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Jules Massenet

  (1842 - 1912 )

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The Operas of Jules Massenet



La Navarraise

 



Épisode lyrique en 2 actes
Poème de Jules Claretie & Henri Cain

Musique de J. Massenet

CAST :
Anita, la Navarriase Mezzo soprano or Dramatic soprano 
Araquil, sergent au régiment de Biscaye  Tenor
Garrido, général des troupes libérales  Bass
Remigio, père d'Araquil Baritone 
Ramon, capitaine au régiment de Biscaye  
Bustamente, sergent au même régiment  
Un soldat (coryphée) et soldats de différentes armes Le Coeur 






Acte I
Acte II







Acte I




(Petite place pittoresque avec maisons dans un village près de Bilbao
(provinces basques), à gauche une posada servant de quartier général.
Table et escabeaux sur le devant. Dans le fond, on aperçoit
une barricade formé de débris de toutes sortes (voitures, sacs à terre, matelas),
deux canons restent à l'embrasure, un autre est démontée; cette barricade,
effondrée d'un côté, touche la route donnant sur la vallée qu'elle domine;
à l'horizon les Pyrénées couvertes de neige. Plein jour, il est six heures
du soir, au printemps. Des soldats noirs de poudre, venant de la vallée,
passent sans ordre, quelques uns blessés, soutenus par leurs camarades,
d'autres portés mourants sur des civières. Un groupe de femmes prie
en silence devant une madone d'autres, effrayées se cachent. Une veilleuse
brille devant la madone.
Anita, debout, est au sommet de la barricade. On entend par instants des feux
de peloton et des coups de canon dans le lointain. Les femmes ont interrompu
leur prière et écoutent anxieusement.
Cette scène se développe sur la symphonie descriptive de l'orchestre.
Rideau
Tambours au loin. Clairons au loin.
Paraît Garrido, en tenue de campagne, les bottes boueuses, suivi de son État-Major.)


GARRIDO
(aux officiers, sombre et ferme)
L'assaut a coûté cher, messieurs!
Notre courage laisse notre honneur sauf,
(avec colère)
mais la ville est debout! Je la tenais...
Zuccaraga me l'a reprise!
(Clairons au loin.)
(avec ampleur)

Ah! je voudrais tenir ce carliste maudit, coeur à coeur, face à face,
et lui donner ma vie ou l'abattre à mes pieds! Lui mort, Bilbao tombe
et c'est la paix. Hélas! qu'on sauverait de gens avec la mort d'un seul...

(Garrido fait signe à ses officiers d'entrer dans la posada qui sert de quartier général.
Deux ou trois officiers restent sur la place. Parmi eux: Ramon. Anita palpitante,
haletante, après quelques hésitations va droit à l'un des officiers.)


ANITA
Capitaine, je vois que vous appartenez au régiment de la Biscaye...

RAMON
(l'officier)
Que voulez-vous, ma pauvre fille?

ANITA
Ah! je voudrais savoir si vous y connaissez... un sergent...
Araquil vous devez l'avoir vu? Il revient... n'est-ce pas?

RAMON
Je ne puis rien vous dire...
(Clairons au loin.)
(écoutant)

Si ce n'est le second bataillon qui rentre... c'est l'arrière garde.

ANITA
(avec ivresse)
Ah! le revoir! le retrouver!
(Anita s'est éloignée d'un pas tremblant, et, tirant de son corsage
une petite vierge de plomb, elle prie avec ferveur et agitation.)

Vierge très bonne, ô Marie, fais qu'il me revienne encor, le soldat qui,
sous les balles, combat en pensant à moi!
(avec exaltation)
Très Sainte Vierge! Très Sainte Vierge!
Protège-le! protège-nous!
Mère de Jésus! Très Sainte Vierge!
Très Sainte Vierge!
Ramène-le! ramène-le!
ah! rends-le moi! Vierge très bonne, ô Marie,
fais qu'il me revienne encor...
Protège-le Ramène-le, dis!
(avec élan)
rends-le moi!

