, qui sautait,
Criait, mordait!
(elle se meurt - elle rit.)
Quel rêve!
(mais avec une main, elle a touché sa peau humide)
Oh! je saigne!
(se tâtant la poitrine)
Et là, sombre,
Encor du sang!
(elle étend les bras, elle touche une roue)
Grands dieux! le char d'or... en décombre!
(dans un cri)
Ah! je n'ai pas rêvé!
(Essayant de se soulever, se levant à demi, appelant)
Roi! Mon époux! Mon amant!
L'ont-ils aussi tué?
C'est lui!
(Sous un peu de clarté que descend d'entre les nuages,
elle croit reconnaître, sur les débris du char, Bacchus, étendu, mort sans doute.)

Ce sang rouge et fumant, c'est le sien!
(Elle s'est levée presque tout à fait, elle cherche, sur le corps
de Bacchus la place du coeur, la trouve.)

Mais il vit! ah!
(alors, toute la lumière lunaire, ou surnaturelle,
tombe sur Bacchus, sur l'or brisé du char. Ariane, éblouie, défaille.)

Et c'est du jour dans l'ombre!

(Le héros, éveillé par la caresse d'Ariane, se dresse un peu,
il regarde autour de lui, il voit le champ funèbre et regarde Ariane.
Il comprend toute sa défaite et se dresse encore.)


BACCHUS
L'homme a perdu sa force et le char son essieu...
Quel fut votre dessein,
Nécessité profonde?
(Il est debout, seul, splendide dans les ténèbres universelles –
On dirait qu'il rayonne - Il est blanc et doré, il est beau
comme une déesse et superbe comme un dieu - Il lève les bras au ciel.)

Puisqu'il souffre, avili, pour la beauté du monde.
Zeus immortel! Zeus immortel!
Ton fils va-t-il devenir dieu?

(Mahouda, et les autres, qui ont vu Bacchus se précipitent,
Amahelli survient accompagnée des soldats.)


MAHOUDA
C'est lui!

LE RÉVÉREND
Le chef! à mort!

LES MOINES
... à mort!

MAHOUDA
... à mort!

(Amahelli, à vue de Bacchus, reste immobile, extasiée.)

LES MOINES
... à mort!

MAHOUDA
Reine! C'est lui, vous dis-je!

LE RÉVÉREND
(à la Reine qui semble ne pas entendre)
Reine! Qu'attends-tu donc? à mort!

(montrant Bacchus qui à l'air d'interroger le ciel et voyant
qu'Amahelli reste sans mouvement, il se tourne vers les soldats.)


MAHOUDA et les MOINES
... à mort!

AMAHELLI
(soudainement)
Non! qu'il soit prisonnier!
(au Révérend stupéfait)
Afin qu'interrogé, ta science l'oblige
A lui-même se renier.

(Les Moines et les soldats s'avance vers le char, vont s'emparer de Bacchus.
Celui-ci ne fait aucune résistance. Il ramasse son thyrse. Il ne songe pas à s'en servir.
Il soulève vers lui la pauvre Ariane affreusement pâle, la baise longuement,
au front, la replace parmi les débris. Il descend sur un geste du Révérend.
On lui indique le chemin. Amahelli, qui a traversé le champ, le regarde s'éloigner si lumineux. Il monte une pente, dans la clarté, entre les soldats.)


ARIANE
(d'une voix presque éteinte, à peine entendue)
Thésée! attends! je meurs! ton épouse fidèle
Vent rendre en ton baiser le suprême soupir...

AMAHELLI
(s'est retournée et regarde Ariane)
Vous êtes son épouse?
(Elle la traîne vers un peu de jour resté sur le char.)
Et vous êtes très belle.
(violemment)
Mourez donc.
(Elle l'a rejetée - Ariane succombe.)
Oui. Le mieux pour vous c'est de mourir.
Mourez!
(avec ravissement)
Ah!
(sans respirer)
Ah!

(Amahelli se retournant et suivant, éblouie, la lumière de Bacchus
qui est au sommet de la côte).




Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV


Acte III


(La première terrasse du palais des Sakias; au fond règnent une galerie et un large escalier.
Tout n'est que blanche architecture faite de marbre mat. Car même les formes monstrueuses des dieux, des déesses: Bramah, Vichnou, Siva, Saraçonati, Lackmi, Kali sont dépourvues d'ornements colorés. Seule est surchargée de peintures et de dorures, parée de joyaux - de sorte qu'elle ressemble à une idole de peuplade sauvage - la statue du Bouddha accroupi, qui est posée, à droite, sur un large piédestal autour duquel sont rangés les sièges du tribunal.
Près de la statue, dans une manière de confessional ajouré que voilent, à volonté, des rideaux de couleurs vives, il y a le trône des Sakias.
A droite, à gauche, visibles plus haut que les crénelures de la terrasse, des cimes d'énormes arbres, palétuviers, tulipiers aux grandes fleurs écarlates, forment de durs contrastes de vert et de rouge sur le banc de la bâtisse et le bleu dur, brutal, comme opaque, du ciel. Ces sommets d'arbres font deviner que tout l'édifice est cerné d'une grande forêt. Le soleil, an zénith, blanchit tout; il n'y a pas d'ombres.
La Reine Amahelli est assise sur la galerie à gauche. Elle n'est plus en costume de guerre, bien que, au rebord de la galerie, on voie sa masse cloutée d'or et de pierreries. Amahelli, selon le rite des sectatrices du Sakia, est vêtue de jaune. Mais le jaune est d'une étoffe rare, toute alourdie de violents joyaux. - habillement d'une somptuosité resplendissante. Et la reine s'isole dans sa pensée.
Sur la terrasse même, neuf Nonnes - dont Kéléyï - trois par trois, sont debout à côté de coussins de pierre; elles forment trois groupes mi-circulaires. Vêtues de jaune austère, non sans échappée de coquetterie, elles sont moins graves qu'il ne semble; elles ont des bijoux qui sont des reliques - toutes sont jeunes, quelques unes très espiègles. Mais c'est l'heure de la méditation de midi. La Révérende Manthara, à côté d'une sorte de piédouche où il y a des reliques aussi, de belles images, des feuillets d'or peints de signes rouges, une plaque d'or et un marteau, se tourne, un pied sur l'escalier, vers la reine, en levant jusqu'à son front ses mains unies.)


RIDEAU.


KÉLÉYÏ
(la plus jeune et la plus futée des Nonnes en faisant la moue)
Sur quel point de l'erreur ou de la connaissance
Nous faut-il méditer,
(cérémonieusement, elle interroge la Reine.)
très sage Amahelli?

AMAHELLI
(répondant comme machinalement, comme par habitude)
Sur l'heur douloureuse et le parfait oubli
Dans l'abolition du Temps et de l'Essence.

KÉLÉYÏ et les NONNES
Nous vous obéirons, très sage Amahelli!

(Les jeunes Nonnes s'asseoient à croupetons sur les coussins de pierre,
pendant que Manthara cherche sur le piédouche des images
ou des feuillets qui correspondent à l'ordre de la Reine.)


AMAHELLI
(dans une rêverie violente)
Mais, moi-même, oubliraî-je!
Ainsi qu'aux plis funèbres
De la robe d'un mort qu'on porte en plein soleil,
Aux ombres de mon coeur s'acharne un jour vermeil
Depuis qu'un dieu levant dispersa les ténèbres!

(Manthara remet à Amahelli un feuillet d'or où est écrit un texte de méditation.)

AMAHELLI
(lisant)
"Renaître, c'est redescendre
Dans le jardin des douleurs.
Tel qui cueille des fleurs,
Cueille la ronce et la cendre."

(Amahelli remet le feuillet d'or. Les Nonnes se mettent à méditer, en soupirant.
Mais Kéléyï parlant à l'une de ses voisines qui se serrent contre elle, entre-elles,
et leur montrant les verdures au bas de la terrasse, au dehors.)


KÉLÉYÏ
Pourtant, vois, à l'orée,
Rire l'herbe dorée
Sous les grelots tremblants
Des muguets blancs.
La liane fleurie
Du manguier se marie
aux rameaux délicats
Des malicas.
L'abeille a bu, posée,
La goutte de rosée
Qui vacille au pistil
Du bleu myrtil,
Et folle, vole, vole,
Et vole, folle, folle,
Du lys frêle aux jolis
Volubilis.
(avec une ardeur ingénue et maligne à la fois)
Ah! dans l'heure vermeille
Connaître la douceur légère d'être abeille!
(Sévèrement Manthara frappe sur la plaque d'or. Kéléyï reprenant vite sa place)
Nous méditons, ma soeur.

LES NONNES
Nous méditons...

AMAHELLI
(durement, mais douloureusement)
Je hais ce jour!
Je veux l'ombre infinie après
La vaine mort!
Mais qu'il est doux et fort ensemble!
Il m'entoure! il m'étreint!
Puis je le sens qui tremble
Comme un papillon frêle aux pousses d'un cyprès...

(Manthara ayant un feuillet de méditation à Amahelli.)

