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Jules Massenet

  (1842 - 1912 )

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The Operas of Jules Massenet

 

  
"La Grand' Tante"  

 

Opéra comique en un acte
par MM. Jules ADENIS et Charles GRANVALLET
Musique de M. Jules Massenet


 
PERSONNAGES
Le Comte Guy De Kerdrel, Tenor
Alice De Kerdrel , Soprano
Chevrette , Soprano (sobrette)
En basse Bretagne, près Quimperlé, de nos jours.
 
(Une salle d'un vieux château délabré.
Porte principale au fond. grande cheminée à droite.
Vieux meubles; grand fauteuil; bahut; table, chaises.
Portes latérales.)

SCENE 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11


 
 
SCENE PREMIÈRE
SCENE 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11


(au lever du rideau, il fait nuit et la scène est vide;
on entend sonner au dehors)


 
 
NO. 1 - INTRODUCTION


CHEVRETTE

(seule, arrivant de gauche, une petite lanterne à la main)
Qui donc à notre porte
Peut sonner de la sorte?
A peine s'il fait jour!
(on sonne plus fort)
C'est à la porte de la cour.
(elle va prendre sur la cheminée
un flambeau qu'elle allume à sa lanterne
et qu'elle pose sur la table, le théâtre s'éclaire)
Ici, nous n'attendons personne;
Le neveu du Marquis n'arrive que demain.
(On sonne plus fort)
Bon! à présent il carillonne!
C'est quelque voyageur qui cherche son chemin...
(elle disparaît un instant par le fond,
puis revient en élèvent sa lanterne pour éclairer Guy)


 
SCENE II
SCENE 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11
 
(Guy en petite tenue de sous-officer;
il tient d'une main un carton à chapeau et de l'autre une valise.)


GUY
Enfin, voilà donc un visage!
(à Chevrette)
Le château de Kerdrel?

CHEVRETTE

Entrez, m'sieu; c'est ici.

GUY

Cette fois, morbleu! m'y voici!
(En secouant son képi et ses vêtement trempés.)
Quel affreux temps et quel voyage!
Quand le givre obscurcit les airs,
La nuit, il faut un vrai courage
Pour pénétrer dans ces déserts!
La nuit, il faut un vrai courage
Quel affreux temps et quel voyage!

CHEVRETTE

C'est lui qui s'est mis en voyage!
Quand la neige obscurcit les airs,

GUY

Quel affreux temps quel affreux temps et quel voyage!
La nuit, if faut un vrai courage! un vrai courage!

CHEVRETTE

C'est lui qui s'est mis en voyage!
La nuit, if faut

GUY

(qui est allé poser ses effets et a ôté son manteau)
Ah! quel charmant pays!
Vrai pays de Cocagne.
S'il est un paradis,
Il doit être en Bretagne.
Chaque route conduit
Vers une fondrière,
Et le sentier qu'on suit
Vous cache une tourbière!
Vingt fois dans ce désert breton
J'ai failli rester sous la neige.
(avec ironie)
Et voilà le pays, dit-on,
Que l'enchanteur Merlin protège!
Le diable brûle les Merlins,
Et la Bretagne et ses chemins!

CHEVRETTE

C'est lui qui s'est mis en voyage
Quand la neige obscurcit les airs
La nuit if faut un vrai courage
Pour pénétrer dans nos déserts
La nuit, la nuit il faut vrai courage,
Quand la neige obscurcit les airs,
La nuit il faut un vrai courage
Il faut la nuit un vrai courage
En ces déserts, En ces déserts
Pour pénétrer en ces déserts
La nuit il faut un vrai courage

GUY

Quel affreux temps quel voyage
Quand le givre obscurcit les airs
La nuit il faut un vrai courage
La nuit il faut un vrai courage
Quel affreux temps et quel voyage
Ah! quel charmants pays
Oui c'est un paradis!
Quel affreux temps,
Quel affreux temps et quel voyage

GUY

Enfin, tant bien que mal, j'arrive au port!
Comment n'as-tu pas encore
De chemin de fer, à ton âge?

CHEVRETTE

C'est donc vous m'sieu,
qui seriez le nouveau propriétaire du château?

