Ariane
Opéra en cinq actes
Poeme de Catule Mendès
Musique de J. Massenet
DISTRIBUTION
Ariane, Soprano
Phèdre, Soprano dramatique
Perséphone, Contralto
Cypris, Soprano
Eunoé, Soprano
Chromis, Soprano (travesti)
Thésée, Ténor
Pirithoüs, Baryton
Le chef de la Nef, Baryton
Phéréklos, Baryton
Coryphées: Deux Sirènes, Sop. et Mez.-sop.
Deux Matelots, Tenor et Baryton
Voix Choisies (Les Six Vierges d'Athènes
et Les Six Éphèbes, travestis.) 1er et 2e Soprans
Les Vieillards des Enfers (8 Basses). -
Les Compagnes de Perséphone ( 8 Soprani).
Choeurs: Matelots; Guerriers; Chasseurs et Chasseresses.
Danse: Les Trois Grâces. - Les Trois Furies. -
Les Désirs. - Les Jeux. - Les Nymphes, etc.
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE V
ACTE I
(Près de la mer, mais on ne la voit point.
On la devine toute proche
à cause d'une galère à l'ancre,
aperçue dans la pénombre
et dépassant les roches assez hautes ici,
là peu élevées, qui occupent en partie le côté gauche du théâtre.
Au fond, c'est (parmi des fondrières des arbres fracassés
qui découvrent, assez peu loin, l'énorme
et pesant palais du roi Minos,
et plus loin, les blancheurs inégales d'une ville)
la descente de plusieurs sentiers.
A droite, sur la pente du mont Ida aux verdures farouches,
s'amoncelle, s'échelonne, s'espace le Labyrinthe dédalien
d'où émergent, diverses et confuses, des lignes courbes de pesante
et brutale architecture; et, formés de blocs superposés où
des figures monstrueuses sont à peine visibles,
des murs cachent l'intérieur du Labyrinthe;
dans l'un des murs, une seule porte, de bronze,
assez haute au delà d'un escalier de roches écroulées.
Tout le décor est rude, sombre, sauvage, hormis ça et là,
à gauche, où des herbes et des arbustes sont
en fleurs sur les pentes, entre les rocs marins;
un large passage de sable conduit, entre des ronces fleuries
et des pommiers aux fruits d'or, vers la galère.
Au lever du rideau des matelots grecs, en petit nombre,
sont étendus sur les roches ou sur la pente
de sable qui mène à la galère. Les plus jeunes, accoudés,
regardent et écoutent vers la mer, d'où s'élève le chant des sirènes.
Au milieu du théâtre, parmi des guerriers en groupe,
Pirithoüs, le compagnon bien-aimé de Thésée,
n'écoute pas les voix tentatrices et reste immobile, debout.
Il considère anxieusement la porte du Labyrinthe.
Invisible, au loin, parmi le bruit caressant
de la mer calme et câline, et les plaintes l'langoureuses des brises
et le frisson, par instants, des voiles, les Sirènes chantent vaguement.)
LES SIRÈNES
(au loin - toutes les voix)
Vers les rives blanches de brume
Plane et glisse notre essor...
Nos cheveux sont des vagues d'or
Entre des ailes d'écume.
UN MATELOT GRECS
(à voix basse)
Entends!
UN AUTRE MATELOT
(ténor)
Qui chante ainsi?
UN MATELOT
(basse)
Les belles de la mer.
LES TÉNORS
(Quelques-uns)
Les Sirènes sont les voix douces
Du flux amer.
LES SIRÈNES
(plus près.)
En des îles enchanteresses,
Il est pour les jeunes héros
UN MATELOT
Je les vois!
LES SIRÈNES
Sur des écueils de coraux,
(Les Sirènes sont tout près de se laisser voir.)
Des lits d'ombre et de caresses!
UN MATELOT
On dirait, au miroir du flot lent,
Des seins de femme
Sous un vol de goéland!
(Les Sirènes se montrent à demi,
dans les intervalles fleuris
des rocs marins, elles ont des visages
de femmes sous des cheveux d'or.
On voit le commencement
de leurs blanches ailes de grandes mouettes.
Les Sirènes avec un geste du côté de la mer,
les bras nus levant des ailes.)
Les SIRÈNES
(les Voix très près.)
Vers les beaux archipels d'étoiles
Qu'on voit dans l'eau s'allonger
UN GROUPE DU MATELOT
Oh! les suivre!
Oh, les suivre!
LES SIRÈNES
Montez sur les nefs d'air léger
Où le brouillard met des voiles.
Ah! Ah! Ah!
LES MATELOTS
Les suivre!
Oh! là-bas, vivre des jours nouveau
Dans la douceur du songe...
Et l'oubli des travaux!
(Pirithoüs secoue son attention anxieuse
vers le Labyrinthe, se retourne,
parle avec une tristesse rude.)
PIRITHOÜS
Arrêtez! Coeurs d'enfants, dociles aux merveilles,
Faudra-t-il donc pour en déjouer les appâts
Boucher de cire vos oreilles,
(violent.)
Ou vous attacher à vos mâts?
(Il s'avance vers les matelots.)
Quoi! dans le Labyrinthe énorme aux âpres berges
Les sept jeunes garçons
Et le sept jeunes vierges
S'offrent, tribut vivant, au Taureau belliqueux;
Quoi! le royal Thésée, ignorant de la crainte,
Les a suivis parmi l'erreur du Labyrinthe
Pour les sauver du monstre ou mourir avec eux.
Et vous, Athéniens, qui guettez dans ce havre,
Pour célébrer le roi hautain
Ou pour remporter son cadavre,
Le seuil de bronze où va se dresser le destin,
Vous, quand il combattra pour votre chère Athènes
Et vos fils et leurs jeunes soeurs,
LES SIRÈNES
(les Voix: loin.)
Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!
PIRITHOÜS
Suivrez-vous les fuites lointaines
Des anges de la mer aux perfides douceurs?
(Les Matelots se sont courbés, l'air repentant,
mais ils ne cessent de prêter l'oreille à la voix,
presque éteinte, des Sirènes, qui ont disparu.)
PIRITHOÜS
(chante vers le Labyrinthe avec une virilité passionnée.)
Délices de mon coeur violent, cher Thésée,
Frère des premiers jeux et des combat virils,
Pourquoi l'inique loi te fut-elle imposée
D'assaillir seul la Bête en ses pièges subtils?
Délices de mon coeur, cher Thésée.
Avec toi, j'ai traqué la Laye!
Mon épieu défonça la plaie
Ouverte par ton javelot!
J'ai porté la tête tranchée
De Cercyon, urne penchée
D'où le sang noir roulait à flot.
Nos quatre mains d'un effort juste
Ont tiré les pieds de Procuste
Jusqu'au bout de l'atroce lit;
Nous avons, pour la pâle Reine,
Affronté la nuit souterraine
Devant qui Zeus même pâlit!
Et, sans que mon coeur tremble,
Jusqu'à l'Erèbe noir
J'ai suivi
(avec tendresse)
tes dangers à cause de l'espoir
D'y succomber ensemble!
(avec l'angoisse d'un coeur déchiré)
Mais, au piège dédalien,
Ta seule vie est exposée...
Ah! si ton sang coulait sans se mêler au mien,
cher Thésée!
(avec ardeur)
Délices de mon coeur violent,
Cher Thésée!
LES SIRÈNES
(au loin)
Montez sur les nefs d'air léger...
LES JEUNES MATELOTS
Oh! les suivre! oh! là-bas vivre des jours nouveaux
Dans la douceur...
LES SIRENES
(plus loin)
Ah! Ah!
PIRITHOÜS
(monté sur les roches; terrible)
Ah! Je fends le front d'un coup de glaive
Au premier qui fait un pas vers la grève.
(Quelques-uns des matelots veulent s'éloigner vers la mer.
Pirithoüs parle aux guerriers.)
Liez ces insensés aux mâts de leurs vaisseaux!
(Les Sirènes, la moitié des voix, très au loin,
entendues à peine, pendant que, tristement,
les jeunes matelots qu'on entraîne tendent las bras vers elles.
On ne voit plus les jeunes matelots liés aux agrès des nefs,
ni les guerriers, ni même Pirithoüs qui surveille
entre les roches l'exécution de ses ordres.
On n'entend plus que le chant de plus en plus atténué,
de plus en plus mystérieux de Sirènes.)
LES SIRENES
En des îles enchanteresses
Il es des lits de caresses...
(Alors, du fond du théâtre s'élève une plainte douloureuse
comme de quelqu'un qui souffre en marchant,
en se traînant, et lentement apparaît Ariane
qui descend entre les arbres fracassés par la foudre,
et les fondrières; parmi les ronces, en pâles vêtements de nuit,
déchevelée, les pieds nus... elle descend, elle se soutient à peine.)
ARIANE
(en haletant, doucement.)
O frêle corps, trop faible, hélas! pour tant d'amour!
Mon vain effort défaille au devoir que je porte...
(Elle est plus proche.)
Tout me fait peur:
Ces rocs, la mer qui rôde autour,
Le vent... tout me fait mal...
(Elle traverse un buisson fleuri.)
...les fleurs même... m'importe!
Il faut qu'avant le jour
J'atteigne la fatale porte!
(En fléchissant, tant elle est faible et lasse,
elle va vers le portail de bronze,
grimpe péniblement aux roches écroulées, ouvre la porte,
d'une clef qu'elle avait sous son vêtement,
ne tire qu'à demi l'un des lourds battants, le laisse contre, s'écrie:)
Enfin!
(Elle revient chancelante.)
...déjà!
ACTE II
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE V
La galère en pleine mer.
Au fond, dans une brume indécise,
çà et là bleue et rose, passent des écueils
avec des groupes d'arbres, des îles où s'étagent
des architectures blanches. Au premier plan,
des écueils aussi, plus petits.
La galère flotte, la voile gonflée,
et les rameurs coupant la lame lisse, entre les îles du fond
et les rochers du premier plan.
C'est l'égalité parallèle du mouvement des îles au loin
et des écueils proches, qui produit l'illusion parfaite
du mouvement de la galère.
La galère, la proue au lointain, est placée un peu de biais.
Elle est très splendidement peinte et ornée;
les flancs ronds-qu'on appelait les "joues" -
sont décorés de dessins d'or et de groupes
de tritons et de nymphes marines.
A l'avant, une figure de Cypris anadyomène
émerge d'une écume faite de flocons de marbre.
Pirithoüs, debout, appuyé à sa lance, regarde le lointain.
Au dessous de lui, un seul banc de rameurs' on ne voit
que les bonnets rouges des rameurs, et les rames longues,
qui fendent l'eau rythmiquement.