AMAHELLI
(lisant)
"La bouche à la bouche assortie
Par l'instinct charnel
Se sentira pleine de field
Et pleine d'ortie."

(Les Nonnes vont se mettre à méditer. Mais Kéléyï, qui a écouté, s'approche sournoise.)

KÉLÉYÏ
Pourtant, j'ai vu, hier s'accouder au mur
Deux amants bleuis de lune mièvre.
Le col incliné, la lèvre à la lèvre,
Leur baiser chuchottait dans la brume d'azur.
(Toutes les Nonnes se sont rapprochées.)
Lui, pâmé de délice, elle, à peine farouche,
On eût dit qu'ils n'avaient dans la bouche... rien d'amer...
Car il semblait qu'il vînt du ciel,
En leur murmure sans paroles,
Comme des frissons de corolles
Et des bruits de gouttes de miel.
(à l'une de ses compagnes)
T'expliques-tu que l'amertume
Cause de si doux abandons?

LES NONNES
C'est peut-être qu'on s'accoutume...

(Manthara frappe sur la plaque.)

KÉLÉYÏ
(vivement)
Révérende, nous méditons.

LES NONNES
Nous méditons...

AMAHELLI
(toujours douloureusement songeuse)
Ah! quand le Tentateur qui semble Indra fait homme
Paraîtra, si beau, devant nous,
Le frapperai-je au front comme un boeuf qu'on assomme,
Ou tomberai-je à ses genoux?
Le frapperai-je? Le frapperai-je?

(Pendant que la Reine Amahelli regarde, obstinée, éblouie, du même côté entrent processionnellement le Révérend, les moines et les disciples de la communauté, dont Mahouda et Ananda.
Bacchus, chargé de chaînes, apparaît entre des gardes, dans la galerie. Manthara, Kéléyï et les nonnes se dérobent ainsi que la Reine, tout à fait, quand Bacchus est au milieu de la scène. Le Révérend, les moines (les juges) ont pris place autour de l'image du Bouddha.)


LE RÉVÉREND
(vers Bacchus)
Approche.

BACCHUS
J'y consens, car il sied qu'on me voie.

LE RÉVÉREND
(aux gardes)
Otez-lui ses liens.

BACCHUS
(avec une fierté gaie)
J'en fus très peu gêné.
(Il se secoue, toutes les chaînes tombent.)
Pensait-on m'avoir enchaîné?
Rien ne dompte la libre joie.

LE RÉVÉREND
Dis ton nom.

BACCHUS
Du vent clair, d'un bruit de tympanon,
Du rire et du soleil, de la douleur bannie,
Fais des lettres, joins-les en sonore euphonie,
et ce sera presque mon nom.

LE RÉVÉREND
Ton pays?

BACCHUS
Elle est rose entre la mer sans rides
Et le Timolus fleuri, la ville aux nobles jeux,
D'où l'on voit le Taygête et l'Olympe neigeux,
Délicieux séjour des muses Piérides.

LE RÉVÉREND
Pourquoi vins-tu?

BACCHUS
Je suis venu
Pour apporter au pauvre nu,
Au riche aussi, vêtu de soie,
La même part d'humaine joie,
Le même part d'espoir divin
Dans l'agréable odeur du vin.

LE RÉVÉREND
Dons funestes!

BACCHUS
Dans salutaires!

LE RÉVÉREND
Rite infâme!

BACCHUS
Rite sacré,
Mais obscur à celui qui n'a point pénétré
Les orgiaques mystères.

LE RÉVÉREND
Qui t'enseigna?

BACCHUS
Mon père, un jour qu'il entendit
Soupirer les errants de la terrestre route,

LE RÉVÉREND
Quel est ton père?

BACCHUS
Un dieu.

LE RÉVÉREND
Toi-même est dieu sans doute?

BACCHUS
Crois-le,
(souriant)
puis-que tu l'as dit.

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Homme ou dieu! reconnais que l'ombre est sur les choses.

BACCHUS
Regarde le soleil et regarde les roses!

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Tout est détresse et mal, tout est ciguë et fiel.

BACCHUS
Vois l'ivrogne dormir en riant vers le ciel!

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Un seul, par le Savoir, conquit la Délivrance.

BACCHUS
Je vous délivrerai bien mieux, par l'espérance!

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Non! Renaître est aboli,
Vieillir est sans retour.

BACCHUS
Je vous délivrerai de vieillir, par l'amour!

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Non! la vaine mort du calme éternel est suivie.

BACCHUS
Je vous délivrerai de la mort, par la vie!

