|
Amadis
Opéra légendaire en quatre actes donc un prologue
Poème de Jules Claretie
Musique de J. Massenet
CAST :
Amadis, le chevalier du Lis Contralto
Floriane, fille du Roi Raimbert Soprano
Galaor, le Chevalier de la Rose Tenor
Le Roi Raimbert Bass
Curneval de Thuringe Tenor
Wenzel de Norvège Tenor
Zorzi de Sicile Tenor
Perdigon d'Irlande Baritone or Bass
Arnaud d'Aquitaine Baritone or Bass
Golias d'Espagne Baritone or Bass
Compagnes de Floriane
Orlande Soprano
Béatrice Soprano
Simone Soprano
Guillemette Soprano
Marguerite Soprano
Hélène Soprano
La Fée spoken role
Le Chasseur spoken role
La Princesse Elisène mime
Les Deux Enfants (Amadis et Galaor) mimes
Chasseurs, Soldats, la Foule (hommes et femmes), Pennions,
Écuyers, Fées, Ménestrels, Enfants, Évêques, etc., etc.
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
Acte 1
Prologue
Une forêt en Bretagne
(Des arbres aux troncs énormes laissant, parmi les genêts, apercevoir des
pierres aux formes druidiques. Et parmi ces arbres, un vieux chêne, dont il
semble que la foudre a fendu le tronc en deux. Des roses bruyères au bas. Cet
arbre est placé au fond, et on accède à lui comme en gravissant une hauteur,
parmi les pierres. Un ruisseau coule au pied de l'arbre et se perd dans les
genêts.)
Rideau.
Le forêt est déserte.
(On entend des appels de cornes au son un peu sauvage. Des chasseurs entrent,
vêtus de peaux de bêtes, et à leur tête, le plus âgé s'arrête et fait signe de
faire halte.)
LE CHASSEUR
L'arbre des fées! Le vieux et mystérieux chêne où viennent à minuit,
lorsque la lune est claire, danser les compagnes d'Urgèle, de Viviane, de
Morgane...
En buvant l'hydromel, nous serons bien ici...
Nous aurons l'invisible douceur du frisson de leurs ailes...
(Un des chasseurs jette à terre un cerf que les compagnons déposent derrière
un tertre. Les hommes se groupent - mangent - boivent - quelques uns vont emplir
leurs gourdes à l'eau claire du ruisseau.)
Compagnons, tout à l'heure avez-vous aperçu, derrière les menhirs, comme une
forme blanche? Je crois bien avoir reconnu, fuyant les serviteurs qu'on mit à sa
poursuite... devinez qui? Vous ne pourriez le croire... la fille, oui, la fille
de notre roi!
La fille du roi?
La princesse Elisène, exquise et douce, et chère à nous tous, Bretons,
et qui malgré son père, aima, vous le savez, le roi lointain du royaume de
France,
lorsque Périon vint visiter ce pays...
Périon était beau, et les chansons de France savent parler d'amour à ces coeurs
de vingt ans...
Mais Périon est mort, et la pauvre Elisène a,
du cher disparu, deux fils, deux fils jumeaux... Galaor, Amadis!
Ils sont petits encore... oui, mais le roi de Bretagne est jaloux des enfants,
qui pourront, un jour, fils d'un héros, revendiquer leurs droits sur la terre
Bretonne et, Français, réclamer le trône de Bretagne...
Le roi veut que ces fils ne puissent pas régner, ne puissent pas grandir...
et tenez, ce sont eux, et c'est aussi leur mère, que cherchent ces soldats, au
loin, regardez-les...
(On aperçoit à travers les pierres et les arbres, des gens armés qui
fouillent la forêt et continuent leur marche pour bientôt disparaître. Les
chasseurs s'étaient blottis dans un coin sombre et ont regardé sans être vus.)
LE CHASSEUR
Devant nous, si jamais ils touchaient aux pauvres petites êtres, compagnons,
nous saurions défendre ces enfants... Mais plus puissant que nous est cet arbre
des fées; ses branches étendues forment comme un asile, une voûte sacrée, aux
errants éperdus qui se réfugient là...
(Du côté que les gens du roi ont pris pour venir, gravissant une hauteur, on
a aperçu pâle et lassée, tenant par la main ses deux fils tout jeunes - des
enfants de quatre ans, dont l'un tient un lis et l'autre une rose - la princesse
Elisène, ses longs cheveux défaits et sa robe en lambeaux. Elle marche avec
peine, regardant, a travers les arbres, si elle n'est pas suivie et, devant
elle, si elle n'aperçoit pas un danger. Elisène a amené ses enfants sous les
lourdes branches étendant leur ombre. Elle leur a fait, de la mousse cueillie,
un lit pour les étendre, et, agenouillée, elle invoque les fées.)
Ah! voyez Elisène! à genoux elle prie...
(Du creux de l'arbre des fées, une créature immatérielle sort, toute vêtue de
blanc, avec de longs cheveux d'or un rayon lumineux à la main, telles ces
visions que fixait Burne-Jones. Elle contemple avec un doux sourire, les enfants
couchés, leurs fleurs entre les doigts, et étend sur eux sa main protectrice.)
Compagnons! les fées ont entendu! l'une d'elles apparaît souriante,
adorable!
Mère, rassure-toi! Tes fils ont un appui.
(Elisène agenouillée, supplie encore et remercie. La fée manifeste subitement
une sorte de terreur prophétique, et montre les enfants en indiquant par des
gestes une prédiction.)
Voyez la bonne fée! on dirait qu'elle a peur! de quoi? de l'avenir!
L'avenir! l'avenir!
O doubles destinées! Enfants nés de l'amour et de la douleur, la douleur et
l'amour les suivront dans la vie: Ils aimeront tous deux et tous deux
souffriront!
(Elisène a répondu par des gestes d'effroi.)
Sois fière, ô Elisène, princesse, soyez fière, tous deux, ton Galaor et ton
bel Amadis seront braves et forts, intrépides et doux,...(Joie d'Elisène) les
chercheurs de péril, les chevaliers du rêve!
Mais la vie, l'âpre vie, en fera des rivaux! Je vois du sang dans un avenir
sombre! Je vois de la détresse et je vois de l'amour!