GUY

Moi-même! Guy de Kerdrel, le neveu du marquis
(regardant autour de lui)
C'est ça le château?... Joli morceau d'architecture!

CHEVRETTE

C'est que nous ne vous attendions que demain.

GUY

Oui... je sais... mais j'étais pressé de voir mon domaine, mon ...
héritage... car il parait décidément que c'est moi qui hérite...
Quand j'ai reçu la lettre d'avis, j'étais en Afrique
et il m'a fallu demander un congé.
(regardant autour de lui)
C'est tout au plus bon à démolir, cette vielle bicoque!

CHEVRETTE

(étonnée)
Bicoque!... oh!

GUY

Quoi? oh!... Est-ce-que tu crois que ça peut se vendre à l'encan?

CHEVRETTE

(scandalisée)
A l'encan! le vieux manoir des Kerdrel... C'est pas possible!...
A l'encan!!! c'est ça qui serait un malheur!...
Oh! Dieu de Dieu! heu! heu!
 
(elle pleure bruyamment)


GUY

Qu'est qu'il lui prend?... Ah! ça, veux-tu bien te taire?

CHEVRETTE

(pleurant)
Après ça... y paraît qu'vous en avez le droit.

GUY
(impatienté)
Eh! morbleu, oui! j'en ai le droit!
Il ne manquerait plus que ça que je n'en aie pas le droit!

CHEVRETTE
(à elle-même)
Mais qu'il est mauvais! qu'il est mauvais!

GUY
Allons, qu'on réveille les gens du château!

CHEVRETTE
(étonnée)
Les gens du château?
(riant bruyamment)
Hi! hi! hi!

GUY
Bon! la voilà qui rit à présent!

CHEVRETTE
Les gens du château... hi! hi! v'là, m'sieu.

GUY
Toi seule? c'est gentil!

CHEVRETTE
(riant)
Hi! hi! hi!... Ah! cependant, il y a encore le jardinier.

GUY
Eh bien!... qu'on le réveille.

CHEVRETTE
Oh! non, m'sieu, c'est pas la peine.
GUY
Plaît-il?

CHEVRETTE
Il se rendormirait... Il dort toujours... c'est son tic!

GUY
Et toi?

CHEVRETTE
Oh! moi!... je ne dors pas.

GUY
Comment t'appelles-tu?

CHEVRETTE
Chevrette, m'sieu, à vot' service.

GUY
Eh bien!... je meurs de faim...
Y a-t-il au moins quelques provisions à mon service?

CHEVRETTE
Des provisions? Oh! pour ça, il n'en manque pas!
Nous avons du lait de not' bique, du fromage de not' bique, du pain...

GUY
Du pain de vot' bique...
 
(allant à la table et s'asseyant)

Allons, en Bretagne comme en Bretagne!

CHEVRETTE
Tout d' suite, m'sieu!
 
(elle court au bahut et apporte sur la table une assiette,
un pot de terre, un couteau et du pain.)

GUY
(suivant des yeux Chevrette qui va et vient pieds nus)
Charmante soubrette!
Elle ne ruinera pas son amoureux en bottines vernies, elle-là!
(à Chevrette qui s'est arrêtée devant la table; ironique)
Ah! ah! nous sommes servis?
(il s'assied devant la table et prend le pain.)
Qu'est-ce que c'est que ça?

CHEVRETTE
(riant)
Hi! hi! hi! oh! oh! c'te bêtise!

GUY
Hein?

CHEVRETTE
C'est du pain, m'sieu!

GUY
Ça, du pain?
(tapant avec sur la table)
Tu, es sure que ce n'est pas un morceau de la meule du moulin?
(il cherche à l'entamer et s'arrête)
Corbleu! il fait une belle défense, celui-là! Honneur aux braves!
(goûtant le lait)
Sapristi, mais c'est de la piquette, ton lait!

CHEVRETTE
(étonnée)
M'sieu!

GUY
(se levant)
Allons, décidément, je ne suis pas de force!

CHEVRETTE
M'sieu m'est pas content? Dame, on fait ce qu'on peut!
(pleurant)
Heu! heu! c'est pas ma faute!