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Histrion corrupteur aux cynèdes pareil!
Histrion! Histrion corrupteur! on tondra tes cheveux! corrupteur!
Va! on entendra crier les os, de tes compagnons de défaite!
Va!

LE RÉVÉREND
(aux gardes, avec fureur)
Emportez l'homme et dressez le gibet!

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Dressez le gibet! le gibet! le gibet!

BACCHUS
(triomphant)
J'ai massacré la nuit

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Histrion corrupteur! au gibet!

BACCHUS
... et j'ai tué la mort;

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Histrion corrupteur! au gibet!

BACCHUS
Du meurtre de la nuit, c'est le matin qui sort.

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Histrion! non! non! non!

BACCHUS
Hors du tombeau la vie abonde.
Vivants! la joie est dans le monde! est dans le monde!

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Histrion corrupteur!

BACCHUS
... est dans le monde!

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Corrupteur!

BACCHUS
... est dans le monde!
(riant aux éclats)
Ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah!

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Au gibet ! Va!

(Alors, défaite, terrible, heureuse, épouvantée, ravie, la Reine,
qui ne peut plus se maîtriser, jaillit de son silence, de son ombre.)


POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
...au gibet!

AMAHELLI
(en criant)
Hors d'ici! tous! tous! tous!

LE RÉVÉREND
(avec éclat)
Reine! un démon te hante
Et te possède!

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
Reine! Reine!

LE RÉVÉREND
Il faut...

AMAHELLI
(au Révérend, avec emportement)
Va-t-en! Va-t-en! Va-t-en!

POURNA, MAHOUDA, ANANDA,
LE RÉVÉREND, LES MOINES et LES DISCIPLES
(tous dans un geste d'exorcisme)
Qu'il rendre au séjour d'épouvante!

AMAHELLI
(encore plus violemment, à Tous)
Mais sortez donc!

LE RÉVÉREND et LES BASSES
Au séjour d'épouvante!

(Tous sortent peu à peu. Amahelli reste seule avec Bacchus.)

AMAHELLI
(à Bacchus, avec une profonde émotion.)
Et, maintenant, qu'ordonnes-tu, Maître, à ta royale servante?
(avec une passion toute livrée.)
e t'appartiens, vainqueur des nuits!
Matin! lumière illimitée!
Sous ton geste auroral, je suis
De l'ombre en ciel ressuscitée!
La mort m'obsédait.
J'ai guéri
De la mort.
Par ta claire grâce,
Tel qu'un sombre rêve s'efface,
Tout l'obscur moi-même a péri.
J'étais comme un hiver de glace,
Je suis comme un été fleuri!

BACCHUS
Femme, au coeur sacré d'ardents repentirs,
Chasseras-tu les durs prêtres, les vains martyrs
Du dogme d'ombre où Zeus splendide a sa colère?

AMAHELLI
(qui consentira à tout)
Je les chasserai pour te plaire...
Mais tu souriras à mon repentir!
Et plus près, en un cher mystère peu farouche, ah!
Je sens dans le torride été
Des lis éclore pour ton lit de volupté
Et pour ta bouche... des roses.

BACCHUS
Délivreras-tu des geôles moroses
Mes bacchantes avec mes ægipans danseurs?

AMAHELLI
(vers le côté où se sont réfugiées les Nonnes; heureuse)
Soeurs des jours d'ombre! jeunes soeurs!
Faites ouvrir les prisons closes
Et c'est ma volonté!
(encore plus joyeuse)
Que hors de l'ombre coutumière
Se mêle au choeur dansant la jeunesse guerrière
Et les vierges de ma cité!
(à Bacchus, tendrement émue)
Mais je baiserai tes mains de lumière
Pour prix de ma docilité?

BACCHUS
Voudras-tu que sur la colline
La vigne ivre de force incline
L'abondance des raisins roux?

AMAHELLI
Désormais, mon pouvoir la garde.
Mais je dormirai dans tes bras d'époux?

(Il a hésité; mais ses yeux ont été attirés vers le lointain...
Il est rayonnant de joie et en même temps s'attendrit.)


BACCHUS
(à Amahelli)
Il dépendra de toi.
Regarde.
(Il s'est approché du bord de la terrasse.)
Rampante hors du bois,
Une femme se traîne.
La vois-tu?

AMAHELLI
Oui, je la vois.

BACCHUS
Elle saigne, rendue!
Un loup de la forêt
L'a-t-il mordue?

AMAHELLI
Il se pourrait.

BACCHUS
Un haillon qui se troue,
Pauvre femme, la fait
Couleur de boue.

AMAHELLI
Pauvre en effet.

BACCHUS
Eh bien.
(superbement despotique)
Reine, pour la pauvresse et la blessée
Que des festins d'honneur la table soit dressée!