(Elisène, terrifiée, reprend ses enfants comme pour les protéger contre cette
prédiction et les emmener. Elisène supplie la fée - Est-ce bien vrai?)
LE CHASSEUR
Les fées savent nos destinées!
Elisène veut fuir,... son voeu la terrifie!
Elle voudrait reprendre aux chères protectrices ces petits devenus les deux
filleuls des fées!
Non... sa force est à bout...
(Elisène est retombée épuisée. Elle n'a de force que pour coucher ses
enfants, qui, comme des poupées, tiennent, l'un sa rose, l'autre son lys.)
La fée lui fait un signe.
(Elisène se traîne jusqu'au ruisseau, et, sur un geste de la fée, y cueille
les pierres magiques.)
(Décrivant ce qu'il voit.)
Au courant du ruisseau la mère va chercher de ces pierres magiques ou Merlin
l'enchanteur a gravé des étoiles...
(Elisène est revenu vers les enfants, tenant les pierres magiques.)
Elle les suspend, brisant son collier, au cou des deux frères, pour leur
servir de talisman... pour les reconnaître ou les faire se reconnaître s'ils
sont séparés, un jour, ou si elle vit! ... si elle vit! Non! Elisène succombe...
(Elisène, après avoir mis au cou des enfants les pierres magiques, embrasse
longuement, tendrement, les petits, les bénit, fait une dernière prière, et,
expirante, s'étend auprès d'eux.)
O princesse Elisène, dors sous l'arbre des fées une dernière fois!
(Un rayon idéal et surnaturel vient éclairer comme d'un nimbe Elisène étendue
et morte. La fée étend la main, et, formant un berceau les enfants sont
endormis, Galaor dans une touffe de roses, Amadis dans une touffe de lis.)
LE CHASSEUR
(en invocation aux fées)
Veillez, chères marraines. Veillez, veillez toujours sur les enfants
endormis... Donnez-leur des baisers, donnez-leur de beaux rêves. Veillez,
(plus bas)
…veillez!
Et nous, prions - prions pour que le dernier appel d'Elisène, martyre de
l'amour, ait conjuré le sort qui menace ses fils. Prions! prions!
(à voix basse)
…prions!
(Les chasseurs sont agenouillés. A travers les arbres le soleil couchant a
des reflets sanglants.
Le rideau se referme lentement.)
Acte II
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
Au château du Roi Raimbert
(La terrasse du château. On aperçoit de là une ville aux pignons
fantastiques. Au loin, très loin à l'horizon, une ligne vert, la mer. On monte à
cette terrasse par un escalier dont on entrevoit les marches (escalier tournant)
qui viennent jusqu'à la balustrade de pierre. A droite et à gauche, de lourdes
portes aux ferrures énormes s'ouvrant sur l'intérieur du château - au-dessus de
la porte de droite un balcon aux sculptures trappues.
Au lever du rideau, le roi Raimbert, armé et couronné, se tient au milieu des
tenants du tournoi des Chevaliers de la Légende, armés aussi, avec leurs pennons
et leurs écuyers - et, à sa droite, parée et pâle, sa fille Floriane
qu'entourent ses compagnes en toilettes de fête. C'est le grand jour du tournoi.
On entend monter, du bas de la terrasse, des clameurs joyeuses.)
LA FOULE
(au dehors, dans la cour du château)
Salut au roi Raimbert!
Salut aux Chevaliers!
Salut! Salut! Salut!
LE ROI RAIMBERT
Seigneurs, c'est pour vous tous que la ville est en fête,
Seigneurs, c'est pour vous que le vieux roi ceint épée et couronne, demandant à
vos bras de lui venir en aide.
LES PREUX
En aide!
LE ROI
Les écumeurs de mer, les pirates du Nord,
Viennent braver le roi jusqu'au rivage, rançonnant les pêcheurs, emportant sur
leurs barques les belles filles aux blonde cheveux, et leur audace est telle que
quelque jour, jusqu'au palais, ils viendront, insultant le vieillard qui vous
parle, et, vers les îles mornes et les brouillards glacés, emmèneront le trésor
que je garde,
Ma vie, mon seul amour, la joie de mes vieux ans,
(tendrement ému)
... ma fille, Floriane! Floriane chérie!
Floriane!
FLORIANE
(avec élan)
O père que j'adore! Père!
LE ROI
C'est pourquoi, chevaliers, ne pouvant de ce bras débile protéger notre sol et
sauver notre peuple, je vous appelle et celui qui, dans une heure, du tournoi
sortira vainqueur, celui là aura ma fille Floriane,
Mon trône et mon palais, toute cette contrée qui fut si glorieuse au temps de ma
jeunesse, au temps où l'ennemi redoutait mon épée!
C'est à votre jeunesse que fait appel le vieux roi!
CURNEVAL DE THURINGE & WENZEL DE NORVEGE
Commandez! J'obéis! Commandez!
Le péril est ma vie!
J'obéis! Commandez!
ZORZI DE SICILE
Commandez! Commandez!
PERDIGON D'IRLANDE & ARNAUD D'AQUITAINE
J'obéis! Le péril est ma vie!
Commandez! Mon épée est à vous!
GOLIAS D'ESPAGNE
Commandez! Le péril est ma vie! Mon épée est à vous! Commandez!
GALAOR
(au Roi)
Roi Raimbert! Galaor n'a jamais connu une défaite.
(fièrement)
Et la rose de fer qu'il porte à son cimier ne s'est jamais effeuillée sous
les coups d'un vainqueur.
(s'adressant aux chevaliers)
Tous, nobles! Tous, braves!
Tous, bons chevaliers du droit!
Partout faisant justice et protègeant les faibles!
Nul d'entre vous ne me ravira la victoire!
J'en jure par vos yeux ô belle Floriane!
LE ROI
Galaor, vous êtes mon hôte!
O chevalier errant, vous avez sous mon toit, rompu le pain, goûté le sel, dormi
paisible...
Je connais vos exploits, je sais votre courage!
Vous aurez au tournoi des rivaux qui sont dignes de se mesurer avec un preux tel
que vous!
(Le Roi désigne un à un les chevaliers.)
Curneval de Thuringe! Wenzel de Norvège! Zorzi de Sicile! Perdigon
d'Irlande! Arnaud d'Aquitaine! et Golias d'Espagne!