GUY
Encore?... Eh! morbleu! je ne t'en veux pas; j'en ai vu bien d'autres!...
Quand on est soldat...

CHEVRETTE
Comment? vous qu'on appelle monsieur le comte...

GUY
Moi qu'on appelle monsieur le comte, gros comme le bras,
je suis maréchal-des-logis aux chasseurs d'Afrique.

CHEVRETTE
C'est-il possible!

GUY
Que veux-tu? Maître de ma fortune à vingt ans,
j'ai été, je dois le dire, le plus joli modèle des enfants prodigues!...
En trois ans j'avais exterminé mon patrimoine...
et je ne savais comment dépenser mon...
activité, quand je me suis souvenu que j'avais au fond de la Bretagne,
un oncle de mon père... mon grand'oncle à moi...
un vieux brave Vendéen que je n'avais jamais vu.

CHEVRETTE
M'sieu le marquis!
 
(Pendant que Guy continue, elle avise le pain et le lait
et se met à manger et à boire.)


GUY
Précisément. Nous ne nous connaissions que par correspondance.
Je lui écrivais pour lui demander de l'argent... naturellement...
et il me répondait pour me dire: "Je te déshériterai!" naturellement.
Quelque temps après, nouvel appel de fonds, nouvelle réponse:
"Encore un peu et je te déshérite."
Il a passé sa vie à me conjuguer ce verbe-là!
(s'interrompant)
Eh! mais... tu vas bien! tu as plus courage que moi!

CHEVRETTE
C'est le lait de ma bique.

GUY
(continuant)
Mais, pour en revenir à mon oncle,
ce qui me frappait le plus,
c'était son noble paraphe!
(faisant le geste de signer)
Un grand zigzag en coup de foudre...
Je l'avais toujours devant les yeux!
Et quand les fonds venaient à baisser,
je le voyais même en songe!
Si bien que, je ne sais comment cela s'est fait:
est-ce parce que je porte le même nom,
est-ce par reconnaissance?
mais je l'ai adopté malgré moi.
(faisant le geste)
De Kerdrel! V'lan! Diable de paraphe!
Mais voilà qu'un heur et accompagné de son beau...
Brrrrm! mon oncle m'écrit qu'il s'est marié,
qu'il m'a gratifié d'une grand'tante.
Oh! pour le coup, je l'ai salué d'une dernière épître:
"Cher petit oncle, un partisan de la légitimité
ne devrait pas frustrer l'héritier légitime!"
Allusion à son hymen suranné
 
(changeant de ton et vivement)

Ah! sacrebleu! ah! diable!

CHEVRETTE
 
(effrayée)

Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est?

GUY
Il va falloir que je lui fasse une visite à ma vénérable grand'tante.

CHEVRETTE
M'ame la Marquise?... Elle n'est plus ici.

GUY
Bah!

CHEVRETTE
Il y a six mois, à la mort de m'sieu la marquis,
elle est quittée le domaine...
qui n'était pas à elle, pour aller s'établir au village,
dans une maisonnette, ici près.
GUY
(riant)
Ah! ah! vraiment? Eh bien, c'est dommage!
Elle y manque... ça le dépare, le domaine!

CHEVRETTE
(à elle-même)
Hein! est-il mauvais?
GUY
Ah ça, voyons... maintenant que j'ai soupé... à la mode de Bretagne,
peut-on se reposer un peu... horizontalement.

CHEVRETTE
(étonne)
Horizontal... quoi?

GUY
(riant)
Ah! ah! ça n'entend pas le pur français, ces Bretons, bretonnant là!
Voyons, peut-on dormir quelques instants dans mon castel?

CHEVRETTE
Si m'sieu veut passer dans la pièce à côté...
(elle va ouvrir la porte)
C'est l'appartement de m'sieu l'marquis.

GUY
(regardant par le porte ouverte)
De mon oncle...
Non! on doit geler dans cette grande chambre...
Le jour va bientôt paraître;
une heure de bivouac dans ce vieux fauteuil,
ça me suffira. Bonsoir!
(il la congédie de la main, puis la rappelle)
Ah!... dis donc...

CHEVRETTE
(revenant vivement)
M'sieu?

