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Jules Massenet

  (1842 - 1912 )

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The Operas of Jules Massenet



Panurge
 


Haulte Farce Musical in 3 acts
de Georges Spitzüller et Maurice Boukay
d'après Rabelais

Musique de J. Massenet


CAST :
Panurge Bass chantante
Frère Jean, abbé de Thélième  Tenor léger
Pantagruel, fils de Gargantua Bass or baritone 
Angoulevent, prince des Sotz Baritone 
Gringoire (en mère Sotte) Tenor léger 
Alcofribas, hôtelier Baritone 
Brid'oye, légiste Comic tenor 
Trouillogan, philosophe Baritone 
Rondibilis, médicin Comic tenor 
Raminagrobis, poète Baritone 
Écuyers de Pantagruel
Malicorne Baritone
Gymnaste Baritone
Carpalin Baritone
Epistémon Baritone 
Un Hérault Baritone 
Un Bourgeois Baritone
Dindenault, merchand de moutons Spoken role 
Colombe, épouse de Panurge Mezzo-soprano 
Ribaude, Thélémite Soprano 
Baguenaude, reine des Lanternois Soprano 
Peuple de Paris, Bourgeois et Bourgeoises,
Thélémites (hommes et femmes), Merchands,
Soldats, Gamins et Gamines, Lanternois et Lanternoises. 
L'amour, Lanternoise, Amours, Thélémites. 




Acte I
Acte II
Acte III






Acte I





Les Halles de Paris, le Mardi-gras de l'an 1520.

(A droite: la taverne d'Alcofribas, avec cette enseigne, battant à la tringle:
Hostellerie du Coq-à-l'asne. Bancs, tables devant la maison.
Des chalands sont arrêtés devant les échoppes des marchands)


LA FOULE
(Des bourgeois et quelques soldats flânent parmi les groupes.)
Ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah!
(Un groupe de femmes, 4 sopranos et 4 mezzos,
regardant par où le carnaval entrera.)

(avec joie)
Les voilà! Les voilà
Carnaval arrive!
Carnaval arrive!
Les voilà! Les voilà!
(tous)
Ah! ah! ah! ah! ah! ah!

(Un groupe de soldats, s'avançant vers un groupe de femmes.)

SOLDATS
(4 Ténors, aux femmes)
Bonjour! qui nous aime nous suive!

UN GROUPE DE FEMMES
(4 sopranos et 4 mezzos)
Fi! les déplaisants!
On n'a pas le temps
D'ouïr propos d'amour aux dames!

SOLDATS
(moqueurs)
De vous accoutrer en honnêtes femmes
Vous avez eu pourtant loisir!

FEMMES
Ce n'est pas pour votre plaisir!

UN GROUPE D'HOMMES
(4 Barytons aux femmes)
Aussi croyez qu'on le regrette!

ARCHERS DU GUET
(intervenant et dissipant les groupes)
Allons, faisons la places nette!

UN BOURGEOIS
(mécontent)
Hé là! messire archer,
Voulez-vous bien pas tant pousser!

LES ARCHERS
(brusques et repoussant la foule)
Place nette! Le cortège va passer!

TOUTE LA FOULE
(Mouvement dans la foule. Avec des intonations diverses
de commandement et de protestation.)

Place!

GAMINES ET GAMINS
(accourant joyeux)
Les voicy! Les Stoz, les Enfants San-Soucy!
(ils criant, amusés)
Ils tournent par la rüe du Plat d'Etain!
Carnaval! Carnaval!

TOUTE LA FOULE
(amusée)
Ils tournent par la rüe!
Ils viennent, les voicy!
Ils tournent par la rüe du Plat d'Etain!

GAMINES ET GAMINS
Carnaval! va passer! Carnaval!

(Cris. Bousculades. Pantagruel paraît entouré de ses quatre écuyers:
Malicorne, Carpalin, Gymnaste, Epistémon.)


PANTAGRUEL
Holà! j'en ai le tympan écorché,
Foi de Gragantua, mon père!
Enfants Sans-Soucy,
Camarades Sotz,
Ça! humons quelques piots,
Car la langue me pêle!

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Vive Pantagruel!

TOUTE LA FOULE
Vive Pantagruel!

TOUT
Pantagruel!

ALCOFRIBAS
(accourant)
Que veulent messeigneurs?

(Pantagruel et ses écuyers vont s'asseoir devant la taverne.)

PANTAGRUEL
Du vin! Et du meilleur! Et beaucoup! Dans un broc grand comme une escabelle...
(Alcofribas s'incline et sort.)
(vaste)

Fils de Gargantua, lequel de Gargamelle
Descendait par Grandgousier,
J'ai comme lui grand et profond gousier
Pour noyer la ribotte,
L'estomac bien pavé, creux ainsi que la botte
De saint Benoit
Et baillant telle gibessière d'avocat!
Fils de Gargantua, de Gragantua!
(à Alcofribas qui rentre avec broc et piots.)
Alcofribas, maître d'hôtellerie,
Hardy! sers-nous galantement
Produis-nous du clairet, verre pleurant.
Et dis-nous qui fut inventé premièrement:
Soif ou beuverie?
(Alcofribas verse à tous les cinq.)
(joyeusement)
Chantons, buvons! un motet entonnons!
(Tous se lèvent le piot en main.)

PANTAGRUEL, MALICORNE, CARPALIN,
GYMNASTE, EPISTÉMON
Cornons, cornons, à son de flacons, de bouteilles,
Comme écoliers ou Templiers!
Langues avons aux éponges pareilles!
A son de bouteilles, Cornons!

(Ils boivent tous les cinq ensemble, d'un trait. (Ils remettent tous les cinq,
ensemble, leurs piots sur la table en frappant dur et sec. Charivari au dehors.)


ALCOFRIBAS
(désignant le carnaval qui s'approche.)
Hé, messeigneurs, voicy
Les Enfants Sans-Soucy,
Et le Prince des Sotz!

PANTAGRUEL
(bon vivant)
Remplis mon piot!

TOUTE LA FOULE & GAMINES ET GAMINS
(en criant)
Ah! les voilà!

(Le marché est interrompu. Marchands, clients, acheteurs,
tous se rangent pour voir le défilé du cortège.
Charivari au dehors. Tambours et Trompettes au dehors; puis, en scène.)

(Entrée du cortège.)


GAMINES ET GAMINS & LA FOULE
Carnaval! Carnaval!
Carnaval! Carnaval!
Carnaval! Carnaval!
Chari!

ALCOFRIBAS
(désignant au passage les principaux personnages du cortège.)
Voicy Seigneur de Joie et Varlet Mausecret!

GAMINES ET GAMINS & LA FOULE
Chari!

ALCOFRIBAS
(continuant la démonstration.)
Le Sire de la Lune avec Gueulard Doublet,
Et sa femme Doublette, accorte et gente mère.
Enfin, les deux joyeux compagnons:
Dire et Faire.

PANTAGRUEL
(à ses compagnons)
C'est complet!

GAMINES ET GAMINS & LA FOULE
(applaudissant)
C'est complet!

LE HÉRAUT
Attention! Cessez de causer et de boire!

PANTAGRUEL
Jamais!

(Il vide son piot.)

LE HÉRAUT
(Annonçant)
Messire Angoulevent, Prince des Sotz et Grand-maître
Gringoire qui de la mère
Sotte a pris l'accoutrement,
Vont vous faire le cri!

GAMINES ET GAMINS & LA FOULE
(en hurlant)
Chari! charivari!

ANGOULEVENT
(Prince des Sots, Coiffé du bonnet d'âne.)
Sotz dégourdis, Stoz étourdis, Sotz sages,
Sotz de châteaux, de villes, de villages,
Stoz radoteurs, Sotz niais, Stoz subtils,
Stoz amoureux, Stoz renfrognés de tous les âges,
Stoz dégourdis, Stoz étourdis,
Stoz amoureux, Stoz radoteurs,
Votre bon Prince, amis, jouera ses jeux aux Halles,
Ce Mardi, ce Mardi-Gras!

GAMINES ET GAMINS & LA FOULE
(amusée)
On ira!

La MÈRE SOTTE
(Gringoire)
(une marotte à la main)

Sottes mamans,
Sottes mamans et Sottes demoiselles
Aimant toutes le masculin,
Sottes sans peur, oui, sans peur, et sans coeur.
Sottes voulant leur picotin; laides, belles,
Sottes sans fard, Sottes sans art,
Sottes voulant leur picotin,
Votre bon Prince, amis, jouera ses jeux aux Halles,
Ce Mardi, ce Mardi, ce Mardi Gras!

GAMINES ET GAMINS & LA FOULE
On ira!

PANTAGRUEL
(se levant; avec emphase)
Fait et donné beuvant vin à pleins piots,
En recordant la naturelle gamme,
Par le Prince des Stoz et ses suppôts,
Le tout signé d'un baisement de femmes!

(Il embrasse une fille passant à sa portée.)

GAMINES ET GAMINS & LA FOULE
Carnaval! A cheval! A pied!
En charrette! En braque! En brouette!
Carnaval! Truands! Ribauds! Corneurs!
Carnaval!

(Tous, avec des hurlements de joie.
Le cortège s'est remis en marche et s'éloigne au milieu
des acclamations et des cris. La foule suit.
Panurge qui a paru au moment du vacarme, s'avance peu à peu,
l'air abasourdi par tout ce charivari.
Trompettes au loin.)


PANURGE
(s'approchant de la taverne)
Voyre!! Cela sent bon près de l'hôtellerie.
On y fait grande chère outre la beuverie...
(engageant)
Prenons-en notre part...
(Il sort un morceau de pain de sa gibecière,
le tient à la hauteur du soupirail. Alcofribas,
tout en allant et venant, l'observe.)

Ainsi donc la cuisine
De maître Alcofribas, très savoureuse et fine,
Va faire de mon pain un vray morceau de lard!
Sans qu'il m'en coûte rien, sans dépenser un liard.
(tendrement gourmand, flairant son pain)
Ça! que je hume
La bonne odeur qui le parfume
Et le mangeons.

ALCOFRIBAS
(lui retenant le bras)
Eh! attendons!

PANURGE
Quoy?

ALCOFRIBAS
Depuis quand, l'ami goûte-t-on
La fumée qui vient du rôtisseur
Sans lui bailler pécune?

PANURGE
Eh! ma gueulle affamée
Vous a-t-elle fait tort, monsieur le fricasseur?

ALCOFRIBAS
Tu t'es nourri, faquin, il faut donc payer.