LES PREUX
Tous, nobles comme toi! braves comme toi!
Tous! Tous! Tous! bon chevaliers du droit!
Tous, protègeant les faibles,
Tous, nobles comme toi! braves comme toi!
Tous! Tous! Tous!
FLORIANE
O roi mon père, je ne vois pas parmi ces chevaliers celui dont, sur leurs
violes, les chanteurs chantent les exploits...je ne vois pas le blond héros,
celui de France...Amadis! Amadis!
LE ROI
De Galaor je connais le courage!
FLORIANE
(chèrement)
Mais Amadis est brave aussi!
LE ROI
(à tous)
Messieurs, les tenants ont une heure avant de se combattre!
(Il va au fond, jusqu'aux créneaux de la terrasse qui domine la ville; à la
vue du Roi acclamations au dehors. Fanfare au dehors.)
LE ROI
(à haute voix, à la foule extérieure)
De par la volonté de Raimbert, votre roi, le vainqueur aura sur le vaincu
droit de vie et de mort, si, reine du tournoi, du haut de son balcon, la
princesse, d'un geste, ne lui fait point merci!
FLORIANE
D'un geste!
LE ROI
(désignant Floriane)
Le sort des combattants est donc dans cette main.
(aux Preux; se dirigeant vers la chapelle)
Allons prier... Dieu vous garde!
(Galaor et les chevaliers sortent précédés par le Roi. Floriane est restée
seule avec ses compagnes.)
FLORIANE
(sortant de sa rêverie)
Orlande, apporte-moi le beau livre aux belles images, où l'on conte si bien
les exploits de celui à qui rêvent tout bas tes compagnes et toi!
ORLANDE
(à Floriane)
Et vous plus que nous toutes, ô princesse songeuse!
BÉATRICE
(de même)
Vous n'osez même pas le nommer...
(Orlande sourit et sort, rentrant bientôt en apportant une façon de missel
qu'elle remettra à Béatrice; celle-ci s'agenouillera devant Floriane en lui
présentant le livre dans lequel la princesse lira en feuilletant.)
FLORIANE
(avec âme)
Amadis! Amadis de Gaule! le paladin aux blonds cheveux.
(Floriane lit avec divers sentiments... et va d'un passage à un autre)
« Amadis, chevalier venu de Gaule, né de parents inconnus...Filleul des
fées, dit-on, et jeté tout enfant au péril de la mer... «
LES COMPAGNES
(Toutes, entre elles)
Comme jadis Moïse sur le fleuve...
FLORIANE
(continuant)
«On le dit fils de roi, on le dit fils de reine!
On sait qu'il sait chanter l'amour... »
ORLANDE
... l'amour...
LES COMPAGNES
... l'amour...
FLORIANE
(reprenant)
«Sa claire épée, pure comme le lis qu'il porte à son cimier, n'a jamais
combattu que pour la bonté sur la terre.»
(avec élan, elle ajoute.)
O beau damoisel de la mer!
LES COMPAGNES
O beau damoisel de la mer!
O beau damoisel de la mer!
FLORIANE
(quittant le livre; comme inspirée)
Je le vois! je le vois, le paladin, sur les routes sombres! sur les routes!
Le beau chevalier qui défie le sort!
ORLANDE
Le chevalier...
FLORIANE
(achevant)
qui vainquit les géants!
BÉATRICE
Le chevalier...
FLORIANE
(terminant la phrase)
…des chansons d'amour! ah! pourquoi n'est-il pas venu, l'épée à la main,
parmi ces preux, accourus à l'appel de mon père?
ORLANDE
Il serait le vainqueur du tournoi!
GUILLEMETTE
A moins que Galaor...
SIMONE
Galaor, l'invincible...
MARGUERITE
Galaor! le rival terrible!
HÉLÈNE
Galaor, qui, dit-on, aime toutes les dames!
ORLANDE
Amadis n'en aime qu'une, mais c'est la dame de beauté!
FLORIANE
(en évocation)
Viens, ô beau chevalier! ah! viens!
LES COMPAGNES
... ah! viens!
FLORIANE
O chevalier du lis! ah! viens!
Beau chevalier aux cheveux d'or!
LES COMPAGNES
... ah! viens! Beau chevalier!
FLORIANE
Beau chevalier aux cheveux d'or!
LES COMPAGNES
Beau chevalier aux cheveux d'or!
FLORIANE
O beau damoisel de la mer!
LES COMPAGNES
O beau damoisel de la mer!
FLORIANE
Chevalier de lis!
LES COMPAGNES
Chevalier de lis!
FLORIANE ET LES COMPAGNES
... aux cheveux d'or!
(Des appels retentissent au dehors interrompant la causerie des femmes. Le
Roi Raimbert et Galaor paraissent précédés des preux armés, prêts au combat.
Trompettes dans l'intérieur du château. Les écuyers dressent fièrement leurs
bannières.)
LE ROI
(en entrant)
Preux chevaliers, la lice est ouverte! au plus brave!
GALAOR
(regardant Floriane)
Au plus heureux!
(avec âme)
Nul d'entre tous ne me ravira la victoire! j'en jure par vos yeux, ô belle
Floriane!
LE ROI
La lice est ouverte!
GALAOR et LES PREUX
(tous, avec enthousiasme)
Le lice est ouverte!
LA VOIX D'AMADIS
(au pied de la terrasse; joyeux et fier, et rythmé comme un chant de guerre.)
Gaule! Gaule! Gaule! Gaule!
LE ROI
Qu'est cela?
AMADIS
(la voix plus rapprochée)
Gaule! Gaule! Gaule!
FLORIANE, GALAOR, LES PREUX et LES COMPAGNES
Qu'est cela?
(Un chevalier, visière baissée, revêtu d'une de ces armures idéales des
chevaliers que Burne-Jones a si admirablement comprises, s'avance; sur son
cimier il porte un lis, comme Galaor une rose. Le chevalier jette son gant à
terre.)
LE ROI
Qui donc es-tu?
AMADIS
(qui vient de lever la visière de son casque, et laissant voir son visage
encadré d'une chevelure d'un blond d'or)
Le chevalier de la mer!
FLORIANE
(émue)
Amadis! Le Damoisel des rêves!
LES COMPAGNES
(en admiration, entre-elles)
Amadis!