AMAHELLI
(vers la porte rouge)
Entendez-vous? dressez l'appareil du festin!

BACCHUS
Tu marcheras à sa rencontre.

AMAHELLI
Oui.

BACCHUS
Fléchissant ton cou hautain,
tu feras le geste qui montre
L'escalier du seuil palatin.

AMAHELLI
Oui. Oui.

BACCHUS
(tandis que la Reine observe au dehors plus fixement)
Puis, quand ira vers l'illustre salle
La pauvresse fière à son tour,
Toi, tu lui porteras sa robe de vassale,
Comme une suivante de cour!

AMAHELLI
(avec violence)
Non! Non! car je l'ai reconnue
(avec véhémence)
Celle que mon coeur frémissant
Enviait de mêler son sang
Aux blessures de ta chair nue!
Celle que tu baisas au front d'un long adieu!
Ta chère épouse, trop belle et trop ardente,
Qui fut ton plaisir et ton voeu
Et n'est pas morte, l'imprudente!

BACCHUS
(dans une joie infinie, instinctivement tourné, pas tout à fait,
vers le vestibule où va paraître la chère épouse.)

Oui! délice et vertu, caresse et vrai serment,
Bronze et liane,
(Ariane entre. Elle va très lasse de colonne en colonne.
Elle voit Bacchus, Bacchus l'a vue.)

C'est la beauté, l'amour, l'entier ravissement,
C'est Ariane!

AMAHELLI
Ariane!
(avec un cri de rage)
Ah!!

(Amahelli veut saisir la masse et s'élancer sur Ariane. Bacchus l'arrête d'un geste.
Ariane se précipite dans les bras ouverts de son mari, sanglotante de joie. Il la serre éperdu.)


BACCHUS
(à Amahelli: paisible, sans bouger, à voix basse)
Tu ne toucheras pas un seul de ses cheveux.
S'il la voyait pâlir sous votre main fatale
Bacchus la vengerait, en s'écartant de vous;
(en appuyant sur chaque syllabe)
Et vous ne pouvez pas perdre votre rivale
Sans perdre votre époux.

(Amahelli est hésitante, tantôt regardant Ariane, qu'elle hait,
tantôt regardant Bacchus qu'elle adore; elle est bourrelée de rage et d'amour.)


ARIANE
(avec la plus profonde émotion)
Ne me faites pas grâce!
Tuez-moi.
Je veux bien mourir quand vous voudrez.
Mais lui, la jeune race
Des dieux le sauveur aux cheveux dorés,
Lui que le monde espère et que vous adorez,
Ne me faîtes pas grâce!
Tuez-moi!
Je veux bien mourir quand vous voudrez.
Il faut que jusqu'au bout son destin s'accomplisse
Pour le bonheur du Monde et pour votre délice!
Tuez-moi! Tuez-moi! gardez-le!
Rien n'est grand, rien n'est beau que lui!
Je n'étais, moi, qu'une douceur passive,
O volupté de mon tombeau,
Etre une morte, pour qu'il vive!

BACCHUS
(à Amahelli)
Eh bien! que résous-tu?

AMAHELLI
(à part, révoltée et éplorée)
Lâche! Lâche! Moi!
(plus déchirant encore)
Reine! Moi... Servir!!
(en faiblissant; ne pouvant résister à sa passion)
Moi... Soit! Mais l'amour n'abjure pas la haine!
(Amahelli se tourne vers l'escalier et fait le geste que tout
à l'heure Bacchus exigea; terrible et autoritaire)

Evohé!

(Ariane et Bacchus commencent de monter vers la salle haute - Après avoir jeté le cri: "Evohé!", Amahelli se courbe pantelante devant l'image du Bouddha. Une ruée de satyres et de cabires, précédés par Pyrrhique, qui annonce l'orgie, - comme il annonce les guerres et les victoires - poursuit les Nonnes effarées; et c'est une fuite et un emportement de toutes parts.)

VOIX AU DEHORS
(sopranos et ténors)
Evohé!

BACCHUS et ARIANE
(triomphante et joyeuse)
Evohé!

VOIX AU DEHORS
Evohé! Evohé! Evohé! Evohé! Evohé!
Evohé! Evohé! Evohé! Evohé! Evohé!
Io!
Io! Pœan! Evohé!
(RIDEAU)
Evohé!
Evohé! Evohé!

(2d Tableau)

LES MYSTÈRES DIONYSIAQUES

RIDEAU

(C'est la nuit dans la forêt, sous la lune. La forêt est énorme, avec roches,
des antres, et des lointains mystérieux, et çà et là, des fleurs éclatent.)