Sur le pont, sont assis,ou étendus, en groupe harmonieux,
les sept vierges - parmi elles Eunoé - et sept jeunes garçons -
parmi eux Chromis;
ils bavardent, ils son ravis, ils jouent aux osselets.
Du pont, une échelle de cordage descend vers l'Abri.
C'est dans cet Abri, vaste,
à demi fermé de rideaux de laine éclatante,
que sont endormis, sur un très large banc de bois précieux
et de pourpre, les deux époux, Thésée et Ariane.
A l'arrière, la cahute ronde où se tient le pilote Phéréklos.
Du même côté, plus bas, sur le pont, et séparée de l'Abri
par une autre échelle descendante, Phèdre, accoudée au rebord,
le menton dans les mains, songe douloureusement.)
LES RAMEURS
(dont on ne voit que les bonnets rouges
et dont les longes rame à gauche fendent
comme automatiquement la mer.)
(très doucement, très monotone)
La nef sur l'onde lisse
Passe comme glisse
La nymphe nageant,
Et l'écume qui joue
Lui met à la joue
Des baisers d'argent!
PIRITHOÜS
Eelleia! pilote!
PHÉRÉKLOS
Elleia!
(désignant une île au lointain)
Délos!
LES SIX VIERGE, EUNOÉ &
LES SIX EPHEBES, CHROMIS
(tout en jouant aux osselets.)
Délos!
EUNOÉ
L'île aux voilures de lauriers-roses, qui flotte
Dans la cadence des flots!
CHROMIS
Dans la cadence des flots!
LES SIX VIERGES et LES SIX EPHEBES
Dans la cadence des flots!
LES RAMEURS
Et l'écume qui joue
Lui met à la joue
Des baisers d'argent!
PHÉRÉKLOS
(de même)
Paros!
LES SIX VIERGES et LES SIX EPHEBES
(de même)
Riche en moissons!
LES RAMEURS
(ténors, bouche close)
Ah!
LES RAMEURS
La nef sur l'onde lisse
PHÉRÉKLOS
Mélos!
CHROMIS
Chère aux abeilles!
LES SIX VIERGES et LES SIX EPHEBES
Chère aux abeilles!
LES RAMEURS
Passe comme glisse
La nymphe nageant...
PHÉRÉKLOS
Andros!
LES SIX VIERGES, EUNOÉ
LES SIX EPHEBES, CHROMIS
Andros! où les raisins débordent les corbeilles!
PHÉRÉKLOS
Et Lemnos!
LES SIX VIERGES & LES SIX EPHEBES
(alerte et joyeux)
Lemnos!
EUNOÉ et CHROMIS
Lemnos!
(en riant)
Où, tombé des célestes séjours,
Vulcain, fut boiteux de sa chûte.
Que de temps a passé depuis cette culbute!
Mais Vulcain boite encore et Cypris rit toujours!
LES SIX VIERGES et LES SIX EPHEBES
Cypris riant,
Que de temps a passé depuis cette culbute!
Vulcain boite encore, Vulcain boite encore,
et Cypris rit toujours!
PIRITHOÜS
Puis Athènes luira dans les brumes lointaines!
LES RAMEURS
La nef sur l'onde lisse passe...
PIRITHOÜS
(avec une gravité attendrie et religieuse)
Athènes!
LES SIX VIERGES, EUNOÉ &
LES SIX EPHEBES, CHROMIS
(répétant avec une gravité attendrie et religieuse)
Athènes!
PIRITHOÜS
Force!
LES SIX VIERGES, EUNOÉ &
LES SIX EPHEBES, CHROMIS
Force!
PIRITHOÜS
Grâce!
LES SIX VIERGES, EUNOÉ &
LES SIX EPHEBES, CHROMIS
Grâce!
PIRITHOÜS
Musique!
LES SIX VIERGES, EUNOÉ &
LES SIX EPHEBES, CHROMIS
Musique!
PIRITHOÜS
Athènes! Athènes!
LES SIX VIERGES, EUNOÉ &
LES SIX EPHEBES, CHROMIS
Athènes!
LES RAMEURS
La nef sur l'onde lisse
Passe comme glisse
La nymphe nageant,
Et l'écume qui joue
Lui met à la joue
Des baisers d'argent!
PHÉRÉKLOS
Syrasyros!
(Cependant, Ariane s'éveille lentement.)
ARIANE
J'ai dormi...
THÉSÉE
Dans mes bras!
ARIANE
(passionnément, inquiète et heureuse)
Mais je n'ai pas rêvé?
C'est vrai que tu m'as emmenée,
Que je te tiens, que je t'ai là, que j'ai trouvé
Dans une heure d'amour toute ma destinée;
C'est vrai mon languissant effroi délicieux
De ta force soumise à ma douceur peureuse,
C'est vrai votre bouche à ma bouche heureuse...
et ton regard dans mes yeux!
THÉSÉE
Oui! vrai! comme l'aide fervente
Dont ton amour me combla!
ARIANE
(très petite fille)
Oh! ne parlons plus de cela!
Ne rends pas grâce à ta servante.
THÉSÉE
Eh! bien, le bonheur qui t'est cher
Est réel comme la caresse
A mon cou de ta chevelure charmeresse,
Comme la fraîcheur de ta chair.
Il me semble
Qu'en touchant
L'or noir qui tremble
A ton front penchant
Qu'en voyant au voile
De tes cils touffu
Luire encor l'étoile
Du ciel où je fus,
Qu'en aspirant au bord de tes mourantes lèvres
Un parfum chargé
Du relent des fièvres
Que je partageai,
Je vis et meurs, à cause
De ta joie encor déclose
Dans l'infini retour
De l'amour après l'amour!
(moins lyrique, plus sûr)
Ton bonheur est vrai, douce
Ariane, corolle
De l'abeille toujours du désir renaissant,
Comme le mien!
ARIANE
(heureuse)
Voilà la plus chère parole!
(très malicieusement voluptueuse)
Et tu pouvais la dire en te taisant.
(Ils se tiennent longtemps enlacés.)
THÉSÉE
(après un silence d'amour)
Mais ne crains pas que se renvole
L'abeille! elle s'est posée à jamais!
ARIANE
(avec effroi)
Ne dis pas cela! tu me rendrais folle!
THÉSÉE
Je t'aimerai demain comme hier je t'aimais!
ARIANE
Non! je ne veux pas de cette espérance!
Sais-tu combien je souffrirai
S'il me faut quelque jour, de l'espoir adoré
Tomber dans ton indifférence!
Si je croyais que me fût dû
Sans fin le bonheur qui m'enchante,
Je serais peut-être méchante
Pour l'avoir perdu...
Va, va, je sais que des beautés plus belles, plus belles
D'être nouvelles,
Me voleront ton désir...
Un héros n'a qu'à choisir!
Il me suffit de l'heure aux délices suprêmes...
Ne dis pas que tu m'aimeras,
dis que tu m'aimes! que tu m'aimes!
THÉSÉE
(en un récit épique et galant, comme un conte d'anthologie)
Quand Hercule eut conquis,
Sur le thalame exquis
De Cassiopée,
La rose d'une bouche et le lys frais d'un coeur,
Il marcha désormais de son grand pas vainqueur,
Un lys à la Massue, une rose à l'Epée!
ARIANE
(câline et caressant)
Ah! tu mens, ou tu dis, sans les savoir, des choses...
Hercule a bien souci des lys frais et des roses...
Mais le lien qu'à ton cher cou mes bras ont mis,
Qu'il soit donc éternel puisque tu l'as promis!
THÉSÉE
Je t'aimerai demain comme hier je t'aimais!
ARIANE
Ne dis pas que tu m'aimeras, dis que tu m'aimes! que tu m'aime!
(Ils sont assis, étroitement liés;
les rideau de l'Abri comme par hasard,
se ferment à demi.)
PHÈDRE
(qui les a entendus ou devinés)
Oh! que ces douces voix et que les vagues lentes
Qui meurent de langueur
Sont donc peu ressemblantes
Au trouble effrayant de mon coeur!
(Déjà se sont fait entendre, et alors redoublent,
des bruits sourds de vent qui se lève,
de lames qui heurtent rudement la galère,
de cordages qui grincent;
et, dans une obscurité
presque soudaine, éclate l'orage.
tumulte sur le pont de la galère.)
PIRITHOÜS, PHÉRÉKLOS, EUNOÉ, CHROMIS &
LES SIX VIERGES et LES SIX EPHEBES
Dieux! C'est la tempête!
PHÈDRE
(avec un cri de joie)
C'est la tempête!
PIRITHOÜS
Bas les rames!
PHÉRÉKLOS
Carguez la voile!
EUNOÉ et CHROMIS
LES SIX VIERGES et LES SIX EPHEBES
(Tous, suppliant)
Poseidon! Thétis! Dieux! Dieux!
(Les manoeuvres s'accomplissent
dans le vacarme de l'ouragan.
La voile baissée, les rames rentrées,
la galère est comme nue dans la noirceur
bouleversée du brouillards.)
C'est la tempête!
PIRITHOÜS
(parmi l'épouvante des enfants qui courent.)
La mer, le vent, la nuit que cingle l'éclair bref,
Par le courroux des dieux enveloppent la nef!
(Tous: cris d'épouvante très prolongés.)
EUNOÉ et CHROMIS
(s'embrassant)
O chère tête!
(Tous: nouveaux cris encore plus déchirants.)
Chère tête!
(Les bras désespérément suppliants.)
Si tu sauves Eunoé Chromis du trépas abhorré
Amphitrite aux cheveux d'algues,
LES SIX VIERGES et LES SIX EPHEBES
Thétis! Thétis!
EUNOÉ et CHROMIS
Je t'offrirai,
Le premier matin de la Fête,
Des figues et du miel dans un panier doré!
(Tous: cris désespérés très prolongés.)
PHÈDRE
(en une fureur heureuse)
Hadès! est-ce mon voeu qui suscita la rage
Des gouffres et du ciel combattant dans l'orage?
Ai-je voulu, pour eux et pour moi, dans la mer,
Un tombeau de colère et de tumulte amer?
(Phèdre descend l'échelle;
elle soulève les rideaux de l'Abri;
elle contemple avec un désespoir contenu le sommeil
tendre et profond des époux.)
Ils n'entendent pas les cris de détresse,
Ni le fracas des mâts brisés,
Eux, les heureux amants pâmés dans la paresse
Insurmontable des baisers!
(Elle remonte; elle clame.)
Ecueils! dressez-vous,
dressez-vous dans l'opaque brume!
Emporte-nous dans ton écume, flot hurlant!
Et que pour toujours ta froide amertume apaise
ma lèvre et mon sein brûlant!
Emporte-nous flot hurlant! flot hurlant!