PANURGE
Voyre! Payer? mais après boire!
Vous ne me connaissez!
(riant)
Ah! ah! ah! ah!
Moi!
(avec volubilité)
Je ferre les cigales,
Fais danser les mulets avec que des cymbales,
Quand il pleut, me cache dans l'eau,
Et des loups menaçants je garde aussi la lune.
Mais prière de singe est toujours ma pécune
Lorsqu'on veut m'écorcher la peau.
J'ay pour gagner argent soixante trois manières,
Et pour le dépenser, quatorze et puis deux cents.
Mais vous ne me verrez payer ni platz ni verres
qui ne m'auront passé sous le nez ou les dents!
(Il agite sa gibecière où tintent des liards.)
Voilà pour ton écot!

ALCOFRIBAS
(furieux)
Parles pieds de mes tables!
Par l'anse de mes potz!
Je vais te donner bastonnade!

PANURGE
(se sauvant)
Hé la la! Hé la la! Hé la la!

PANTAGRUEL
(se levant; à Alcofribas)
Camarade,
C'est tort à toi.
S'il a mangé son pain à la fumée du rout, civilement,
Il t'a payé du moins au son de son argent!

(Rires des écuyers)

ALCOFRIBAS
La peste!

(Il rentre en jurant à la taverne.)

PANTAGRUEL
(à ses écuyers)
N'est-ce pas vray?

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Certainement.

PANTAGRUEL
(à Panurge)
Hé l'ami!

PANURGE
Was wollen Sie? (Que voulez vous?)

PANTAGRUEL
Parlez autre langage, je vous prie.

PANURGE
Signor mio,
La cornamusa non suona
Si non ha il ventro pieno!

PANTAGRUEL
Quel est ce baragouin?

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
C'est de l'Italien.

PANTAGRUEL
Et c'était de l'Allemand, tout à l'heure...
Si j'entends mot de cela, que je meure!

PANURGE
Nature maide equaly...

PANTAGRUEL
A présent, de l'anglais!

PANURGE
Señor...

PANTAGRUEL
De l'espagnol!
Parlez-vous pas français?

PANURGE
Si fait, très bien,

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Ah!

PANURGE
Car c'est ma langue naturelle
Et maternelle.

PANTAGRUEL
Vous êtes parisien?
Ou tout au moins des bords de la Seine?

PANURGE
Non, je suis né dans le jardin
De France: dans la Touraine...
(simple et sensible)
Touraine est un pays
Au ciel bleu, comme un regard tendre,
Rien ne la vaut,
Artois ni Flandre,
Bourgogne ou Comté mêmement.
Touraine est un pays
Au ciel bleu, comme un regard tendre,
Rien ne la vaut!
Les blés y sont plus hauts et les femmes plus belles!
On n'y voit que des fleurs, des nids, des colombelles...
C'est un vrai paradis! un paradis!
Touraine est un pays
Au ciel bleu, comme un regard tendre,
C'est mon pays!

PANTAGRUEL
Pa loup garou!
C'est fort bien dit!
Ton nom?

PANURGE
Panurge.

PANTAGRUEL
Panurge. Eh! mon ami, aussi moi, je connais Touraine,
Et jadis habitai là-bas
Un endroit merveilleux, et doux comme hypocras,
Séjour d'un charme extrême:
C'est l'abbaye au nom de Thélème.
Là gîtent gais compagnons
Et compagnes très mignonnes.
Qui, trouvant amants mignons,
Cessent d'êtres nonnes.
A ce destin charmant plus d'un s'habitua:
(Les écuyers se lèvent successivement à l'appel de leur nom, et saluent.)
Malicorne, suivant de feu Gargantua,
Mon père; Carpalin, Gymnaste, Epistémon,
Mes écuyers unis tels quatre fils Aymon...
Tous très connus à Thélème-sur-Loire,
Tous humant bien le piot, l'ami, tu peux m'en croire!

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
(tous, s'inclinant)
Pantagruel, merci,
De nous traiter ainsi!

PANTAGRUEL
(à Panurge)
Sieds-toi parmi ces piots qu'Alcofribas remplisse!
(Peu à peu la foule rentre. Panurge s'assied à côté de Pantagruel.
Alcofribas remplit les piots.)
(observant Panurge, en riant)

Mais quel est ce visage de jaunisse?
Nez long d'une aune et front d'enterrement?

PANURGE
Hé! c'est le mot, car juste en ce moment,
J'ai perdu ma femme,
Colombe, le ciel ait son âme!

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
(entre eux)
Va-t-il rire ou pleurer
De la mort de sa femme?

PANURGE
Heu! Heu! cela dépend!
Petite pluie abat grand vent,
Grand vent nourrit petite flamme...
En la voyant près du tombeau
Je m'éjouis et je me fâche,
Tantôt riant comme une vache,
Et tantôt pleurant comme un veau!...

PANTAGRUEL
(hilare)
Tantôt riant comme une vache...

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Tantôt pleurant comme un (parlé) veau!

PANTAGRUEL
(à Panurge)
Pleure moins et bois plus pour chasser les douleurs.
Voyant le deuil qui te mine et consomme,
Mieux vaut t'induire en les ris qu'en les pleurs,
Pour ce que rire est le propre de l'homme!
Rions! Rions!

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Rions!

PANURGE
Rions!

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Rions! Rions!

PANURGE
Je ris! je ris!
Ma femme est morte...
Que le diable l'emporte!

PANTAGRUEL
(à Alcofribas)
Alcofribas! de l'hypocras!

ALCOFRIBAS
(que est sorti de sa boutique)
C'est mieux que je vous verse.
Venez voir mettre la futaille en perce!

(La foule se rapproche de Pantagruel et de ses convives.)

PANTAGRUEL
(à la foule)
Ça, je vous invite tous,
Gens du marché, soldats, vieilles, jeunes, jaloux,
A boire avec nous, à chanter, à rire!

PANURGE & MALICORNE,
CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Bien parlé, messire! allons boire et chanter!

TOUTE LA FOULE
(autour de Pantagruel et en ovation)
Bien parlé, messire! allons rire et chanter! allons boire!
A la taverne allons boire et chanter!

(Tous, autour de Pantagruel en ovation.)

PANTAGRUEL
Venez! venez! venez!
Allons boire!
Venez tous! venez tous! venez tous! allons chanter!
allons rire et boire! boire et chanter!

PANURGE
Bien parlé! Bien parlé!
Allons boire! et chanter! allons chanter! allons rire et boire! boire et chanter!

ALCOFRIBAS
Venez boire! Venez tous! venez boire! et chanter! allons rire et boire,
allons boire et chanter!

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Bien parlé!
Allons boire! allons chanter! allons rire et boire! boire et chanter!

(Tous s'engouffrent en tumulte dans la taverne.)

PANURGE, ALCOFRIBAS, MALICORNE, CARPALIN,
GYMNASTE, EPISTÉMON, la FOULE
Vive Pantagruel! Vive Pantagruel!

PANTAGRUEL
Venez tous, venez! venez!

(Aussitôt la place silencieuse et vide, Colombe paraît.)

COLOMBE
(riant aux éclat)
Ah!
(léger)
Rira bien qui rira le dernier!
Ah! ah!
rira bien qui rira le dernier!
Ah! ah!
O Panurge! Vilain homme!
Pauvre mari!
Vilain homme!
Aussi vrai que Colombe on me nomme!
(riant aux éclats)
Ah!
Si tu crois m'échapper...
Je te retrouverai!
Rira bien le dernier!
Le dernier rira bien!
Il voulait boire, toujours boire!
Le gueux!
Moi je ne voulais pas!
Non! non! non! non! non! non!
Alors, ce fut une autre histoire:
On se fascha, puis disputa...
Les corps pleuvaient sur moi...
Méchant mari!
Méchant mari!
Pan! Aïe! Pan!
(pleurant; endolorie)
Hi! hi!
Hi! Hi!
Après avoir été rosée,
Hi! hi!
Je feignis d'être trépassée...
Et demeurai... sans bouger... sur mon lit.
Je pensais par ce stratagème
Connaître si vrayment il m'aime
Et retrouver son coeur
Attendri sous les pleurs...
Mais, le brigand, il est parti!
Il m'a quittée!
(geignant)
Hi! hi!
Hi! hi!
(éclatant de rire)
Ah!
Rira bien qui rira le dernier!
Ah! ah!
Rira bien qui rira le dernier!
Ah! ah!
O Panurge,
Vilain homme!
Pauvre mari!
Vilain homme!
Aussi vray que Colombe on me nomme!
Le dernier rira bien!

LA VOIX DE PANURGE
(dans la taverne)
Je ris: ma femme est morte!

TOUS
(dans la taverne)
Que le diable l'emporte!

PANURGE
Je ris: ma femme est morte!

(Rires bruyants et prolongés; bruits de piots trinquants.)

PANURGE
(sortant à ce moment de la taverne, et sursautant)
On dirait... oui, c'est la voix de Colombe...
Est-ce qu'on crie ainsi, doux Jésus! dans la tombe?

COLOMBE
(à Panurge qu'elle aperçoit)
Panurge!!

PANURGE
(ahuri)
Vertu-Dieu! La voilà!

COLOMBE
(avec effusion)
Mon époux! Mon époux!
Que faites-vous par
(agitée)
C'est la voix de Panurge!
(Des buveurs commencent à sortir de chez Alcofribas;
la foule reparaît peu à peu.)

Holà! Il est fol!
(Elle va jusqu'aux bancs du marché et regarde au-dessus de la taverne.)
Ou c'est le diable qu'il avala!
(Colombe mêlée à la foule, et appelant, désolée,
sans distinguer encore Panurge.)

Panurge! Panurge! là?

PANURGE
(bégayant de terreur)
J'attends qu'on vous... vous... enterre...

LA FOULE
(entre elles)
Pauvre femme!
Le gueux! Le gueux!

PANTAGRUEL, MALICORNE, CARPALIN,
GYMNASTE, EPISTÉMON, LES HOMMES
(aux femmes)
Allez-vous bien vous taire?

COLOMBE
On ne m'enterre pas!!

PANURGE
Hein? Voyre!

COLOMBE
(à tous)
J'ai feint le trépas
Pour éprouver son coeur et connaître s'il m'aime...
(à Panurge, avec sentiment)
Ne me fais pas ainsi figure de carême,
Reprends ton visage vermeil
Rond comme la lune et brillant comme soleil!
(engageante et douce)
Avant que la nuit ne tombe,
Reviens! avec ta Colombe
En la petite maison.
Reviens!
En chacune heure et saison
Parfois je fus un peu vive,
Mais cela souvent arrive:
Aimant bien,
Châtiant bien...
Allons, venez, monsieur, qu'on vous ouvre la porte...
Avant que la nuit ne tombe...
Reviens!

PANURGE
(implacable)
Ma femme, vous êtes morte,
Je ne vous connais plus...

COLOMBE
(très calme)
Mon chéri!

PANURGE
Trêve aux discours superflus!

COLOMBE
(émue, anxieuse)
Il a perdu la tête!

PANURGE
(animé)
Mais le coeur est en fête...
Veni! Vidi! Vici!
L'enterrement, je crois, est pour demain midi...
Vous êtes feue, Madame!
Le bon Dieu ait votre âme!