(Cette fois, les soldats entrent presque en ordre, des femmes,
de paysans se pressent au bord du chemin sur lequel vont passer
les soldats qui semblent venir par la route qui rampe du fond de la vallée.
Anita anxieuse est parmi les groupes.)


ANITA
(avec angoisse)
Il n'est pas là! je tremble... est-ce lui? non!
(suffoquant)
J'ai peine à me tenir debout... mes genoux tremblent...
mon coeur va se briser! non... non... il n'est pas là!
(en cédant)
il n'est pas là!
(sans force, épuisée)
c'est fini! le dernier!

(Anita jette un grand cri en apercevant le sergent Araquil,
qui apparaît enfin, poussant devant lui deux ou trois soldats.
La foule se disperse peu à peu.)


ANITA
(prends la tête d'Araquil dans ses mains et l'embrasse follement)
Toi! toi! toi!
puis elle baise avec passion la petite vierge du plomb)
Bonne Sainte Vierge, Vierge bénie, à toi merci!
(avec élan)
Le voilà, c'est lui! c'est toi!

ARAQUIL
(avec chaleur et grande expression)
Je ne pensais qu'à toi, pauvre amie adorée! Et ton regard
et le son de ta voix me revenaient comme en un rêve,
je combattais, et tu priais!

ANITA
(avec émotion)
Je t'ai cru mort dans la mêlée! Et mon image bien aimée...
t'a protégé! Mon souvenir t'a protégé! Mon souvenir t'a protégé!

ARAQUIL
Et ton image bien aimée du soldat
qui t'adore écartait tout danger!
ton souvenir m'a protégé! M'a protégé!
(pensant à ses amis frappés dans le combat)
Vous, qui restez là-bas...
(attendri)
frères du régiment que nous ne verrons plus,
Nous saurons vous venger! Mais, âme que j'adore,
berce mes esprits éperdus!
Sur ton coeur étouffe les sanglots
que j'ai là pour ceux qui ne sont plus!

ANITA
(avec une tendresse infinie, très caressant)
Araquil! laisse-moi tes yeux! Je veux les fermer sous ma lèvre,
donne, sous ma lèvres, sous mes baisers, je veux calmer
ton angoisse et ta fièvre!

ARAQUIL
Ah! chère et douce, que j'adore!

ANITA & ARAQUIL
Dans un long baiser confondus,
Nous regardant les yeux perdus,
Dis-moi: je t'aime! je t'aime!
Encore! encore! encore!
Dis-moi: je t'aime! je t'aime! je t'aime!

(Remigio paraît et va droit sur Araquil et Anita enlacés.)

REMIGIO
(avec joie)
Araquil!

ARAQUIL
Mon père!

REMIGIO
Mon enfant!
(Ils s'embrassent.)
Dieu soit loué, c'est toi, te voilà! sans blessure.
Ah! que je suis heureux!
(se retournant vers Anita, brusquement)
Mais toi la Navarraise, seras-tu donc
toujours rôdant autour de lui?

ANITA
(franchement)
Mais si je l'aime, il m'aime!

REMIGIO
(avec hauteur)
Le fils de Remigio, le fermier respecté,
ne peut pas épouser une fille de rien...

ARAQUIL
(suppliant)
Père!

REMIGIO
(sombre, méfiant)
Une errante! Une étrangère!

ARAQUIL
Mais!

REMIGIO
(avec emportement)
D'où vient ta Navarraise?

ANITA
(tristement, mais fièrement)
De Pampelune, où tous les miens sont morts.
Je n'ai plus de parents, je travaille... et j'espère!

ARAQUIL
(avec empressement)
Depuis deux ans je l'aime!

ANITA
(de même)
Et c'est à Loyola, le jour de la Roméria, un cher lundi de Pâques,
que nous nous sommes vus pour la première fois!