AMADIS
Je suis celui qui vient pour chasser les pirates, les barques des Wikings et
retrouver la mer, la mer et le ciel bleu, dans les yeux d'une femme! une femme
idéale à qui jamais je n'ai parlé, jamais! jamais!
(dolce)
Vision aperçue un matin sur la grève, retrouvée un beau soir dans un sentier
des bois, et qui, en passant, a pris et emporté mon coeur!
LE ROI
Et de qui parles-tu?
AMADIS
De celle que je veux conquérir et faire la femme d'Amadis, chevalier de la mer!
LE ROI
Floriane!
GALAOR
La princesse!
FLORIANE
(à part, rayonnante)
Mon Dieu! il m'aime! il pense à moi,
l'élu de mes beaux songes!
AMADIS
(chaleureux)
Partout je trouve son image,
(très mesuré)
…et puisque, roi, tu promets à celui qui sortira vainqueur du tournoi de
donner cette vierge cet ange, je viens combattre et je veux vaincre et je viens
en chantant à travers la lande ce chant d'amour que j'ai cueilli par les
chemins:
(simple et touchant)
Si je tenais un pied en paradis, si j'avais l'autre au château de Raimbert,
Je retrairais celui de paradis
Et je le poserais au seuil de Floriane!
GALAOR
(ramassant le gant)
Eh bien, nous combattrons, chevalier de la mer!
AMADIS
Et j'aurai, Galaor, car je connais ton nom, chevalier de la rose, en toi, preux
chevalier, un adversaire digne de mon épée!
GALAOR
(joyeux et fier)
Au combat! au combat! au combat! chevalier de la mer!
AMADIS
Gaule! Gaule! au combat au combat! au combat!
Paladin de la rose!
GALAOR
Au combat! au combat!
AMADIS
Gaule! au combat! chevalier de la rose!
GALAOR
Au combat! au combat! chevalier de la mer!
AMADIS et GALAOR
... au combat!
LE ROI et LES PREUX
Au combat!
(Amadis salue en passant la princesse Floriane qui le contemple longuement -
Leurs regards sont comme enivrés. Floriane, laisse tomber le fleur qu'elle tient
à la main, Amadis, devançant Galaor, la ramasse, et le cortège s'éloigne. On
entend, au bas de la terrasse, la foule saluer les combattants de ses vivats.
Fanfare au dehors.)
FLORIANE
Ah! je veux voir... d'ici... suivre des yeux la lice... Regarder!
ORLANDE
(émue)
Le revoir!
LES AUTRES CAMPAGNES
(toutes avec émotion)
Le revoir!
(Floriane et ses compagnes regardent du haut de la terrasse.)
ORLANDE
(battant des mains)
Ah! les beaux cavaliers!
GUILLEMETTE
Voyez!
SIMONE
Voyez!
(Fanfare au dehors; au dehors clameurs de détresse)
BÉATRICE
(émue)
Princesse, regardez!
Curneval est en péril!
FLORIANE
(avec fermeté)
Qu'importe Curneval? Irlande ou bien Thuringe?
GUILLEMETTE
Voyez donc! Perdigon désarme son rival!
FLORIANE
(de même)
Ce n'est pas Perdigon qui gagnera le prix!
(Fanfare au dehors; au dehors clameurs joyeuses)
SIMONE
Quels sont ces combattants?
MARGUERITE
C'est Wenzel de Norvège!
HÉLÈNE
... et Zorzi de Sicile!
ORLANDE
Hardi! comme ils combattent!
BÉATRICE
Le vainqueur, cette fois, c'est Wenzel de Norvège!
FLORIANE
(toujours de même)
Mais ce n'est pas Wenzel qui gagnera mon coeur!
(Fanfare au dehors; au dehors clameurs anxieuses.)
SIMONE, GUILLEMETTE, MARGUERITE et HÉLÈNE
Voici! c'est Galaor! paladin de la rose!
FLORIANE
(éplorée)
Ah! Dieu garde Amadis, chevalier de la mer!
ORLANDE
(suivant anxieusement le combat)
Amadis va frapper Galaor...
FLORIANE
(encore plus anxieuse)
Mais Galaor recule...
(palpitante)
non, il attaque encor...
(Au dehors: grande clameur de détresse.)
ORLANDE
(avec épouvante)
Amadis est tombé!
FLORIANE
(avec un accent déchirant)
Amadis!
ORLANDE
(à Floriane, suppliante)
Un geste, princesse, un signe...
LES COMPAGNES
(toutes, suppliantes)
... et sauvez Amadis!
(Floriane fait le geste du merci.)
ORLANDE
(observant, très émue)
Galaor tend la main au chevalier tout pâle... et le vainqueur c'est lui!
FLORIANE
(désolée)
Mais ce n'est pas celui qu'avait rêvé mon rêve!
(Cris et vivats au dehors. Le Roi, Galaor et les chevaliers reparaissent.)
LE ROI
Salut à Galaor!
FLORIANE
(éplorée)
Amadis! Amadis!
(Amadis paraît.)
AMADIS
(triste et calme)
Amadis est mort, puisqu'il n'est pas vainqueur!
GALAOR
(s'est avancé, tenant à la main l'épée d'Amadis; à Amadis)
Chevalier, le ciel a prononcé; et si je suis celui qui sort de ce tournoi
triomphant, rayonnant; si de Floriane je vais être l'époux;
(à tous)
... devant tous je tiens à proclamer votre vaillance...
Et votre blanche épée... comme un hommage, je vous la rends!
AMADIS
(courageux et noble)
L'épée d'un chevalier doit demeurer sans tache... je ne veux pas d'un fer
échappé à ma main.
(Il prend l'épée et la brise.)
FLORIANE
Bon chevalier!
LE ROI, LES CAMPAGNES et LES PREUX
Bon chevalier!
AMADIS
Adieu! je vais de par le monde chercher un coin perdu où cacher mon affront!
FLORIANE
(éplorée)
Ah! le ciel n'est pas juste!
LE ROI
(à Galaor, chaleureusement)
Viens, défenseur du roi Raimbert,
Viens, ô mon fils, futur roi!
Viens vider la coupe sainte!
LES PREUX
Salut à Galaor!