COLOMBE
(implorante)
Mon ami!

PANURGE
(bourru)
Je ne le suis point!

COLOMBE
Je suis ta femme!

PANURGE
Oh! n'en ai nul besoin!

COLOMBE
(se montant)
Lâche! Pendard! Fripon!

LA FOULE
(ironique et gaie)
Il a peur d'une femme!

PANURGE
(reculant)
Peur?
(se défendant)
Paix Madame!

COLOMBE
(le menaçant de près)
Vous voyez! il a peur, il a peur!

LA FOULE
(moqueuse)
Ah! ah! Fi du hâbleur!

COLOMBE
(lui courant sus)
Tu me paieras cela!

PANURGE
(se sauvant en lui faisant un pied de nez)
Avec cette monnaie!

PANTAGRUEL, MALICORNE,
CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
(arrêtant Colombe, et l'empêchant de frapper son mari)
Holà Madame! Holà!

LA FOULE
(narguant Panurge)
Il a peur! Il a peur!

PANTAGRUEL, MALICORNE,
CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Holà! Holà!

(Tous sont aux prises. Cris menaces. Tohu-bohu.)

PANTAGRUEL
(à Panurge, à part, avec urgence.)
Moi je vais t'en débarrasser...
Laisse-les tous se disputer
Entre-eux mêmes,
et viens t'en avec moi
Dans un endroit caché...

PANURGE
(heureux)
Quel endroit,
Vertu-Dieu?

PANTAGRUEL
L'abbaye de Thélème!

(Pantagruel et Panurge s'éclipsent suivis des quatre écuyers,
pendant que les hommes (foule) empêchent Colombe de rattraper son mari.)


COLOMBE
(criant et se débattant)
Mon mari! Mon mari!

LA FOULE
Il est parti!

COLOMBE
(pleurant)
Hi! hi! Hi! hi! Hi! hi!
(riant, tout à coup, aux éclats)
Ah!
Rira bien qui rira le dernier!
Ah! ah!
Rira bien qui rira le dernier!
Ah! ah!
Pauvre mari!
Vilain homme!
Va! je te retrouverai!
Aussi vrai que Colombe on me nomme!
Le dernier rira bien!

LA FOULE
(amusée)
...bien!

(Colombe se sauve, en riant, dans la direction que Panurge
et ses amis ont prise.)



RIDEAU



Acte II
 


Acte I
Acte II
Acte III
 


(Le grande cour de l'Abbeye de Thélème, avec ces mots au fronton
de la porte glillé: "Fais ce qui vouldras". Au milieu, un arbre.
A droite, le bâtiment principal, avec deux portes, fenêtres au dessus.
A gauche, la chapelle. Devant, bordure de fleurs. Au lointain, par une échappée,
les côteaux de la Loire. Dans un coin de la cour, fontaine représentant
les Trois Grâces. C'est le matin.
Le rideau se lève. Cloches au loin.
Les Thélèmites, hommes et femmes, précédés de deux joueurs de flageolet
et de deux joueurs de cornemuse, entrent en joyeuse farandole Tourangelle.)



THÉLÈMITES
(hommes et femmes; clair et heureux)
Au beau pays de Thélème,
Quand vient la saison des fleurs,
L'on s'éjouit et l'on aime
Loin des soucis et des pleurs.
Au beau pays de Thélème,
Quand vient la saison des fleurs,
L'on s'éjouit et l'on aime,
Loin des pleurs on est heureux!

(Ils s'embrassent en riant. Cloches au loin.)

RIBAUDE
(à une fenêtre de l'abbaye)
Le Temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluye,
Il s'est vestu de broderye,
De soleil luisant, clair et beau.
Il n'y a beste, il n'est oiseau
Dont le jargon ne chante ou crye:
(gaîment)
Le Temps a laissé son manteau!

THÉLÈMITES
(tous gaîment)
Le Temps a laissé son manteau!

RIBAUDE
Rivière, fontaine ou ruisseau
Portent leur parure jolye,
Goutte d'argent, d'orfèvrerye;
Chascun s'habille de nouveau.
La rivière dit au roseau,
Et le gallant chante à sa mye:
Le Temps a laissé son manteau!

THÉLÈMITES & RIBAUDE
(tous, gaîment)
Le Temps a laissé son manteau!

THÉLÈMITES
(Chaque groupe à Ribaude, à la fenêtre, gaîment)
Or, venez cy!
Dame Ribaude!
Venez jouer jusqu'à mercy
A la main chaude!
A la main chaude!
Venez, cy!

(Ribaud fait signe que oui et quitte la fenêtre.)

THÉLÈMITES
(rires amusés de tous. Reprise de la farandole Tourangelle.
Tous, avec joie.)

Sautons! Rions!
Le matin saluons!
Sautons! Rions!
Le matin saluons!
(très rythmé et drôlement)
Carymary!
Carymara! Carymary! Carymara!
Carymary!
Carymara! Ah! Ah!

(Ribaude paraît à la fin de la farandole.
Une partie de main chaude s'organise. Quelques passes.)


THÉLÈMITES
(Un groupe de femmes observant le jeu et excitant les joueurs en riant.)
Carymary! Carymara!
(Un groupe d'hommes; même jeu)
Carymary!
(Un groupe de femmes; même jeu)
Carymary! Carymara!
(Un groupe d'hommes; même jeu)
Carymary! Carymara!

(Ribaude se fait prendre et se place, pour deviner, le front contre l'arbre
et le dos tourné à la chapelle. A ce moment, Frère Jean sort de la chapelle,
fait signe prudemment qu'on l'attende, descend les degrés du parvis,
s'avance sur la pointe des pieds... )


THÉLÈMITES
(tous, s'amusant du jeu de Frère Jean, en rires étouffés.)
Carymary!

(Frère Jean frappé dans la main de Ribaude.)

RIBAUDE
C'est frère Jean!

(Elle s'est retournée et fait une malicieuse révérence.)

FRÈRE JEAN
(souriant)
Bien deviné, mon enfant!
Mais ne rougissez pas...
Je vois, le coeur plein d'aise,
Qu'à Thélème on comprend la vie et ses attraits.
A Dieu plaise qu'il en soit ainsi désormais!
Dans sa miséricorde,
Le ciel ne défend point l'ébattement,
Le peu de jours qu'il nous accorde
Doit donc être vécu gaîment!
Gaîment! Gaîment!
Vivons ce peu de jours gaîment!
Gaîment! Vivons, vivons gaîment!
La patenôtre et l'oraison
Sont pour ceux-là qui les retiennent;
Un fifre allant en fenaison
Est plus fort que deux qui s'en viennent!
Foin du De Profundis!
Ce psaume n'est pas salutaire.
(joyeux)
Nous trouvons notre paradis
Sur terre!

THÉLÈMITES
(tous, souriants, béats)
La paradis sur terre, a dit le frère Jean...

FRÈRE JEAN
C'est le vrai paradis...
Dans sa miséricorde,
Le ciel ne défend point l'ébattement,
Le peu de jours qu'il nous accorde
Doit donc être vécu gaîment!
Retirez-vous maintenant
Chacun dans sa chacunière.

(Tous, avec Ribaude, se dirigent dans le bâtiment principal de l'abbaye,
les hommes par une porte, les femmes par l'autre en chantant.)


THÉLÈMITES
Trouvons notre paradis,
Sur terre!
Carymary! Carymara! Carymary!

(On sonne à la porte de la cour.)

FRÈRE JEAN
A pareille heure matinale,
Qui peut venir
En la demeure abbatiale?
(au serviteur qui a paru)
Va vite ouvrir.
(joyeux; à la vue de Pantagruel)
Seigneur Pantagruel!

PANTAGRUEL
(sur le seuil, avec onction)
Monsieur l'Abbé, je vous salue.

(Derrière Pantagruel paraît Panurge, suivi des écuyers:
Malicorne, Carpalin, Gymnaste, Epistémon.)


FRÈRE JEAN
Ah! vous avez manqué trop longtemps à ma vue,
Et ce m'était cruel!

PANTAGRUEL
A moi cruel aussi, car j'aime
De très grand coeur l'abbaye de Thélème
Et son supérieur: bon frère Jean,
Moine gentil, brave de même.
(Accolades.)
Je vous amène un révérend:
(il présente Panurge)
Seigneur Panurge...

FRÈRE JEAN
(répétant le nom, en saluant)
Seigneur Panurge...

PANTAGRUEL
(à Panurge, présentant Frère Jean)
Frère Jean des Entommeures,
Abbé de ces nobles demeures.
(gaîment)
Frère Jean, gallant abbé,
De gueulle bien fendue pour vaste beuverie,
Hardi, délibéré.
Moine moinant fort peu de moinerie;
Enfin, pour tout dire sommairement,
Un beau dépescheur d'heures...
Oui, Messieurs, tel est Frère Jean,
Des Entommeures!

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Frère Jean des Entommeures!
Frère Jean est connu!

PANURGE
(s'inclinant)
Je reste... confondu!
Je reste confondu!

PANTAGRUEL
(à Panurge)
Ne sois pas... trop ému!...
Ne sois pas trop ému!

FRÈRE JEAN
(à Panurge)
Soyez le bienvenu!
Soyez le bienvenu!
Et monsieur vient chez nous?

PANURGE
Afin de fuir ma femme.

FRÈRE JEAN
Corbleu! vous tombez mal: icy l'on a des dames!

PANURGE
Tant pis... ou bien tant mieux!
Mais vous jurez, je crois, Monsieur l'Abbé...

FRÈRE JEAN
Parfois... C'est pour égayer mon langage,
L'habit ne fait pas le moine, prétend l'adage;
Un juron ne le défait point.

PANURGE
La Vertu Dieu! c'est bien à point!

PANTAGRUEL
(à Frère Jean)
Abbé Jean, notre père,
Il faut à notre nouveau frère
Interpréter les us régissant cet Etat.
Icy les moines font à Bacchus, leur prière;
Les nonnes à Vénus ne font de même... ita!
Si bien qu'au bout des patenôtres,
Ils s'embrassent les uns les autres...

FRÈRE JEAN
(à haute voix)
Ad gloriam Domini...

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Domini...

PANTAGRUEL
Baisers, psaumes, chansons amies,
Que ce n'en est jamais fini! Jamais fini!
Comme fauvettes dans leur nid
Bercent les nonnes endormies
Et rêvant sans mea culpa...

FRÈRE JEAN
Alléluia! Alléluia!

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Alléluia!

PANTAGRUEL
Adieu, matines et retraites,
Adieu carêmes, sobres fêtes
Qui se donnent dans maint couvent...
Autant en emporte le vent!

FRÈRE JEAN
Mais icy c'est autre chose.
On fait voir la vie en rose,
Feminis hominibus.

PANTAGRUEL, MALICORNE,
CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Feminis hominibus.