ARAQUIL
(la déclamation s'accentue de plus en plus)
Avec des Navarrais...

ANITA
Il jouait à la paume... Il est avait battus... j'applaudissais...
Et puis... à la course des Novillos...

ARAQUIL
Je ne la quittais pas des yeux!

ANITA
Le soir...

ARAQUIL
Elle et moi, nous dansâmes...

ANITA
(avec enivrement)
Olé! l'air de cette Jota, je l'entendrai toujours!

ARAQUIL
Toujours je la revois avec son beau sourire!

ANITA
Il n'était pas soldat.

ARAQUIL
Mais lorsque je partis, devant Dieu nous jurâmes...

ANITA & ARAQUIL
(avec passion)
De nous aimer, toujours!

REMIGIO
(à Anita, brusquement)
Eh! bien, quand tu m'apporteras, fille, une dot égale à cette
que je donne à mon brave Araquil, à mon fils, nous verrons.

ANITA
(très émue)
Une dot!

ARAQUIL
(à part)
Pauvre fille!

ANITA
(anxieuse)
Une dot! et combien?

REMIGIO
(avec insouciance)
Bah! deux mille douros.

ANITA
(répétant, atterrés)
Deux mille douros! impossible!
(presque sans voix)
C'est me tuer...
(suppliante)
Ah! Mariez donc son coeur avec mon coeur!
avec mon coeur! car si jamais
(déclamé avec chaleur)
je le voyais... au bras... d'une autre femme... je crois...
(avec fièvre)
je l'aime tant... que je la frapperais... elle, oui, c'est folie...
(avec affolement, à volonté, rapidement)
ou pour rentrer chez eux il leur faudrait passer
sur mon corps! Pitié
(avec la plus grande émotion)
Mariez donc son coeur
(avec larmes)
avec
(avec des sanglots)
mon coeur!

REMIGIO
(en haussant les épaules)
Vraiment! C'est une folle!

ANITA
(en accentuant chaque syllabe; avec égarement)
Ne vous moquez pas... car... je tremble...
de sentir me fuir ma raison... Araquil en aimer une autre!
(Anita et Araquil suppliant Remigio.)
Non! Mariez donc son coeur avec mon coeur!
avec mon coeur! avec mon coeur! pitié! pitié! Ah!

ARAQUIL
Ah! Mariez donc son coeur avec mon coeur!
Avec mon coeur!
Avec mon coeur! vous l'entendez... mon père!
Vous l'entendez... mon père!

REMIGIO
(à Araquil lui refusant)
Non! ton père est le seul maître!
Quand j'ai parlé! tais-toi! tais-toi!
Ton père est maître! le seul maître!

REMIGIO
(à Anita avec ironie)
Dot pour dot! au revoir, adieu plutôt, ma fille!

ARAQUIL
(ayant pitié d'Anita)
Mon père...

REMIGIO
(inflexible)
Plus un mot. J'ai dit.
(Garrido sort de la posada avec quelques officiers
au moment où Remigio va s'éloigner.)

Obéissons.

GARRIDO
(à Araquil, qu'un officier vient de lui désigner)
Êtes-vous de la compagnie qui protégea notre retraite?
(Anita anxieuse, assiste de loin à cette scène.)

ARAQUIL
(qui a quitté son père et s'est avancé vers Garrido)
Oui, général!

GARRIDO
Vos officiers?

ARAQUIL
Tous, morts dans la déroute, faisant face au danger.

GARRIDO
Morts? qui donc a commandé?

ARAQUIL
C'est moi, sous la mitraille. Le dernier, en mourant,
m'a dit: fais ton devoir! J'étais le plus ancien!

GARRIDO
Bien! prends la lieutenance, car tu es un vaillant.

REMIGIO
(avec joie)
Que je suis fier de toi!

ANITA
(à part, honteuse)
Tout m'éloigne de lui!