GUY
Préviens un notaire, si on connaît ça par ici,
afin que je me débarrasse de cette bicoque, n'importe comment!
Razzia complète, comprends-tu?
(lui prenant le menton)
Petite bédouine!

CHEVRETTE
Oui, m'sieu.
(à elle-même)
Bédouine! Qué bête que c'est ça, bédouine.

GUY
Eh bien? Tu es encore là?

CHEVRETTE
(en sortant)
Mais qu'il est mauvais! qu'il est mauvais!
 
(elle sort par le fond)


SCENE III
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NO. 2 - A - AIR


GUY
 
(seul)

Le fait est avéré, je suis seul légataire!
Paraissez, paraissez, monsieur le notaire, monsieur le notaire.
Et changez moi ce vieux manoir noir
En or ou bon argent comptant.
Accourez tous accourez tous! on vend ce joyeux domicile
Flanqué de ses deux vielles tours.
La mise à prix est de vingt mille...
(criant)
Vingt-cinq! Bon, trente!
Allez toujours, allez toujours
Eh! quoi? L'on se tait du courage!
Montez un peu, montez, montez encore!
Un domaine aussi moyen âge
Devrait valoir son pesant d'or
Un domaine aussi moyen âge devrait valoir,
Devrait valoir son pesant d'or.
Trente-cinq!... ah! bravo!... Quarante!
(saluant)
Merci, je vous suis obligé.
Et la somme est déjà tentante!
(criant)
Cinquante! (bien) Soixante! (très bien) Adjugé!
(lent, en frisant sa moustache)
Soixante mille francs la somme est fort jolie,
Et si j'atteinds ce chiffre rond,
Bah! j'en fais la folie,
Je traite tout mon escadron.
Allons camarades,
Versez-nous rasades;
Du soir au matin
Restons, le verre en main.
Oui, du soir au matin,
Restons amis le verre en main.
Restons amis le verre en main.
Revenez ô nuits éphémères,
Plus belles encore que les jours
Et vive le doux bruit des verres,
Qui sait réveiller les amours
Les amours, les amours...
Allons camarades,
Versez-nous rasades;
Du soir au matin
Restons, le verre en main.
Oui, du soir au matin
Restons amis le verre en main.
Restons amis le verre en main.
Restons amis le verre en main.
 
MELODRAME
(parlé sur la musique qui continue à l'orchestre)

Mais voilà mon imagination qui va... qui va...
Et nous n'y sommes pas encore!
(s'installant dans le fauteuil)
Tâchons de dormir une heure on deux en attendant
le parfait notaire que j'ai fait demander.
 
(Il s'endort.)


 
SCENE IV
SCENE 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11


(Guy endormi;
Alice en toilette de demi-deuil entre doucement par le fond;
Elle n'aperçoit pas le Comte;
Elle descend en regardant autour d'elle
et donnant des marques de sensibilité et de regrets.)
NO. 2 - B - ROMANCE


ALICE
Je vais bientôt quitter pour me donner à Dieu,
Cette retraite aimée où le calme respire,
Et je veux la revoir;
Je reviens pour lui dire
Un éternel adieu!
Aux beau jours envolés mon coeur vient dire adieu!
Adieu donc, murs chéris, témoins de mon bonheur!
Lors que je vais partir quand le devoir m'appelle,
Je veux que mon regard comme un miroir fidèle,
Emporte votre image et la grave en mon coeur!
Elle doit pour toujours se graver dans mon coeur.

GUY

(s'éveillant peu à peu)
Mais qui donc me réveille...
Est ce un rêve?...

ALICE

(en s'en allant)
Adieu!

GUY

Une voix a frappé mon oreille!

ALICE
(apercevant le Comte)
Quel qu'un est là?... Grand Dieu!

GUY
(étonné)
Une femme en ces lieux!
 
NO. 2 - C - DUETTO


GUY
(à part)
La rencontre est inattendue.
Mais d'où peut venir son effroi?
D'où vient qu'elle tremble à ma vue?

ALICE
(à part)
Cette rencontre inattendue...
Fait battre mon coeur malgré moi.
Je me sens troublée à sa vue.

GUY
(à part)
On dirait qu'elle a peur de moi?