FRÈRE JEAN
(avec mépris)
Cy n'entrez pas, faux magots hypocrites!
Vieux marmitteux, cagots et chattemittes!
Cy n'entrez pas, grands usuriers, juges vendus!
(à Pantagruel, Panurge et les écuyers. avec respect)
Cy, entrez tous, chevaliers, gentilshommes,
Venus de Paris ou de Rome!
(Quelques femmes dont Ribaude sortent de l'abbaye.)
(s'adressant à elles, avec charme)

Entrez, Astres du jour, douces fleurs de beauté!
Inclinons-nous devant la royauté
De vos atours et votre visage!
Entrez, dames! Entrez!

(Toutes avec une gracieuse dévotion; en galante psalmodie.)

RIBAUDE, THÉLÈMITES
(8 Sopranos)
Librement nous aimons qui librement nous aime!

PANURGE
(heureux)
Vive l'Abbaye de Thélème!

TOUS
(avec bonheur)
Vive l'Abbaye de Thélème!

(Ribaude et le groupe de Thélèmites se rendent à la chapelle.
Tous s'inclinent devant elles. Les femmes répondent par une révérence.)


FRÈRE JEAN
(avec onction et malice)
Laissons maître Panurge icy se recueillir...

PANTAGRUEL
(aux quatres écuyers, en suivant Frère Jean qui se dirige vers l'abbaye;
de bonne humeur)

Tandis que nous irons un peu nous réjouir,
(rires)
Voilà ce qu'il nous faut!

(Ils entrent, toujours en riant, à l'abbaye.)

PANURGE
(satisfait)
Ah! la maison est telle
Qu'on ne peut la désirer mieux.
Je goûterai sous son toit précieux
La vivifique moëlle!
Boirai, reposerai du soir jusqu'au matin,
Tout à l'aise du corps comme au profit des reins.
(paresseusement)
Est-ce pas charmant?
Je m'y plairai assurément.
Ici la manière de vivre
Est très facile à suivre.
Aucune règle, aucune loi
Sinon franchise et bon aloi,
Liberté pour tous et pour moi!
Je m'y plairai, est-ce pas charmant?
(avec roublardise)
Mais il faudra de la prudence,
Ne point sortir du logement
Car ma chère épouse, doit me chercher présentement...

(Ribaude sort de la chapelle sans prêter attention à Panurge.
Il se cache derrière l'arbre et la regarde, admiratif.)


RIBAUDE
(très alertement, tout en cueillant des fleurs)
Je m'en allais à Bagnolet
Où je trouvais un grand mulet
Qui plantait des carottes...
Ma Madelon, je t'aime tant,
Que quasi je radote.
Je m'en allais un peu plus loin.
Trouvais du foin... trouvais du foin
Qui dansait la marmotte...
Ma Madelon, je t'aime tant,
Que quasi je radote.
(Elle redescend tout en finissant d'arranger son bouquet.)
Je m'en revins en ma maison
Où je trouvais un bel oison...

PANURGE
(souriant, galant, allant à sa rencontre)
Permettez, noble dame,
Que je vous offre mes devoirs?
Très obligé!
C'est d'ailleurs, sur mon âme,
Tout ce que j'ai.

RIBAUDE
Je suis sensible à votre hommage,
Messire, et ne vous en veux point,
Car il faut, en notre ermitage,
Etre accueillant à qui nous joint.

PANURGE
(satisfait)
Alors, j'accueille ma prochaine,
Mirelaridaine!
Et lui fais ma soumission,
Mirelaridon!

RIBAUDE
Et comment le concevez-vous, Messire?
Me l'apprendrez-vous?

PANURGE
Je vais vous le dire:
Muser à genoux
Aux pieds de sa belle,
Non sur escabelle,
Mais sur coussin doux.
Le mauvais temps passe,
Ramenant le bon,
Tandis que l'on donne la chasse au jupon...
Sauter, danser, jouer des tours,
Buvant, buvant vin blanc, vermeil,
Et ne rien faire tous les jours,
Est-ce assez pour votre personne?

RIBAUDE
Qu'ai-je entendu! Dieu me pardonne!

PANURGE
(galant, pressant)
Vous savez à présent,
Combien j'ai le coeur tendre;
Et puisqu'icy l'on dit:
Fais tout ce que voudras,
C'est vous que je voudrais serrer entre mes bras!

RIBAUDE
Oui da! Sachez d'abord être sage;
La chapelle n'est pas loin;
D'un bel et bon mariage
J'aurais, ma foi, grand besoin.

PANURGE
(exaspéré)
Toujours le mariage en toute confrérie!
Faut-il donc qu'à Thélème encore on se marie?
Le mariage, avez-vous dit?

RIBAUDE
Le mariage, oui, Monseigneur, folle qui s'en dédit!

PANURGE
Le mariage...

RIBAUDE
Le mariage, oui, Monseigneur!

PANURGE
(grognon)
Le mariage!

RIBAUDE
Jusque là je vous laisse à votre songerie...
(Elle va pour s'éloigner; se ravisant.)
Mais votre nom, seigneur?

PANURGE
Panurge.

RIBAUDE
Nom charmant!

PANURGE
(engageant)
Il a tout ce qu'il faut pour orner un amant.

RIBAUDE
Non: bien mieux un mari.

PANURGE
Encore?

RIBAUDE
Toujours.

PANURGE
Mais ce mot, je l'abhorre!

RIBAUDE
Il vous faudra l'aymer,
Pour que mon coeur s'émeuve et se laisse entamer!

PANURGE
(perplexe)
Le mariage...

RIBAUDE
(en s'éloignant)
Oui, monseigneur! Oui, monseigneur!
(Elle disparaît en envoyant un baiser à Panurge et en riant.)
Ah! ah! ah! ah!

PANURGE
(à lui-même, préoccupé)
Se marier ou non?
Le doute est bien cruel...
Je vais en consulter l'ami Pantagruel.

(Il sort à son tour.)

VOIX DES THÉLÈMITES
(au loin, dans l'abbaye)
En l'abbaye de Thélème,
(Pendant qu'au loin, dans l'abbaye, on entend
les chants joyeux des Thélèmites.)

L'on s'éjouit et l'on aime.
Carymary! Carymara!

(Colombe entre par la porte du fond; avec hésitation elle fait quelques pas.
Elle regarde curieusement de tous côtés.)


COLOMBE
(agitée)
Panurge, m'a-t-on dit,
Se cache icy...
Me voicy dans la place, m'y voicy!
Dieu! quel voyage!
J'ai passé quinze bacs et franchi vingt relais,
Jamais lasse,
Ou trompant ma fatigue au chant des virelais.
Et combien de deniers dépensés aux péages!
Mais enfin dans la place me voicy!
Quel voyage! tous les jours en charroi!
Et quelle route!
Et le soir, les galants me cherchaient aventure,
Que j'en avais, ma foi, grand'peur pour ma vertu!
Dans chaque hôtellerie
C'était quelque soldat du roi
Voulant m'apprendre amour ou bien chevalerie...
Sans désarroi
Je poursuivais ma route vers Thélème!
Je vais donc le revoir!
Je tremble de plaisir...
Et j'ai peur! oui, j'ai peur!
Mon coeur bat de bonheur...
Et j'ai peur! oui, j'ai peur!
Peur! Ah! mari pendard! écuyer de bouteille!
Je veux te ramener à Paris par l'oreille...
Et là, monstre, fripon, je t'aimerai!
Par caresse et baisers je te pardonnerai!
Je tremble de plaisir...
Et j'ai peur! oui, j'ai peur!
Mon coeur bat de bonheur...
Et j'ai peur! oui, j'ai peur!
Peur? S'il ne m'aimait plus!
S'il se refusait à suivre sa femme?
(attendrie)
Le scélérat
Est très capable de cela...
Colombe connaît bien la noirceur de son âme.
(tendrement)
Le tant aimé!
(changeant de ton)
Je veux voir de mes yeux
Comme il fête Carême!
Me voicy dans Thélème, me voicy près de luy...
Avant ce soir, je saurai si Panurge m'aime...
Mon coeur bat de plaisir...
Et j'ai peur! oui, j'ai peur!
Je suis heureuse!
Et j'ai peur! oui, j'ai peur!
Ah! j'ai très peur!

(Colombe interroge des yeux la façade de l'abbaye. Ce faisant,
elle s'approche de la fontaine qu'elle aperçoit tout à coup
et examine avec surprise. Ribaude sortant de l'abbaye
et apercevant Colombe, l'observe et va vers elle.)


RIBAUDE
(malicieusement)
Je vous vois, madame, admirant
Notre fontaine sacro-sainte.
Est-ce pour garder son empreinte
Dans vos yeux?

COLOMBE
Ce groupe attirant
Est loin de me déplaire...
Mais ce n'est point femmes en pierre
Que je m'en viens quérir ici...
C'est un homme en chair...

RIBAUDE
Un homme?

COLOMBE
Mon mari: Le mien, que Panurge on appelle...
L'auriez-vous pas vu?

RIBAUDE
Sur ma foy! Pauvre dame, je croy
Que tout à l'heure, avec que zèle,
Il s'efforçait me mugueter...

COLOMBE
Ah! le paillard qui veut tâter
D'une autre femme que la sienne!

RIBAUDE
C'est la coutumière fredaine...

COLOMBE
(un peu découragée)
Oui, je connais le vieux dicton:
"Homme ne se passe de femme
Pas plus qu'aveugle de bâton."

RIBAUDE
(avec vivacité)
Il faut le châtier!
Je vous prête main forte...
Outrager femme de la sorte...
(emportée)
Il aura masque de mes doigts
Sur le museau
Ah! Sambregoys!
J'enrage!

(Les quatre voix, au dehors)

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Lentement... lentement...

RIBAUDE
(Entendant des voix, elle entraîne rapidement Colombe à la chapelle.)
C'est le moment de disparaître

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Lentement... lentement... lentement...
Comme Saint-Sacrement,
Apportons le festin du maître!
Lentement... lentement...

(Quatre varlets de bouche entrent par le fond, portant cérémonieusement
une longue table chargée de sept couverts. Ils viennent la placer
après avoir fait le tour de la cour; toujours lentement.
Aux quatre angles de la table, Malicorne, Carpalin, Gymnaste
et Epistémon tiennent d'une main leur épée, de l'autre un coin de la nappe.)


MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Lentement... Dressons la table!
La table, la table!
Pour le seigneur Pantagruel!
Dressons la table!
La table, la table!
Pour le seigneur Pantagruel!
Mainte bouteille à crocheter
Va le réconforter,
En beuvant l'eau bénite de cave...
Voicy banquet pour le très noble seigneur Pantagruel!
Pantagruel!

(Pantagruel, Panurge et Frère Jean paraissent et se dirigent vers la table
du festin où ils prennent place.
Panurge à droite de Pantagruel; Frère Jean à sa gauche.
Seuls, les écuyers restent debout.)