(Araquil regarde Anita et veut lui envoyer un baiser. Remigio s'empare
de son fils et l'entraîne, répondant par un geste négatif à la supplication d'Anita.
La place se vide peu à peu et lentement la nuit va se faire. Anita, désespérée,
suit de ses yeux navrés le père et le fils qui s'éloignent.)


GARRIDO
(s'asseyant très sombre à une table devant la posada)
Morts! Les vieux compagnons, les meilleurs, les plus braves! morts!
Et moi, le vieillard, je survis aux héros!

(La nuit s'est faite; des soldats ont apporté des falots, une lanterne
est posée sur la table, et Garrido déplie une carte qu'il regarde à cette lueur.)


ANITA
(à part, avec égarement)
Oui, le père a raison! Que suis-je? Une étrangère!
une errante... et si pauvre! rien!

GARRIDO
(à lui-même)
Là! Là! de ce côté... l'assaut pourrait peut-être...

ANITA
(à part)
C'est vrai, je ne suis rien... Il est maintenant officier!
(presque en sanglotant)
Jamais il ne m'appartiendra! Je n'ai plus qu'à partir...
seule désespérée!

(Anita va s'éloigner, mais elle s'arrête à la vue de Ramon
qui paraît et s'avance vers le Général Garrido.)


RAMON
Général!

GARRIDO
Qu'est-ce encore?

RAMON
(avec précipitation)
Les Carlistes en nombre menacent notre camp.
Le major Ortéga vient d'être tué!

GARRIDO
(avec éclat)
Ortéga! Mon ami! Il me les prendra tous! Lui! ce Zuccaraga!
(Garrido étend les bras vers l'horizon.)
Misérable bandit! Il ne mourra donc pas!
(Anita écoute.)

GARRIDO
(comme à lui même)
Le soldat qui, dans la bataille,
atteindrait ce Zuccaraga!
(il semble faire un serment)
Je lui donnerais, avec joie, tous les honneurs...
avec une fortune!

(Garrido reprend fiévreusement la carte qu'il observe
avec plus d'attention encore, il semble travailler calculer.)


ANITA
(qui a écouté, haletante, répète avec égarement)
Une fortune! Une fortune! Les deux mille douros...
Deux mille, a dit le père... La dot! Araquil!
Notre amour! Et j'hésiterais! Non!

GARRIDO
(à part, sous l'obsession de son idée)
Qui l'attendra jamais?

ANITA
(s'avançant avec un cri rauque )
Moi!

GARRIDO
(il prend la lanterne, et porte le falot à la hauteur
du visage d'Anita très pâle, les yeux fixes; déclamation très agitée,
très dramatique et avec des accents différents selon le geste)

Qui parle? Une femme! Qui donc es-tu?

ANITA
(sombre et farouche)
Une maudite...
(bien chanté)
qui veut de l'amour... et de l'or!
(à voix basse)
Pour deux mille douros, voulez-vous qu'on vous livre?

GARRIDO
Qui?

ANITA
(avec une émotion grandissante)
Ce Zuccaraga!

GARRIDO
Pour deux mille douros!

ANITA
(avec grandeur et calme)
Nul sous le ciel de Dieu ne saura notre pacte!
Vous seul pourrez parler et j'en fais le serment.
(la voix étranglée par l'émotion)
Rien! je ne dirai rien!
(à volonté)
Mais nous aurons tous deux, vous,
(avec férocité)
l'homme à qui
(sans retenir)
va votre haine...
(avec ivresse)
Moi! L'homme à qui va mon amour!

GARRIDO
(très ému, d'une voix sourde)
Pour deux mille douros!
(parlé)
ton nom?

ANITA
(avec un geste sauvage et cynique)
Je n'en ai pas! Je suis la Navarraise!

(Elle se sauve dans la nuit comme une folle.
Garrido va s'élancer comme pour l'arrêter, mais elle l'a devancé.)