ALICE
(à part)
Je me sens troublée à sa vue;

ALICE
Malgré moi je me sens émue
Cette rencontre in attendue
Fait battre mon coeur malgré moi
Ah! je me suis troublée à sa vue, troublée malgré moi
Cette rencontre inattendue
Fait battre mon coeur, mon coeur malgré moi
He me suis trouble à sa vue
Vraiment remettons nous de cet effroi

GUY
Oui dirait qu'elle a peur de moi
Qu'elle rencontre inattendue
D'où vient qu'elle tremble à ma vue
Mais on dirait qu'elle a peur, peur de moi,
Qu'elle a peur de moi
La rencontre est inattendue
Oui vraiment la rencontre est inattendue
Comme elle est émue
On dirait qu'elle a peur de moi.

ALICE
Votre présence ici monsieur... je l'ignorais.
Je me retire.

GUY
(l'arrêtant et gaiement)
Oh non! Car je vous attendais.

ALICE
(étonnée)
Vous m'attendiez.

GUY
Je vous le jure et vous réalisez la charmante aventure
Que dans un rêve j'espérais.
 
NO. 2 - D - MÉLODIE
(avec galanterie)

Au fond de la Bretagne
En un pareil moment
J'espérais voir paraître à mes yeux a mon âme,
Quelque lutin,
Sylphe charmant,
Fée, ange ou femme
Vous que créa sans doute un divin enchanteur,
Ne craignez rien de moi... restez, restez madame!
Seul je dois craindre pour mon coeur
Fée, ange, ou femme,
Sylphe charmant, fée, ange, ou femme, restez, restez madame.

ALICE
(froidement; on parle)
Je vous remercie de votre courtoisie, monsieur,
et vous renouvelle mes excuses, car j'ai troublé votre sommeil...
GUY
Oh! mademoiselle!...

ALICE
(de même)
Mais je vous le répète, j'ignorais votre arrivée.
Permettez-moi maintenant de me retirer.
(saluant)
Monsieur!

GUY
(un peu interdit)
Madame!
 
(Alice sort par le fond)


 
SCENE V
SCENE 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11
 
 
GUY, puis CHEVRETTE.


 
GUY
(étonné)
Ah bah! Est-ce une apparition?
Le diable me brûle, j'aurais dû la retenir!...
Elle est entrée là!... Si je pouvais voir...
 
(il s'approche de la porte)

CHEVRETTE
(entrant par le fond)
Me v'là, m'sieu, j'ai vu le notaire. Ah! Le pauvre cher homme!
Les bras lui en sont tombés quand j'y ai dit
que vous vouliez le vendre à l'encan!...
Il viendra sur le coup de midi.

GUY
(vivement)
Bien! Bien! Mais dis-moi quelle est cette jeune fille
que j'ai vue là, tout à l'heure?

CHEVRETTE
(étonné)
Une jeune fille!...

GUY
Charmante! Elle est entrée ici pendant que je dormais.

CHEVRETTE
Mais il n'y a pas ici de jeune fille... Ah! Attendez donc!
Est-ce que ce serait m'ame la marquise?

GUY
La fille de la vieille!

CHEVRETTE
(étonné)
Quelle vieille?

GUY
Parbleu! de la vieille marquise de Kerdrel.

CHEVRETTE
(impatientée)
Mais il n'y a pas ici de vieille marquise.

GUY
Comment?

CHEVRETTE
C'était m'ame la marquise elle-même.

GUY
Ah bah!

CHEVRETTE
(appuyant)
La veuve de m'sieu le marquis.

GUY
Ma grand' tante!...
(se fâchant)
Ah! Mais dis donc, la Chevrette...

CHEVRETTE
Vot' grand'tante, oui, m'sieu le comte.

GUY
Ma grand' tante! Mon grand' oncle m'a donné
une grand'tante de cet âge-là!
(à Chevrette.)
Sais-tu qu'elle m'a semblé fort jolie.

CHEVRETTE
Jolie! ah! J' crois bien!... Et douce, et sensible, et avenante...
et aimable... Mais c'est-à-dire que dans toute la Cornouaille,
il n'y pas sa pareille.

GUY
Oh! oh! il paraît que tu l'aimes bien.
 