FAUNES et SATYRES
VOIX AU DEHORS
(au loin)
Evohé!
(plus près)
Evohé!
(ténors)
Io! Io! Io! Pœan! Evohé!
(sopranos)
Evohé Evohé!
Evohé! Evohé!
(très près)
Io!
Io! Pœan! Evohé!
Io! Io!
Pœan! Evohé!

LA PROCESSION DES OFFRANDES
(Vers un autel de Bacchus, des porteurs de corbeilles pleines de fruits,
des phallophores, des Ithyphalles et des jeunes vierges grecques
qui portent des colombes, que seront sacrifiées sur la table de l'autel de Bacchus.)


CHASSERESSES ET BACCHANTES
INITIATIONS I-IV
LE BAPTÂME PAR LE VIN
(Des branches écartées laissent voir tout entier l'autel de Bacchus, pareil à une table de festin chargée, entre des amphores et des corbeilles, de pain dans des plats et de vin visible dans des cratères de cristal. Et alors se dresse derrière la table, - à peu près semblable à Bacchus lui-même, mais plus sauvagement, plus sombrement virile, une forme de dieu brutal et mauvais. Et les personnages se jettent vers lui; il leur partage le pain, il leur fait boire à même le vin; - il y a ici comme un pressentiment des abominables sabbats futurs.)

VOIX AU LOIN
Ah! Ah! Ah!

BACCHANALE
VOIX AU LOIN
Ah!

(La foule hurle et rit jusqu'à la fin de l'Acte.)

RIDEAU


Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
 


Acte IV




(Une salle un peu vaste dans le palais des Sakias. Par une assez grande baie,
au milieu, on voit, assez proche, une montée, vers le lointain qu'on ne voit pas.
Ariane et Amahelli sont assises, toutes proches, brodant à la même broderie, et il y a, autour d'elles, le groupe des jeunes filles hindoues et des jeunes filles grecques.)


ARIANE
(à Amahelli)
Ma soeur, pourquoi cet air de peine?
Il n'en est point temps! puisqu'enfin
Les grands singes des bois sont vaincus par le vin,
Bacchus revient, l'aube prochaine.
(très amicale)
Et son absence même avait cette douceur,
Que n'ayant pas d'époux, nous avions une soeur.

AMAHELLI
(qui veut inquiéter Ariane)
Si ce retour... n'était,... chérie, qu'un autre départ?

ARIANE
Rêverie! Travaillons.

LES JEUNES FILLES GRECQUES ET HINDOUES
(6 sopranos et 6 contraltos)
Travaillons.

AMAHELLI
Travaillons.
Quand nos doigts mêlés,
Très zélés
A préparer un hommage,
Pour lier un cher nom d'une herbe ou d'une fleur,
Tressent du souple lin la diverse couleur,
N'est-ce pas la jolie image
De deux amours pour un bonheur?

ARIANE
Quand nos doigts mêles,
Très zélés
Préparent un hommage,

AMAHELLI
Quand nos doigts préparent un hommage,

ARIANE et AMAHELLI
N'est-ce pas la jolie image
De deux amours pour un bonheur?

(A ce moment grand bruit, au loin, d'arbre renversé.)

ARIANE
(en sursaut)
C'est comme un bruit de chêne abattu d'une trombe!

AMAHELLI
Sans doute un bûcheron frappe l'arbre qui tombe.
(comme pour dissiper la pensée d'Ariane)
Travaillons.

LES JEUNES FILLES GRECQUES ET HINDOUES
Quand nos doigts mêles,
Très zélés
A préparer un hommage,
Pour lier un cher nom d'une herbe ou d'une fleur,
Tressent du souple lin la diverse couleur,
N'est-ce pas la jolie image
De deux amours pour un bonheur?

(Amahelli éloigne toutes les jeunes filles grecques et hindoues.
Des bûcherons, sous de grands rameaux sans feuilles, d'autres hommes
tirant des arbres entiers, montent péniblement la côte.)


ARIANE
Quel bûcher traîne-t-on au montant du chemin?

AMAHELLI
Le bûcher de Bacchus qui doit mourir demain!

ARIANE
(violemment)
Qui l'a dit?

AMAHELLI
L'oracle Du temple dont un aigle a désigné le lieu.

ARIANE
(plus violente encore)
Et j'ignorais!

AMAHELLI
Le prêtre, aux volontés du dieu,
A redouté que ton amour ne fît obstacle.

ARIANE
(haletante)
Demain! Déjà!