(Le Roi prend Floriane par la main, la présente à Galaor qui, le genou en
terre, baise les doigts de la princesse presque défaillante; Amadis contemple
cette scène avec douleur.)
AMADIS
(à lui même; pendant la cérémonie. Parlé dans son coeur.)
Si je tenais un pied en paradis, si j'avais l'autre au château de Raimbert
(pendant qu'il laisse échapper sa plainte, le cortège, formé par le Roi,
Galaor, la princesse, ses compagnes et les preux, disparaît.)
Je retrairais celui de paradis
(Amadis reste seul.)
Et je le poserais... au seuil de Floriane!
Hélas! Hélas! Hélas!
(Amadis a regardé un moment son épée. Il se baisse et en baise le poignée. La
nuit vient.)
(en tenant la poignée de son épée)
De ce qui fut une arme, il me reste la croix!
(avec toute son âme déchirée)
Amadis, tu n'es plus, sur les chemins du monde, qu'un chevalier de la
prière.
(Et lentement il s'en va tenant bien haut la poignée qui brille à la clarté
de la lune' et comme, sans se retourner Amadis a descendu les premiers degrés de
l'escalier de pierre, sur le balcon est apparue Floriane qui le regarde
partir... et qui sans l'appeler murmure son adieu)
FLORIANE
Adieu! Et que les fées... et le sort te protègent,
Ô doux chevalier de la mer!
Acte III
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
Une sorte de lande déserte où poussent des ajoncs
(Au fond, la mer, et formant falaise, un escarpement qui descend jusqu'au
rivage et qui surplombe la grève. Paysage désolé mais d'une impression poétique.
Amadis, seul, agenouillé, les mains jointes, prie. Il a revêtu sur son armure de
chevalier la robe de l'ermite.)
AMADIS
O Madone du ciel, écoute les accents d'un malheureux qui souffre...
O Madone du ciel, et ne lui laisse au coeur qu'une foi...
O Madone du ciel, étends sur lui ta main,
O Madone du ciel!
(Il s'arrête.)
Mais non, elle n'est que sur mes lèvres la prière sacrée!
La pensée est ailleurs,
(plus bas)
…la pensée est là-bas!
O douce Floriane! Floriane, qui a vu ma honte, qui m'oublie, qui, sans doute,
est la femme d'un autre!
En pourquoi songes-tu encore à cette femme, chevalier qui n'a plus d'épée,
ermite, qui ne doit plus avoir d'amour?
J'ai déposé la moitié de mon glaive sur l'autel des saints de la mer, de cette
mer immense d'où je voulais, au beau temps de mes rêves, chasser les écumeurs...
pour conquérir Floriane!
Je n'ai plus aujourd'hui d'autre arme que la prière...
Prions! prions!
O Madone du ciel, donne la paix... la paix à mon âme!
O Madone du ciel, je suis un malheureux qui souffre...
O Madone du ciel! Madone du ciel! Madone du ciel!
(avec des larmes)
O Madone, Madone,
Madone, Madone!
Pourrai-je
oublier Floriane! Non, jamais! jamais! jamais!
(Il retombe comme épuisé et prie.
Une fée apparaît, sortant de la mer comme dans une brume, et, avec des gestes
d'incantation, parle, Amadis ne l'entendant pas d'abord.)
LA FÉE
Jamais! Jamais, dis-tu!
Il n'est point de mot sur les lèvres humaines plus vain et plus trompeur!
Le coeur oublie! le monde est fait d'oubli!
Oubli des amoureux qui vivent, oubli des morts qui ont aimé.
Dis-toi qu'ici, sur la grève, tu échappes du moins à la destinée qui t'attend,
si tu cherches à revivre la vie d'autrefois!
Il y a du sang dans l'avenir, si tu ne restes pas au désert qui console!
AMADIS
(qui peu à peu a compris, qui a entendu cette voix invisible)
Que l'avenir soit la mort, pourvu qu'en mourant je retrouve celle qui est ma
sainte...et mon âme et mon rêve!
LA FÉE
O soupirant de Floriane, o filleul des fées, peut-être la beauté des filles des
fées te fera-t-elle oublier celle qui est si loin de toi qu'elle est morte pour
toi!
AMADIS
O Floriane! Floriane! que l'on ouvre mon coeur, on y lira ton nom! ton doux nom,
Floriane!
(La Fée a étendu sa baguette fleurie sur la lande et, à ses paroles, des fées
apparaissent entourant, enveloppant Amadis.)
LA FÉE
Accourez, o mes soeurs, accourez sur la lande sacrée, la lande où vous venez
danser au clair de lune.
(Et la nuit tombant sur la lande et la mer devenue phosphorescente, les
ajoncs se changent en lis, les fées forment autour d'Amadis des rondes légères
qu'éclaire une mystérieuse lueur lunaire, argenté. Les danses des filles des
fées se font voluptueuses, et le chevalier, qui veut prier, les regarde, les
fuit, veut leur échapper.)
CHOEUR INVISIBLE
(au loin: Voix de Fées, avec charme)
Regarde! nous sommes belles!
AMADIS
Démons! que me voulez-vous?
CHOEUR INVISIBLE
Nous venons te consoler de l'amour!
AMADIS
Rien ne me consolera!
CHOEUR INVISIBLE
Regarde! nous sommes belles! nous dansons (avec un rire) ah!
AMADIS
(repoussant les filles des fées)
Démons aux figures d'anges! laissez-moi!
Démons! laissez-moi!
Démons!
CHOEUR INVISIBLE
Regarde! nous sourions!
(avec un rire)
nous sourions!
(de même)
ah! ah! ah! ah!
AMADIS
(enthousiaste)
Le sourire divin, le seul sourire du monde... le seul est sur tes lèvres,
Floriane!
(déchirant)
Tu n'entends pas ma plainte?
Tu n'entends pas ma voix?
(À ce moment, comme si la vision répondait à l'appel d'Amadis, la falaise
devient lumineuse, laissant apercevoir Floriane accoudée au balcon de château du
roi Raimbert, ainsi qu'à la fin de l'acte précédent.)
FLORIANE
(en vision encore vague)
Si! j'entends... une lointaine voix...une voix qui répond au cri de mon
coeur!