PANTAGRUEL
(debout, à sa place; comme s'il récitait le Benedicite; avec componction.)
O Dieu, père paterne
Qui mûris le raisin,
Fais de mon nez lanterne
Pour luire à mon voisin!

(Assis, il commence à dévorer gloutonnement. Rires des écuyers.
Successivement paraîtront des varlets portant les mets du festin;
ils entrent par le même chemin qu'a suivi la table;
allure majestueuse des varlets.
À chaque nouveua mets, les quatres écuyers saluent de l'épée et annoncent.)


MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Andouilles et boudins!
Pâté Saumon! Turbot!
Dindon du Mans rôty!
Cochon de lait farcy!

(Un varlet emplit les piots.)

PANTAGRUEL
(levant son piot avec enthousiasme)
Le beau harnoys de gueulle!
Il le faut arroser!
Ma pinte! donne ton bec à baiser!
(grandement joyeux)
Quand je suis en appétit,
Un boeuf me suffit,
Ou bien trois moutons,
Deux veaux, dix jambons,
Vingt dodus dindons!
Quand je suis en appétit,
Un boeuf me suffit,
Trois moutons, dix jambons,
Vingt dodus dindons!
Puis, un muid de vin que d'un coup je vide!
Mais... aussi très légers entremetz...
Léger, léger, léger, léger!
Pâtes beurrées bien dorées...
Toujours... toujours... toujours...
Pour me garder langue sucrée!
Sucrée! Sucrée! Sucrée! Sucrée!
Quand je suis en appétit,
Un boeuf me suffit.
J'ayme les plats solides!
Pourtant je ne refuse pas
Petits morceaux très fins et gras...
Tels qu'alouettes,
Ortolans et mauviettes! ah! cela sans m'arrêter...
Toujours! toujours! toujours! toujours!
Quand je suis en appétit,
Un boeuf, c'est mon plat!!
(Acclamations joyeuses. Les écuyers se sont assis. Ils trinquent entre eux.
Grande animation parmi les convives, seul, Panurge est silencieux.
Pantagruel lève son piot.)

Gloire à Bacchus, roi de la terre!
(bien en train, bien joyeux)
Enfants, beuvez à pleins godets!
Pendant qu'à tous ces mets je baille encore un mot très vif et très sincère!
Enfants, beuvez! Gloire à Bacchus!

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
La vin fait bien fondre le sel;
Appétit à Pantagruel!

DANSE CHASTE
(Quelques jolies Thélèmites viennent danser devant les invités,
comme pour les charmer pendant le repas. Le festin continue.
De nouveaux plats sont apportés et salués par les quatre écuyers
comme précédément.)


MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
(Tous les quatre debout.)
Salmigondis de langues!

PANTAGRUEL
(à Panurge)
Tu ne dis rien, Panurge?
Ah! je te sens perplexe
A l'endroit du beau sexe
Et gonflé d'embarras:
Marieras-tu? te marieras-tu pas?

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
(Les quatre écuyers, entre-eux)
Mariera-t-il? ou mariera-t-il pas?

PANTGRUEL
(s'adressant en riant aux écuyers)
Mariera-t-il?

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
... ou mariera-t-il pas?

FRÈRE JEAN
Mais on va vous tirer d'affaire,
En consultant nos sommités
(appelant)
Holà! nos sommités.
Holà! on vous appelle!

(Brid'oye, Trouillogan, Raminagrobis et Rondibilis paraissent et s'avancent.)

PANTAGRUEL, MALICORNE, CARPALIN,
GYMNASTE, EPISTÉMON
(tous, avec satisfaction)
Ah! les voilà!

FRÈRE JEAN
(les présents. Successivement, à l'appel de leur nom, ils prennent place
sur des sièges en face de Pantagruel. Derrière celui-ci, les 4 écuyers.)

Primo: Brid'oye, le légiste,
Jugeant les procès par les dés!
Et secundo, cet homme aux airs si décidés, c'est Trouillegan, le philosophe!
Poète Raminagrobis!
Le médecin Rondibilis!
De Thélème ils ont fait l'immense renommée.

PANURGE
(émerveillé et flatté)
Ah! la belle et docte assemblée!
(troublé)
Sires... messeurs... je veux vous consulter
Sur un sujet qui me vient tourmenter.
(aux sommités)
Dites-moi, chers seigneurs, s'il faut reprendre femme...

PANTAGRUEL
... reprendre... car il fut autrefois marié...

TROUILLOGAN
Alors, vous avez donc perdu votre moitié?

PANURGE
Elle est venue me dire: "Je suis morte!"
Et moi j'ai répondu: "Que le diable t'emporte!"

PANTAGRUEL
(gravement)
Seule réponse à faire en cas de cette sorte!

PANURGE
Je me tiens donc, messieurs, pour démarié.

RAMINAGROBIS
(sérieux, intéressé)
Mais le diable vint-il emporter votre femme?

PANURGE
(léger)
Au juste, je n'en sais rien, messieurs, sur mon âme!
Jamais n'ay plus revu la dame.

BRID'OYE
C'est acquis...
Et du reste, les loys qui régissent Paris...

FRÈRE JEAN
(imitant Brid'oye et achevant sa phrase)
Ont nulle valeur à Thélème.

BRID'OYE
Assurément!

PANURGE
Mais, corneboeuf!
C'est dur état que d'être veuf...
Et j'en sens tous les jours la gêne...
Aussi pour me sortir de peine,
J'ai trouvé dans ces lieux
Un dame au coeur amoureux
Qui veut bien me rendre service...
Mais pour prix de ce bon office,
Mariage elle exige, et voilà bien pourquoi
Je reste coi!
Au seul son de ce mot, mon esprit se tortille;
C'est comme un coup de boule à travers jeu de quille.
Marier puis-je et dois-je?
Ou faut-il différer?

PANTGRUEL
(gravement)
Nous allons en délibérer.
(à Brid'oye)
A vous juriste!

BRID'OYE
(remant les dés dans un gobelet)
Six et deux: un sort triste!
Deux et six: un sort gai!
Cinq et trois: optimiste!
Trois et cinq: un ciel laid!
Deux et trois: cela fait
Un petit ducat, (tendant la main) s'il vous plaît!
Payez.

PANURGE
(menaçant)
A coups dessus ta face!

(Brid'oye se lève pour se sauver, on fait se rasseroir.)

PANTAGRUEL
(officiel)
A Raminagrobis.

RAMINAGROBIS
Le cas ne m'embarrasse...
Prenez-la... ne la prenez pas...

PANURGE
(irrité, répétant)
Prennez-la, ne la prennez pas!
Je suis fixé!
(se tournant du côté de Rondibilis qui s'avance)
Mais nôtre maître en médicine,
Docteur Rondibilis va parler, j'imagine.

(Rondibilis tâte le pouls de Panurge pendant que celui-ci lui tire la langue
et ferme les yeux.)


RONDIBILIS
(parlant enfin et sentencieusement)
Si croyant vous former existence tranquille,
A convoler, vous êtes décidé,
Vous serez...
(hésitant)
vous serez bientôt... de la ville...
Le mari
(franchement)
le plus nazardé!

PANURGE
Je goûte peu l'avis!
(se tournant vers Trouillogan)
Mais c'est à vous, monsieur Trouillogan, philosophe.
Me dois-je marier... ou non?

TROUILLOGAN
Heu!
(vaguement distrait)
tous les deux.

PANURGE
(insistant)
Me marier... ou non?

TROUILLOGAN
(même jeu)
Heu! heu! ni l'un ni l'autre.

PANURGE
(furieux)
Merci, monsieur l'apôtre!
(à chacun, avec colère)
Merci! merci! merci! merci! merci!
(au comble de la colère)
Ane! Ane! Ane!

FRÈRE JEAN
(gaîment)
Panurge connaît donc enfin la vérité!
Il connaît donc la vérité!
La vérité! La vérité!

BRID'OYE, TROUILLOGAN, RONDIBILIS, RAMINAGROBIS
Un ducat, s'il vous plaît!
S'il vous plaît!
Un beau ducat!
Il nous a consultés
Il sait la vérité!

PANTAGRUEL
Panurge, tu connais enfin la vérité!
Il sais la vérité!

PANURGE
Je sais enfin la vérité!
Je sais la vérité!
(hors de lui)
Leur boniment,
C'est quasiment
Comme un grain de millet en la gueulle d'un âne! Anes!

PANTAGUREL, BRID'OYE, TROUILLOGAN,
RONDIBILIS, RAMINAGROBIS
La question le chicane!

TOUS SANS PANURGE
La question le chicane!
Il sait la vérité!
La question le chicane!
Quel embarras!

PANURGE
Anes! qui m'ont dit la vérité!
Anes! Anes!

(Frère Jean, intervenant dans la dispute, que son geste fait cesser.)

FRÈRE JEAN
(à Panurge)
Mon cher fils, écoutez la voix des campanelles
Sonnant dans leurs tourelles,
L'avenir en mots enchantés!

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
(tous les quatre, gaîment)
Deng! Dong!
Marie-toi!
Si tu te maries,
Bien t'en trouveras!

FRÈRE JEAN
Marie-toi! marie-toi!
Bien t'entrouveras!

BRID'OYE, TROUILLOGAN, RONDIBILIS, RAMINAGROBIS
Deng! Dong!

PANURGE
Au rebours mon oreille entend
Tout autrement, tout autrement!
Marie point!
Si tu te maries,
T'en repentiras!
Tu t'en repentiras!

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Marie-toi!

PANURGE
(à table, de loin, à ceux qui s'éloignent)
Marie point!

(Tous sortent lentment en chantant; sauf Panurge et Pantagruel
qui continue toujours de manger et de boire.)


FRÈRE JEAN
Marie-toi!

PANURGE
(grommelant)
Marie... ou ne te marie...
Vraiment, j'entre en fascherie!
(Ribaude vient d'apparaître sur la porte de la chapelle.
Panurge quitte vivement la table et court à sa recontre.)

(galant, empressé)
Belle, belle, quand te lasseras-tu
De causer mon martyre?

RIBAUDE
(plutôt sèchement)
Je n'ai ni beauté, ne vertu;
Cela vous plaît à dire...
(se montant peu à peu)
Portez vos beaux discours ailleurs,
Car je n'ayme point les railleurs!

PANURGE
(empressé, tendre)
Non, je ne raille nullement
Quand je te nomme belle.

RIBAUDE
(ironique; emportée)
Si je suis belle bellement
C'est donc à la chandelle
Ou bien au cierge qui brûla
La jour de votre mariage.

PANTAGRUEL
(à Panurge; de sa place, à table)
Hé! Panurge, entends-tu cela?

PANURGE
(effaré)
Je ne comprends pas ce langage...