(Mais voici que l'ouragan se fait moins violent,
la brume est moins opaque, les éclairs sont plus rares,
les rafales se taisent presque.)
PHÉRÉKLOS
Dieux bons!
PIRITHOÜS
Chers Dieux!
(Une clarté se fait.)
LES SIX VIERGES et LES SIX EPHEBES &
EUNOÉ et CHROMIS
Thétis! Poseidon!
PHÉRÉKLOS
Dieux bons!
PIRITHOÜS
Chers Dieux!
PHÈDRE
Quoi donc! la tempête fait trêve?
PIRITHOÜS
Oui, la bourrasque fuit...L'éclair s'éteint!
PHÉRÉKLOS
Le soleil luit!
LES SIX VIERGE et LES SIX EPHEBES
EUNOÉ et CHROMIS
Thétis! Poseidon!
EUNOÉ
L'affreux rêve
Se disperse!
LES SIX VIERGES, LES SIX EPHEBES et CHROMIS
Thétis!
EUNOÉ
Thétis au loin est bleue et s'illumine toute...
LES SIX VIERGES, LES SIX EPHEBES et CHROMIS
Thétis est bleue...
PHÉRÉKLOS
Mais une terre est proche...
(Phéréklos regarde vers l'horizon où s'ébauche une île.)
Et c'est vers Naxos qu'Eurus m'a conduit!
LES 7 VIERGES dont EUNOÉ &
LES 7 EPHEBES dont CHROMIS
(Tous dans une grande joie.)
Naxos! Naxos!
(alerte et joyeux)
L'île charmante, charmante, aux écueils sans courroux,
Naxos! Naxos!
Naxos! Naxos!
Où la mer sur le sable endormi se lamente avec des sanglots si doux!
(Pendant que les Ephèbes et les Vierges, Eunoé
et Chromis, chantent, la galère, poussée par le vent,
glisse vers l'île adorable, dont le paysage se fait
de plus en plus distinct dans la merveille d'une clarté rose et d'or.
Pirithoüs est descendu vers l'Abri. Il réveille Thésée.)
PIRITHOÜS
(à Thésée)
Les vents ont poussé la galère
Vers Naxos au sable doré...
Faut-il aborder l'île claire?
THÉSÉE
(qui se lève en soulevant Ariane)
Pirithoüs, fais à ton gré!
Tous les bords sont heureux... et n'importe où je vive
Pourvu qu'en souriant Ariane m'y suive.
(Ariane et Thésée montent enlacés, vers le pont.
Pirithoüs parle au pilote. On ne hisse point la voile,
de sorte que tout l'horizon reste visible.)
LES 7 VIERGES dont EUNOÉ &
LES 7 EPHEBES dont CHROMIS
Naxos! Naxos! Naxos! où bondit l'onde agile
Des sources d'argent... Naxos! Naxos!
Où dans les puits très purs,
dans les puits très purs,
les amphores d'argile
Puisent un ciel d'or changeant!
ARIANE
(soupirante et doucement lasse)
J'ai pris courage dans tes bras!
Dis que tu m'aimes...
Roi des délices fidèles, dis aussi que tu m'aimeras.
(Ils sont sur le pont; Naxos est plus proche.)
THÉSÉE
Regarde l'île en fleur des amours éternelles!
PHÈDRE
(derrière eux)
Mieux eût valu la mer aux éternels trépas!
LES RAMEURS
(chantant en ramant)
La nef sur l'onde lisse
Passe comme glisse
La nymphe nageant,
(Les enfants chantent vers Naxos.)
LES 7 VIERGE dont EUNOÉ
LES 7 EPHEBES dont CHROMIS
Naxos! Naxos!
Délice des colombes
Où le corbeau lui-même a des ailes de jour!
(On voit les Sirènes se poser, se traîner doucement
aux cimes des vagues, femmes demi-nues,
aux grandes ailes de mouettes,
elles semblent pousser et tirer le navire vers Naxos,
plus proche encore, et miraculeusement éblouissante.)
LES SIRENES
(à pleine voix)
(tous les SOPRANOS dans les coulisses, très près.)
En des îles enchan teresses
Il est pour les jeu nes héros
Il est des lits d'ombre et de caresses.
Il est des lits de cares ses.
Des lits de cares ses..
LES RAMEURS
Et l'écume qui joue
Lui met à la joue
Des baisers d'argent.
La nef sur l'onde lisse
Passe comme glisse
La nymphe nageant...
LES 7 VIERGE dont EUNOÉ
LES 7 EPHEBES dont CHROMIS
Naxos! Naxos! qui n'a point de tombes
Et n'a que des lits d'amour!
Naxos! Naxos! qui n'a que des lits d'amour!
Ile charmante! charmante! charmante! Naxos!
ACTE III
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE V
(à Naxos.
C'est la cour intérieure d'une bâtisse Pélasgienne.
Dans une floraison énorme
et extraordinaire d'églantiers géants
et de hautes touffes d'herbes sauvages,
il y a, à droite, le seuil d'un palais barbare.
A gauche, c'est la lisière d'une forêt très sombre;
un ruisseau coule entre de hautes herbes.
(Au fond, presque en face, la pente d'une pelouse fleurie,
puis un haut relief de marbre, oeuvre d'art ingénue et rude,
montre Cypris sur son char attelé de colombes;
Eros, adolescent viril, est accoudé
près d'elle à un très grand arc;
les trois Grâces: Aglaïa, Pasithée, Euphrosine,
sont étendues dans des nuées de marbre,
vers les roues du char;
et, non loin d'elles, il y a un groupe de Jeux,
de Désirs et de Nymphes.
Des grimpements de volubilis, des retombées de glycine
forment sur les figures des entrelacs de couleurs vives.
A gauche du haut relief, un chemin, qui, un instant,
s'arrête en une assez vaste plate-forme,
monte vers une colline invisible;
à droite, entre le haut relief
et le seuil du palais barbare, une étroite
et lointaine vision de la mer et des roches marines.
A droite, au premier plan, un bloc de marbre fruste.
Le jour se lève. Des serviteurs poussent
les lourds vantaux de la porte du palais.
Des chasseurs, sur le seuil, fourbissent les flèches
et éprouvent les arcs, puis, sous les lourds carquois,
ils iront par groupes, vers la forêt, venant du palais
et venant de la colline, des lavandières se dirigent vers la mer.
L'attention doit être surtout attirée vers Pirithoüs qui,
sur la plate-forme, enseigne l'usage des armes
et les jeux de la guerre aux sept jeunes garçons d'Athènes.
Seuls, sont restés en scène Pirithoüs et les jeunes garçons,
quand commence de sonner au loin la trompe
d'airain des chasseresses qui, dès avant le jour,
suivirent Phèdre dans la forêt.
Le son de cette trompe est rauque, brutal, sauvage;
parfois il s'achève plus doucement, en une plainte
qui ressemble à un appel...
Thésée, sans armes, apparaît sur le seuil;
il a sans doute été éveillé par la sonnerie lointaine de la trompe.
Un peu haletant, il regarde du côté de la forêt.
Il ne voit pas ce qu'il veut voir.
Il monte sur la pelouse qui précède le haut relief.)
THÉSÉE
Là-bas, la vierge sauvage,
L'arc vibrant, le carquois au rein,
Clame dans le cor d'airain
Avec des fureurs de ravage!
(Il se rapproche de la lisière.)
Phèdre-Artémis!
Force-beauté!
Malgré la douceur conjugale
Un fatal Eros m'a hanté,
Fille héroïque,
O mon égale!
(plein de remords)
Je n'avoûrai pas mon désir,
A cause d'Ariane aux plaintives tendresses;
Mais j'ai déserté ses caresses
Et son sommeil au frais soupir,
(très passionnément)
Pour guetter dans les verts frissons de la clairière
Ta jambe de déesse et ton bras de guerrière!
(Il va vers la forêt, mais Pirithoüs l'a observé,
a éloigné les jeunes garçons, se place devant Thésée.)
PIRITHOÜS
(rudement)
Où vas-tu, Roi?
THÉSÉE
Que t'importe?
PIRITHOÜS
(doucement, tendrement)
Où vas-tu,
Mon ami?
(Thésée s'est arrêté, mais il écoute
toujours le son de la trompe;
Pirithoüs continue)
...ce nous fut une victoire aisée
De chasser les brigands de Naxos,...
(d'un ton de reproche)
...et Thésée
Depuis quatre mois n'a pas combattu!
(Thésée écoutera mieux Pirithoüs.)
(la trompe sonne plus loin)
Songe à tes tâches acceptées.
Victoire des vaincus,
Recours des affaiblis,
Songe aux grands devoirs accomplis
Par les Héraklès et les Prométhées.
Le pas des géants ténébreux
Epouvante la terre et les échos célestes,
Les hydres par leurs cent gueules, dardent des pestes!
Et les peuples douloureux
Saignent sous les tyrans funestes.
(chaleureusement, héroïquement)
Dis, ô mon cher orgueil, dis que tu lèveras
Encor pour le salut des vivants ces deux bras
Devant qui tout se rapetisse:
Car l'un a nom Courage et l'autre a nom Justice.
(Thésée, le son de la trompe s'étant tout à fait évanoui,
cède à la force de Pirithoüs.)
THÉSÉE
Oui, j'achèverai d'un coeur résolu
Ma sublime destinée
(Pirithoüs l'embrasse ardemment.
Thésée se tourne vers le palais.)
Et j'emmène l'épouse où mon désir s'est plu!
Tu m'as trop bien servi pour être abandonnée,
O si tendre Ariane!
Et les Dieux ont voulu
Notre indissoluble hyménée.
PIRITHOÜS
(avec une vigoureuse joie)
Quand partons-nous?
(Thésée va répondre, dans son élan continué,
qu'il partira sur-le-champ, mais le son de la trompe
se fait entendre de nouveau.
Ce son est triste et ardent; - il appelle.)
THÉSÉE
(comme bégayant)
Demain... bientôt... deux jours encor...
Puis, nous partirons...
PIRITHOÜS
(brutal)
O vigueur usée!
Es-tu comme le cerf qui tremble au bruit d'un cor!
(Furieux d'avoir été deviné, Thésée s'élance vers Pirithoüs.)
THÉSÉE
Tais-toi!
(A ce moment Ariane a paru sur le seuil,
bientôt suivie par les Vierges d'Athènes;
elle est triste, languissante, peureuse,
elle tend les bras vers son mari.)
ARIANE
Thésée!
THÉSÉE
(sans se retourner)
Hélas!
(plein de honte et baissant la tête. à Pirithoüs)
Eloignons-nous!
(Ils sortent rapidement par le chemin qui monte.
Ariane, en levant ses bras nus, suit son mari,
traverse le théâtre avec des gestes qui veulent retenir.)