O bien aimé à qui je pense, chevalier qui ne reviens pas, pauvre errant des bois
et des landes, dis-toi que Floriane, hélas! pense à toi, pense à toi, pèlerin
d'amour!
AMADIS
(à la vision de Floriane; en extase)
Va vers toi ma pensée...à travers le vent et l'espace, belle dame au doux
sourire, Floriane!
Floriane! dis-toi que je te suis fidèle.
(avec élan et avec âme)
Va vers toi ma pensée, je vais venir à toi!
FLORIANE
Si tu ne reviens pas, je vais au fond d'un cloître ensevelir les jours qui ne
devraient être qu'à toi!
AMADIS
Au fond du cloître, quand on aime, on retrouve encore la tristesse et l'amour!
FLORIANE
(éplorée)
Viens! Amadis! le fiancé de mon coeur!
(avec élan)
Je t'attends près de moi!
Viens je te suis fidèle!
Viens près de moi!
AMADIS
Floriane!
(avec élan)
J'accours vers toi!
Floriane!
J'accours vers toi! Je suis à toi!
(La vision s'efface. Amadis veut aller vers la grève comme pour revoir
Floriane et la ressaisir; des fils - les fils de la Vierge - partant de touffes
en touffes des ajoncs changés en lis, lui font comme un réseau qui luit, argenté
par le clair de lune.)
LE FÉE
(en apparition)
Tu ne partiras pas! on ne sort plus de la lande fleurie! Les fils de la
Vierge, c'est nous qui les tissons, les lis blancs ce sont nos cierges,... nos
cantiques... nos chansons...
AMADIS
(éploré, essayant de rompre les fils)
Laissez-moi! laissez-moi!
LA VOIX de FLORIANE
(au très loin)
Amadis!
AMADIS
(en de vains efforts pour se livrer un passage)
Floriane m'attend!
LA FÉE
Ce sont des fers, les fils d'argent que nous tissons!
(On entend, d'un autre côté, au loin, le cri de guerre des compagnons
d'Amadis.)
VOIX des COMPAGNONS D'AMADIS
(tous les Ténors)
Gaule! Gaule! Gaule!
AMADIS
(avec joie et ardeur)
Mes compagnons! Le cri de guerre et le soupir d'amour m'appellent...
(suppliant)
Bonnes fées et filles des fées, rendez-moi la liberté!
VOIX des FILLES des FÉES
(au loin)
On ne sort plus de la lande fleurie!
AMADIS
(implorant)
La liberté! la liberté!
LA FÉE
Si tu suis ton chemin... c'est le chemin des pleurs!
AMADIS
(angoissé)
La liberté!
(avec ardeur et fierté)
Demain je combattrai Galaor qui me brave... avec du fer.
(Il a saisi dans une touffe de fleurs un lis.)
Mais vous, o fées, c'est avec cette arme que vous vaincra le chevalier du
lis!
(en évocation: en élevant le lis)
O fils d'argent, fils de la Vierge, à ma prière écartez-vous!
(Amadis fait le signe de la croix en agitant le lis; les mailles qui
retenaient prisonnier le chevalier se rompent aussitôt - les filles des fées ont
reculé avec terreur - au loin, clameur de détresse des fées. Amadis triomphant
s'élance vers la liberté en agitant le lis.)
VOIX des FILLES des FÉES
Ah!
AMADIS
(fou de joie)
Floriane! Floriane! Floriane! Floriane!
Acte IV
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
Une immense salle dans le château du roi Raimbert
(A droite, une haute et vaste cheminée où brûlent des troncs d'arbres
entiers, ce qui permet de laisser ouverte la très large baie qui s'ouvre, au
fond, sur la ville. Les pignons, les tourelles, les toits apparaissent,
pittoresques, couverts de neige, mais sous un ciel d'un bleu par, comme
printanier. La perspective de la ville est importante et le bruit de la rue, les
chansons des passants arrivent, très distincts, jusqu'à Floriane, seule et
pensive.
Cloches au loin. Rideau.)
VOIX DE FOULE
(dans la rue, Tous les Sopranos et Ténors)
Noël! Noël! la terre est blanche, et le ciel bleu.
Noël! Noël!
Noël! Noël! comme au printemps le ciel est bleu.
(en s'éloignant)
Noël! Noël! Noël! Noël! Noël!
FLORIANE
(près de la grande cheminée; elle pense, tout en écoutant les Noëls.)
Ils chantent leurs Noëls, les beaux Noëls de joie, et sur mon bonheur mort
je dis, parmi les larmes, le douloureux De profundis!
Ils chantent leurs Noëls...
(Ténors et Barytons; passent dans la rue; ils chantent leurs Noëls en
s'accompagnant de leur rebecs et de leurs violes)
MÉNESTRELS
Sur le rebec et sur la viole
Il faut célébrer le Seigneur,
Le nouveau né qui nous apporte
L'espoir et l'éternel bonheur.
Noël!
(plus loin)
Il faut célébrer le Seigneur...
Le nouveau né qui nous apporte...
L'espoir et l'éternel bonheur...
FLORIANE
(pleurant en répétant les paroles entendues)
L'espoir et l'éternel bonheur!
N'est-il plus de Noël pour mon coeur en détresse?
Ne renaîtra-t-il pas à quelque joie nouvelle!
Hélas, j'ai beau prier, nul n'entend plus ma voix! nul n'entend plus ma voix!
LES ENFANTS
(accourant de loin, dans la rue)
Noël! Noël Noël! Noël!
(Fifres et crécelles dans la rue.)
(en criant)
Merci, Noël! tu nous apportes de beaux joujoux!
Heureux Noël! Noël!
(plus loin)
Merci, Noël! tu nous apportes de beaux joujoux.
Heureux Noël! noël!
FLORIANE
(douloureusement)
Ah! tous ces cris joyeux s'enfoncent dans mon coeur comme des lames de
poignards! aujourd'hui c'est le jour des noces! aujourd'hui je serai la femme du
chevalier qui m'aime et que je n'aime pas!
VOIX DE FOULE
(au très loin)
Noël! Noël!
FLORIANE
(retournant à sa rêverie)
Il n'est plus de Noël pour mon coeur en détresse?
Ne renaîtra-t-il pas à quelque joie nouvelle!
(ému)
Hélas, j'ai beau prier, nul n'entend plus ma voix! nul n'entend plus ma
voix!