RIBAUDE
(violente, décidée)
Voilà qui sera clair, monsieur le marié!
(elle lui donne un soufflet)
Allez donc retrouver votre tendre moitié!
(Elle se sauve en riant et sort au-dessus du bâtiment de l'abbaye.)
Hé! mais puisqu'on vous dit qu'elle est morte!
On vous dit qu'elle est morte!

(Il a disparu. Colombe sort de la chapelle.)

COLOMBE
(joyeuse)
Eh! c'est sa voix qu'icy l'écho m'apporte!

PANTAGRUEL
(avec surprise; quittant la table)
Ouais! Colombe! Madame en effet, c'est bien luy!
C'est Panurge, votre mari.

COLOMBE
(vivement)
Je voudrais le revoir...

PANTAGRUEL
Madame, pas si vite!
Il est à craindre que Panurge ne s'irrite.
(à Frère Jean qui entre)
N'est pas, frère Jean?
Madame est la femme de Panurge...

FRÈRE JEAN
(la reluquant voluptueusement)
Eh! le granement!
Il n'a pas mauvais goût... mais... méchant caractère...

COLOMBE
(décidée)
Il me le faut, par ciel et terre!

FRÈRE JEAN
(gentiment)
S'il ne dépendait que de moi!

PANTAGRUEL
(de même)
Ou de moi!

FRÈRE JEAN
Ce serait vite fait, ma foi!

PANTAGRUEL
Ce serait vite fait, ma foi!

FRÈRE JEAN
Et nous aurions de plus, en notre monastère
Une beauté quasiment digne de Cythère.
(subitement)
Il me vient une idée!
(à Colombe)
Ecoutez seulement
Mon conseil charitable;
Vous n'en aurez désagrément.

PANTAGRUEL
(à Colombe anxieuse)
Obéissez, de parle diable!

FRÈRE JEAN
(se signant)
Doucement! doucement!
(à Colombe; révenant à son projet)
Donnez jalousie à votre mari;
Ainsi vous le ferez contrit, soumis, guéri
A votre fantaisie.

COLOMBE
Ah! le gueux!
Mais comment!

FRÈRE JEAN
Confessez-vous
Auprès d'un de nos frères...
et vantez-vous d'avoir à votre époux
Fait cent mille misères.
Confession est telle en ce déduit
Qu'il en sera très vite instruit.

PANTAGUREL
(gaîment)
Le moyen m'émerveille!
(à Colombe)
Et vous, ô femme sans pareille,
Bientôt vous le verrez
Revenir à vos pieds,
Ce cher mari vaincu par jalousie.

FRÈRE JEAN
(à Colombe)
Ça! Préparez votre confession...

PANTAGUREL
(à Colombe)
Surtout, ne craignez pas l'exagération!

FRÈRE JEAN
Dans un instant le confesseur viendra.

(Ils remontent ensemble.)

PANTAGRUEL
(à Frère Jean)
Et ce sera?

FRÈRE JEAN
Panurge lui-même?

(Ils s'éloignent en riant.)

COLOMBE
(seule)
M'accuser de péchés que je n'ai pas commis?
Ma foi, tant pis, puisqu'il le faut!
Allons, accusons-nous!
Il me faut mon époux!
Il me faut mon époux!
Et j'ai peur! j'ai très peur!
D'habitude en confession,
Les femmes font profession
De tant d'innocence touchante,
Que pour une fois je veux bien
Me dire tout à fait méchante!
Allons, accusons-nous! mais c'est mal!

(Panurge entre revêtu d'un froc de moine Thélèmite, le visage encapuchonné.
Il est accompagné de Frère Jean et s'arrête un instant
avec lui derrière la fontaine des Trois Grâces.)


FRÈRE JEAN
(à Panurge)
Voici la pénitente
Qu'il vous faut confesser.
Veuillez vous avancer.

PANURGE
(à part, pendant que Frère Jean pousse Panurge dans la direction
de Colombe qui lui tourne le dos; et s'éloigne)

L'aventure est amusante.

(Panurge abaisse encore plus son capuchon.)

COLOMBE
(s'agenouillant)
Mon père!

PANURGE
(la reconnaissant)
Hein!

(Panurge rabat complètement sa cagoule.)

COLOMBE
(émue)
Oh! ne soyez pas trop sévère.

PANURGE
(à part)
Ouais! ma femme!
(haut)
Je vous écoute indulgemment,
Bous pouvez parler mon enfant.

COLOMBE
Je vous dis
Que je suis Paresseuse,
Convoiteuse, Vaniteuse,
D'esprit mauvais...

PANURGE
(à part)
Ouais! Je le sçavais!
Je le sçavais!

COLOMBE
Je vous dis
Que je suis
Très firande,
Et gourmande,
Et brigande
Dans les comptes du marché.

PANURGE
(à part)
Hé! hé! J m'en étais toujours douté.

COLOMBE
Et coquette,
Pour toilette
Dépensant beaucoup d'argent.
Je vous dis
Que je sui Paresseuse,
Convoiteuse, Vaniteuse,
Très friande
Et gourmande
Et brigande!
Père! Je vous le dis!
Je vous le dis! Je vous le dis!

PANURGE
(à part)
La gueuse!
(haut)
Allez, mon enfant!

COLOMBE
Mais voici ma faute grave...
Aurai-je un coeur assez brave,
Mon père, pour la confesser?

PANURGE
Il faut de tout vous accuser!

COLOMBE
(à part)
Ce n'est pas vray?
Quelle honte!
Ce n'est pas vray!
Ah! quelle honte!
Ce n'est pas vray!

PANURGE
(à part)
Perverse! Menteuse!
O femme! femme perverse et menteuse!

COLOMBE
Mon père!
Vous m'absoudrez, j'espère...
Mais comment... vous dire... cela?
Vous êtes homme...
Et je sais comme...
Ils entendent ce péché là...

PANURGE
(anxieux, nerveux)
Parlez! Parlez! je vous écoute.
Mais vous me direz tout?

COLOMBE
Tout?

PANURGE
Tout.

COLOMBE
Tout?
Quand une femme au coeur aimant
Voit son époux indifférent,
Elle s'en va sur autre route...
Chercher ailleurs l'amant parfait...

PANURGE
(contenant mal sa fureur)
Et c'est ce que vous avez fait?

COLOMBE
Je m'en confesse.

PANURGE
(essoufflé)
Combien de fois?

COLOMBE
(jouant la confusion)
Jusques à trois...

PANURGE
(tonitruant)
Jusques à trois!
Ah! coquine!
Ah! traîtresse!

COLOMBE
Si mon mary j'ai dérobé,
C'était pour un galant abbé
Que je vis à matines...
J'admirais fort sa douce mine;
Mais il avait un froc râpé
Et des accrocs à sa chemise...
Et cet argent que j'ai pipé
Etait pour lui payer un beau froc sans reprise...

PANURGE
(à part)
Ventre mahon!
(haut)
C'est là votre première fois?
Passons à la seconde, puisqu'il en est trois!

COLOMBE
Cette fois ce fut mieux...
Peste!
(malicieuse)
Car j'avais de l'amour de reste...
(Panurge pousse un soupir furieux.)
C'était un jeune bachelier,
Il était gent... plein de tendresse.

PANURGE
Hé là!

COLOMBE
Très vif, brave en caresse.
Comme il savait me le prouver!
Ce fut par une nuit bien douce...
Nous étions assis sur la mousse...

PANURGE
Abrégez!

COLOMBE
Cette nuit avec lui,
Je sçus goûter l'ivresse
D'adorable baiser...

PANURGE
(se trémoussant, à part)
Je grésille! Je grésille! Je grésille!
(haut)
Est-il utile de donner
Détails... que l'on peut deviner?
Ça, passons à la troisième!

COLOMBE
(avec exagération)
Mais je crains votre anathème!

PANURGE
(haletant)
Enfin?

COLOMBE
(animée)
Ce fut le tour d'un superbe officier...
(Panurge exhale un soupir semblable à un grognement.)
Qu'il était fier, sur son coursier!
Quand il parut, en tête de sa troupe,
Lui me sourit et prit mon coeur en croupe!

PANURGE
(à part, grincant des dents)
Par la mortdienne!

COLOMBE
(s'exaltant)
Il m'adora!
Il m'appelait sa Dulcinée!

PANURGE
Sa Belle Dulcinée!
(serrant les poings)
Ec coetera!
Scélérate maudite!

COLOMBE
Vous dites, mon père, vous dites?

PANURGE
(éclatant)
Je dis, madame que Satan
Avec sa fourche vous attend,
Si vous ne faites pénitence...

COLOMBE
(sourtiant avec malice)
Pénitence? Comment?

PANURGE
Enfer! Damnation! Tonnerre!

COLOMBE
(se sauvant, effrayée)
Mon père!!

PANURGE
(la rattrepant)
Trois fois! Trois fois!
Mais c'est indigne!
(étouffant)
Un homme... qu'avec''respect... on nomme!
Un mari... si parfait...

COLOMBE
Vous le connaissez donc?

PANURGE
Qui ne connait Panurge?

COLOMBE
Menez-moi près de luy!
(appelant)
Panurge!!

PANURGE
(violent)
Il est parti!

COLOMBE
Il me fuit!
(suppliante)
Où s'en va-t-il, mon père?

PANURGE
En l'Île des Lanternes!

COLOMBE
(brave et tenace)
J'irai le retrouver!

PANURGE
Partez! et faites bon voyage!
Votre paillarde chair allez pruifier!

COLOMBE et PANURGE
En Lanterne! En Lanterne!!

(Colombe s'enfuit)

PANURGE
Trois fois!! Il faut que je me venge!

(Il se met à tout briser sur la table de Pantagruel.)

FRÈRE JEAN
(accourant au bruit)
Holà! Comme il arrange le mobilier!

PANURGE
(hors de lui)
Ma femme!!

RIBAUDE
(accourant avec la foule)
Sa femme!

FRÈRE JEAN
Il est fou! qu'on l'entrave!

(On sa saisit de Panurge que l'on enserre de liens.)

PANTAGRUEL
Et qu'on le descende à la cave!

PANURGE
(se débattant)
Je vous brave!

(Ribaude se tord de rire.)

FRÈRE JEAN
A la cave!

(On emmène Panurge)

MALICORNE, CARPALIN, GYMNSATE, EPISTÉMON
A la cave!

TOUS LES THÉLÈMITES, HOMMES ET FEMMES
A la cave!

(Cris, tumulte.)
 



Intermède



Acte III

 

Acte I
Acte II
Acte III
 


L'Ile des Lanternoys
(Une plage -- au fond, la mer -- d'un côté, un bois; de l'autre, en pan coupé,
le portique d'un temple de style grec. Les portes en sont closes,
et sur le portique on lit: "Temple de Bacbuc, oracle de bouteille,
Passant icy ceste poterne, garny-toi de bonne lanterne";
en face le temple, au premier plan, banc en hémicycle élevé sur plusieurs gradins.
Le Rideau se lève.
L'aube commence à peine à poindre; on entend les derniers échos
de la tempête qui s'est déchaînée pendant la nuit. Colombe
et Baguenaude entrent, portant duex petites lanternes allumées.)