GARRIDO
Arrête!
(revenant)
Bah!
(avec un geste d'incrédulité)
menaces d'insensée!
(Tambours au loin; Des soldats, officiers en tête,
débouchent sur la place, on forme
les faisceaux on allume les feux.)

(aux officiers, avec autorité)
Crénelons les maisons donnant sur la campagne,
amenez les canons jusques aux barricades. Vous, Rizzo,
remplacez le commandant Andrès; vous, lieutenant Féra,
inspectez les grand gardes. Tenez-vous prêts, messieurs.
Vive notre pays!

SOLDATS
(avec enthousiasme)
Vive notre pays!

(Garrido les remercie du geste et rentre dans son quartier général.
Quelques officiers restent parlant à leurs hommes. La nuit est venue
tout à fait claire, pleine d'étoiles. Les soldats se chauffent autour des feux.
On fait la soupe. Araquil entre. Il a des galons de lieutenant
sur sa capote de soldat.)


ARAQUIL
O bien aimée, pourquoi n'es-tu pas là? Je te veux, je t'appelle...
O ma pauvre Anita! Pourquoi n'es-tu pas là! Je te veux, je t'appelle...
O ma pauvre Anita!
(avec émotion)
où donc te caches-tu?
Que deviens-tu, ma bien aimée? Partout, en vain, je t'ai cherchée!
Comme un insensé j'ai couru... pour te revoir... te rencontrer!
Mais nulle part ne t'ai trouvée! O ma pauvre Anita! Anita! Anita!

(Ramon qui a entendu va vers Araquil.)

RAMON
(avec légèreté et insouciance)
Anita, la Navarraise?

ARAQUIL
(avec un étonnement inquiet)
Oui, Vous la connaissez?

RAMON
(toujours sur le même ton léger)
Anita, la belle fille, brune comme la nuit,
(avec charme)
avec des yeux d'étoiles,
celle à qui vous parliez, ici, l'assaut fini?

ARAQUIL
Oui.

RAMON
Je m'en défie.

ARAQUIL
D'Anita?

RAMON
A l'instant, des blessés, qu'on ramenait au camp, ont dit qu'ils
(avec intention)
avaient vu une femme aux doux yeux... s'avancer vers les avant-postes...
des soldats de Carlos, et dire à ces soldats: «Vers Zuccaraga qu'on me mène,
je veux lui parler dès soir!»

ARAQUIL
(bondissant)
C'était?

RAMON
Ton Anita!

ARAQUIL
Une espionne! Mensonge!

RAMON
(avec un ton de léger reproche)
Une espionne?
(comme au début)
Pourquoi? Zuccaraga passe pour très galant!

ARAQUIL
(avec emportement)
Un mot de plus, misère!

RAMON
(réprimant le mouvement violent d'Araquil)
Du calme, camarade!

ARAQUIL
(farouche)
On l'a vue?

RAMON
Tout comme je vous vois.

ARAQUIL
Impossible!
(sa voix s'étrangle)
et pourtant!

RAMON
Bah!
(légèrement)
les femmes sont les femmes,
prenez-les comme on prend les fleurs!

ARAQUIL
(terrible, à lui-même)
Espionne... ou misérable? Je le saurai! Je vais...

RAMON
Araquil!

ARAQUIL
(il sort comme égaré)
Laissez-moi!

(Ramon a regardé partis Araquil et s'éloigne avec pitié en rejetant
gaîment une bouffée de sa cigarette. Les Soldats rient en voyant entrer
Le Sergent Bustamente et deux hommes portant les rations de vin.
Le Sergent Bustamente les calme du geste avec une importance comique.
Rires très bruyants et très prolongés des Soldats.)


SOLDATS
(en se disputant, en riant)
A moi! A moi! A moi! du Puchero! Versez!
Versez! Versez! Versez!

BUSTAMENTE
Assez! Assez! Assez!
C'est bien!
(en riant)
Toujours!