ARIANE
(sur la plate-forme)
Thésée!
(Mais aucune réponse...
Elle reste là, toute tendue vers le lointain.
Elle attend. Rien. Elle redescend, douloureuse,
pendant que sur le seuil les Vierges d'Athènes
et Eunoé la considèrent avec un tendre respect.)
LES SIX VIERGES D'ATHENES
(pendant qu'Ariane revient)
Très pâle, en pleurs, le cou baissé
Comme une tige brisée
Elle semble un grand lys blessé
Qui pleurerait sa rosée.
(Eunoé a fait un signe.
Les Vierges lui ont apporté une lyre.
Ariane est assise sur le bloc de marbre fruste.)
EUNOÉ
(vers Ariane chante en jouant de la lyre)
Ariane! Ariane! Epouse!
Pourquoi pleurez-vous?
Eos émeut d'un frisson doux
La nue et l'air la feuille et nous,
Et le sommeil de la pelouse.
Tout est douceur, la mer, le ciel,
La terre éblouie et charmée!
L'abeille vibre, aux fleurs pâmée
Comme un baiser d'ambre et de miel.
ARIANE
(dans un sanglot)
Il n'est pas de douceur pour qui n'est plus aimée.
EUNOÉ
Ariane! Ariane! Reine!
Pourquoi pleurez-vous?
Pareils à d'affreux lions roux
Sous le talon de votre époux
Les brigands ont mordu l'arêne.
L'orgueil du glaive et la splendeur
Des roses, pourpre parfumée,
Environnent la renommée
De votre charmante grandeur.
ARIANE
(plus désespérement)
Il n'est pas de grandeur pour qui n'est plus aimée!
LES 6 VIERGES
Très pâle en pleurs, le cou baissé
Comme une tige brisée
Elle semble un grand lys blessé
Qui pleurerait sa rosés.
(Brusquement se font entendre les cris
de la chasse plus proche et la trompe déchirante.)
LA VOIX DES CHASSERESSES
Eô! Eô! Eô! Eô!
Eôé! Eôé! Curée! Curée! Curée!
PHÈDRE
(sa voix éclate avant qu'elle soit entrée.)
Donnez la bête aux chiens vainqueurs!!
(Phèdre apparaît, suivie par deux chasseresses
qui s'éloignent aussitôt avec la chasse.)
PHÈDRE
(sombre)
Elle ne sera pas par leurs crocs déchirée
Plus effroyablement que, par l'amour, les coeurs!
ARIANE
(a vu Phèdre et tend les bras vers elle)
Phèdre! ah! viens, ma soeur adorée.
(Phèdre oubliant tout dans sa tendresse
pour sa soeur et très câline.)
PHÈDRE
Vous pleurez, mes cher yeux?
Vous soupirez, ma chère bouche? cruels dieux!
(anxieux)
Qui t'a fait du mal? qu'est-ce qui t'alarme?
Tout mon sang coulerait en se réjouissant
Si chaque goutte de mon sang
T'épargnait une larme!
ARIANE
(dans les bras de sa soeur,
presque pleurante)
Hélas! il me donna l'espoir
D'une amour jamais épuisée...
Je me plains parce que Thésée
Ne m'aime plus.
PHÈDRE
(qui ne peut retenir une espérance,
criant presque)
Il ne... quel signe t'a fait voir?
ARIANE
(très petite, très émue, très familière)
Il me fuit, ou se tait, son air n'est plus le même,
Ni son coeur! il n'est plus comme on est quand on aime.
PHÈDRE
(comprimant son émotion)
O remords d'un désir que j'ai pu concevoir!
ARIANE
Et je crains qu'il n'en aime une autre!
PHÈDRE
(violente, se livrant)
Une autre!
ARIANE
(faiblement)
Il crie
Des mots, la nuit...
PHÈDRE
...un nom?
ARIANE
...un son vague, trompeur...
PHÈDRE
(presque rassurée)
Alors, comment sais-tu qu'il aime?
ARIANE
(ingénûment triste)
...soeur chérie,
Je ne le sais pas, j'en ai peur...
PHÈDRE
(reprise de sa colère jalouse)
Et ta crainte ne soupçonne
Personne encore?
ARIANE
... personne.
PHÈDRE
C'est peut-être Eunoé qui par l'âge ingénu
Le charma?
ARIANE
Non...
PHÈDRE
...peut-être une nymphe au sein nu
Danse et rôde et l'attend sous la lune estivale?
ARIANE
(plus jalouse)
Oui, peut-être.
PHÈDRE
(terrible)
Oh! saisir et frapper!
(se maintenant)
ta rivale.
ARIANE
Je ne demande pas un si cruel secours!
Mais parle à mon Thésée,
Ma soeur!
PHÈDRE
... moi?
ARIANE
... dis-lui...
PHÈDRE
... moi?
ARIANE
... dis-lui les tristes jours,
Les tristes nuits de ma tendresse méprisée.
PHÈDRE
(torturée)
Je ne veux pas!
ARIANE
(simple)
... pourquoi?
PHÈDRE
... je ne peux pas!
ARIANE
... pourquoi?
(souriant un peu)
Je comprends! un héros! un roi...
Sois sans crainte, il n'est pas effrayant, au contraire.
Puis, mari de ta soeur, il est presque ton frère!
(Phèdre tressaille. Ariane la supplie.)
Tu lui parleras, n'est-ce pas?
O plus soeur que mes soeurs aimées,
Nous avons fait nos premiers pas
D'une seule vie animées...
Nous avions des instincts secrets
Et tout pareils, sans nous les dire,
Tu pleurais dès que je pleurais,
Et je riais de te voir rire.
(avec plus d'attendrissement encore
et plus mystérieusement)
Plus grandes, nous mêlions nos bras
Dans la caresse des ramées...
O plus soeur que mes soeurs aimées,
Tu lui parleras, n'est-ce pas?
Tu lui parleras...
Tu lui parleras, n'est-ce pas?
(Phèdre n'a pu résister à tant de douceur,
elle se tourne vers sa soeur, elle sourit,
elle est sincère, elle est bonne.
Ariane lui prend les mains, la caresse; et, très vite:)
Tu veux bien! oh! je vois que tu veux bien! écoute.
(avec agitation; precipité,
haletant jusqu'à la fin de la scène)
Fais-lui comprendre que j'ai mis
Tout en lui seul, parents, amis,
Et le patrie! et que je suis à lui seul, toute!
Ne lui fais pas valoir, même s'il t'en parlait,
Mes dévouements... il peut s'en irriter... mais tâche
De deviner si quelque chose en moi le fâche
Ou lui déplaît.
(ardente)
Et dis-lui bien surtout qu'il est mon souffle même!
Et qu'il faut qu'il m'aime!
(Elle a regardé vers le fond.)
Il descend le chemin.
PHÈDRE
(dans un sursaut)
Déjà!
ARIANE
(heureuse, très vite, bredouillant presque
dans le retour de l'espérance.)
Dieux! s'il allait
Te répondre que je suis folle,
Que j'ai
Tort! que rien n'est changé!
Qu'il m'aime toujours! ô parole
Exquise! O parfaite douceur!
(vers le fond)
Il vient!
(à Phèdre)
embrasse-moi!
(Elle court vers le Palais.
Elle se retourne, envoie des baisers à Phèdre.)
... ma soeur, ma bonne soeur!
(Elle s'éloigne vivement.)
PHÈDRE
(fortement et doucement résolue)
Oui, oui, j'accomplirai cette tâche sacrée.
O ma soeur de berceau, plus proche et préférée...
(Mais elle songe en marchant.)
Pourtant,
(très intense)
Si c'était moi qu'il aime...
(avec une joie déchirée de remords:)
Si c'était
Moi!
(Elle se souvient.)
Grave, il me parlait rarement, la voix dure,
Et son regard m'évitait.
Mais hier, en dénouant au vent ma chevelure,
Je sentis à mon cou son souffle au proche émoi
Et j'en avais jusqu'au bout des doigts la brûlure.
(emportée)
Si c'était moi! si c'était moi!
(maîtresse de soi)
Je n'en ferai pas moins ce qu'ordonnent ma gloire...
(vers Ariane chérie)
...et ma tendresse!
(Mais elle se tourne vers le haut relief
et parle furieusement.)
Atroce Eros!
Apre Cypris!
Votre détestable victoire
Dans l'enfer de mes esprits
Rôde comme une torche noire!
Pour le beau héros
Le désir, bitume
Fluide, consume
Ma chair et mes os.
Je mène, farouche
Les chiens furieux,
Je mène, farouche,
Les chiens furieux,
Son nom à la bouche,
Sa forme en mes yeux!
C'est moi, proie en pleurs,
Qu'une meute assaille!
S'il vient, je défaille,
S'il s'en va, je meurs!
Je meurs!
(Elle est près de la source qui ruisselle.
Elle se regarde dans l'eau.)
Oh! que ma joue est terne et que ma lèvre est blême!
Oh! que j'ai le sein pâlissant!
(haletant)
C'est qu'il faut à mon coeur tout mon sang
Pour aimer comme il aime!
(vers la Déesse)
Mais, Alecton de Cnide au dévorant flambeau,
Tisophone d'Amathonte!
Cypris! Je ne te dois qu'un désespoir sans honte!
Mon sort, affreux, restera beau
Et l'infâme amour que je cache,
Ce coeur coupable et non point lâche
Ne l'avoûra qu'à mon tombeau!
(Thésée vient d'enter.
Il voit Phèdre. Il frissonne.)
THÉSÉE
(profondément ému)
Phèdre!
PHÈDRE
(qui s'est reconquise,
qui ne laisse voir aucune émotion)
...Qui t'attendait au penchant de la route.
THÉSÉE
(heureux)
Tu m'attendais?
PHÈDRE
(Elle semble très calme, elle fera son devoir.)
Ta soeur doit te parler, écoute.
Ariane aux cheveux de brume fine et d'or,
Aux yeux comme la mer, au sein comme les roses,
S'épanouit en un miraculeux trésor
De délices hier décloses.
(Thésée ne répond pas, la tête basse.)
Donc, tu l'aimes encor.
Ariane, honorée en de royaux séjours,
A déserté pour toi sa patrie et sa race,
Et ne veut même pas qu'aux chemins sans retours.
Ta victoire lui rende grâce.
(Thésée se courbe plus encore.)
Donc, tu l'aimes toujours?
Elle pleure, jeune âme aux timides alarmes,
Roi! rejoins ton épouse et console ses larmes.
(Sur le signe de Phèdre, Thésée,
devant elle, a traversé le théâtre.
Ce moment se prolonge, car Thésée sent bien
qu'il n'obéira pas tout-à-fait, et Phèdre,
tout en désirant sincèrement qu'il rejoigne Ariane,
souffrirait affreusement s'il la rejoignait.)