Hélas! Hélas!
(Les compagnes de Floriane entrent portant les voiles, la couronne, les
parures.)
ORLANDE
(à Floriane)
Allons, souriez-nous, dolente damoiselle!
BÉATRICE
(à Floriane)
Votre main est glacée! Voulez-vous qu'on ferme le vitrail?
FLORIANE
(douce)
Non, l'air me fait du bien, je n'ai pas froid!
GUILLEMETTE
Et ce jour de Noël est doux comme un matin de mai!
(Toutes se sont rapprochées de la grande cheminé et entourent Floriane; elles
étalent devant elles les joyaux, tandis que la princesse reste comme immobile.)
SIMONE
Ah! le beau collier d'or!
MARGUERITE
(à Floriane)
Il vous va bien... voyez...
(Elle présente un miroir à Floriane qui le repousse du geste.)
FLORIANE
(insensible)
A quoi bon?
HÉLÈNE
Et ce bracelet!
SIMONE
(regardant avec admiration le bracelet qu'elle tend à Floriane)
...incrusté de rubis!
FLORIANE
(frappé)
On dirait des gouttes de sang!
ORLANDE
(gentiment)
Chassez les noirs pensers, princesse Floriane!
BÉATRICE
Le noble Galaor est un beau chevalier!
GUILLEMETTE
Galaor est un preux!
FLORIANE
(dolente)
Mais je n'aime pas Galaor...
ORLANDE
(sensible; à ses compagnes)
Sait-on jamais d'où vient l'amour?
LES AUTRES COMPAGNES
(entre-elles)
Ah! ah! ah! ah! ah! ah!
(Le Roi, Galaor et les Preux vont paraître en cortège.)
ORLANDE
Princesse, c'est le roi!
LES AUTRES COMPAGNES
Et votre fiancé!
(Cloches au loin. Les six Preux en paraissant.)
LES SIX PREUX
(avec onction et éclat)
Noël! Noël! Gloire au Seigneur, le Sauveur est né!
Noël! Noël! Gloire au Seigneur!
Gloire au Seigneur! le Sauveur est né!
(Tous s'avancent et passent lentement devant Floriane qu'entourent ses
compagnes; Galaor se détache et va vers Floriane devant laquelle il
s'agenouille.)
GALAOR
(à Floriane)
A la princesse Floriane, sur mon salut éternel et sur ma foi de chevalier,
je jure amour et fidélité jusqu'au dernier soupir de mes lèvres.
Je fais serment de donner ma vie pour chasser les écumeurs de mer;
(à haute voix)
et si quelque autre porteur d'épée se croit plus digne que moi, d'être
l'époux de celle dont le noble roi Raimbert m'accorde la main, j'y consens!
(en s'inclinant encore plus et avec dévotion)
A la princesse Floriane je jure amour et fidélité.
FLORIANE
(à elle même, avec tendresse)
Souvenir à toi, cher absent!
LE ROI
(gravement)
Selon l'antique loi je demande si quelque chevalier se croit plus digne que
le preux des preux d'épouser la belle des belles.
(silence)
GALAOR
(heureux)
Nul n'a répondu!
LE ROI
(avec fierté)
Nul ne pouvait répondre!
Galaor à l'ardente épée n'a pas de rival sous le ciel!
LA VOIX D'AMADIS
(au dehors, avec l'accent du 2d Acte)
Gaule! Gaule! Gaule! Gaule!
FLORIANE
(rayonnante)
Attendez! Ecoutez! C'est l'appel d'Amadis...
(Une rumeur extérieure grandit et précède l'entrée d'Amadis.)
LE ROI
C'est l'appel d'Amadis...
GALAOR
... d'Amadis le vaincu!
LES PREUX
Amadis!
FLORIANE
C'est l'appel d'Amadis, d'Amadis qui revient!
(Amadis apparaît en son armure brillante, un lis à la main.)
GALAOR
(se révoltant)
Non! Amadis est loin!
Il est enseveli sous la robe du moine!
AMADIS
(fièrement, en entrant)
Amadis est toujours le chevalier qui répond à qui l'appelle!
Une voix m'a dit:
(tendrement)
Viens, la vôtre, Floriane!!
Me voici!
LE ROI
Téméraire! Es-tu pris de folie?
FLORIANE
(vivement)
Il a dit vrai, mon père!
Le Noël de mon coeur allait à lui, et j'ai prié pour lui, pour renaître à la
vie!
GALAOR
(avec autorité)
Roi Raimbert, je requiers que vous soyez fidèle à la foi jurée!
FLORIANE
(au Roi, chaleureusement)
Et moi aussi, j'ai juré de n'être qu'au chevalier que j'aime - ou si non - à
notre Seigneur Dieu!
(regardant Amadis et rappelant ses paroles)
Si je tenais un pied en paradis...
FLORIANE et AMADIS
(Amadis - à part)
Je le retirerais pour suivre au bout du monde...
FLORIANE
Mon chevalier, le chevalier du lis!
AMADIS
Floriane! Floriane! à toi! à toi!
LE ROI
(ferme et se dérobant à la prière de sa fille)
La volonté du père est souveraine.
AMADIS
(décidé)
J'en appellerai donc au bon vouloir de Dieu!
(s'emportant)
En champ clos!
GALAOR
(répétant avec calme)
En champ clos!
(à Amadis, fixement)
Mais le sort a parlé... et j'ai tenu ta vie entre mes mains...
AMADIS
(montrant Floriane)
Non, en la sienne!
Car j'ai vu dans tes yeux que tu voulais frapper lorsque son beau geste a dit
grâce!
GALAOR
Je te tenais à ma merci...
Et comme des épées, nos regards échangés se croisaient!
Mais pourquoi, même si Floriane ne m'eût pas défendu de frapper... aurais-je
hésité à te prendre la vie?
(anxieux)
Regarde-moi! Je te hais...et pourtant il y a dans tes yeux...je ne sais
quelle clarté qui me troubla...comme un souvenir de rêve...
AMADIS
(violent)
Il n'y a d'autre souvenir entre nous que me honte; combattant, qui m'as pris
l'honneur, rival, qui veut me prendre Floriane, je te brave, et te défie! Mais
au combat de mort!