COLOMBE
Enfin, la tempête s'apaise!
Le tonnerre est loin, cette fois...
D'une reconnaissante voix,
Le coeur tout saise,
Remercions le dieu des Lanternoys.

BAGUENAUDE
Oui, les flots sont calmés et le ciel est tranquille.

COLOMBE
(cant)
Avant peu le soleil sourira sur la mer et fera de votre île,
O Reine Baguenaude! un paradis vermeil!

BAGUENAUDE
Vous ne regrettez rien?

COLOMBE
De puis que parmi vous
Je vins sur les flots bleus de la mer
Océane,
En vain j'ai recherché mon grand coquin d'époux...
On me l'a dit icy...

BAGUENAUDE
Il vous manque donc tant?

COLOMBE
A certains jours... peutêtre...
La femme a bien besoin d'un maître!
Et je suis justement dans un de ces jours là...

BAGUENAUDE
N'importe, c'est folie,
Vous êtes icy votre maîtresse,
Et du temple prêtresse.
(dol.)
Goûtez donc sans souci
De liberté la plaisante liesse.
Goûtez la liberté!

COLOMBE
C'est vrai, je suis libre,
Mais à la prêtresse il faudrait
Un prêtre...
Mon époux, Panurge, pour cela, serait meilleur que tous...

BAGUENAUDE
N'importe, c'est folie,
Vous êtes icy votre maîtresse,
Et du temple prêtresse.
(dol.)
Goûtez donc sans souci
De liberté la plaisante liesse,
Goûtez la liberté!

COLOMBE
N'importe, c'est folie,
Je suis maîtresse,
Et du temple prêtresse.
Goûtons sans souci... goûtons
De liberté la plaisante liesse, sans soucy,
Goûtons la liberté!

(Lanternoys et Lanternoyses sortent du bois par groupes.
Ils portent tous des lanternes en forme de fleurs.)


COLOMBE
(à Baguenaude, gaîment)
En attendant, voice des dances,
Majesté!

BAGUENAUDE
Venez, Colombe, à mon côté.

(Elles vont s'asseoir sur le banc, en hémicycle, près du temple.)

LA FOULE
(amusée)
Voici des danses!

DIVERTISSEMENT

(Les jolies Lanternoyses arrivent, portant de petites lanternes allumées.
Elles font passer leurs lanternes d'une main dans l'autre, tout en dansant,
ce qui en change la couleur.
Arrivée de l'Amour avec son carquois. Toutes le regardent sans trop comprendre;
elles l'examinent curieusement. Mais l'Amour se dispose à tirer une flèche.
Elles poussent des cris d'effroi, et leurs lanternes s'éteignent. Elles veulent fuir.
Mais l'Amour fait un signe; son escadron volant survient. Toutes sont arrêtées
par les amours qui les poursuivant. Enfin, elles sont rangées face à eux
et tombent à genoux. Ils tirent chacun une flèche sur elles;
aussitôt les lanternes se rallument. Prosternées, vaincues,
elles se laissent admirer par les amours.)

Jeux d'amour
Danse générale
(Le jour monte peu à peu; Grand jour; les lanternes son éteintes.
Soleil éclatant.)

LA FOULE
Vivat! Vivat! Vivat! Vivat!
Vivat!

(Tous sont groupés devant Baguenaude et Colombe.)

BAGUENAUDE
(à tous)
Grand merci, mes amis!
Votre danse est merveille.
Vous avez apaisé la colère des cieux.
Du soleil nous revient la lumière vermeille.
(montrant le temple)
L'oracle de Bouteille
Nous promettra bientôt des jours clairs et joyeux!

(Elle sort emmenant Colombe.)

LA FOULE
(heureuse, répétant les paroles de la Reine)
Des jours clairs et joyeux!
(Les danseurs disparaîssent dans le bois.
La mer semble s'agiter encore un peu.)
(Groupes regardant du côté de la mer.)

Hé! voyez! Quoi?
Cette nacelle
Que ballotte le flot!
Que porte-t-elle?
Un homme...
(La foule court par groupes au rivage.)
Qui n'a pas l'air d'un matelot.
La nef approche...

LA VOIX DE PANURGE
(criant)
Eh!! de l'îlot!

LA FOULE
Et l'homme appelle...

LA VOIX DE PANURGE
Hé de l'îlot!
(Une barque vient d'apparaître, ballottée par la mer
agitée de nouveau.)
(avec effroi)

Un naufragé!

PANURGE
(gesticulant sur la barque)
Je suis près de périr!
Je meurs!
Hé! bonnes gens, aidez-moy, aidez-moy, par le diable!
Tirez ma barque sue le sable!
Sauvez-moi! sauvez-moi! sauvez-moi!
Dépêchez-vous!
Oh! quartre fois heureux ceux-là qui plantent choux!
Ils ont toujours un pied en terre,
L'autre n'en est pas loin!
(en hurlant)
Mea culpa, Deus!
Confiteor, mon père!
Ne m'abandonnez point!
Je tombe à genoux!
Une belle Grande petite chapelle
Je vous édifierai
Si me mettez hors de danger!

(Après avoir longtemps essayé avec des câbles,
ils travaillent au sauvetage par tous les moyens possibles.)


TOUS
(avec ardeur)
Tenez bon!

PANURGE
C'est fait de moi!

TOUS
Courage! parcy! Par là! Par là!

PANURGE
M'y voilà!
(on l'aide à descendre. Il saute à terre.)
Zouf!!
Eh! mes amis, tout va bien! tout va bien!
J'avais le mal de mer.
Voyre! mais de peur, rien!
(changeant de ton)
Avez-vous vu ma femme?

LA FOULE
(les groupes entre-eux)
Qui dit-el? une femme?

BAGUENAUDE
(paraissant)
Une femme, seigneur?
Vous en demandez une?

PANURGE
Eh! pardieum oui, la mienne!
(voyant que tous prennent une attitude respectueuse.)
Pardonnez, dame reine...
Votre humble serviteur!

BAGUENAUDE
Mais qui donc êtes-vous!

PANURGE
Panurge l'on me nomme.

LA FOULE
Quoi, c'est Panurge?

BAGUENAUDE
(en admiration, compemplant Panurge)
Panurge! Ce grand homme
Si vanté, si connu!

PANURGE
(répondant)
C'est moy! c'est moy! c'est moy!

LA FOULE
(même jeu que la reine)
Panurge! Ce grand homme
Si vanté, si connu!
Si révéré du monde!
Illustre sur la terre!
Panurge!

PANURGE
(de même)
C'est moi! c'est moi! c'est moi!

BAGUENAUDE
Panurge! Panurge!
Illustre sur la terre!
Panurge! Panurge! Panurge!

PANURGE
Luy! Si vanté! si connu! sur la terre!
Si révéré de tous!

PANURGE
Panurge! C'est moi!
C'est moi! C'est moi! C'est moi! C'est moi!
La mari de la blonde Colombe que je viens chercher

BAGUENAUDE
Pauvre mari!
(après un signe d'intelligence aux Lanternoys)
Votre épouse, Seigneur, cy n'a point atterri.

PANURGE
Quoi? La farce est un peu forte!

BAGUENAUDE
Pauvre mari!

PANURGE
(outré)
Me tromper de la sorte? Moi!

BAGUENAUDE
Enfin, que vouliez-vous à votre femme?

PANURGE
J'en suis jaloux!
Jaloux! jaloux! jaloux!
Car j'ai vu qu'elle était digne de renommée
A ce signe certain que d'autres l'ont aimée...
Un bachelier! Un officier!
Et même un dépescheur de messe!
Cela suffit, me suis-je dit;
Je veux retrouver ma diablesse!
Où peut-elle être?
Qui me le dira?

BAGUENAUDE
L'oracle vous éclairera.

PANURGE
Quel oracle?

BAGUENAUDE
L'oracle de Bacbuc!

LA FOULE
(avec respect)
L'oracle de Bouteille!

PANURGE
(répétant avec yb resoect rayonnant)
L'oracle de Bouteille!
Ah! délectable nom qui chante à mon oreille!
Quand le consultons-nous?

BAGUENAUDE
Dans quelques instants...

PANURGE
Brous! J'enrage! ah! conjugale compagnie,
Vous me manquez!
Mais, sans cérémonie,
Un moment de repos
Me serait nécessaire après mon aventure,
J'ai le corps transi, je vous jure,
Tant j'ai lutté contre les flots!

BAGUENAUDE
Qu'en mon palais, mon peuple vous escorte!
Venez!

TOUS
(avec enthousiasme)
A Panurge faisons glorieuse cohorte!
Venez, messire!

PANURGE
(exultant)
Adonc, j'y cours!
Trêve aux discours!
Il est très plaisant, délectable,
Déifique d'avoir le dos au feu, le ventre à table!
Vive l'oracle de Bacbuc!
Vive l'oracle de bouteille!
Sa parole m'est un suc aussi doux que le jus de treille!
Par lui je connaitrai
Le cher enivrement de retrouver ma femme...
(chaleureux)
O baiser du pardon qui me réjouit l'âme!
Bouteille, grand mercy!
Je veux toujours t'aimer!
Vive le vin!
Vive la pythonisse!
Bouteille! Amour!
Double délice!
Vive Colombe en nos amours! ah! foin de l'eau de mer!
Mieux vaut jus de raisin!

LA FOULE
Venez cy!

PANURGE
Je vous suis!

(Panurge salue cérémonieusement Baguenaude
et sort escorté de la foule qui l'acclame.)


LA FOULE
Gloire à Panurge!
Gloire à Panurge!

BAGUENAUDE
(seule)
Le voisin
Est loin de se douter qu'au nid est la pigeonne...
(appelant)
Colombe!

COLOMBE
(paraissant, en riant)
J'étais là, je sais, j'ai vu.
Ah! il est bien toujours
Le même...

BAGUENAUDE
Colombe, vous dites
Cela d'une voix tendre, en paroles bénites.
L'aimez-vous donc encor?

COLOMBE
S'il vous faut l'avouer,
Un lien nous unit que ne puis dénouer...
Car il m'apprit l'amour,...
(avec un cher sentiment d'intime bonheur)
Il m'apprit ce qu'on dit quand on est deux ensemble
L'hiver dans la chambrette...
l'été sous un tremble...
Il m'apprit ce qu'on dit.
Il avait des façons de me montrer sa flamme...
Jusqu'à brutaliser.
Mais après...
Il savait me tourlibrouiller l'ême
Par caresse et baiser...
Il m'apprit ce qu'on dit quand on est deux ensemble...
Il m'apprit l'amour... l'amour!
L'amour! L'amour!
(changeant de ton)
Panurge, c'est connu
Est de meschante graine;
Mais il est revenu...
Je reprendrai la chaîne.
Mes bras lui sont ouverts!