AMAHELLI
(qui l'a suivie)
Demain! A moins (Ecoute encor l'oracle) à moins que Zeus n'agrée,
Au lieu du Fils couronné d'or,
Une autre tête moins sacrée.
(Le visage d'Ariane s'illumine de joie. Amahelli continue.)
J'ai donc choisi pour le bûcher,
Nubile et vierge encor, aux illustres mérites,
Une soeur des Puissants, qu'ici viendra chercher
L'ordonnateur des sombres rites.

ARIANE
(dans un éclat de joie sublime)
Folle! C'est moi! c'est moi! moi! moi!
Qui mourrai dans les hautes flammes... moi! qui mourrai
Pour l'Homme-Dieu, pour l'Epoux-Roi,
Charmeur des sens, sauveur des âmes,
Je mourrai pour lui! ô volupté!
C'est moi! c'est moi! c'est moi! moi! c'est moi!

AMAHELLI
(qui semble émue)
Ariane!

ARIANE
(un peu brusque)
Pourquoi cet air qui s'appitoie,
Fausse compagne, en qui veille un mauvais espoir?

AMAHELLI
(hypocrite un peu trop)
Veux-tu que je meure avec toi, ce soir?

ARIANE
Tu feins très mal.
D'ailleurs je partage la joie,
Mais non pas le devoir!
(vers le fond)
On va venir! va-t-en!
(fermement résolue)
Qu'il soit à d'autres femmes!
(avec exaltation)
C'est moi seule
Qui mourrai dans les hautes flammes...
Moi! qui mourrai
Pour l'Homme-Dieu, pour l'Epoux-Roi!
Charmeur des sens, sauveur des âmes,
Je mourrai pour lui! ô volupté c'est moi! c'est moi! c'est moi! c'est moi! c'est moi!
(haletante)
... moi! oui... c'est moi! moi! oui... c'est moi! oui...c'est...moi! moi!

AMAHELLI
Ah! c'est toi qui mourra pour lui!
Qui mourra pour lui!
oui, c'est toi seule, qui mourra pour lui! oui, tu mourras...
pour lui tu mourras... oui, toi!

(Amahelli s'éloigne.)

ARIANE
Pourtant, si tendre était la vie!
On croyait qu'on ne mourrait pas.
O lumière, vite ravie,
De quelle ombre êtes-vous suivie,
Dans le mystère du trépas?
Quand on fut une créature
Douce et qui n'aimait que l'amour,
Le sommeil dans la sépulture
Rêve-t-il d'ivresse future
Ou des baisers d'un ancien jour?
Rêve-t-il? Rêve-t-il?

VOIX AU LOINTAIN
Chère Cypris! Chère Cypris!

(Tout à coup, frissonnant, à cause d'un bruit de cortège qui approche.)

ARIANE
Ah! le bûcher! le bûcher! le feu... qui croît, se rue, outrage,
Enlace, étreint, étouffe... s'acharne!

VOIX AU LOINTAIN
Chère Cypris! Chère Cypris!

ARIANE
(abandonnée)
Hélas! Qu'il faut, à mourir, de courage
Même quand c'est pour lui! même quand c'est pour lui!

VOIX AU LOINTAIN
Chère Cypris, Cypris compatissante,
O vierge d'or, que chantèrent, premiers,
(Les Voix se rapprochent.)
Quand tu naquis de la mer blanchissante,
Les tendres ramiers!

ARIANE
(éplorée et inspirée, répondant aux chants funèbres, espressivo vibrato)
Reine attendrie aux plaintes amoureuses,
Toi qui pleuras sur tes jours infinis
Lorsque tu vis, dans les fleurs douloureuses,
Saigner Adonis!

(La cortège entre; c'est la procession des Prêtres de Zeus
et des Prêtresses enveloppées de voiles noirs. Ariane se prosterne.)


VOIX INVISIBLE
(très près)
Chère Cypris! Chère Cypris!

ARIANE
(aux Prêtres)
Celle que vous cherchez vous attendait ici.

(Après un étonnement, le chef des Prêtres s'incline.
Les Prêtresses mettent des voiles noirs sur Ariane.)


UNE PRÈTRESSES
(à voix basse, à Ariane)
Usez de ce poignard avant le feu!i

ARIANE
(qui a pris le poignard et le cache dans ses voiles)
Merci.

CHOEUR INVISIBLE
(Le cortège se met en marche sur le rythme prolonge
des litanies de Cypris.)

Chère Cypris, Cypris compatissante,
O vierge d'or, que chantèrent, premiers...
Quand tu naquis de la mer blanchissante...