THÉSÉE
(dans un éclat)
Non! Je ne peux pas, coeur brutal,
Feindre encore!
PHÈDRE
(épouvantée et ravie)
Que dis-tu?
THÉSÉE
Qu'un Eros fatal
Me dévore!
PHÈDRE
Parjure!
THÉSÉE
...oui, parjure, odieux,
Traître, et lâche... et j'ai peur des dieux!
Mais j'adore!
PHÈDRE
Ciel!
THÉSÉE
(en un soulagement furieux)
...je l'ai dit, le mot de délice et d'effroi!
(se prenant la gorge)
Je l'avais là, brûlant. ah! j'adore! et la foudre
N'empêcherait pas, me mit-elle en poudre,
Que je l'ai dit! et que tu le sais!
PHÈDRE
(éperdûment, à elle seule)
C'était moi!
THÉSÉE
(Thésée qui a pourtant entendu.)
Oui! toi! toi!
C'est infâme!
O vertu dégradée!
Je déteste mes yeux déments, mon coeur hagard...
Pourquoi, coupables yeux, l'avez-vous regardée?
Pourquoi, coupable coeur, suivais-tu mon regard?
N'importe!
C'en est fait!
(brutal - grossier même)
Ariane est plus belle
Que le lys d'or du jour?
J n'ai point souci d'elle.
Un fil guida mes pas
Aux embûches de l'ombre?
Il ne m'en souvient pas.
Elle a fui pour me plaire
Sa famille et ses dieux...
Elle en eut le salaire!
Toi, fière, aux lourds cheveux,
Tu n'as rien fait pour moi,
je t'aime et je te veux!!
PHÈDRE
(effroyablement bourrelée de sentiments divers,
mais maintenant l'attitude du devoir)
Tais-toi, détestable adultère!
Inceste affreux,
Qu'espères-tu?
THÉSÉE
(héroïquement amant)
Illustrer par toute la terre
Notre criminelle vertu!
O Vierge guerrière, nous sommes
Héros tous deux; l'un plus charmant.
Soyons, pour le salut des hommes,
L'amante et l'amant.
Partageons la guerre et les trônes!
Nous triompherons sans effrois
Toi, des féroces amazones,
Moi, des géants rois!
Vainqueurs par un égal courage,
Eperdus d'un amour pareil,
Nous ferons de la gloire atroce du carnage
Notre lit vermeil.
PHÈDRE
(qu'une telle espérance a rendue folle
de joie mais qui résiste et résistera)
Crois-tu, monstre, que je consente
A ces bonheurs infamants?
Bonheurs, que dis-je? horreurs,
dégoûts, haine croissante...
(d'une voix déchirée)
Je ne t'aime pas! je ne t'aime pas!
THÉSÉE
(en triomphe)
...tu mens!
Le même Amour nous tente,
Depuis longtemps...
PHÈDRE
Non!
THÉSÉE
(tout près d'elle)
...les soirs, tu m'attends
Sur le seuil, haletante,
Et les seins battants.
PHÈDRE
Non!
THÉSÉE
...quand je reviens, tu feins l'étonnée,
Tu t'en vas, l'oeil mi-clos, la tête un peu tournée
Pour voir si je te suivrai,
Et tu tardes!
PHÈDRE
...ce n'est pas vrai!
THÉSÉE
Hier, tu dénouais au vent ta chevelure...
Sous l'haleine en feu dont je t'effleurai
Ton cou d'or brun vibra comme d'une brûlure...
PHÈDRE
(horriblement éperdue)
Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai!
THÉSÉE
(absolument maître d'elle)
Et maintenant le dieu t'enfièvre
D'un oestre plus délicieux...
PHÈDRE
Ce n'est pas...
THÉSÉE
...il te met du miel tiède à la lèvre,
Des pleurs de naphte aux yeux...
PHÈDRE
Ce n'est...
THÉSÉE
Et râlant comme les colombes,
Vivante au trépas enivré,
Tu ne sais plus rien, tu tombes...
Dans mes bras! dans mes bras!
PHÈDRE
(pâmée)
C'est vrai!
THÉSÉE
Phèdre! Phèdre!
PHÈDRE
(dans un furieux hymen de leurs deux êtres)
Thésée! Thésée! Délice! Eros vainqueur!
Le tien glisse
En moi comme une âpre liqueur!
Eros vainqueur! Thésée! Thésée!
THÉSÉE
Phèdre! Orgueil Cypris suprême!
Donne ton souffle! Phèdre!
Cypris suprême! Phèdre!
Donne ton souffle! Phèdre! Phèdre!
DUET
Eros vainqueur! Cypris suprême! Délices!
(en s'étreignant follement)
Ah!!
(Ariane est apparue sur le seuil.
Elle les a vus, elle s'avance, les bras battant l'air.
En un grand cri elle tombe au milieu
du théâtre comme cataleptique.)
THÉSÉE
Ciel!
PHÈDRE
Ma soeur!
(Elle se précipite vers Ariane,
se met à genoux, veut la relever,
la touche anxieusement.)
...blême! froide!
(Thésée s'est approché, frissonnant.)
...ah! nous sommes infâmes!
Toi! moi-même et les dieux!
N'approche pas! du moins qu'en se rouvrant, ses yeux
N'aient pas l'horreur de nous revoir ensemble!
(Elle le repousse, l'oblige à sortir;
Elle crie vers le palais.)
Femmes! Femmes!
(arrivent le petites Vierges et les servantes.)
Portez-la sur son lit.
(mais Ariane s'agite un peu; à Eunoé.)
Attends.
Elle a levé la paupière.
(Toutes sont penchées vers Ariane.
Ariane étire ses bras, ouvre les yeux;
elle est mortellement pâle
avec une face d'épouvante.
Phèdre a éloigné les femmes d'un geste
et se tient elle-même un peu à l'écart.
Soudain, une expression d'aise paraît
sur le visage d'Ariane.)
ARIANE
(joyeuse)
...un rêve! ah!
(mais ses traits se contractent)
...non! je n'ai pas rêvé!
(Et en reconnaissant la place où s'embrassaient
les perfides, elle voit sa soeur.)
Malheureuse!
(Phèdre folle,tend des bras qui supplient.)
ARIANE
(avec un mépris désolé)
Oh, va-t-en!
(Phèdre se dérobe, accablée,
chancelante;
Sur la plate-forme, en passant
devant l'image de la Déesse,
elle recouvre, dans la colère, sa fierté.)
PHÈDRE
Exécrable Aphrodite,
Par qui les coeurs sont fous et lâches, sois maudite!
(à pleine voix)
Et dans ta Chypre heureuse ou sur ton char doré,
Ne souris pas de ma colère vengeresse!
Un coeur d'amante habite en ton sein de déesse,
Un coeur qui peut souffrir et je t'y frapperai!
(Elle s'enfuit en courant.
Ariane, comme hors de la vie,
est restée immobile, les bras ballants.
Elle ne sait pas, elle est stupéfaite.
Elle regarde le vide.
Elle est comme une enfant qu'on a torturée,
et qui s'étonne, très douloureusement
et très naïvement.)
ARIANE
(en regardant autour d'elle)
Je ne comprends pas... les choses
N'ont pas changé.
Pourquoi dans le Ciel nuagé
Les mêmes vapeurs roses?
(lentement et vaguement)
De pareilles pourpres écloses
L'air s'éblouit.
Pourquoi la mouette d'un coup d'aile
Frôle-t-elle encor la mer qui bleuit?
Pourquoi?
(En criant tout à coup et en tordant ses bras.)
Puisque Thésée est infidèle,
Et puisque Phèdre me trahit!
(Presque comme une plainte
de chanson populaire.)
Ah! le cruel! ah! la cruelle!
Je ne vivais plus que pour lui,
Et je serais morte pour elle.
Ah! le cruel! ah! la cruelle!
Douce, je n'avais d'autre appui
Que leur tendresse et leur tutelle.
Ah! le cruel! ah! la cruelle!
Alors, eux, l'époux et la soeur,
Ils se sont mis à deux pour déchirer mon coeur,
Mon pauvre coeur frêle...
Ah! le cruel! ah! la cruelle!
(infiniment bonne)
Pourtant ils m'aimaient! comme je voulus,
L'époux m'emmena,
Phèdre m'a suive.
Oh! qu'il doit souffrir de ne m'aimer plus!
Qu'elle doit souffrir de m'avoir trahie!
(avec de la colère enfin)
Je les excuse, moi?
(avec tout ce qu'elle peut avoir
de méchanceté)
Ne leur pardonnez point,
Dieux défenseur des hyménées!
Punissez-les, pas trop
Même quand le jour point
Qu'un peu d'ombre les suive aux routes fortunées!
(Et en effet l'ombre se fait a peu à peu)
Que dans l'obscur sentier des bois
Ils ne cueillent, mêlant leurs doigts, que violettes fanées!
Et sur leur lit du soir, qu'un remords envahit,
Que le baiser se meure en parfum d'asphodèle...
(un peu terrible dans l'ombre grandissante)
Puisque Thésée est infidèle
Et puisque Phèdre me trahit!
(A ce moment, sous un crépuscule,
qui deviendra bientôt la nuit, des cris,
des lamentations, viennent de loin, se rapprochent;
Pirithoüs ne tardera pas à apparaître sur la plate-forme.)
VOIX LOINTAINES DU CORTEGE
Eïa! Pleureuses des monts,
ARIANE
(dans le tremblement de sa faiblesse)
Qu'est-ce?
LES 6 PETITES VIERGES
(sur le seuil)
Qu'arrive-t-il?
PIRITHOÜS
(qui entre épouvanté)
Reine! Reine! sois forte.
Les dieux sont sans pitié... Phèdre...
ARIANE
Ma soeur?
PIRITHOÜS
...est morte.
ARIANE
Morte? Ce n'est par vrai.
Morte! Pourquoi? Comment?
Je n'ai pas demandé cela,
Zeus inclément!
PIRITHOÜS
(vers qui se pressent les Petites Vierges
et les servantes de déjà les chasseurs
et les chasseresses.)
Au val qui se hausse et décline
Elle passa, l'air furieux!
De loin, je la suivais des yeux...
Elle monta sur la colline.
C'est là que, s'adossant au tronc géant d'un arbre,
Le parfait Adonis par Dédale sculpté,
(Pur et simple, religieusement,
une vision du Parthénon.)
Erige la blancheur de sa jeune beauté
Et lève dans le jour
Une rose de marbre.
Soudain Phèdre, une roche aiguë entre les doigts,
Court à l'image, et la frappant:
"Déesse, vois!
Ton Adonis, ton coeur, on l'outrage, on le tue
Pour la seconde fois."
Je m'élançai, mais la statue
Lourdement s'était abattue
Sur Phèdre hélas! et, dans le ravin plus creusé
Par la chute meurtrière,
Ce n'était plus dans la ronce et la pierre
Qu'un monceau de chair blême et de marbre brisé!
ARIANE
Horreur! hélas! horreur!
LES VOIX DU CORTEGE
(Les lamentations funèbres sont
tout-à-fait proches)
Eïa! Pleureuses des monts,
Eïa! Pleureuses du seuil!
PIRITHOÜS
Et voici qu'on apporte
En un linceul de fleurs, la déplorable morte.
(C'est tout-à-fait la nuit.
Entre des torches de pin résineuses,
sur un lit de branches, Phèdre est étendue,
couverte de fleurs et de feuilles.
On ne lui voit que le visage et les bras saignants,
aux mains pâles qui pendent.
Ce sont les chasseurs des monts qui la portent.
Devant elle, les Petites Vierges chasseresses;
derrière elle, le cortège sauvage des hommes errants
et des femmes errantes de l'île,
reste des troupes de brigands épargnés par Thésée.
Et l'Harpalyce ne doit rien avoir de précis,
de régulier, malgré le rythme funèbre.)
LE CORTEGE
Nous menons la mort vers le deuil,
Unissons nos voix douloureuses.
Eï! Eï! Eï!
Eïa! Pleureuses des monts,
ARIANE
(qui s'est précipitée et recule)
Son sang... qui pleure... et tant de regrets dans ses yeux!
LE CORTEGE
Thanatos est vainqueur!
Eï! Eï! Eï!
THÉSÉE
(paraît, court à la litière funèbre;
en vain, Pirithoüs veut l'empêcher...)
Non, laisse-moi saignante et blême,
Je veux la voir...
LE CORTEGE
Eïa! Pleureuses du seuil!
Pleureuses des monts!
THÉSÉE
(Il la voit.)
Atroces dieux!
(qui suit la couche funèbre avec des sanglots)
Phèdre!
ARIANE
(qui souffre affreusement; un peu à l'écart.)
Ah! comme il l'aimait!
Comme il l'aime!
(Le Cortège, la nuit étant tout à fait noire,
est entré dans le Palais barbare.
On entend les cris de Thésée
et les lamentations des Pleureuses.)
LA VOIX DE THÉSÉE
(dans le Palais)
Phèdre!
LES VOIX DES PLEUREUSES
(dans le Palais)
Eïa!
(plus loin)
Eïa!
LA VOIX DE THÉSÉE
(encore plus éloignée)
Oh! Phèdre!
PIRITHOÜS
(à Ariane)
Viens gémir avec nous dans le funèbre soir, Reine!
ARIANE
(assise sur le bloc de marbre)
Non.
PIRITHOÜS
...que vas-tu faire là?
ARIANE
Mon devoir.
(Elle va lentement vers le haut relief et s'incline.)
ARIANE
(vers les images de marbre et parlant très doucement.
Et peu à peu, pendant qu'elle chante,
et que disparaissent les torches,
le haut relief est devenu moins sombre;
le marbre obscur s'est fait transparent,
les figures inanimées se sont colorées en figures vivantes,
et l'on voit, radieuse, Cypris sur son char attelé de colombes;
Eros est à côté d'elle, et les Grâces étendues
dans les nués rougissantes vers les roues du char d'or,
et les Jeux, et les Désirs, et les Nymphes.
Et la pelouse a l'air de rejoindre les nues,
comme le rivage d'une mer céleste.)
Chère Cypris, Cypris compatissante,
O Vierge d'or que chantèrent premiers,
Quand tu naquis de la mer blanchissante,
Les tendres ramiers!
Miel des langueurs et flamme de la fièvre!
Réveil toujours des désirs apaisés,
Coeur de l'hymen universel, et lèvre
De tous les baisers!
CYPRIS
(parle)
Qu'implores-tu, jeune reine affligée
Qui m'as toujours servie avec douceur?
ARIANE
Fais, O Cypris qui m'as trop bien vengée, revivre ma soeur?
CYPRIS
C'est Adonis qui vengea Kythérée!
Et mon courroux sans doute, a trop puni.
ARIANE
Ranime donc ta victime expirée!
CYPRIS
Non! C'en est fini!
Celle qui semble encor sous les fleurs étendue,
Ombre déjà, dans l'Hadès noir est descendue.
ARIANE
J'irai donc, pour la rendre au jour,
Affronter l'infernal séjour!
CYPRIS
Tu braveras la Nuit traîtresse,
La Fleuve et les Monstres hurleurs?
ARIANE
J'ai subi la pire détresse:
Phèdre morte et Thésée en pleurs!
CYPRIS
Va donc!
(Quand Cypris a prononcé les mots:
"Va donc! Et vers l'abîme", la lisière de la forêt,
à gauche, a paru se mouvoir, s'écarter.
Les arbres renversés, la terre ouverte,
forment comme une route obscure
vers de plus profondes ténèbres;
et de cette route, il monte des bruits sourds
et des fumées.
Mais le "séjour" de Cypris ne cessera pas
d'être délicieusement lumineux.)
Et vers l'abîme aux formidables rites
Cypris te donnera pour guide les Charites!
(Cypris a fait un signe aux Charites;
les trois Grâces se sont levées,
elles ont quitté la merveille de clarté,
elles descendent sur la pelouse.
Elles relèvent Ariane;
elles la prennent par la main;
elles l'enlacent, lentement dansantes.
Elles descendent
avec elle dans les ombres offertes.)
Vous Aglaïa, Pasithée, Euphrosine,
Précédez-la vers les gouffres ouverts!
(Et tout est noir, hormis,
sous le geste de Cypris,
la traînée de clarté dorée et rose,
qui ruisselle du char, attelé de colombes,
et de toute la beauté d'en haut,
et semble un doux torrent vers l'enfer.)
Des Grâces d'or la faiblesse divine
Vaincra les enfers
ACTE IV
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE V
Aux Enfers - Le Tartare
(Le paysage est profond, fuligineux,
énorme, désolé, mélancoliquement désastreux.
Le scène même, sous un plafond
qui est l'envers de la Terre,
est occupée pas un lieu du Tartare.
Dans un creux de roche noire, où s'enfonce,
après un intervalle, un tribunal de bronze,
se tient assis, immobile, parmi des cyprès bas,
le dieu Hadès, très vieux, couronné de rubis sombres,
au vêtement de pourpre éteinte.
Sur les marches inférieures sont debout ou étendus
les Vieillards des Enfers.
Tout à fait au premier plan, un trône étroit et haut,
de marbre noir, incrusté de pierreries pâles,
opales et saphirs, où, en étroite robe mauve,
apparaît Persephone longue, fière et fine,
pâle, hiératique, levant un lys noir dans sa main droite.
Devant le trône sont harmonieusement disposés
des enlacements de jeunes formes de femmes,
en robes de deuil violet, des verveines dans les cheveux;
ce sont les compagnes de Perséphone
qui la suivirent aux Enfers.
Quand le rideau se lève, une désolée lamentation -
des plaintes d'âmes qui n'en peuvent plus, -
s'élève universellement;
c'est l'infini de la douleur sans espoir.)
LES VOIX DES ÂMES
(Choeur invisible)
Ah! Hélas! Hélas!
LES VEILLARDS DES ENFERS
(8 BASSES)
Sous le sol et la mer suspendus en décombre,
Du râle de Sisyphe au sanglot d'Ixion
Gémit l'éternité de l'expiation
Vers l'immobile Hadès chargé d'ennui dans l'ombre.
LES VOIX DES ÂMES
Ah! Hélas! Hélas!
LES VIEILLARDS DES ENFERS
(se tournant vers Hadès)
Tant d'obscure épouvante et de plaintes funèbres
Ont lassé le courroux de sa divinité;
Son silence impassible est fait de surdité,
Et la nuit de ses yeux ne voit plus les ténèbres.
LES VOIX DES ÂMES
Ah! Hélas!
LES COMPAGNES DE PERSÉPHONE
(groupées devant son trône,
très doucement comme en chuchotant.)
Mais Perséphone en son mystère
Rêve et s'émeut des maux soufferts;
Ce qui la fait douce aux Enfers,
C'est son souvenir de la Terre.
PERSÉPHONE
(immobile, les yeux mi-clos,
chante comme une idole,
qui prendrait vie, à peine)
Hélas! avant que le dieu noir
M'emportât dans son char d'ébène,
J'étais rose, même le soir,
Sous les saules de l'eau thébaine.
Quand l'aube éveille la couleur,
Je riais, rose et si fleurie
Qu'on me prenait pour une fleur
Parmi celles de la prairie.
Maintenant, dans la gaine étroite
De mon trône et de mon devoir,
Je me tiens, pâle et toute droite,
Avec dans la main un lys noir.
Je suis la Majesté blafarde
Que guette l'Enfer inquiet;
Il tremble quand il me regarde,
J'avais peur quand on me voyait.
LES VOIX DES ÂMES
(au loin)
Grâce!
LES COMPAGNES DE PERSÉPHONE
(avec un grand geste qui montre tout l'Enfer)
Ah! fais grâce!
PERSÉPHONE
(émue)
Je suis implacable et funeste;
Qui me supplie implore en vain;
Nulle humaine pitié ne reste
Dans mon coeur froidement divin.
Tisiphone, pour les supplices
Je fais signe à ton fouet dormant.
(déchirant)
Va!
(Mais sa dureté s'attendrit et elle achève,
en laissant tomber le lys noir.)
Ah! Je rêve au clair frémissement des abeilles,
Ah! je rêve au clair frémissement
Des abeilles sur les calices... ah! je rêve...
Ah! je rêve...
(De ce moment, il y a comme une accalmie
de bien-être dans les plaintes des suppliciés,
car une lueur douce glisse le long des roches.
En même temps c'est la musique des Grâces qui,
de la terre, descend vers l'Enfer...)
LES COMPAGNES DE PERSÉPHONE
(se sont levées à demi)
Mais...Qu'est-ce? une pâleur émane du lointain,
Pareille à celle sur la terre du matin...
(Comme repoussées dans le Tartare,
par une force que la douceur rend plus irrésistible,
les trois Furies, Alecto, Megoera, Tisiphone, -
reculent, le dos tourné, devant l'invasion lumineuse
des Nymphes, des Jeux, des Désirs,
qui s'avancent en des danses qui sont des marches lentes.
Un instant, les trois Furies se retournent,
obligent les Désirs, les Jeux, les Nymphes, à reculer;
mais celles-ci s'étant écartées, les trois Furies
se trouvent en présence des trois Grâces.
Et alors, c'est, au premier plan:
le duel des trois Furies avec les trois Grâces;
duel considéré par les vieillards des Enfers -
seul Hadès n'a point bougé - par Perséphone
et les compagnes de Perséphone.
Ce duel, c'est le Charme qui triomphe de la Terreur.
Il y a un moment de division
dans le combat où l'une des grâces, Aglaïa,
combat seule contre l'une des furies:
Tisiphone, et, triomphante, exprime sa joie.
Puis le combat-ballet prendra fin,
dans l'attitude humiliée et ravie des Furies
vaincues par les Grâces, au moment même
où toutes les scènes du fond sembleront s'épanouir
dans un mystère de paix, de beauté et de lumière.)
PERSÉPHONE
Avec leurs gestes d'or et leurs danses fleuries
Les grâces de Cypris ont lié les Furies
LES COMPAGNES DE PERSÉPHONE
ET LES VIEILLARDS DES ENFERS
Les grâces de Cypris ont lié les Furies,
PERSÉPHONE
Les grâces ont lié les Furies avec leurs gestes d'or.
LES VOIX DES ÂMES
(au loin)
Les grâces de Cypris ont lié les Furies.
(Perséphone voit venir Ariane,
que suivent deux Nymphes portant
une grande corbeille voilée.)
PERSÉPHONE
(à Ariane qui se courbe humblement)
Mais, toi, que veux-tu,
Forme qui tends vers moi ta prière fervente?
(Ariane se relève un peu - Perséphone,
qui avait étendu les bras vers elle,
la touche par mégarde et soudain,
palpitante et joyeuse:)
Vivante! elle est vivante!
O délice pour moi qu'entoure l'épouvante
Du néant de néant vêtu,
O délice De pouvoir toucher la peau vive
De ces mains de chair, de ce front battu
Par le pouls de la vie active...
O forme humaine, que veux-tu?
ARIANE
Je réclame la faveur due
A l'effort de mon devoir:
Phèdre, ma soeur, descendue
Au royaume noir...
PERSÉPHONE
Oui, Phèdre est là dormante en son funèbre lange.
Mais il n'est point de retour,
Pour les ombres, vers le jour!
ARIANE
Reine! si vous saviez ce que j'offre en échange!
(plus bas)
La terre connaît la rigueur
De votre aride exil en des gloires moroses,
Et pour toucher votre coeur...
Je vous apporte...des roses!
(En effet les Nymphes se sont approchées,
et Ariane ayant retiré le voile, on voit fleurir
et resplendir de grandes touffes rouges et blanches.)
Air de Roses
PERSÉPHONE
(dans une joie passionnée, saisissant les roses.)
Ah! Emmène ta soeur! emmène ta soeur!
(avec ivresse)
Des roses! des roses!
Je vois, j'aspire, et touche et baise la douceur
De toutes les humaines choses
Dans leur chères fraîcheurs écloses!
Des roses! des roses!
ah! je vois, j'aspire des roses!
(éperdûment)
...des roses!!
(Pendant que Perséphone caresse
éperdûment les fleurs,
deux de ses compagnes sont allées
derrière le tribunal de bronze;
elles ramènent Phèdre, voilée de noir,
comme vêtue de ténèbres -
L'une des compagnes de Perséphone écarte le voile.
Phèdre voit Ariane et comprend.)
PHÈDRE
Je ne veux pas revivre! non!
Je fus trop criminelle et tu me fus trop bonne!
ARIANE
(grave)
Tu ne peux pas désobéir à mon pardon!
Et nos destins seront tels que l'amour l'ordonne.
(Alors Phèdre courbe la tête, et Ariane,
qui l'enlace, la conduit vers la route du retour.
En même temps, tandis que Perséphone n'a pas cessé
d'admirer et de toucher les roses, tout s'assombrit au fond.
Hélas! tout va s'éloigner, dans plus de crépuscule,
de ce qui fut la vision de lumière et d'enchantement.
L'Enfer voit remonter en silence
et lentement les Grâces, les Nymphes, les Jeux, les Désir,
tous les charmes, toute la beauté.)
LES COMPAGNES DE PERSÉPHONE
(aux Grâces qui s'éloignent)
Moins d'une heure, un seul moment, restez encor! Restez
Dans l'infini de nos ténèbres.
Grâces d'or!..
(suppliant)
Un moment restez encor!
LES VOIX DES ÂMES
(au loin)
Restez encor! grâces d'or
Restez! grâces d'or! un seul moment!
(suppliant)
Restez un moment restez encor!
(Vaine prière, et c'est en vain aussi
que les Furies tendent des bras désespérés
vers le cortège de joie et de grâce disparu.
Le suprême lueur s'éteint. Perséphone, alors,
laisse tomber toutes les roses qui s'effeuillent -
elle reprend son attitude d'idole froide,
fine et mélancolique.
Une de ses compagnes lui a remis
le lys noir dans la main.)
PERSÉPHONE
(immobile)
Maintenant dans la gaine étroite
De mon trône et de mon devoir,
Je me tiens, pâle et toute droite, avec dans la main un lys noir.
TOUTES LES ÂMES
(au loin, avec un sanglot déchirant)
Hélas!
ACTE V
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE V
C'est, au fond, toute la mer. Il y a, il est vrai,
à gauche, sur une hauteur, le rebours du palais pélasgien
des brigands de Naxos et, au premier plan,
toujours à gauche, des roches rudes
d'où s'ouvrira le retour de l'Enfer.
Mais tout le lointain, et toute la droite sont occupés
par la mer qui vient mourir sur les sables.
Il y a deux barques, à droite;
l'une plus grande, où sont des hommes en armes;
la plus petite est occupée par de jeunes marins armés.
Au loin, mi-visible, une Nef très sombre,
au bélier de fer, chargée de guerriers.
Quand le rideau se lève, Pirithoüs se tient
debout, tout seul, dans les roches du premier plan,
accoudé à sa hache.
Le Chef de la nef guerrière est à l'avant
de la plus grande barque.
C'est un peu avant le crépuscule du soir.)
LE CHEF DE LA NEF GUERRIERE
(très viril; chaque note très accentuée)
Pirithoüs! Entends le chef
De la belliqueuse nef!
PIRITHOÜS
(immobile)
Que réclames-tu?
J'écoute.
LE CHEF DE LA NEF GUERRIERE
Les Vierges à l'unique sein
Ont quitté le noir Euxin.
PRIRTHOÜS
Que la foudre rompe leur route!
LE CHEF DE LA NEF GUERRIERE
Elles ont déjà ravagé
Phalère au sable ombragé!
PIRITHOÜS
Qu'elles périssent dans la sable!
LE CHEF DE LA NEF GUERRIERE
Athènes sent sous les heurts durs
De leurs chars trembler ses murs!
PIRITHOÜS
Athènes n'est point périssable!
LE CHEF DE LA NEF GUERRIERE
Il nous faut contre leurs efforts,
Le Roi Thésée aux bas forts!
PIRITHOÜS
Certes, il triomphera d'elles!
LE CHEF DE LA NEF GUERRIERE
Pourquoi ne prend-il pas la mer
Sur la nef au bélier de fer!
PIRITHOÜS
(dont la fureur éclate)
C'est à cause de deux femelles!
(au Chef qui s'est rapproché)
L'une est au tombeau, l'autre a fui, l'on ne sait où...
Peut-être s'en est-elle allée
Chercher sa soeur dans la souterraine Valée.
Et lui, depuis quatre jours, fou,
Sans repos ni sommeil, échevelé, farouche,
Il rôde et crie, avec leurs deux noms à la bouche!
(En effet, on entend venir de la hauteur les cris forcenés
et désespérés de Thésée.)
LA VOIX DE THÉSÉE
(au loin)
Phèdre! Ariane!
PIRITHOÜS
(plein de colère)
Entendez-vous? Entendez-vous? hélas!
LE CHEF DE LA NEF GUERRIERE
(très proche, montrant des cordes
enroulées et nouées)
Vois-tu
Ces cordages?
Si l'on usait de la nuit noire
Pour l'emporter vers la vertu
Et vers la gloire?
PIRITHOÜS
Oui, ton moyen me plaît.
LA VOIX DE THÉSÉE
(Les cris de Thésée se rapprochent.)
Phèdre! Ariane!
PIRITHOÜS
Il vient!
(aux chefs et aux matelots)
Disparaissez.
(Il a regardé et palpé les cordages.)
Mais ayez, s'il lui faut lier les bras au torse,
Des noeuds plus sûrs.
Ceux-ci ne le sont pas assez
Pour Thésée éployant sa force.
THÉSÉE
(Thésée surgit sur la hauteur.
Il est terrible, pareil à un fou.)
Phèdre! Ariane!
Mes amours! Mes Désespoirs!
Phèdre! Ariane!
Mes deux bonheurs, et mes deux crimes!
Cachez-moi, rocs profonds, cachez-moi, sombres soirs,
cachez-moi, cachez-moi,
Aux reproches de mes victimes!
(Il est sur le théâtre.)
Ariane, vis-tu?
Phèdre, es-tu chez les morts?
C'est de ma trahison que vos douleurs sont faites,
Et, vivantes ou non, vous êtes
Immortelles dans mon remords!
PIRITHOÜS
(rudement maussade)
Roi! quitte enfin le doute où ta douleur se vautre,
Et choisis ton veuvage en leur commun trépas!
Si l'une revenait?
THÉSÉE
(désespéré, hagard)
J'attendrais encor l'autre!
PIRITHOÜS
Que ferais-tu, les deux venant?
THÉSÉE
Je ne sais pas!
Traître au lit conjugal, traître au lit adultère
Revoyant mieux, depuis que je ne les ai plus,
De l'une les beautés, de l'autre les vertus,
J'hésite à m'avouer laquelle je préfère.
Et mon coeur, des deux parts éperdu tour à tour,
Dans une double absence ignore un seul amour!
PIRITHOÜS
(que guettent les marins de la nef guerrière)
Ignore tout!
Sinon qu'Athènes chère aux âmes
Est en danger
Et qu'elle attend!
THÉSÉE
(insensé)
Combattre? avec des bras infâmes!
Sont-ils dignes de se plonger
Dans le sang, ces deux bras dont l'amour mensonger
A trahi des femmes!
Je ne me sens pas assez pur pour te venger,
Athènes chère aux âmes!
(Il s'éloigne vers la gauche en hurlant.)
Phèdre! Ariane!
Mes amours! mes désespoirs!
Cachez-moi, rocs profonds, cachez-moi,
sombres soirs, cachez-moi! cachez-moi!
(Avant que Thésée soit sorti,
des bruits souterrains ont émané des rochers à gauche;
la foudre, comme profonde, gronde et des fumées s'élèvent.)
PIRITHOÜS
C'est la foudre du Zeus d'en bas!
Et la terre s'ouvre en fumées!
THÉSÉE
Qu'as-tu dit?
PIRITHOÜS
(qui est monté sur les roches)
Roi! ne vois-tu pas
Sortir des noirceurs enflammées
Une femme!
THÉSÉE
(Frémissant)
...une femme!
PIRITHOÜS
Elle lève les bras
Hors du rougeâtre enfer sous la brume qui plane!
THÉSÉE
(en un éperdu désespoir de doute)
Quelle femme?
PIRITHOÜS
...le noir brouillard qui la voila s'écarte...
THÉSÉE
Quelle femme?
PIRITHOÜS
Ariane!
THÉSÉE
(dans le conflit de son coeur bourrelé.)
Ariane!
(En effet, suivie de flammes et de ténèbres,
Ariane surgit d'entre les rochers,
parmi les foudres et les éclairs
qui vont s'atténuer et qui ne seront plus.)
ARIANE
(pantelante)
Ariane! oui, mais non point seule! et la voilà,
Ta Phèdre!
(Elle a poussé Phèdre en avant,
en jetant ce nom et c'est alors un grand silence,
stupéfait: "Quoi! Ariane, pour la donner à Thésée,
ramène Phèdre des Enfers!"
"Quoi! Elle a fait cela!"
La stupéfaction se hausse en admiration,
en une sorte d'extase religieuse;
puis, c'est comme en le mystère
d'un rite admirable tout à coup révélé,
et avec des voix haletantes de respect
que parleront Thésée, Pirithoüs et Phèdre.)
THÉSÉE
Ah! par quels dieux... sur un sublime faîte...
Pourrait être rêvée...une âme aussi parfaite! ...
par quels dieux...pourrait être rêvée une âme aussi parfaite!...
par quels dieux!
PHÈDRE
(toute voilée et le coeur honteux)
De quels remords... âprement implacable...
PIRITHOÜS
(à part)
Celui qui meurt en riant, glaive au poing,
Ah! celui qui meurt pour sa
Ville n'est point héroïque à ce point....
celui qui meurt n'est pas héroïque à ce point.
PHÈDRE
Sa douleur... me déchire...et son pardon m'accable...
Ah! De quels...remords... son pardon m'accable!
Ah! De quels... remords... son pardon m'accable!
THÉSÉE
Ah! quels dieux... pourraient rêver cette âme!
aussi parfaite!...quel dieux...
quel dieux pourraient rêver cette âme!
PHÈDRE
(Elle se tourne en suppliante vers Ariane.)
Mais, ma soeur, si je t'ose encor nommer ainsi,
Sache qu'à ton cher coeur mon coeur s'est adouci!
Et j'abjure l'amour dont je t'ai déchirée,
O ma soeur de berceau, plus proche et préférée!
THÉSÉE
(ardemment sincère)
Sache que dans l'époux qui reprend son lien
Il ne demeure plus de culte que le tien!
Puis-que tu me sauvas, puisque tu l'as sauvée,
Ton salaire fleurit dans l'amour retrouvée!
(Pirithoüs semble ne pas croire à ces sincérités...
mais Ariane, de qui elles flattent, si inespérées,
l'intime désir, palpite délicieusement.)
ARIANE
Est-ce possible?
PHÈDRE
Oui!
THÉSÉE
Oui!
ARIANE
C'est vrai?
PHÈDRE et THÉSÉE
...oui!
ARIANE
(éblouie)
Moment d'or!
(à sa soeur)
Quoi! tu ne l'aimes plus?
(à Thésée)
Quoi! tu m'aimes encor!
(secouée d'affres exquises)
Pour quelque dévouement,
pour quelque oeuvre tentée,
J'aurai toute la joie à peine méritée?
J'aurai la soeur fidèle et le fidèle époux?
Délice trop parfait! achèvement trop doux!
O bonheur!...
(courant ça et là dans une joie passionnée)
...mais pourquoi le ciel reste-t-il sombre
Quand ils n'ont plus de haine et quand je n'ai plus d'ombre!
Allume, roi Soleil, les gloires du couchant!
Astres, déjà, riez au bord du Ciel penchant!
Pourquoi les filles ingénues
De Naxos, et les soeurs d'Athènes soeurs du jour
Ne sont-elles pas venues
Célébrer notre retour!
Ah! je suis heureuse, heureuse!
Ah! je suis très heureuse!
(Elle monte vers le palais barbare.)
Venez, enfants!
Je n'ai plus de pleurs dans les yeux!
Venez! Venez!
Et que la danse au choeur joyeux
Renouvelle les fleurs de la porte amoureuse!
(Ariane est sur le sommet, vers le palais,
elle fait signe, elle appelle.
Bientôt viendront, avec les servantes,
les petites Vierges d'Athènes.
Cependant, tandis que Pirithoüs
se tient près des barques,
Thésée et Phèdre se parlent sans se regarder.
D'abord, Ariane ne les voit point, ne les entend pas.
Mais bientôt, s'étant tournée,
elle les verra, les entendra peut-être.)
THÉSÉE
(résolument)
Oui, nous ferons notre devoir...
PHÈDRE
(de même courageusement)
...nous le ferons.
THÉSÉE
Par elle j'ai vaincu la bête aux quatre fronts
Cornus d'airain, aux dents de frais carnage roses...
PHÈDRE
Par elle, j'ai revu la vie où sont les roses...
et nous ferons notre devoir...
THÉSÉE
Nous le ferons.
Sous ton regard à la caresse déchirante
J'étais comme un cheval lacéré d'éperons...
PHÈDRE
(émue)
Ah! Lorsque tu respirais mon cou, j'étais mourante...
THÉSÉE
(ému)
Phèdre...
PHÈDRE
Mais nous ferons notre devoir...
THÉSÉE
(défaillant)
Nous le ferons...
(Il voit les marins d'Athènes
qui maintenus par Pirithoüs attendent.)
Athènes nous convie à partager des trônes!
Un souffle de victoire émeut les avirons!
PHÈDRE
Tu vaincrais les géants!
THÉSÉE
Et toi les amazones!
Mais nous ferons notre devoir...
PHÈDRE
Nous ferons, Thésée!
Et de mon front pâle encor de la tombe,
La dernière espérance avec ce voile tombe!
(Elle a laissé tomber son voile. Thésée la voit.
C'est la première fois qu'ils se revoient face à face
et c'est terrible et délicieux.
Pendant qu'ils n'osent pas se regarder
et qu'ils se regardent pourtant, l'orchestre,
qui est leur coeur même,
leur rappelle leurs inassouvis désirs
et tout ce qu'ils ont espéré, tout ce qu'ils ont dit.
Mais, c'est très lentement,
très peu à peu que le Désir les a repris.
Le Chef de la nef est sorti
de la barque portant des cordages.)
PIRITHOÜS
(au chef de la Nef)
Laisse! un lien plus fort le tient assujetti.
(Ils ne sont plus maîtres d'eux-mêmes;
les deux amants que l'orchestre
conseille s'enlacent éperdument
et vont vers la grande barque.
Ariane, sur la hauteur, s'est retournée tout à fait.
Déjà, observant Thésée et Phèdre,
elle avait congédié les servantes
et les petites Vierges accourues;
et elle avait vu peu à peu
le rapprochement de leurs gestes,
elle avait entendu peu à peu
la langueur plus faible de leurs voix,
et maintenant, affreusement douloureuse,
elle voit la trahison renouvelée, définitive.)
PHÈDRE
(balbutiant)
Oh! c'est horrible!
THÉSÉE
(de même)
Oh! c'est divin!
(Ils sont dans la barque.)
ARIANE
(en haut, seule, les bras dans l'air.)
Il est parti!
(Thésée est parti en effet avec Phèdre;
et Pirithoüs va monter dans la seconde barque.)
PIRITHOÜS
(vers Ariane)
O jeune femme qui souffrez! vous êtes douce
Et grande, mais l'amour n'est pas le but hautain;
Et votre plainte en pleurs sous la nef du destin
N'est qu'un rythme de vague et qu'un vain bruit de mousse!
(La seconde braque s'éloigne. Ariane,
mourante, descend de roche en roche.)
Ariane's Lament
ARIANE
(se soulevant à demi essoufflée)
Ils mentaient!
(effarée)
à quoi bon? d'un coeur comme le mien
Leur trahison, loyale était presque exaucée...
C'est pour me le voler qu'ils m'ont rendu mon bien!
Et j'ai pu les croire, insensée!
C'était si beau! ce n'est plus rien.
Et me voici seule laissée,
Si blessée
Et jamais plus caressée!
Avais-je mérité tant de peine en retour,
Moi qui ne demandais qu'à donner de l'amour?
Et me voici seule laissée,
Si blessée
Et plus jamais caressée.
(A ce moment,
sur la mer lumineuse du soleil couchant,
passe la nef de guerre;
à l'avant s'enlacent Phèdre et Thésée.)
Durez, serments nouveaux!
aimez, neuves amours! aimez!
Vous n'empêcherez pas qu'un jour je fus aimée
Et que j'aimerai toujours...
(La nef s'éloigne. Elle pleure.)
C'est d'aimer en pleurant que l'âme est mieux charmée?
(C'est maintenant tout le crépuscule,
et bientôt ce sera, sur la mer,
la clarté commençante de la lune.)
(languissante)
Pourtant, sous la vague neige
De la lune éparse au ciel apaisé,
Hélas! que ferai-je
De mon coeur brisé?
LES SIRENES
(toutes les Voix dans les coulisses)
Viens! Viens!
(Les Sirènes commencent d'approcher
avec des battements d'ailes blanches
sur les flots doux et lassés.)
Vers les rives blanches de brume,
Plane et glis se no tre essor...
Elévation des ailes sur chaque signe.
ARIANE
(vaguement)
Qui chante ainsi?
UNE SIRÈNE
(Contralto;
Les deux Sirènes artistes du chant, en scènes.)
Ce sont les belles de la mer!
UNE AUTRE SIRÈNE
(Soprano)
Les Sirènes sont les voix douces du flux amer!
ARIANE
Les Sirènes!
LES SIRÈNES
Viens avec nous, nous sommes celles...
celles qui gardent ce qui s'en va!
ARIANE
(qui descend lentement vers la mer,
en un très doux vertige d'extase.)
Je viens! Je viens! Recevez-moi...sous vos fluides ailes...
LES SIRÈNES
(les Voix au loin)
Viens avec nous! Viens avec nous!
ARIANE
Dans l'éternel reflet du bonheur disparu.
(Elle descend dans la mer; on ne la voit plus.)
Recevez-moi!
LES SIRÈNES
Viens! Viens!
F I N
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