LES SOLDATS
(très accentué)
La matin, la bataille!
C'est bien!
Les Garbanzos le soir!
(en riant)
Toujours!
Un peu de vin! Du cidre!

UN SOLDAT
(s'échappe du groupe avec une bouteille
qu'il montre à tous avec orgueil.)

De l'Amantillado!

BUSTAMENTE
(le rattrape)
Le vin des officiers n'est pas pour toi!

(Bustamente s'est emparé vivement
d'une guitare qu'un soldat accordait.
Tous se groupent autour de lui.)


LE SOLDATS
(tous en riant)
Merci!

BUSTAMENTE
(chanter très fort, la tête levée, et sans nuances)
J'ai trois maisons dans Madrid,

LES SOLDATS
Re !

BUSTAMENTE
La prison et le cimetière,...

LES SOLDATS
... avec
(de même que précédemment)
l'hôpital aussi.

BUSTAMENTE
Des oeillets...

LES SOLDATS
... des soucis.

BUSTAMENTE
... mais j'ai le coeur d'Isabelle!

LES SOLDATS
... mais j'ai le coeur d'Isabelle!

BUSTAMENTE & LES SOLDATS
(Bustamente entr'eux, presqu'à voix basse)
Et vivent les chansons pour consoler des morts!
(sur le point d'orgue tous crient:
Olé, très fort et très prolongé.)


BUSTAMENTE
L'amour du pauvre soldat,

LES SOLDATS
(même jeu que précédemment)
C'est l'amour d'une heure!

BUSTAMENTE
La marche sonne et sépare...

LES SOLDATS
Adieu, belle señora!

BUSTAMENTE
Des oeillets...

LES SOLDATS
Des soucis...

BUSTAMENTE
Mais on court de belle en belle!

LES SOLDATS
Mais on court de belle en belle!

BUSTAMENTE & LES SOLDATS
(même jeu que précédemment)
Et vivent les chansons pour consoler des morts!

(sur le point d'orgue tous crient:
Olé, très fort et très prolongé)


BUSTAMENTE
On court de belle en belle...

(Au bruit lointain des clairons tous prêtent l'oreille malgré qu'ils chantent encore;
il s'arrêtent subitement à la vue de Ramon. Clairons sonnant l'extinction des feux.)


LE SOLDATS
Pauvre militaire!

RAMON
(passant, avec le ton du commandement)
Compagnons, au repos! car demain, camarades,
à l'aube encor il nous faut être prêts!
(Les Soldats arrangent les couvertures et s'enveloppent pour le sommeil.)

NOCTURNE








Acte II



Acte I
Acte II






(Au loin et se rapprochant plusieurs coups de feu, très rapide.
Le jour est revenu. Les Soldats dressent la tête et se lèvent vivement.)


LES SOLDATS
Alerte! Alerte! on attaque! aux armes! aux armes!

(Grand mouvement près de la barricade. Garrido sort de la posada,
inquiet; à ce moment, au sommet de la route qui débouche sur la place,
apparaît Anita, livide, échevelée, blessée au bras. Elle aperçoit Garrido
et marche droit à lui. Garrido et Anita restent isolés.)


ANITA
(terrible, comme une somnambule qui se dresserait là)
Mon argent?

GARRIDO
(frappé)
Que dis-tu?

ANITA
(plus accentué)
Mon argent, mes deux mille douros!

GARRIDO
(avec effroi)
Les as-tu donc gagnés?

ANITA
J'ai promis, j'ai frappé! L'homme est mort!

GARRIDO
Malheureuse! tu mens!

ANITA
(effrayante)
Je ne mens pas!
(avec une extrême agitation dans la déclamation)
Le pacte était conclu.
(la déclamation exactement en mesure)
J'ai demandé le chef. Alors, il m'interroge... face à face...
J'avais mon couteau sous mon châle...
en bondissant... je l'ai frappé... ainsi!
(sur le mot: ainsi. Anita violemment, fait le geste de frapper Zuccaraga,
puis avec terreur et simplicité elle ajoute: Voilà; parlé)

Voilà!