GALAOR
(comme frappé; fixement)
Regarde-moi encore, ô chevalier du lis!
(Les deux chevaliers se mesurent en effet du regard, tandis que le souvenir
de la berceuse des enfants endormis passe lointain.)
Regarde-moi!
AMADIS
Au fond de tes prunelles, O chevalier des roses, je ne vois que l'affront que je
voudrais venger!
ZORZI DE SICILE et PERDIGON D'IRLANDE
Se venger!
WENZEL DE NORVÈGE et ARNAUD D'AQUITAINE
Sa main n'a même plus d'épée!
LES PREUX
L'épée que naguère Galaor lui rendit!
AMADIS
(avec élan, avec foi)
O bonne fée, O ma marraine, change en fer ce beau lis qui rompit devant moi
les fils de la Vierge!
(La tige qu'Amadis tient à la main étincelle et se change en épée.)
FLORIANE, LE ROI, LES COMPAGNES et LES PREUX
(tous, avec une terreur religieuse)
Amadis est filleul des fées!
GALAOR
(fièrement)
Mais Galaor aussi... se souvient d'un fée...qui lui dit d'être brave et de
ne craindre rien!
(Il a tiré son épée et l'élève au dessus de sa tête.)
Au combat, Amadis!
Sans merci, cette fois!
AMADIS
(à haute voix)
Dieu soit juge!
LE ROI
(s'interposant)
Messires...
AMADIS et GALAOR
(L'épée à la main)
Laissez-mous!
(Les assistants ont instinctivement fait cercle autour d'Amadis et de Galaor
qui se mesurent. Les femmes entourent Floriane qui suit avec effroi les phases
du combat.)
FLORIANE
(pendant la lutte)
Amadis, défends notre amour!
LE ROI
(de même)
Défends ton droit, Galaor!
(L'épée d'Amadis tournoie. Galaor tombe. Cris divers de Tous.)
LE ROI
(avec effroi)
Galaor!
GALAOR
(à Amadis qui se penche vers lui)
Eh! bien, qu'attends-tu donc?
AMADIS
(troublé)
Galaor, regarde-moi...
Tes yeux ont une flamme étrange...
(anxieux)
…oui, tu disais vrai. Oui... oui...je les au vus ces yeux,... autrefois...
autrefois...
GALAOR
(déjà d'une voix affaiblie)
…autrefois... autrefois...
(douloureux)
…on m'avait prédit une destinée... faite...de douleur et d'amour...j'ai
aimé, je souffre...et je meurs...
LE ROI
(s'approchant de Galaor avec anxiété et douleur)
Va-t-il donc expirer?
(Les femmes vont à Galaor et détachent son gorgerin et sa cuirasse. Le col
apparaît et Amadis, se penchant sur Galaor, pousse un cri.)
AMADIS
(avec un cri)
Ah! qu'ai-je vu? Là, sur la poitrine sanglante...la pierre marquée d'une
étoile, la pierre magique et blanche (avec effroi) que je porte à mon cou.
(avec un élan de tendresse désespérée)
Galaor! Galaor!
FLORIANE, LES CAMPAGNES et LES PREUX
La pierre du ruisseau des fées...
ORLANDE
La pierre où l'enchanteur Merlin grava les étoiles du ciel!
LE ROI
(interdit)
Qu'est cela?
GALAOR
(faiblissant et comme extasié)
On m'avait dit souvent:
"Un autre porte au col une étoile semblable..." le même sang coule en nos
veines! celui-là devait-il être mon meurtrier?
O mon frère!
FLORIANE
(épouvantée)
Son frère!
AMADIS
(accablé)
Ah! je me fais horreur!
LES PREUX
(tous terrifiés)
C'est la destinée!
LES SIX COMPAGNES DE FLORIANE
Tous deux étaient filleuls des fées!
Tous deux... les chers enfants de la Reine Elisène!
AMADIS
(agenouillé près de Galaor étendu)
Frère, regarde-moi!
GALAOR
(mourant; au Roi)
Roi Raimbert, écoutez... ma mourante prière...
La fiancée de mon coeur, je la cède à celui qui peut délivrer la patrie!
(avec un effort suppliant)
Consentez! Il est sacré, le voeu d'un mourant...
LE ROI
(ému et grave)
Ce que veut un mourant... Dieu le veut!
GALAOR
(appelant Floriane et lui mettant la main dans la main d'Amadis)
Floriane! Je vous aimais!
Vivre pour vous était mon rêve...
(rassemblant toutes ses forces, à Amadis)
Je te la disputais, frère, je te la donne!
AMADIS
(en larmes attendries)
O mon frère!
GALAOR
(presque souriant)
Le bonheur, vous l'aurez, après moi!
(La voix s'éteint subitement; mais Galaor expirant sourit encore à Floriane
et à Amadis qu'il unit... et meurt.)
AMADIS
(en douloureuse reconnaissance)
O mon frère...
FLORIANE et AMADIS
(agenouillés; tous deux, pieusement)
Que Dieu reçoive entre ses bras
Le fier chevalier de la Rose!
LE ROI, LES SIX COMPAGNES DE FLORIANE et LES PREUX
(tous pieusement)
Que Dieu reçoive entre ses bras
Le fier chevalier de la Rose!
(On enlève lentement et respectueusement le corps de Galaor et cette pieuse
cérémonie est accomplie sous le regard des évêques pendant le religieux silence
des assistants.)
LE ROI
(après la cérémonie)
Le mort a pardonné!
AMADIS
(avec un grand sentiment)
Qu'il bénisse aussi mon épée en effaçant le meurtre!
LE ROI
... le prêtre va bénir!
FLORIANE
(à Amadis. à voix basse; heureuse et tendre)
Réunis! Réunis pour toujours!
AMADIS
(à Floriane, à voix basse; en tendre émotion)
... pour toujours!
(fièrement, au Roi)
Gaule! Gaule!
Amadis de Gaule vivra pour Floriane et combattra pour vous!
Cérémonie de la Bénédiction nuptiale
LES PREUX
Gloire! gloire! au chevalier du lis!
LES COMPAGNES et LES PREUX
Gloire au chevalier de la mer!
VOIX DE FOULE
(au dehors)
Noël! Noël! gloire au Sauveur!
Noël! Noël!
FIN
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
|