AMAHELLI
(revenant; vers le fond)
Hâte-toi vers la mort,
Femme qui m'as humiliée!
On dresse ton bûcher, tu vas être liée
Au poteau de fer droit et fort.
Et c'est par Zeus que fut vengée
Avec moi amour, ma gloire outragée!

(A ce moment, surviennent, en tumulte, des jeunes filles hindoues.)

UN GROUPE DE JEUNES FILLES HINDOUES
(avec effroi)
Reine, prends garde à toi!
Furieux, effrayant,
Comme un aigle qui plonge,
Bacchus revient, criant qu'il fut averti par un songe
D'un crime que l'on fait ici!

AMAHELLI
Lui!
(vers le lointain, haletante)
Qu'elle est encor loin du bûcher!

UN GROUPE DE JEUNES FILLES HINDOUES
Le voici!

(Elles disparaissent.)

BACCHUS
(accourant)
Reine! Qu'as-tu fait d'Ariane?

AMAHELLI
Cher époux! cher époux, sur ton noble front,
Que nos caresses berceront,
L'aigle de la victoire plane!

BACCHUS
Reine! Qu'as-tu fait d'Ariane?

AMAHELLI
No voyez-vous pas qu'on a mis
Pour les jeux qui vous sont promis,
Des écharpes d'or diaphane?

BACCHUS
Reine! Qu'as-tu fait d'Ariane?

AMAHELLI
Sans doute elle se pare pour
Enlacer à votre retour
Une plus exquise liane!

BACCHUS
Reine! Qu'as-tu fait d'Ariane!
Et pourquoi tournes-tu tes gestes palpitants
Par là?

AMAHELLI
(répétant, effrayée)
Par là?

BACCHUS
(Il regarde vers la montée et s'élance vers le chemin.)
Ah! c'est un bûcher!

AMAHELLI
(épouvantée)
S'il arrivait à temps!

CHANT FUNÈBRE
(2d TABLEAU)
(Un paysage rocheux. En haut, le temple de Zeus - du même côté, plus bas, un autel de Zeus, sur un monticule. Il y a, en face, un bûcher, Ariane est debout, devant un poteau de fer; et une foule prosternée - (les prêtres et les prêtresses de Bacchus) se resserre vers le bûcher. - Des hommes , torche allumée, mettront le feu sur le bûcher.)


ARIANE
(simple, haute, levant le poignard)
Zeus immortel! Zeus immortel!
Reçois sur les ailes de feu
En échange du Fils qui rachète et délivre,
(avec un grand sentiment)
Celle qui par l'amour le consola de vivre
Et qui, par la mort, le fait dieu!

(Elle se frappe "Zeus"!! cri prolongé par toute la foule.
Les porteurs de torche vont mettre le feu au bûcher.)


BACCHUS
(se précipitant vers le bûcher)
Morte! Morte! Pour moi!
(Il étreint Ariane et sanglote. Bacchus a couru vers l'autel de Zeus,
il se dresse et parle les bras levés.)

Dieu lumineux! Mon père!
Dieu bon! dieu grand! dieu fort!
Si j'ai bien combattu la mort
Par la vertu du vin prospère,
Si les mortels par moi connurent la beauté,
(sublimement)
O mon père, en ce jour d'épreuve et d'épouvante,
Zeus sois juste à la morte, et juste (terrible) à la vivante!

(Tout s'obscurcit, hormis Bacchus embrassant l'image du dieu et Amahelli qui s'est traînée entre les roches. C'est, dans l'ombre, soudain, une nuée effrayante de foudre. Des éclairs dans les ténèbres. On entend le cri d'Amahelli, frappée, qui tombe. On voit s'embraser le bûcher sous la foudre et c'est avec la montée de fumée qui s'élève une tempête de ténèbres bouleversés. Quand les ombres s'éclairent, il y a, à gauche, Bacchus triomphant qu'entourent les compagnons de sa gloire; il y a, à droite, sanglante et râlante, Amahelli foudroyée.
Et plus haut, très haut dans le ciel, parmi les figures, vaguement visibles, des signes célestes, c'est sous la longue chevelure, pareille à celle d'une comète, l'apothéose d'Ariane.)


BACCHUS
Ariane du ciel! chevelure qui voile
D'illusion encor l'espoir peut-être vain,
Verse à jamais du miel d'étoile
Dans la coupe humaine du vin
Ariane du ciel!

CHOEUR INVISIBLE
Ariane du ciel! chevelure qui voile
D'illusion l'espoir peut-être vain,
Verse à jamais du miel d'étoile
Dans la coupe humaine du Vin!
Ariane du ciel!



RIDEAU.




FIN



Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV