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Jules Massenet

  (1842 - 1912 )

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The Operas of Jules Massenet



Roma

 


Opéra Tragique en Cinq Actes
de Henri Cain
d'après Rome vaincue, d'Alexandre Parodi

Musique de J. Massenet


CAST :
Fausta, vestale Soprano dramatique 
Posthumia, aveugle, aïcule de Fausta Contralto
Junia, vestale Soprano
La Grande Vestale Soprano 
Galla, escalve gauloise Soprano 
Lemtullus, tribun légionnaire Ténor 
Fabius Maximus,séateur,
oncle de Fausta  Basse chantante (ou Bayrton)
Lucius Cornélius, souverain Pontife Basse
Vestapor, exclave gaulois Baryton 
Caïus, tribun du peuple Baryton 
Un Vieillard Baryton




Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V





Overture



Acte I



A Rome, l'an 216 avant J-C.;le Forum

(devant la curie de Tullus Hostilius à laquelle on accède par des degrés
et un portique à colonnes Peuple: adolescents, femmes, vieillards et enfants,
assemblés sur la place ou occupant les degrés. La tristesse l'angoisse,
étreignent cette foule.)



LA FOULE
O tristes jours! O tristes jours! O tristes jours
L'Univers envieux
Se lève, à notre chute, et rend grâces aux Dieux!
Hélas! O tristes jours! O tristes jours!
(soprani et contraltos)
Quoi! nos murs vont crouler!
Nous verrons nos enfants égorgés!
Nous verros nos femmes captives!
Et notre Rome auguste en proie à l'étranger!
O Romulus, ô Dieux, daignez nous protéger!
(ténors)
Quoi! nos murs vont crouler!
Nous verrons nos enfants égorgés!
O Romulus, ô Dieux, daignez nous protéger!
(barytons et basses)
Quoi! nos murs vont crouler!
Nous verrons nos enfants égorgés!
O Romulus, ô Dieux, daignez nous protéger!
(Caïus, tribun du peuple, accompagné de licteurs, traverse la place)
(se porte vers Caïus avec angoisse)
Il est donc vrai, Caïus? Hannibal…

CAÏUS
(répondant douloureusement, à la foule, en passant)
A vaincu!

LA FOULE
Ciel! Nos fils?

CAÏUS
Ne sont plus!

LA FOULE
Nos consuls?

CAÏUS
Ont vécu!

LA FOULE
Quoi! Varron? Paul-Emile?

CAÏUS
Oui, tous les deux!
(Caïus s'éloigne.)

LA FOULE
... tous les deux!
(Toute la foule avec une explosion de douleur.)
Un barbare a donc fait de notre deuil sa gloire!
Hélas! Hélas!

(La foule éperdu se jette, en gémissant, sur les degrés, devant le Temple;
pendant ce mouvement paraît Posthumia appuyée sur Galla.)


POSTHUMIA
(à Galla)
Quel est ce lieu, Galla?

GALLA
La curie Hostilie.

POSTHUMIA
(à elle-même)
Le Sénat peut souffrir qu'une foule avilie
Vienne près de son temple outrager par des pleurs
La constance de Rome et ses fières douleurs?
Au temple de Vesta portons, au lieu de larmes,
Nos prières, nos prières, Galla:
(avec âme)
Ce sont aussi des armes!
(avec un geste de départ)
Au Temple de Vesta!

(Posthumia passe lentement et disparaît.
Des femmes s'inclinent sur son passage.)


6 TÉNORS
(un groupe la désignant)
Mais quelle est cette aveugle?

UN VIEILLARD
(dans la foule)
Elle a nom Posthumia, je crois.

Un groupe de 6 FEMMES
(sopranos)
De l'antique maison des Scaurus.

6 VIEILLARDS
(barytons)
On la voit souvent chez les Vestales.
Un autre groupe de 6 femmes
(sopranos)
On dit que ces vierges fatales
Ont laissé le trépied sans flamme cette nuit.

LA FOULE
(toutes les voix)
O présage effrayant!
Sacrilège inouï!
O Dieux! daignez nous protéger!
O tristes jours!

UN VIEILLARD
(dans la foule)
Pourquoi de nos bourreaux satisfaire l'envie?
Pour lutter sans espoir autant sauver sa vie!

LA FOULE
Pour lutter sans espoir…autant sauver sa vie…
Oui!

UN VIEILLARD
Gagnons les monts Albans…durant que les chemins…

FABIUS
(entré depuis quelques instants; calme et grave)
Vous écoutez ce lâche... et vous êtes Romains!
Hors d'ici, toi qui dis de déserter la ville
Et de fuir le combat comme un troupeau servile.
Peut-on être un grand peuple et se croire perdu?
Pour répandre des pleurs, avez-vous répandu
Tout votre sang en rouges fleuves?
Et, femmes, parmi vous n'est-il donc que des veuves!
Ce n'est point où je suis qu'Hannibal est vainqueur,
Il ne passera pas,
Il ne passera pas
(énergique, rapide)
si vous avez du coeur!
(Cri au loin. Des Sénateurs, des Décemvirs
paraissent sur les degrés.)


LA FOULE
(soprani, anxieuse)
Ecoutez!
(ténors)
Ecoutez!
(barytons et basses)
Ah! voyez! Voyez! là!
(les cris, au loin, se prolongent
jusqu'à l'entrée de Lentulus)

(ténors)
...voyez!
(barytons et basses)
...voyez!
(tous)
Ecoutez!

(Lentulus arrive en courant, sans armes,
couvert de poussière et de sang, tête nue.)


FABIUS
(allant à lui)
Toi, vivant, Lentulus!
D'où viens-tu?
D'où viens-tu?

LENTULUS
(haletant)
Des bords de l'Aufidus,
Car c'est là qu'Hannibal, rassasiant sa haine,
Vit, encor mieux qu'à Thrasymène,
Sur la plaine et les monts tant de morts entassés
Qu'on l'entendit crier aux égorgeurs: «Assez!»

LA FOULE
(Mouvements dans la foule.)
Horreur!

LENTULUS
Jupiter m'est témoin que dans ces champs funèbres,
Par notre écrasement aujourd'hui trop célèbres,
Peuple, j'ai mérité d'avoir ma place aussi!
Je n'ai pu l'obtenir; et, seul, je viens ici,
Unique survivant d'une armée innombrable
Vous dire: «Excepté moi, tous son morts!»
(tendant le poing vers l'ennemi invisible)
Misérable!

(Fabius, du pan de sa toge se couvre le visage.
Les Sénateurs, les Décemvirs imitent son geste.)


LA FOULE
(avec désespoir)
Pour quels affreux destins,
Sort, nous réserves-tu?

FABIUS
(comprimant le mouvement désespéré de la foule)
Dans le malheur le calme est presque une vertu.
Songez à Paul-Emile!

LENTULUS
(chaleureusement)
Paul-Emile, un héros! Hier, pendant la nuit,
Tel un spectre nimbé d'un rayon de lumière,
Je l'ai vu tout sanglant… assis sur une pierre,
Contemplant la déroute… apparaître à mes yeux
Plus grand dans son malheur que le plus grand des Dieux!
(murmures d'admiration)
Vingt blessures n'ont pu ternir l'ardente flamme
Qui brille en son regard où transparaît son âme:
«Va vers Rome, dit-il,
Va vers ses murs sacrés
Par mes fatales mains aux Barbares livrés!
Armez-vous! Chassez-les
Enfantez un Camille!
Ou du moins dans sa chute imitez Paul-Emile!
La gloire du vaincu, Romains, c'est de mourir!»
Il m'éloigna du geste, et je le vis couvrir
De sa toge en lambeaux sa figure virile
Pour attendre la mort… intrépide… immobile.

FABIUS
(gravement)
Nous suivrons ton exemple, ô noble Paul-Emile,
Quand demain l'aube en se levant
Viendra nous découvrir Hannibal campant
Devant nos murs.

FABIUS, SÉNATEURS et DÉCEMVIRS
(6 Barytons)
Quand demain l'aube en se levant
Viendra nous découvrir Hannibal campant
Devant nos murs.

LENTULUS
(vivement)
Non pas! les soldats de Carthage,
Quand j'accourais ici, s'attardaient au pillage.

FABIUS
(dans un élan)
Profitons du répit!

SÉNATEURS, DÉCEMVIRS et LA FOULE
Oui! oui!

FABIUS
Le vainqueur d'aujourd'hui
Peut être le vaincu de demain!

LENTULUS, SÉNATEURS et DÉCEMVIRS et LA FOULE
(s'exaltant)
Oh! oui! oui!

FABIUS
(avec chaleur, aux Sénateurs)
S'il n'est plus de Romains…libérez vos esclaves!
Affranchissez les forts, les meilleurs, les plus braves!

SÉNATEURS et DÉCEMVIRS
(avec angoisse)
Mais comment les armer?
Il ne nous reste plus un glaive! un bouclier!

FABIUS
(inspiré)
Mais leurs fers rompus,
Mais des socs, des leviers, des marteaux, des balances,
On peut faire des dards, des glaives et des lances!
Et quant aux boucliers… empruntez-les aux Dieux!
Leurs temples en sont pleins, remplis par nos aïeux!

LENTULUS
(avec élan)
O merci, Fabius!
(à Fabius, avec enthousiasme)
Ton âme dans leurs coeurs, ton âme
Passe comme une flamme!
Ton âme, ton âme
Passe comme une flamme!

FABIUS
(avec foi)
Mon âme dans leurs coeurs, mon âme
Dans leurs coeurs passe comme une flamme!
Mon âme
Passe comme une flamme!

SÉNATEURS et DÉCEMVIRS
(à Fabius et à Lentulus)
Vous nous sauvez! Vous nous sauvez!
Votre âme
Dans nos coeurs raffermis passe comme une flamme!
Vous nous sauvez! Votre âme dans nos coeurs
Passe comme une flamme!
Vous nous sauvez!

LA FOULE
(à Fabius avec enthousiasme)
Vous nous sauvez! Vous nous sauvez!
Votre âme
Dans nos coeurs raffermis passe comme une flamme!
Vous nous sauvez!
Votre âme dans nos coeurs
Passe comme une flamme!
Vous nous sauvez!

LENTULUS
O Fabius!
Ton âme passe pour nous sauver!

FABIUS
Mon âme passe pour vous sauver!

SÉNATEURS, DÉCEMVIRS et LA FOULE
O Fabius! Vous nous sauvez!

LE SOUVERAIN PONTIFE
(apparaissant sur le haut des degrés)
L'Oracle a parlé.

LA FOULE
(répète religieusement les paroles du Souverain Pontife)
L'Oracle a parlé.

FABIUS
Et qu'a-t-il révélé?

LENTULUS, FABIUS, SÉNATEURS et DÉCEMVIRS
Dans les feuillets d'airain qu'as-tu lu, Grand Pontife?

LE SOUVERAIN PONTIFE
(faisant connaître l'oracle)
«Du Lion africain tu briseras la griffe,
Et Mars rendra l'éclat à ton glaive rouillé,
Quand le feu de Vesta, par un crime souillé,
Ayant repris du jour la clarté diaphane,
Brillera sur l'autel qu'un autre feu profane.
Et ce feu sacrilège est celui de Vénus.»

FABIUS, SÉNATEURS, DÉCEMVIRS,
LA FOULE sauf LENTULUS
De nos malheurs, enfin, les secrets sont connus!

Le SOUVERAIN PONTIFE
L'autel gardien de Rome est l'asile du crime!

FABIUS
(faisant le geste du serment)
Mais que Vesta s'apaise!
Elle aura sa victime.

LENTULUS
(à part, effrayé)
Quoi! Dieux!

FABIUS
(au Souverain Pontife)
De la coupable apprenez-nous le nom.

LENTULUS
(à part, terrifié)
Malheureuse!

LE SOUVERAIN PONTIFE
(observant Lentulus)
Pourquoi ce trouble et ce frisson?
(à Lentulus)
Lentulus…
Vous avez une soeur parmi les neuf Vestales…

LENTULUS
(promptement, avec assurance)
Son nom n'est pas inscrit sur les pages fatales…

LE SOUVERAIN PONTIFE
(l'observant toujours)
Le nom de la coupable, on ne l'y trouve pas…

FABIUS
(avec force)
Il faut le découvrir!
(aux Sénateurs)
Suspendez vos débats!
Nous ne pouvons siéger dans la ville flétrie.
Allez et relevez l'autel de la Patrie,
Pontife: je remets en vos sévères mains
La vengeance des Dieux et celle des Romains!

(Le soir vient; ce n'est pas la nuit.)

SÉNATEUR, DÉCEMVIRS et LA FOULE
A mort, à mort la vestale coupable!
A mort la vierge infâme!
A mort la misérable!

(Au milieu de la clarté des torches paraît le corps de Paul-Emile
complètement découvert, ses vêtement en lambeaux sont pleins de sang.
Une foule d'esclaves accompagne le corps porté par plusieur d'entre eux.)


FABIUS
Peuple! regarde…en des lueurs de feux
Passe le corps sanglant et glorieux
Du consul Paul-Emile, héros dans la défaite!
(aux Sénateurs, aux Décemvirs)
Hélas! son âme de soldat
N'a que faire des larmes,
Mais son coeur frémira
Si vous criez: aux armes!

SÉNATEURS et DÉCEMVIRS
Aux armes! Fabius, mène-nous au combat!
(Fabius est monté près du corps; dominant la foule.)

FABIUS
(avec exaltation)
Oui, l'on te vengera,
Et nous te dédierons la mort de la coupable! à mort!

SÉNATEURS, DÉCEMVIRS et LA FOULE
(avec violence)
A mort! à mort! à mort! la sacrilège, à mort la misérable! sans pitié!

LENTULUS
(à part, éploré)
Hélas! notre amour si fervent est-il donc si coupable!
si coupable! est-il donc si coupable
Hélas!

LE SOURVERAIN PONTIFE
Oui, vengeons sans pitié ce crime abominable! sans pitié!

LA FOULE
A mort! la sacrilège, la misérable! la sacrilège, la misérable!
à mort! à mort! à mort!
(Tandis que Fabius montre à tous la toge ensanglantée de Paul-Emile,
les imprécations de la foule sont plus terribles encore.)

...à mort!

LENTULUS
Helas!

TOUS
... à mort!
 




Acte II


Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V



L'atrium de Temple de Vesta
(On entend au loin le chant sacré des Vestales. C'est le matin.)


Vois des VESTALES
(au loin)
Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!

(Le Souverain Pontife entre, suivi de Fabius; il donne un ordre
à l'esclave qui les a introduits et qui s'éloigne aussitôt.)


FABIUS
(à Lucius)
Ainsi donc, si vos yeux découvrent la coupable,
Vous suivrez sans frémir la loi de nos aïeux?

LE SOUVERAIN PONTIFE
Sa mort est due au ciel, elle est inévitable!
On ne sait pas ici que l'Oracle a parlé,
Mais bientôt tout sera révélé.
Je percerai le voile et j'atteindrai le crime;
La terre en tressaillant va saisir sa victime!

FABIUS
(troublé, malgré lui)
Grands Dieux!

LE SOUVERAIN PONTIFE
(étonné)
Son sort vous intéresse?
(se souvenant)
Une vestale est votre fille…

FABIUS
(doucement)
Non… Cependant… ma tendresse
Se plaît à lui donner ce nom…
Je la chéris autant qu'un père…
Vous le savez, c'est l'enfant de mon frère.

LE SOUVERAIN PONTIFE
Trembleriez-vous pour elle en ce jour de danger?

FABIUS
(relevant la tête)
Ce serait l'outrager!
Je connais trop mon sang pour oser douter d'elle…

LE SOUVERAIN PONTIFE
(froid)
D'ailleurs ne plaignons pas le sort de l'infidèle;
Redevenons Romains!
No songeons qu'à Vesta dont la gloire est flétrie…
Vesta, c'est la Patrie!
Vesta, c'est le Destin!
Vesta, Vesta, c'est la Patrie!
Rome sur ces trépieds, au feu de la pudeur,
Forge l'acier de sa grandeur.
Nos cohortes, sachant que les Dieux sont pour elles,
Auront contre Hannibal des armes plus mortelles.

FABIUS
Oui, vous avez raison…je m'abandonne à vous.

LE SOUVERAINE PONTIFE
Il nous faut apaiser les cieux en leur courroux.
Ne songeons qu'à Vesta!

FABIUS et LE SOUVERAINE PONTIFE
Vesta, c'est le Destin!
Vesta, c'est la patrie!
Vesta, Vesta, Vesta, c'est la Patrie!...c'est la Patrie!

(Entrée des Vestales parmi lesquelles Fausta et Junia.)

LE SOUVERAIN PONTIFE
(voyant arriver les Vestales)
Mais voici les Vestales; elles viennent à nous.
(avec recueillement)
O de l'antique nuit adversaire sublime,
Toi qui parcours la terre et pénètres l'abîme,
Apollon, daigne m'assister;
Frappe de tes rayons et fais jaillir le crime
De l'ombre qui le cache et le veut abriter!
Apollon daigne s'assister!

LA GRANDE VESTALE
(au Souverain Pontife)
A vos ordres obéissantes,
Nous voici devant vous,
Pontife vénéré.

LE SOUVERAIN PONTIFE
(sévère et solennel)
D'où vient que, devant moi, vous tremblez, pâlissantes?

LA GRANDE VESTALE
Et qui ne tremblerait?
Des lueurs menaçantes
Sortent de votre front sacré!

LE SOUVERAIN PONTIFE
Jupiter nous châtie, et Rome est sa victime.
Tous nos malheurs viennent d'un crime.
Les Dieux l'ont révélé.

LA GRANDE VESTALE
(avec terreur)
Les Dieux-mêmes! parlez!
Quel est ce crime abominable?

LE SOUVERAIN PONTIFE
Un sacrilège!

LES VESTALES
(sauf Fausta et Junia qui écoutent palpitantes)
Dieux!

LA GRANDE VESTALE
Et quelle est la coupable?

LE SOUVERAIN PONTIFE
Une de vous.

LES VESTALES
Une de nous! Horreur!

LE SOUVERAIN PONTIFE
Apollon vous accuse.

LA GRANDE VESTALE
Ah! sous son nom sans doute un méchant vous abuse, Pontife!

LE SOUVERAIN PONTIFE
Une de vous a parjuré ses voeux;
Un mortel dans ce temple a reçu ses aveux.

LES VESTALES
Accours, Vesta puissante,
Viens, et confonds l'imposture!
Vierge-mère, tu sais si nulle ardeur impure
A jamais dans nos coeurs altéré notre foi…

LA GRANDE VESTALE
(haletante)
Mais quelle est parmi nous la prêtresse... inculpée?
Fausta, lys pur, est-ce vous?
O Junia, d'hier à l'enfance échappée?

JUNIA
(troublée)
Moi? moi? pitié!

FAUSTA
(roulant la retenir)
Ma soeur!

JUNIA
Je ne puis, ni ne dois…
Vous laisser accuser…
La coupable,
(Elle se jette à genoux.)
...c' est moi!

LE SOUVERAIN PONTIFE
Se peut-il? vous, coupable!
Vous, enfant si candide!

FABIUS
Avec ce front limpide!

JUNIA
(à la Grande Vestale; douce et résolue)
Laissez… je parlerai…
Le soleil se couchait… j'étais au bois sacré…
L'ombre montait déjà vers l'image de marbre
Du Dieu qui porte un arc et rit sous le grand arbre.
Je soupirais…
Soudain, quel-qu'un à mes genoux
Me murmure tout bas d'un son de voix plus doux
Que la flûte de Pan su les mers entendue:
«Sois heureuse à ton tour… sois heureuse…
On ne vit qu'une fois, et la vie est perdue
Sans la caresse de l'amour!
Qu'espères-tu du sacrifice?
Si les Dieux savaient ton supplice,
Ils ne te diraient pas de vivre… et de mourir
Sans avoir la douceur d'être deux…
d'être deux pour souffrir!»
La voix se tut parmi des larmes…
Le rêve de mon âme en prolongeait les charmes…
Puis… je sentis un souffle effleurer mes cheveux…
Je me dressai, criant… le coeur gonflé d'alarmes…
J'étais seule… et là-bas, le Dieu mystérieux,
Maintenant triste et sombre,
Semblait me menacer…
On eût dit que sa main dans l'ombre…
Cherchait en son carquois un trait pour me percer…

(Elle s'arrête.)

LE SOUVERAIN PONTIFE
(attentif)
Poursuivez.

JUNIA
(pure, candide)
De mes yeux par Vesta sans retour éloignée,
L'impure vision ne m'a plus profanée!

LE SOUVERAIN PONTIFE
(délivré d'une pensée terrible)
Votre crime n'est donc… qu'un rêve?

LA GRANDE VESTALE
O chaste coeur!

FABIUS
O divine candeur!

LE SOUVERAIN PONTIFE
(doucement)
Enfant… remettez-vous!
Puisse la criminelle,
De votre loyauté se faisant un modèle,
Rougir de son silence et se nommer enfin!
Est-ce vous?
(interrogeant les Vestales)
Est-ce vous? Tout est vain,
Aucune ne répond!

LA GRANDE VESTALE
(sincère)
Aucune n'est coupable!

LAS VESTALES
Pontife redoutable,
Nos coeurs renaissent à l'espoir,
et nous allons pouvoir
Remercier Vesta,
Mère divine et tendre!

(Elles se disposent à s'éloigner.)

LE SOUVERAIN PONTIFE
(les arrêtait d'un geste)
Vestales, demeurez: il faut encor m'entendre.
On m'annonce un malheur que je dois vous apprendre.
D'entre vous, quelle est donc la soeur de Lentulus?

LA GRANDE VESTALE
Junia.

LE SOUVERAIN PONTIFE
Junia, votre frère n'est plus.

JUNIA
(désespéré tombant à genoux)
Mon frère!

FAUSTA
(puissante, avec un cri éperdu)
Lentulus!

LE SOUVERAIN PONTIFE
(implacable, fixant Fausta)
Il est mort.

FAUSTA
(se laissant aller dans les bras de deux Vestales, déclamé)
Ah!

(Elle perd connaissance.)

LE SOUVERAIN PONTIFE
(à part, terrifié)
C'est elle!

FABIUS
(haletant, pâle)
Dieux! Fausta! Ma fille! criminelle!

LA GRANDE VESTALE et LES VESTALES
(à voix basse)
Déesse, apaise ton courroux
Et ne détourne pas de nous
Ta main clémente et maternelle!

LE SOUVERAIN PONTIFE
(s'est rapproché de Fabius)
Fabius! calmez-vous… je puis ne rien savoir…
Ordonnez! que faut-il faire?

FABIUS
(avec un sublime courage)
Votre devoir!

(Rideau, lentement.)
 



Acte III


Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V


Le Bois Sacré

(Au fond, à droite, le temple. Au premier plan, à gauche, un puits à large margelle;
à droite, la porte de bronze d'un souterrain. Vers la fin du jour, dans une belle clarté
du soleil couchant pendant tout l'acte. Scène de la purification du temple de Vesta;
incantations religieuses; danses sacrées. La Grande Vestale, seule, préside
à la cérémonie.
Les théories ayant disparu lentement et peu à peu dans le bois sacré de Vesta,
le Gaulois paraît, haletant, enfièvré de joie; il commence son chant de victoire
et de haine en maîtrisant d'abord sa voix qui pourrait le trahir.)


LE GAULOIS
Peuples vaincus, levez la tête!
Rome est en pleurs!
Rome est défaite!
Eveillez d'un cri triomphal
Les Révoltés et l'Espérance,
Voici le jour de la Vengeance!
Brennus renaît dans Hannibal!

GALLA
(sortant du temple)
Tu chantes?

LE GAULOIS
Lorsque Rome succombe
L'âme de nos aïeux tressaille dans leur tombe!
(radieux, féroce)
Galla, réjouis-toi!
Le sang de Rome coule, et nous sommes Gaulois!

GALLA
Puis-je me réjouir alors que ma maîtresse
Va perdre son enfant!

LE GAULOIS
Son enfant?

GALLA
La prêtresse… Fausta, dont elle est l'aïeule… Hélas!

LE GAULOIS
(avec une joie farouche)
Sa fille vit encore et ne périra pas!

GALLA
Mais qui peut la sauver?

LE GAULOIS
(radieux)
Moi.

GALLA
Comment?

LE GAULOIS
Son supplice
N'est pas certain…on doute… un cri n'est qu'un indice…
Il faudrait une preuve, et Lentulus est mort…
Le Pontife l'a dit.
Mois qui respire encor,
Qui fus témoin du crime et qui pourrais tout dire…
Mais je tuerais le prêtre de ces mains
Et je subirais le martyre
Plutôt que de livrer la Vestale aux Romains!

GALLA
Quoi! te sacrifier! et pour une étrangère!

LE GAULOIS
De son destin dépend le destin de la guerre:
Le salut des Romains à sa perte est lié.
On le dit, je le crois!

GALLA
Je comprends ta pitié!

LE GAULOIS
(ivre de joie)
Elle éclate au cri de ma haine!
J'ai deux fils, deux héros! dans l'armée africaine.
Tu les verras victorieux,
Car rien n'apaisera les Dieux;
(en malédiction)
Il restera souillé, ce temple tutélaire,
(avec une énergie farouche)
La Vestale vivra,
Et, dans deux jours, à Rome Hannibal entrera!
(dans la fièvre)
Deux jours encore, deux jours! et sa colère
Ecrasera cette cité!
Deux jours…
Deux jours encor! et ces palais, ce temple redouté
ne seront plus que des cendres brûlantes
D'où jaillira la liberté!
Que les heures sont lentes!
Deux jours!
Deux jours encor! Deux jours!

GALLA
(anxieuse, regardant du côté du temple)
Puisse Rome n'être pas la plus forte!

LE GAULOIS
Non, Galla. Rome enfin doit périr…et plus tard… plus tard…
(avec une expression de féroce bonheur)
Nous ne verrons ici… que des pierres branlantes,
Et là-bas dans la mort et dans la solitude…
Le Tibre sombre, traînant par habitude…
Sa paresse livide… abreuvant les corbeaux
Qui cachent leur couvée au fond des grands tombeaux!

GALLA
(avec crainte)
Ah! retiens ton courage…
Ou crains que sur ton front n'éclate enfin l'orage!

LE GAULOIS
(radieux)
Soit! qu'il éclate!

GALLA
(tristement)
Adieu!

LE GAULOIS
(avec pitié)
Rejoins Posthumia…
(Galla sort.)
(avec une énergie féroce)
Pour perdre les Romains, il faut sauver Fausta!
Rien ne s'oppose plus à l'essor du grand homme.
(transfiguré; radieux)
O mes fils! quel espoir!
O mes fils! quel espoir!
Gaule, Gaule, mon cher pays, je pourrai te revoir!
O mes fils! quel espoir!
(avec ivresse)
Peuples vaincus, levez la tête!
Rome est en pleurs,
Rome est défaite!
Eveillez d'un cri triomphal
Les Révoltés et l'Espérance.
Voici le jour de la vengeance!
Brennus renaît dans Hannibal! dans Hannibal!

LENTULUS
(survenant)
Vestapor!

LE GAULOIS
(tressaillant et se retournant)
Qui m'appelle?
(avec stupeur)
Lentulus! Vivant!

LENTULUS
Pour ma honte! mais elle?

LE GAULOIS
Elle est vivante encor!

LENTULUS
(avec joie, énergique)
Ah! je veux la sauver… l'arracher à la mort!

LE GAULOIS
Lentulus, êtes-vous à cette heure suprême,
Plutôt que de laisser
Les prêtre l'immoler, résolu de verser
Leur sang, le vôtre et le sien même?

LENTULUS
(avec élan)
Je perdrais l'univers pour la sauver! je l'aime!

LE GAULOIS
(avec une feinte humilité)
L'esclave se dévoue…

LENTULUS
(Il serre dans les siennes la main de Vestapor.)
Ami, donne ta main.

LE GAULOIS
(désignant la porte de bronze)
Je vous ferai sortir par ce noir souterrain;
Et quand j'aurai fermé ces lourds battants d'airain,
Avant que Lucius puisse l'ouvrir encore,
Sur le mont Palatin vous serez arrivés!

LENTULUS
(radieux)
Là, nous sommes sauvés,
Et demain nous saluerons l'aurore!
Va donc, va donc, cours la chercher!

LE GAULOIS
Au supplice, à la mort, vous allez l'arracher!
(Il court vers le temple, puis s'arrête
et avec une joie qu'il cherche à contenir.)
Et toi, Vesta, pour te venger du crime,
Qu'Hannibal soit le prêtre et Rome la Victime!

(Le Gaulois entre dans le temple pendant que Lentulus épie.)

LENTULUS
(seul; ému)
Je vais la voir! tout mon être frémit de tendresse et d'espoir!
Je vais la voir!
C'est dans ce bois sacré, dans ce bois solitaire
Que nos beaux rêves amoureux
Ont enchanté souvent l'heure crépusculaire!
Elle venait…
O moments radieux!
La nature pâmée était notre complice…
(s'enfièvrant)
Et les parfums troublants des fleurs
Enivraient de leurs délices
L'amour qui s'éveillait dans l'ombre de nos coeurs!
(très chanté)
Soir admirable, je te salue!
Instant mystérieux où je revis encore
Les heures élues quand nos deux âmes
Apprirent par l'Amour à triompher du sort!
Je te salue, soir admirable!

Voix des VESTALES
(au loin)
Ah! Ah!

LENTULUS
(avec émotion, écoutant)
Avant la nuit c'est la prière!
Sa pure voix se mêle au choeur des vierges tutélaires
Une dernière fois!
Demain nous serons loin de l'enceinte sacrée,
Demain et pour toujours
Nos âmes délivrées
Ne seront que désirs…enchantement, amour!
Soir admirable, je te salue!
Instant mystérieux où je revis encore
Les heures élues!
Ah! Je te salue,
Soir admirable!

(Vestapor reparaît au fond, tenant par le main Fausta qu'il entraîne
avec inquiétude et précaution.)


FAUSTA
(à Vestapor)
Où donc m'entrainez-vous?

LENTULUS
(s'éloignant)
Fausta!
(Le Gaulois s'éloigne et disparaît.)

FAUSTA
(éperdue de joie)
Ciel! toi! Vivant! Ah!

LENTULUS
O Fausta!

FAUSTA
Lentulus!

LENTULUS
O bonheur enivrant!

FAUSTA
Bonheur plein de menaces!
Dieux qui le permettez, dois-je vous rendre grâces?

LENTULUS
Fausta! Fausta! laisse que mon souffle errant sur tes cheveux…

FAUSTA
(haletante)
Ah! partez! partez! je le veux!
Ne tentons pas du ciel la clémence infinie:
Ce n'est pas pour faillir qu'il me laisse impunie.

LENTULUS
(chaleureux)
Non! Tu n'es pas coupable en aimant!
O Fausta! Fausta! quel serment proféré par ta bouche
A voué ta jeunesse à ce culte farouche?
Un prêtre t'a choisie, et captive en ces lieux,
C'est le serment d'autrui qui t'a livrée aux Dieux!
Tu n'es pas coupable en aimant!
O Fausta!
Non! Tu n'es pas coupable en aimant!

FAUSTA
(sincère)
Ils m'ont reçue en leur maison sacrée;
Comme leur fille à Rome vénérée,
J'ai joui des honneur à mon titre attachés…
Et j'ai trahi l'autel! mes bandeaux sont tachés!

LENTULUS
(désolé)
L'amour ne fut en toi qu'une pitié sublime!

FAUSTA
(avec une tendresse infinie)
Non, l'amour fut l'amour, et j'en crois mon remords.

LENTULUS
Il fut!

FAUSTA
(avec un tendre élan)
Va, tu m'es cher encor!
Puisque je t'ai chéri dans la honte et le crime
Je t'aimerai toujours! toujours!
Je te vis Lentulus…et désormais l'amour
Régna seul en mon âme,
La servante des Dieux ne fut plus qu'une femme!
Je ne regrette rien…rien! près de toi mon destin
S'illumine d'une aube blonde,
Et la caresse de ta main
Effeuille sur mes pas tout le bonheur du monde!

LENTULUS
(l'enlaçant)
O Fausta, Vénus nous protège…
Et ses colombes, sur nos fronts,
Ouvrent leurs deux ailes de neige!
Suivons ses doux conseils…
O Fausta! viens! Fuyons!

FAUSTA
(éperdue)
Moi… fuir!

LENTULUS
O Fausta! viens! Fuyons! Vénus nous délivre!
Rester, c'est mourir…

FAUSTA
...moi…fuir!

LENTULUS
...tu dois vivre!

FAUSTA
...non…

LENTULUS
Viens! Viens!

FAUSTA
(résistant)
Mais… mon amour pervers…
Par la main d'Hannibal a causé nos revers!
Je veux les expier!

LENTULUS
(l'adjurant)
Songe à l'affreux supplice!

FAUSTA
Je songe que je suis…que je fus en naissant…fille des Fabius…

LENTULUS
(avec emportement)
La gloire a de leur sang
En immortels honneurs payé le sacrifice…
Pense à l'horrible mort! un tombeau…souterrain…

FAUSTA
(les yeux agrandis d'effroi par la vision terrible)
Ah! tais-toi! par pitié!

LENTULUS
(continuant)
…un tombeau…qu'une lampe d'airain
Pour quelques nuits éclaire à peine…

FAUSTA
J'ai peur!

LENTULUS
(insistant)
Là dans un coin, le lait dont l'écuelle est pleine…

FAUSTA
Tais-toi! Sauve-moi!
J'ai peur! Lentulus!

LENTULUS
(continuant cruellement)
Et la moitié d'un pain
Semble vouloir encore…insulter à la faim!

FAUSTA
Lentulus! sauve-moi! j'ai peur!

LENTULUS
Viens! Viens!

FAUSTA
Oui!
(Fausta après quelques pas s'arrête interdite.)
Non! non!

LENTULUS
(épouvanté)
Quoi?

FAUSTA
(dans un dernier combat)
Si j'ai tremblé devant l'affreuse mort, Lentulus,
C'est que je suis femme…
(se redressant)
Je suis Vestale aussi, je suis Romaine encor…
Eh bien! Rome et Vesta raffermissent mon âme…

LENTULUS
(éperdu)
Mais, pour fuir le supplice, il n'est que ce chemin…

FAUSTA
(avec intention)
Crois-tu?

LENTULUS
(avec stupeur et admiration)
Dieux! tu voudrais? tu voudrais…de ta main?
(Il fait le geste de se frapper; avec enthousiasme.)
Soit! j'y consens: mourons ensemble!

FAUSTA
(se jetant dans les bras de Lentulus)
Oui! si tu m'aimes!

FAUSTA et LENTULUS
(tous deux dans un emportement sublime)
Qu'un mêmes instant tous deux nous livre
aux Parques blêmes!
Que l'amour à la mort apprenne à nous unir,
que rien ne nous sépare dans l'Eternel!
Qu'un même instant tous deux nous livre aux Parques blêmes!
Et que dans l'Eternel plus rien ne nous sépare!
Que rien, que rien ne nous sépare!

LE GAULOIS
(accourant)
Suivez-moi tout est prêt!

LENTULUS
(ferme)
Nous restons!
Pour expier le crime

FAUSTA et LENTULUS
Nous nous unissons dans la mort,

FAUSTA
Et consacrons à Rome

FAUSTA et LENTULUS
…une double victime!

LE GAULOIS
(les adjurant fiévreusement)
Fuyez! le prêtre va venir!
Délivrez-vous! Il en est temps encore!
Là-bas, c'est l'amour, c'est l'aurore
D'un bonheur qui ne peut finir!

FAUSTA
(faiblissant)
Lentulus!

LE GAULOIS
(s'efforçant de les terrifier en leur rappelant l'effroyable
supplice qui attend la Vestale coupable.)

C'est vivante, au tombeau descendue,
(Fausta écoute palpitante.)
Que ta Fausta t'appelant, éperdue

LENTULUS
(torturé)
O supplice… inhumain!

LE GAULOIS
Vivra de longs jours en enviant les morts,

LENTULUS
Effroyable douleur!

LE GAULOIS
Et devra, s'épuisant en horribles efforts,
Savourer pour mourir la soif, la faim, l'absence
De l'air… d'un bruit… de l'Espérance…
(à Fausta)
Et Lentulus mourrait sous la torture!

FAUSTA
(terrifiée, en pensant que Lentulus subirait la torture)
Horreur!
(s'abandonnant; à Lentulus, très déclamé)
Arrache de mon front ce lin qui nous condamne!
Lentulus, tu vivras! je résistais en vain!
Temple, pudeur, adieu! l'amour n'est pas infâme,
Je ne regrette rien!

LENTULUS
O Fausta!

LE GAULOIS
Fuyez!

FAUSTA et LENTULUS
(avec enivrement)
Près de toi mon destin s'illumine d'une aube blonde,
Et la caresse de ta main
Effeuille sur mes pas tout le bonheur du monde! le bonheur,
le bonheur du monde! Viens! Viens!

LE GAULOIS
(à part)
O Vesta!
O Vesta, c'est par eux que ta gloire est flétrie!
Les vaincus relèvent le front.
Rome mourra de cet affront!
Fuyez! Fuyez! Fuyez!
(Ils s'engagent tous deux le souterrain et disparaissent.)
(avec joie après les avoir regardé s'enfoncer dans la crypte.)

La Vestale est sauvée,
Ma tâche est achevée!
(poussant la lourde porte qui ferme le souterrain)
Roulez, battants d'airain!

(Le Souverain Pontife accompagné de licteurs et de tortionnaires a paru
et a pu apercevoir la fuite de la Vestale et le geste du Gaulois.)


LE SOUVERAIN PONTIFE
(aux licteurs, faisant signe que 'on se précipite vers Fausta et Lentulus)
Arrêtez ces maudits…

LE GAULOIS
(sublime de courage)
Trop tard, Prêtre Romain!

(Le Souverain Pontife ordonne aux tortionnaires de s'emparer du Gaulois
qui vient de jeter la clef dans le puits. Saisi aussitôt, Vestapor hurle
de douleur pendant que les tortionnaires lui brisent les bras.)

 



Acte IV


Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V
 


L'Intérieur de la Curia Hostilia

(Le sénat est en séance. Le Souverain Pontife descend de la tribune
et reste accoté contre la statue de Brutus, tandis que Fabius, à sa place,
est assis, pâle, accablé, le front dans les mains.)



LES SÉNATEURS
(1e Ténors, en un murmure douloureux; entre eux; par groupes)
Regardez Fabius… Grand et malheureux homme…
(2nd Basses)
Fabius…
(1e Basses)
Fabius…
(2nd Basses)
Regardez Fabius!
(tous)
Grand et malheureux homme… malheureux homme…
malheureux homme…
Qui pleure sur sa fille… et qui pleure sur Rome.
O funestes destins! funestes destins! funestes destins!
O colère des Dieux! Colère des Dieux! Colère des Dieux!
Accablerez-vous donc ce soldat glorieux?
Regardez… Regardez… Regardez Fabius…

FABIUS
(se levant et marchant dans l'hémicycle; plaidant
en désespéré pour Fausta)

Non! mon coeur se révolte et refuse de croire
Que mon sang, que ma fille, ait sali tant de gloire.
Elle eut offert ses jours si, par ses voeux trahis,
Elle avait au malheur comdamné son pays.

LE SOUVERAIN PONTIFE
(grave, terrible)
Pourtant elle est coupable…

FABIUS
(se débattant encore contre l'accusation)
Non! non! d'un tel forait ma fille est incapable. Non!

LE SOUVERAIN PONTIFE
Du temple avec son suborneur
La sacrilège a fui!

FABIUS
(la voix brisée)
Grands Dieux! O déshonneur!

LES SÉNATEURS
(toujours entre-eux; en murmurant douloureusement; 1e Ténors)
Malheureux homme!
(2nd Basses)
Fabius… Fabius…
(1e Basses)
Fabius… Fabius…
(2nd Basses)
Regardez Fabius...
Malheureux homme!

LE SOUVERAIN PONTIFE
Et l'esclave gaulois qui protége a leur fuite
Est mort sous la torture.

FABIUS
(désespérée)
Ah! périr tout de suite
Pour moi serait ma joie.

LA VOIX DE FAUSTA
(au loin et se rapproachant)
Père! Père!
(paraissant et se jetant dans les bras de Fabius)
Père! me voici!

FABIUS
(radieux)
Ma fille! enfin… c'est toi que je revois ici!
(l'adjurant avec tendresse, avec fièvre)
Dis-leur qu'ils se trompaient,
Dis-leur que tu n'es pas coupable,
Dis-leur que ton âme d'enfant eût été incapable
De trahir tes serments.
Dis-leur qu'ils se trompaient…
Dis-leur qu'ils se trompaient…que tu n'es pas coupable.
De pleurer mon honneur
Je m'étais trop hâté…

LE SOUVERAIN PONTIFE
(s'avançant impassible; à Fabius)
Scrutez à fond ce coeur!
Je remets en vos mains mon pouvoir et sa vie;
Que Fausta s'accuse ou se justifie:
Condamnez! Absolvez! Décidez de son sort!
(Fabius veut parler; Lucius l'en empèche
et se dirige vers la salle du tribunal.)

Au tribunal sacré j;attends votre rapport:
Quelqu'il soit, nous croirons Fabius.

(Tous sortent lentement suivant le Souverain Pontife;
les tentures se refermeront, et Fabius et Fausta resteront seuls.)


FAUSTA
(dans un élan, allant se blottir contre Fabius)
Mon père!

FABIUS
(la pressant contre lui)
Ma fille! Mon enfant! mon enfant!
O ma Fausta si chère!
O ma Fausta!
Va! ne te trouble pas: mon espoir te défend,
Et tu dois dans mes yeux voir trembler ma tendresse.

FAUSTA
(tremblante, émue)
Je sens croître, à vous voir, le remords qui m'opresse!
Ici! je viens mourir.

FABIUS
(terrifié)
Mourir!
As-tu donc pu trahir
Tes devoirs? tes serments?

FAUSTA
(courbant le front; d'une voix brisée)
Mon père… j l'avoue!
Ce n'est pas un coeur pur qu'à la mort je dévoue!

FABIUS
Que dis-tu?

FAUSTA
(éperdu)
Je brûle d'un amour coupable et triomphant.
Je mérite la mort,
Je suis la Vestale flétrie…
Infidèle à ses Dieux, fatale à sa Patrie!
(tendrement émue)
En écoutant sa voix, oui, j'ai tout oublié!
Et, pour le voir heureux, j'ai tout sacrifié!
Mais de Rome et de vous je me suis souvenue
J'ai trompé sa tendresse… et je suis revenue!
Libre, pour tout sauver, j'ai volé vers la mort!
Que j'implore… que j'attends! que j'implore!
Je suis la Vestale flétrie!

FABIUS
(frémissant de colère)
Fille des Fabius! toi Vestale,
O prêtresse! Toi par qui Rome expire en d'atroces détresses,
Comment as-tu trahi ton nom? ton sang? nos Dieux!
Les berceaux des enfants? les tombes des aïeux?
Et toutes les vertus à ta garde commises?
Et toutes les grandeurs à nos Romain promises?
Par toi, c'est le pays sous le joug des vainqueurs
Qui pleure sur ses fils, sa gloire et ses malheurs.
Triomphez, ennemis!
Troimphez! ennemis de ma race souillée!
Troimphez, ennemis!
Sa couronne de gloire, à mes pieds effeuillée,
Au front des Fabius laisse le déshonneur!
Notre nom qui fut grand devient un mot d'horreur!
Sur toi, qui perdis Rome, anathème! anathème!

FAUSTA
(sans force, balbutie)
C'est heure… suprême…
Ne me refusez pas, hélas, ne me refusez pas le dernier don
Qu'à vos pieds…

FABIUS
(attendri)
Que veux-tu? parle!

FAUSTA
(écrasée aux pieds de Fabius qui la regarde; elle l'implore)
Votre pardon!

FABIUS
(dans une sublime émotion)
Sauras-tu bien mourir?
Le promets-tu ma fille?

FAUSTA
(qui s'est relevée, et dans un emportement radieux)
Les Fabius n'ont pas de lâche en leur famille!
En vos bras je retrouve une âme de Romainne;
D'un pas ferme je marche au devant de la peine!

FABIUS
(vibrant d'émotion)
Dans mes bras, maintenant, ô Fausta, sois Romaine;
Viens! marchons d'un pas ferme au devant de la peine!
Dans mes bras! Dans mes bras! Ah! dans mes bras!

FAUSTA
D'un pas ferme je marche au devant de la peine!
Dans vos bras! Dans vos bras! Ah! dans vos bras!

(Le Sénat, suivi des licteurs et précédant le Souverain Pontife,
rentre dans la salle; tous regagnent gravement leurs places.)


LE SOUVERAIN PONTIFE
(au milieu du silence)
Ecoutons Fabius!

FABIUS
(pàle, effrayant)
Illustres magistrats, auguste Lucius,
La Vierge, dont l'oracle a révélé le crime,
L'impie, est devant vous: prennez votre victime!

SÉNATEURS
(entre vox; 2nd Ténors et 2nd Basses)
O courage!
(1e Ténors et 1e Basses)
O malheur!

LE SOUVERAIN PONTIFE
(à Fausta)
C'est vous?

FAUSTA
(ferme, brave)
Oui.

LE SOUVERAIN PONTIFE
(sombre, indigné)
Vous!

FAUSTA
Moi-même.

LE SOUVERAIN PONTIFE
(terrible)
A genoux!
De nos Dieux sacrilège ennemie,
Que ton front soit couvert du voile d'infamie!

(Le Souverain Pontife jette sur la tête de Fausta,
à genoux, un grand voile noir.)


LES SÉNATEURS
De nos Dieux...sacrilège ennemie,
Que ton front soit couvert du voile d'infamie!

LES SÉNATEURS et LE SOUVERAIN PONTIFE
A genoux! A genoux!

(Posthumia paraît appuyée sur Galla.)

FABIUS
(l'apercevant)
Posthumia!

FAUSTA
(dans un cri, sans se lever)
Ma mère!

POSTHUMIA
(à Galla)
Est-ce là? Guide-moi.
Où donc es-tu?
(Les mains de Posthumia tentent de rencontrer sa fille.)
…j'ai reconnu ta voix…
Je te retrouve enfin…
Qui t'amène à cette heure
Dans ce palais sinistre?
Ah! veux-tu que je meure
D'angoisse?
Tu te tais!
Tu ne m'embrasses pas!
Et je te cherche en vain…je t'ouvre en vain mes bras…

FAUSTA
Oh!

POSTHUMIA
(pressant sur son coeur Fausta qui s'est élancée dans ses bras)
Ma fille!
Quel est ce voile… qui s'oppose
A mes baisers?
Ecarte… écarte-le!

FAUSTA
Je n'ose… Je ne puis!

POSTHUMIA
Et pourquoi?
(changeant de ton)
Ton visage est glacé!
Et j'entends des sanglots! ah! que s'est-il passé?
Mais… nous ne sommes pas seules…
Non! quel murmure?
Qui nous écoute ici? parlez, je vous conjure!

FABIUS
(avec doucement et tristesse)
Posthumia!

POSTHUMIA
Ciel! Vous?

FABIUS
(la voix brisée par le douleur)
Il se faut résigner
A ce malheur que rien ne peut nous épargner.

POSTHUMIA
(tressaillant)
Il s'agit, n'est-ce pas? il s'agit de ma fille!

FABIUS
Il s'agit de l'honneur de toute la famille.

POSTHUMIA
De l'honneur!
Achevez, ne me torturez plus!

FABIUS
(à demi-voix)
La Vestale est infâme: elle aime Lentulus!

POSTHUMIA
Qui l'ose dire?

FAUSTA
(d'une voix ferme et résignée)
Moi.

LE SOUVERAIN PONTIFE
(à Posthumia qui est restée anéantie)
Votre fille est coupable
Et doit subir la peine inévitable!

POSTHUMIA
(avec un suprême accent)
Quoi! vous auriez le coeur de me la prendre ainsi!

LE SOUVERAIN PONTIFE
La loi n'a point de coeur!

POSTHUMIA
(se trainant aux pieds de Lucius)
Par pitié, abjurez cette âme trop austère!
Ecoutez mes sanglots,
Moi, je suis la grand'mère!
Rendez-moi ma petite! épargnez mon enfant!

(Mouvements divers parmi les Sénateurs.)

FABIUS
Vous les pressez en vain:
Rome le leur défend.

POSTHUMIA
(énergique et implorant)
Rome que ses aïeux ont tant de fois sauvée!

FABIUS
Rome qu'avec les Dieux, son inceste a bravée!

POSTHUMIA
(farouche)
Et que m'importe Rome!
Epargnez mon enfant!
(pressant Fausta contre elle)
Ce coeur où je m'appuie a battu dans mon flanc!

LES SÉNATEURS
(2nd Basses)
C'est horrible!
(1e Basses)
Effrayant!
(1e Ténors)
C'est une criminelle!
(2nd Ténors et 1e Basses)
Une criminelle!

POSTHUMIA
(désespérée)
Pitié! pitié pitié!
(implorant au hasard de ses supplications)
Mais ce n'est point pour elle,
mais pour moi que je prie…
Hélas! vieille et sans yeux,
Il me semble à sa voix revoir l'éclat des cieux!
Je sens moins, dans ses bras, ma douleur endormie…
En perdant ma Fausta, je perds deux fois la vie!
Les Dieux veulent son sang?
Eh bien, Pontife, eh bien,
Prenez-le dans sa source et versez tout le mien!
Pitié! pitié! pitié!
(tendant les bras vers les Sénateurs qu'elle devine à leur banc)
??...au nom de vos enfants, dont elle a la jeunnesse;
??…au nom de vos mères dont j'ai les rides, la faiblesse;
Par le Dieu
Quirinus, par sa mère Rhéa;
(en s'exaltant toujours davantage)
Par la sainte Pitié que Jupiter créa;
Par le rayon sacré dont votre regard brille;
Par toutes mes douleurs:
(dans un suprême effort)
…faites grâces à ma fille!
(palpitante)
Grâce! grâce! grâce! grâce!

LE SOUVERAIN PONTIFE
(impassible aux Sénateurs)
Aux voix! que votre intégrité
Décide sur son sort en pleine liberté.

(Le Souverain Pontife consulte le Sénat. Posthumia cherche à deviner,
à entendre. Les juges votent par le signe du "Pollice verso", c'est à dire:
en baissant le pouce pour voter la mort.)


LE SOUVERAIN PONTIFE
J'ai recueilli les voix. Un seul juge a fait "grâce"!

POSTHUMIA
(égarée)
Mais les autres?

LE SOUVERIAN PONTIFE
Que justice se fasse!

POSTHUMIA
Et comment? Par sa mort? ah! parlez!

LE SOUVERAIN PONTIFE
Par sa mort!

POSTHUMIA
(les bras tendus vers Lucius)
Bourreau!

FAUSTA
(vivement et sublime de résignation)
J'ai mérité mon sort!

POSTHUMIA
(folle de rage, désemparée, essayant en vain d'atteindre
le Souverain Pontife)

Monstre qui m'arrachas mes entrailles de mère,
Comme les Dieux déjà m'ont ravi la lumière;
Opprobre des autels que tes mains vont tacher
Du sang pris en mes flancs, pourvoyeur de bûchers!
Sois maudit!
(buttant l'air de ses bras)
Sois maudit! sois maudit! sois maudit!
(Elle chancelle et tombe évanouie entre les bras de Galla.)
... ah!

FAUSTA
(se précipite vers son aïeule)
Ma mère!
(elle va pour l'embrasser, mais s'arrête dans son élan)
Non! je veux rester forte…
(au Souverain Pontife)
Votre victime attend… Pontife… c'est l'instant!

(Tout le monde sort silencieux, tragique. Fausta passe devant son aïeule qui,
revenant à elle, tend vers sa fille des bras qui ne savent où se diriger,
puisque l'aveugle ne peut rien apercevoir de l'effroyable spectacle
qui défile devant elle. Fabius, Posthumia et Galla restent seuls. Posthumia tend l'oreille…)


FABIUS
(s'approchant doucement de Posthumia et se raidissant
contre la douleur qui le torture; à voix basse)

Puisqu'il fant que Fausta… notre fille… périsse,
Ah! du moins qu'on l'ensevelisse…
(avec une énergie farouche)
Mais: morte!

POSTHUMIA
(dont la tête se redresse, ses "yeux morts" grands ouverts)
Morte? Oui! mais comment?

FABIUS
(lui glissant un poignard dans la main)
Lève-toi; Porte-lui ce poignard.

POSTHUMIA
(qui s'est levée, prenant l'arme, d'une voix assurée)
Donne.
(Elle tend la main; et, se redressant résolue, farouche,
à Galla qui s'approche, elle dit:)

Allons, conduis-moi.

LA FOULE
(au dehors - cris de mort)
A mort la Vestale coupable!
A mort la misérable! à mort! à mort!
Rideau
...à mort! à mort! à mort!
 



Acte V
 

Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V



Entr'acte Vocal



VOIX
(derrière le rideau)
O Vesta, O Vesta, par qui Rome est la ville sacrée!
O Vesta! O Vesta! O Vesta!
Celle qui de ton nom fut un jour honorée,
Même indigne de toi, nous paraît sainte encor:
Par la fange souillé, l'or est toujours de l'or.
Nous ne porterons pas une main sacrilège
Sur le coupable front que ta flamme protège:
Intacte comme au jour où la reçut l'autel,
Nous la déposerons dans ton sein immortel,
Dans la féconde nuit de temple de la Terre
Et l'enfant ne sera puni que par sa Mère!
O Vesta! O Vesta! O Vesta!
Le champ scélérat

(Une heure avant le jour; premières clartés du matin.
RIDEAU
Le Souverain Pontife est entouré du collège pontifical.
Fausta couverte d'un long voile noir, est agenouillée immobile
et silencieuse près de l'entrée du tombeau. Des licteurs l'environnent;
des fossoyeurs gardent le tombeau. Fabius est mêlé à la foule des Sénateurs.
La Grande Vestale est au milieu des Vestales. Peuple tout à l'entour.)




LE SOUVERAIN PONTIFE
(aux Prêtres)
Avez-vous fait dresser dans le sépulcre un lit?

LES PRÈTRE
(6 Basses)
Tout est dans le tombeau.

LE SOUVERAIN PONTIFE
Avez-vous descendu, comme je vous l'ai dit,
Une table? et du pain? et de l'eau? l'urne à l'huile?
Une jatte de lait? et la lampe d'argile?

LES PRÈTRES
Tout est dans le tombeau comme vous l'avez dit.

LENTULUS
(paraissant l'épée à la main.)
Place!

FAUSTA, LA GRANDE VESTALE, FABIUS,
LE SOUVERAIN PONTIFE, LA FOULE
Lentulus!

LENTULUS
Place! C'est moi! C'est moi!
Je viens punir un prêtre!

LE SOUVERAIN PONTIFE
Emparez-vous du traître.

LENTULUS
Le traître a su donner aux Romains son sang, lui,
Et vous ne leur donnez, vous, que le sang d'autrui!

LE SOUVERAIN PONTIFE
Elle est jugée.

LES PRÈTRES
Il faut qu'elle périsse!

LENTULUS
(à la foule, suppliant)
Peuple! Peuple!
(adjurant la foule)
Moi seul j'ai de Vesta fais pâlir le flambeau,
Moi seul j'ai mérité d'entrer dans ce tombeau!
Elle est ma victime et non point ma complice.
Moi seul j'ai mérité d'entrer dans ce tombeau.

LE SOUVERAIN PONTIFE
Qu'importe! elle set souillée.

LES PRÈTRES
Il faut qu'elle périsse!

LENTULUS
(emporté)
C'est ainsi que vos Dieux sont justes ici bas!

LE SOUVERAIN PONTIFE et LES PRÈTRES
Leurs sévères arrêts ne se discutent pas!

LENTULUS
O préjugés maudits qui me ferment votre âme!

LE SOUVERAIN PONTIFE
(implacable)
Vestale, levez-vous!
(Fausta obéit. Le Souverain Pontife s'approche d'elle.)
... quittez ce voile infâme;
(Il lui ôte le voile que l'enveloppe presque tout entière.)
Descendez à l'autel où le Déesse attend.

(Il lui montre la tombe.)

FABIUS
(avec anxiété)
Quoi? déjà?

LE SOUVERAIN PONTIFE
Le jour vient: c'est son dernier instant.

LENTULUS
(éperdument)
A moi! Hommes de coeur, à moi!
On ne peut me la prendre!
Et, seul contre vous tous, je saurai la défendre!

FAUSTA
(résignée)
Ami, ne trouble pas les rites de la Mort;
Vis, tu me pleureras.

LENTULUS
(sanglotant)
Ton sort sera mon sort.

(Le jour vient complètement pendant cette scène.)

FAUSTA
(sur le bord de la tombe)
Laisse-moi dans la tombe entrer calme et sereine;
Respecte à cet autel la Vestale romaine;
Elle y devient auguste.
Elle y devient auguste.
O paternelles lois!
Puisqu'un crime et les Dieux ont voulu que je sois,
Vivante: la Défaite, et, morte: la Victoire,
(bien chanté)
J'accepte comme un don cette heure expiatoire.
(avec âme)
L'amour n'est plus pour moi qu'un songe et qu'un remord.
Ah! Je suis toute à Vesta! je sui toute à la Mort!
L'amour n'est qu'un songe!
Puisqu'un crime et les Dieux ont voulu que je sois,
Vivante: la Défaite, et morte: la Victoire,
J'accepte comme un don cette heure expiatoire.
Je suis à Vesta! ah!
L'amour n'est plus pour moi qu'un songe et qu'un remord!
Ah! je suis toute à Vesta! toute à Vesta!
Je suis à la Mort! Je suis toute à Vesta!
Je suis à la Mort! à Vesta!

FABIUS
(éperdu)
O ma fille! Hélas! infortunée!
Sans retour vous l'avez condamnée!
O ma fille, O ma fille infortunée!
Vous l'avez condamné!
Ma fille! Hélas! vous l'avez condamnée!
Ma fille! Hélas!
Elle est toute à Vesta! toute à la Mort!
O ma fille! O ma fille! sans retour, sans retour vous l'avez condamnée!
Elle est à la Mort! Elle est toute à Vesta!
Elle est à la Mort, à Vesta!

LENTULUS
L'amour n'est plus pour moi qu'un éternel remord! un éternel remord!
Elle est tout à Vesta!
Elle est à la Mort! Elle est à la Mort! Elle est à Vesta!
Elle est à Vesta! Elle est toute à Vesta!
L'amour n'est plus pour moi qu'un songe et qu'un remord!
Ah! Elle est toute à Vesta! toute à Vesta!
Elle est à la Mort! Elle est à Vesta!
Elle est à la Mort! à Vesta!

LE SOUVERAIN PONTIFE
Elle est toute à la Mort! Elle est toute à Vesta!
Elle est toute à Vesta! Elle est toute à la Mort!
Elle est toute à Vesta! Elle est à la Mort! à la Vesta!

LES PRÈTRES
Elle est toute à Vesta! à Vesta!
Elle est toute à Vesta!

LA GRANDE VESTALE
Elle est toute à Vesta! Elle est toute à la Mort!
Ah! Elle est toute à Vesta! toute à Vesta!
Elle est toute à la Mort! Elle est toute à Vesta!
Elle est à la Mort! à Vesta!

LES VESTALES et LES SÉNATEURS
Elle est toute à Vesta! à Vesta! à la Mort!
Ah! Elle est toute à Vesta! toute à Vesta!
Elle est toute à la Mort! à Vesta! à Vesta!

LES PRÈTRES
Elle est toute à la mort!
Elle est toute à Vesta! Elle est toute à Vesta!
Elle est toute à la Mort! Elle est toute à Vesta!
Elle est à la Mort! à Vesta!

LA FOULE
L'amour n'est plus pour eux qu'un songe et qu'un éternel remord!
Ah! Elle est toute à Vesta! Elle est toute à la Mort! à Vesta! à Vesta!

POSTHUMIA
(appuyée sur Galla, accourt éperdue)
J'ai droit d'approcher… faites place à sa mère…
Laissez-moi l'embrasser avant qu'on ne l'enterre!
Je veux toucher son front.

FAUSTA
Ma mère!

POSTHUMIA
(dirigée par la voix de Fausta, elle va se jeter dans ses bras)
C'est sa voix! Je veux lui dire adieu pour la dernière fois!

LE SOUVERAIN PONTIFE
(aux licteurs)
Qu'on les sépare!

(Les licteurs s'approchent des deux femmes.)

POSTHUMIA
(cachant sa fille dans les plis de sa robe)
Grâce! Une dernière larme! Un dernier mot! et puis…
(Elle entraîne sa fille un peu à l'écart, et cherchant
dans les plis de sa robe le poignard; à voix basse)

Ecoute. Prends cette arme!

FAUSTA
(à mi-voix)
Je ne puis… je n'ai pas les mains libres.

POSTHUMIA
(qui vient de chercher à délier les mains de Fausta, se désespérant)
Ah! Dieux! Dieux! Comme faire?
Oh! si j'avais mes yeux!
Mais ne puis-je?
(déclamé)
Non! Horreur! pitié terrible!
(Malgré ses efforts, Posthumia ne peut se détacher du cou de Fausta
ni empêcher que ses sanglots n'éclatent avec violence.)

Embrasse ta mère… Encor!

FAUSTA
(l'encourageant au meurtre)
Courage!

POSTHUMIA
(livide, effrayante, cherchant l'endroit où bat le coeur de son enfant.)
Est-ce… ici… la place?
De ton coeur?

FAUSTA
(d'une voix étouffée)
Oui… là.

POSTUMIA
(la frappant au coeur d'un coup soudain, déclamé)
Mon enfant!

(Fabius s'est élancé et reçoit dans ses bras la Vestale.)

LE SOUVERAIN PONTIFE
Qu'avez-vous fait?

POSTHUMIA
J'ai tué mon enfant!

TOUS
Horreur!

POSTHUMIA
(en jetant le poignard aux pieds de Souverain Pontife)
Etes-vous satisfait?

TOUS
Grands Dieux!

(Une nuit subite, un coup de tonnerre précédé d'un fulgurant éclair,
jettent la terreur dans la foule qui s'enfuit en grand désordre.
Le Souverain Pontife, les Vestales, les Prêtres,
Lentulus et Fabius sont seuls restés.
Le jour reparaît peu à peu, mais il reste faible.)


VOIX DIVINES
(dans l'Empyrée)
Intacte comme au jour où la reçut l'autel,
Nous la déposerons dans ton sein immortel,
Dans la féconde nuit du temple de la Terre.
(Contraltos, Ténors, Barytons et Basses)
... au jour où la reçut l'autel,
Dans la féconde nuit du temple de la Terre.

(Les fossoyeurs ont pris dans les bras de Fabius le corps de Fausta
qu'ils emportent doucement dans la tombe.)


LENTULUS
(au moment où le corps passe devant lui)
Fausta! Je veux te suivre!
(Il veut se frapper de son épée.)

FABIUS
(l'arrêtant)
Non! Ce n'est pas ainsi qu'un soldat se délivre
D'un remords! En Romain marchez vers l'ennemi…

(Fabius et Lentulus, l'un près de l'autre, assistent, immobiles,
écrasés de douleur, à la cruelle cérémonie de l'ensevelissement.)


LE SOUVERAIN PONTIFE
(impassible)
De sommeil de la mort par sa mère endormi,
Que l'enfant de Vesta pour toujours disparaisse!

LA GRANDE VESTALE, LES VESTALES et LES PRÈTRES
O Vesta! O Vesta! O Vesta!

(Tout est fini. Le Souverain Pontife, les Vestales, les Prêtres s'éloignent lentement,
suivis de Fabius et de Lentulus atterrés. Silence. Solitude. Posthumia
et Galla sont seules. La vieille aveugle se lève et s'avance vers le tombeau à tâtons.)


POSTHUMIA
(les bras tendus)
C'est par là qu'est mon enfant… par là…
Le tombeau… le voilà!
(douloureux et très expressif)
Oh! parmi tes bourreaux ne me laisse pas seule,
Fausta! Fausta! Ma fille aimée!
(émouvant)
Ouvre, ouvre, c'est ton aïeule!

(Au moment où Posthumia descend dans le tombeau et va disparaître,
des cris de joie éclatent au loin.)


LA FOULE
(au loin; Sopranos et Contraltos)
Des soldats!
(Ténors et Basses)
Des aigles!
(Sopranos et Contraltos)
Des soldats! toute une légion!
(Ténors et Basses)
...toute une légion!
(Bientôt, une foule en délire envahit le champ.)
Ce sont nos vétérans! Nos vétérans!
Le consul Scipion! Le consul! Le consul! Scipion!
Gloire!
(Les jour est éclatant. La foule acclame l'armée victorieuse
qui paraît au fond.)

Vesta l'emporte! et la tombe est féconde!
Vesta l'emporte!
(Au fond apparaît le Consul Scipion, à cheval, entouré de ses légionnaires,
couverts de sang, de poussière, et brandissant leurs armes.
Les aigles romaines dominent ce triomphe.)

Hannibal est vaincu! Rome commande au monde!
Rome commande au monde!
Gloire! Vesta l'emporte!
Hannibal est vaincu!
Hannibal est vaincu!
Gloire à Vesta!





FIN


Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V