NO. 3 - MELODIE BRETONNE

CHEVRETTE
Si je l'aime, elle!... une vraie bénédiction pour moi...
Elle, qui m'a recueillie sur la route de Pontaven.
(en racontant)
Pauvre orpheline délaissée
J'errais sans asile et sans pain
Car le veille un maître inhumain
De son logis m'avait chassée,
De son logis m'avait chassée;
Le vent sifflait dans les bruyères
Oh! Comme il faisait froid
(un peu interdite par la peur)
Je croyais voir les lavandières
En riant me montrer du doigt;
Je croyais les voir
En riant me montrer du doigt!
Tout à coup une voix s'appelle!
J'allais perdre le sentiment!
Je rouvre les yeux c'était elle,
Belle ainsi que sont les madones!
Je la vois de pleurs les yeux pleins
Et qui de ses deux mains mignonnes
Cherchait à réchauffer mes mains.
Cherchait à réchauffer mes mains.
L'aubépine deux fois a mis sa robe blanche
Depuis qu'elle m'a faite heureuse en ce séjour;
Et depuis ces deux ans elle a tout mon amour,
Et ma prière le dimanche.
GUY
Pauvre petite!
(vivement)
Oui, mais dis-moi, il faut que je la revoie...
car tu comprends bien que si j'avais su...
quelle opinion va-t-elle avoir de moi?
Elle est entrée là, va, cours... et dis-lui - retiens bien ceci -
dis-lui que monsieur le comte Guy de Kerdrel
désire vivement lui présenter ses devoirs.

CHEVRETTE
Bien, m'sieu!
(à part, en sortant)
Tiens! tiens! il n'a plus l'air si mauvais.
 
(Elle entre à droite.)

 
 
SCENE VI
SCENE 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11


GUY
Quoi! Ce serait-là ma grand-tante...
mais elle m'a semblé toute petite d'abord...
Quel singulier effet cela me produit...
une petite grand'tante de cet âge-là... c'est qu'elle est charmante...
et une distinction... Il avait du goût, mon oncle!

CHEVRETTE
(paraissant avec Alice)
Oui, madame, c'est le neveu de monsieur le marquis,
celui qui hérite, vous savez... le mauvais sujet.

ALICE
(la faisant taire)
Chevrette!

GUY
(s'approchant et saluant avec embrassas)
Veuillez m'excuser, Madame la Marquise... c'est-à-dire...
Madame ... ma tante... parce que... certainement si j'avais su...
mais je... ne m'attendais pas...
ALICE
 
(souriant)

La faute en est à moi, monsieur.
J'ai été si surprise, si troublée,
que je n'ai pas songé à vous dire qui je suis.
Je voulais revoir une dernière fois ce château.
GUY
 
(avec embarras)

Ce château?... oh! oui... mais en hiver ce doit être
un séjour bien triste.
ALICE
 
(vivement)

Oh! jamais existence me fût plus douce que la mienne.
J'ai vu s'écouler ici trois années dans le bonheur le plus complet.
Et ce bonheur, je le devais à monsieur le marquis.
Il a tenu la promise qu'il avait faite à mon père:
même tendresse, même dévouement...
Oh! j'étais Bien devenue sa fille!
 
(changeant de ton et à Chevrette)

Mais, mon enfant, voici bientôt l'heure, je crois,
de tout préparer pour mon départ.
GUY
 
(à lui-même)

Hein? quoi? Quel départ?

CHEVRETTE
(à Alice)
Oui, m'ame la marquise, on compte quatre heures
de route d'ici au couvent de Sainte-Marie.

GUY
(sautant)
Au couvent!
(à Alice)
Comment, morbleu!
(mouvement d'Alice)
Oh! pardon!
(doucement)
Comment! morbleu! vous voulez vous retirer au couvent?

ALICE
Oui! Monsieur le Comte. Je n'ai plus de famille...
ceux qui me
retenaient au monde sont partis... pour ne plus revenir...
et cette retraite où je vais entrer, c'est encore le calme et le repos.

GUY
(troublé)
Ah! oui... C'est juste... Naturellement.

ALICE
(à Chevrette)
Chevrette, où doit venir me prendre la voiture?