GARRIDO
Frappé!

ANITA
(avec ivresse)
Araquil est à moi! J'ai couru dans la nuit, parmi les coups de feu!
Et pour me protéger j'avais ma vierge sainte:
(mettant les mains sur la poitrine avec fièvre et adoration; à volonté)
Bonne Vierge de plomb plus précieuse que l'or! et les balles sifflaient!

GARRIDO
Blessée!

ANITA
Ah! que m'importe?
(plus rapide, sans respirer)
Me voici, me voici!
(d'une voix étranglée)
Mes deux mille douros... Cet argent, c'est le prix.

GARRIDO
Quelle horreur! Zuccaraga!

ANITA
Je l'ai tué, tué!
(on entend le glas d'une église lointaine)
Écoutez! c'est le glas... qui suivant la vallée... nous arrive...
(plus accentué)
de Bilbao...
(terrible)
c'est la voix de la mort!

GARRIDO
(avec autorité, tristement)
Que ton secret, femme, meure avec toi, je jure Dieu que seul,
à mon heure dernière, le prêtre le saura!

ANITA
(à elle-même, avec béatitude et effarement)
Le bonheur... Araquil... le père l'a voulu!
(extasiée, rayonnante)
Mon argent!
(avec une vague épouvante, la voix rauque)
l'argent! rouge!
(avec fièvre)
Voici ma dot!
(avec transport)
Qu'on me le donne! L'adoré de mon coeur...
il est à moi! Je l'aime! il est à moi!
(continue frappée d'une idée)
Mais... cet argent béni... cet argent qui m'assure le bonheur
et l'amour! où le cacher? quelqu'un me le prendrait... je tremble...
(Araquil, apparaît blessé. Deux soldats le soutiennent.)
(avec un cri)

Araquil! et blessé!

ARAQUIL
(froid, terrible, d'un pâleur de cire)
Blessé, mourant, j'espère! Car je mourrai par toi!
(à tous, défaillant)
Compagnons, qu'on me laisse, je veux lui parler seul,
(aux soldats)
Allez! je vous en prie...

(Après le départ des deux soldats, Anita revient vers Araquil
avec un mouvement de sollicitude et d'anxiété.)


ANITA
(avec élan)
Mourir! mourir par moi! que viens-tu de me dire? J'ai peur.

ARAQUIL
(tremblant de colère et cependant avec gravité)
Je te cherchais, Anita, je te croyais encor près... de Zuccaraga.

ANITA
(étonnée et anxieuse)
Moi!

ARAQUIL
Pour le retrouver, pour t'arrêter, peut-être, sur la route du mal,
j'ai couru comme un fou, et voulant t'empêcher de rejoindre un amant!

ANITA
(ne pouvant comprendre)
Un amant!

ARAQUIL
Un amant! Pourquoi donc, malheureuse,
as-tu passé la nuit parmi nos ennemis?

ANITA
(éplorée)
Tais-toi!

ARAQUIL
(continuant)
Pourquoi donc fuyais-tu, là-bas?

ANITA
(ne pensant qu'à la blessure d'Araquil)
Ta main... Dieu! quelle fièvre!

ARAQUIL
Auprès de lui?

ANITA
(avec douleur)
Et ton sang!

ARAQUIL
Réponds, réponds, misérable!

ANITA
(en larmes et tendrement)
Ne le fais pas de mal.

ARAQUIL
Réponds! réponds!

ANITA
(douloureusement)
Si tu savais... pour toi, ce que j'ai fait pour toi?

ARAQUIL
(froidement)
Eh bien?

ANITA
(agitée)
Plus tard! plus tard, tu saura tout, nous allons être heureux.
(avec abandon)
Je suis riche, et ton père ne refusera plus la
(simplement)
pauvre Navarraise!