BAGUENAUDE
Je le veux ramener à vos pieds!
(mystérieux)
un miracle,
Un oracle,
Disent toujours bonne chanson...
Lorsque l'on sait s'y prendre...
Et c'est vous qui parlerez cette fois.

COLOMBE
Jouer à la Sibylle, moi?
Le pourai-je sans rire?

BAGUENAUDE
Il le faudra.
Docile à vos arrêts,
Panurge obéira.
Mais je l'entends qui vient...
Par la porte secrète,
Vite entrez dans le temple et prenez la toilette de Bacbuc...
Le voicy! Dépeschez!

COLOMBE
(gentiment rieuse)
Ah! gredin!
On va donc s'ébaubir un brin!

(Colombe est sortie gaillardement entre le temple et le banc circulaire,
puis elle a disparue. Les Lanternoys entrent amenant cérémonieusement
Panurge qui vient s'incliner devant Baguenaude.)


PANURGE
(calme, heureux)
Je me sens reposé, tout reposé,
Riant, frais et rosé,
Prêt à nouveaux exploits sur la terre et sur l'onde!
(gaillard)
Je suis tout reposé!

LA FOULE
Gloire au héros du monde!
(Panurge se rengorge.)
Gloire au héros du monde!

(Dinenault paraît avec quelques moutons.)

PANURGE
(pris d'une idée subite à la vue de Dindenault)
Pour disposer Bacbuc à me bien accueillir
Puet-être faudrait-il d'abord un sacrifice?
Qu'un animal périsse!
(courant à Dindenault)
Eh! mon ami marchand, pourrais-je pas offrir
Un de vos beaux moutons?

DINDENAULT
(avec un fort accent normand)
En le payant je pense...

PANURGE
Oui, pour jeter en mer à fin de pénitence...
Combien le vendez-vous?

DINDENAULT
C'est trois livres tournois.

PANURGE
(se récriant)
Une livre, une livre, et puis une autre livre!
Peste!
En Langerne il fait bon vivre!
Les bergers sont icy plus riches que des rois!

DINDENAULT
(maintenant son prix)
C'est trois livres tournois.

LA FOULE
Dindenault! c'est trop cher!
Dindenault! c'est trop cher!

DINDENAULT
(entété)
Je dis trois livres, trois!

PANURGE
(subitement décidé)
Je prends!

(Panurge fait sauter le mouton dans la mer...
tous les autres moutons suivent le premier.)


PANURGE
Va! mouton, du haut de la côte,
Saute! saute!

LA FOULE
(très amusée)
Va! mouton, du haut de la côte,

LA FOULE & PANURGE
Saute! Saute!
(tous imitent le bélement du mouton.)
Bêe! Bêe! Bêe Bêe!

PANURGE
Voilà tous les moutons dans la mer Hellesoponte!

(Dindenault essaye en vain de les rattraper
et finit par tomber aussi dans l'eau.)


LA FOULE
(riant)
Et le marchand aussy...

LA FOULE & PANURGE
Dans l'eau! dans l'eau! dans l'eau!
Bêe! Bêe! Bêe! Bêe!

PANRUGE
Qui veut tondre les gens subira même tonte!

LA FOULE
Qui veut tondre les gens...

LA FOULE & PANURGE
...subira même tonte!
Bêe! Bêe! Bêe! Bêe! Bêe!

(Les portes du temple s'ouvrent; Colombe, en Sibylle, paraît;
elle a la tête couverte d'une voile léger.)


BAGUENAUDE
(officiellement)
Bacbuc! répondez-nous!

LA FOULE
(avec respect)
Et nous, écoutons tous!

PANURGE
(se prosternant, très ému)
Bacbuc! Bacbuc! Salut!
(implorant)
O Déesse, je suis malheureux...
Me direz-vous ce que ma femme est devenue?
La puis-je retrouver?
Et la dois-je chercher?
Me faut-il espérer?
Faut-il que je redoute?

COLOMBE
Doute!

BAGUENAUDE & LA FOULE
(répétant avec mystère)
Doute!

PANURGE
(haletant)
Comment sortir du trouble où je me vois?

COLOMBE
Vois!

BAGUENAUDE & LA FOULE
Vois!

PANURGE
(gracieux)
M'en ferez-vous l'aimable confidence?

COLOMBE
Danse!

BAGUENAUDE & LA FOULE
Danse!

PANURGE
(anxieux)
Bientôt dois-je être ou triste ou réjoui?

COLOMBE
Oui!

BAGUENAUDE & LA FOULE
Oui!

PANURGE
(éclatant)
Mais, ventredieu! ma femme me trompait!

COLOMBE
Elle te l'a dit, mais c'était
Ne plus ni moins que fantaisie,
Pour mieux t'induire en jalousie.
(d'une voix terrifiante)
Panurge! crains ta femme!

PANURGE
(à Baguenaude, éploré)
Protégez-moi, madame!

BAGUENAUDE & LA FOULE
(répétant d'une voix terrifiante)
Panurge! crains ta femme!

PANURGE
(à Colombe, docile et tremblant)
Sous le pavillon blanc
De Colombe, en parfait amant
Désese, je me range!
Est-elle loin?

COLOMBE
(avec une grosse voix)
Elle est tout près.

PANURGE
Puis-je la voir?

COLOMBE
Sans faire exprès...
(Panurge regarde de tous côtés.)
Ne te presse pas tant!
Autrefois, mauvais drôle,
Ta femme te grondait, car tu n'avais qu'un rôle
Dans ta farce d'époux: boire encore et toujours!
La chanson de taverne était ton seul discours.
Or, ta femme a compris, Panurge, qu'il faut boire...

PANURGE
(stupéfait, épanoui)
Ah!

COLOMBE
Mais pas trop!
Bouteille est purificatoire
Quand on en use bien;
Mais l'abus ne vaut rien, rien!
(espres. cant.)
Source de vie
Et d'harmonie, avecque l'amour elle forme
Deux divinités adorables,
Inséparables,
Pourvu qu'on les révère également!
Bois donc si soif te dit;
Bouteille te sourit,
Mais si tu veux que ta femme revienne,
Il faudra que sa main la Bouteillle te tienne!
Surtout retiens ce point:
Laisse Martin-Bâton sommeiller dans son coin;
Pour vider leurs querelles,
Aux époux il vaut mieux les armes naturelles.
J'ai dit.

PANURGE
(santant de joie)
Je promets tout!
(Les portes du temple se referment.)
(au très loin, en clameurs prolongés)

Terre! Terre! Terre!

BAGUENAUDE
(à la foule, désignant au très loin un vaisseau
qui n'est pas encore visible pour la salle)

Ah! voyez! ce vaisseau!

(Aussitôt, Lanternoys et Lanternoyses courent au rivage.)

LA FOULE
Là! Voyez! ce vaisseau!

BAGUENAUDE
Il approche! Le voici!

La FOULE & BAGUENAUDE
Le voici!

PANURGE
(dans la joie)
Mais je reconnais ce bateau!
C'est celui qui voguait sur Loire,
Près du temple de Frère Jean.
Hé! je le vois, l'abbé notoire avec Pantagruel!
Hardi! sois diligent!

(Frère Jean, Pantagruel et les écuyers sur le vaisseau.
Tous avec de grands gestes joyeux.)


FRÈRE JEAN, PANTAGRUEL, MALICORNE,
CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Terre! Terre!

PANRUGE
(gesticulant)
Eh! Jean, mon frère!

FRÈRE JEAN, PANTAGRUEL, MALICORNE,
CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Terre! Terre!

PANURGE
Par ici! Pantagruel, mon cher ami!!

(Pantagruel, Frère Jean, Malicorne, Carpalin, Gymnaste, Epistémon débarquent.
Cris d'effusion de Panurge et de tous. Ovations bruyantes de la foule
saluant les arrivants.)


PANTAGRUEL
(exubérant)
Enfin, je te revoys!

MALICORNE, CARPALIN, GYMNASTE, EPISTÉMON
Embrassez-nous! Embrassez-moy!

PANTAGRUEL
(de même)
Tu ris toujours, Panurge?

PANURGE
(répondant sur le même ton)
On rit en Lanternoys...
(désignant un groupe de Lanternoyses)
Parmi les bachelettes.
Elles sont gentes.

FRÈRE JEAN
Fort avenantes,
En leurs jolis accoutrements...
(Panurge promène Pantagruel et Frère Jean parmi les groupes;
celui-ci désigne Colombe entre toutes.
Elles a quitté son costume de sibylle.)

Et voici la plus belle assurément!
(saluant)
Madame...

PANURGE
(ébahi, reconnaissant Colombe)
Eh! c'est la mienne...

COLOMBE
Si vous le voulez bien...

PANURGE
(transporté, ému)
Colombe! Colombelle!

COLOMBE
Nous n'aurons donc plus de querelle!

PANURGE
Bouteille!

COLOMBE
Amour!

PANURGE
Voilà...

PANURGE & COLOMBE
Les deux divinités...

BAGUENAUDE
(en consacrant l'union)
Que vous allez servir avec fidélité...

COLOMBE
(gaîment)
Rira bien qui rira le dernier!

TOUS
(Baguenaude, Colombe, Frère Jean, Panurge, Pantagruel)
(gaîment)

Ah! ah!

COLOMBE
Et déjà de vray bonheur je ris!

TOUS
(Baguenaude, Colombe, Frère Jean, Panurge, Pantagruel)
Ah! ah!

COLOMBE
Amy j'ai su te reprendre; ah!

BAGEUNAUDE, FRÈRE JEAN, PANTAGRUEL
(désignant Panurge)
Voyez-le!
De vray bonheur il rit!

PANURGE
Bien heureux, de vray bonheur je ris! ah! je ris!

COLOMBE
Heureuse! ah! je ris! ah! je suis enfin!
Je suis heureuse!

PANRUGE
Ah! je ris!

FRÈRE JEAN
(une bouteille et un piot dans les mains; avec épanouissement;
au milieu des rondes des julies Lanternoyses on chante on boit.)

Vivons joyeux et buvons frais!
Vivons joyeux!

TOUS
(comme Frère Jean)
...vivons joyeux et buvons frais!
Vivons joyeux!

(Lorsque Panurge veut se servir lui-même à boire,
Colombe intervient gentiment, et remplissant son verre,
elle embrasse son mari.)


FRÈRE JEAN & PANTAGRUEL
Vivons joyeux et buvons frais!
Vivons joyeux!

BAGUENAUDE, COLOMBE, PANURGE, MALICORE, CARPALIN,
GYMNASTE, EPISTÉMON & LA FOULE
Vivons joyeux! Vivons joyeux! joyeux!



FIN


Acte I
Acte II
Acte III