ARAQUIL
(avec anxiété et nerveusement)
Riche? comment? par qui?

ANITA
(avec franchise)
Ma dot, je l'ai gagnée au péril
de ma vie! au péril de mon âme! Ah!

ARAQUIL
Misérable! Misérable! Ah! réponds!

ANITA
Si tu savais,
(éperdument)
si tu savais ce que j'ai fait pour toi!
(avec ivresse)
ma dot... la voilà!

ARAQUIL
(terrible)
D'où te vient cet argent?

ANITA
(dans le plus grand trouble)
Cet argent...

ARAQUIL
Cet argent?

ANITA
J'ai juré...

ARAQUIL
Tu mens!

ANITA
Non! par pitié!

ARAQUIL
(au comble du désespoir)
Ah!
(à volonté)
Je savais bien qu'on t'attendait là-bas! fille infâme!

ANITA
(avec un cri déchirant)
Ah!

ARAQUIL
(brutalement)
... tu t'es vendue!

ANITA
(avec une stupeur indicible)
Vendue...
(Il chancelle et s'appuie contre la table en suffoquant.)
Es-tu donc fou? Araquil! moi, vendue?

(Au loin, le tocsin sonne aux église basques qui se répondent.
La foule accourt. Remigio paraît et se dirige haletant vers Araquil expirant;
il l'entoure de ses bras. Quelques officiers, Ramon, l'aumônier,
le chirurgien sont auprès d'Araquil.)


REMIGIO
(éploré)
Mon fils!

ARAQUIL
(agonisant)
Père pour qui sonnent ces cloches? est-ce pour notre amour...
(d'une voix qui s'éteint)
ou bien, est-ce pour moi?

REMIGIO
(avec ardeur)
C'est pour le chef Carliste... il est mort cette nuit...

RAMON
(s'approchant d'Araquil)
Et mort assassiné!

(Araquil regarde Anita après que Ramon a dit cette phrase; en l'entendant,
Anita voit le regard d'Araquil, dirigé sur ses mains, elle se rend compte
qu'elles ont peut-être du sang et elle les cache avec un mouvement de terreur;
Araquil comprenant, lui montre l'argent.)


ARAQUIL
(d'un ton effrayant, voix rauque)
Le prix du sang!
(sans voix)
horreur!
(Il meurt. Araquil expire. Anita se jette sur lui.)

ANITA
Mort!

REMIGIO
(la chasse brutalement)
Va-t'en... la Navarraise!

ANITA
(avec explosion)
Non! Je veux mourir avec lui! comment? Mais! le couteau!
(Elle cherche dans ses vêtements et retrouve
sur sa poitrine la petite vierge de plomb.)

Je l'ai laissé là-bas!
(avec un sourire d'affreuse ironie)
Ah! La Vierge bonne... M'a-t-elle protégée?
L'a-t-elle empêché de mourir?
(Anita dresse la petite de la main droite
et va la précipiter à terre... mais elle s'arrête en entendant
les cloches dans le lointain. Avec des yeux fous
elle contemple l'image de plomb, la porte à sa lèvre, la baise et sourit.)

Merci, la bonne Vierge, elle nous a bénis... écoutez! écoutez!
(avec charme, avec douceur et comme une enfant)
Araquil! j'ai la dot...
(avec des sourires)
Allons...
(La foule s'écarte avec une superstitieuse terreur d'Anita folle.)
... l'église est pleine! c'est le bonheur!

(Garrido qui est présent depuis un instant regarde Anita,
à part, avec une profonde pitié.)


GARRIDO
La folie!
(répétant)
la folie!

(Anita a saisi la tête d'Araquil dans les mains et lui regarde les yeux.
Anita rit aux éclats et, après, dans une crise de nerfs suprême,
elle tombe comme inanimée sur le corps d'Araquil.)




Rideau



Acte I
Acte II