CHEVRETTE
Ici, M'ame la Marquise.

ALICE
(à Chevrette)
C'est bien! Tu me préviendras; n'est-ce pas?
(à Guy)
Monsieur, veuillez recevoir mes adieux.

GUY
(troublé, saluant)
Madame la Marquise!...

ALICE
(à Chevrette qui va la suivre.)
Reste, mon enfant, reste auprès de monsieur;
il est étranger ici, et la présence peut lui être utile.
Je viendrai t'embrasser avant de monter en voiture.
 
(Elle part par le fond après un nouveau salut.)

SCENE VII
SCENE 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11


 
GUY
Avance un peu à l'ordre, toi... et réponds.
Cette jeune femme, alors... mon oncle...
enfin, ce mariage comment s'est-il fait?

CHEVRETTE
Dame! m'sieu, il paraît que mam'zelle Alice
est la fille d'un vieux Vendéen qui avait sauvé
la vie à m'sieu le marquis à Aizenay.

GUY
Ah! oui... les bleus est les blancs...
Il était blanc, ce brave oncle, et il allait carrément au feu!
Le diable me brûle, c'est dans le sang!...Alors...

CHEVRETTE
Alors, quand mam'zelle Alice s'est trouvée orpheline,
m'sieu le marquis l'a fait venir près de lui.

GUY
Et il devait l'aimer, n'est-ce pas?

CHEVRETTE
Mam'zelle Alice? J' crois ben! il l'adorait!...
Sa présence ici, c'était comme un rayon de soleil...
Et puis, dame!... un beau matin, m'sieu le marquis l'a épousé.

GUY
Pour lui laisser sa fortune. C'est ce que je pensais.
Mais alors, comment se fait-il que ce soit moi qui hérite?

CHEVRETTE
(vivement)
Oh! c'est bien malgré nous, allez!

GUY
(riant)
Merci! Elle est gentille, la Chevrette!

CHEVRETTE
Quand je dis; nous, il n'est pas question de mam'zelle Alice.
M'sieu l' marquis, voyant sa fin approcher, écrivit un testament;
mais avant de le signer, il fut pris d'une attaque de péralysie.
Alors, vite, on fit appeler le notaire!

GUY
Eh bien?

CHEVRETTE
Eh bien! mam'zelle Alice...
(se reprenant)
M'ame la Marquise a empêché le notaire d'entrer dans la chambre...
A aucun prix, elle ne voulait troubler les derniers instants de son vieil ami...
Et comme on insistait, comme on la suppliait
de faire signer une paperasse que, sans signature, ne valait rein du tout,
elle a saisi le papier, l'a chiffonné et l'a jeté au feu.

GUY
Comment! Elle a fait cela?

CHEVRETTE
(à part)
Mais j'étais là... moi... Et je prierai tant Saint-Gildas...

GUY
Tu dis?

CHEVRETTE
Moi? rien... C'est-à-dire...
(hésitant)
Je voudrais bien demander quéque chose à m'sieu...
mais j'ai peur de m'sieu...

GUY
Eh bien! n'aie pas peur de m'sieu, et parle.

CHEVRETTE
M'ame la Marquise, en s'en allant,
aurait bien voulu avoir le portrait de son mari...
Alors, moi j'ai pensé... se vous ne voulez pas le vendre trop cher...

GUY
(sautant)
Plaît-il?
(avec colère)
Ah, ça! morbleu! est-ce une gageure?

CHEVRETTE
(effrayée et se sauvant)
V'là qui r'devient mauvais!
(timidement)
M'sieu peut refuser... il est dans son droit.

GUY
Pour-qui me prend-on, ici?... Suis-je un loup-cervier?...
un Gobseck?... un grippe-sous?...
Mais, sacrebleu! ou finirait par manquer
à l'équité avec votre droit.

CHEVRETTE
N'vous fâchez pas, m'sieu.

GUY
Vendre ce portrait! Mais je l'offre de tout mon coeur
à Madame la Marquise.

CHEVRETTE
Vrai? Oh! Merci, m'sieu! Merci pour ma maîtresse...
Sera-t-elle heureuse! Et moi qui vous croyais si mauvais!
Vous êtes bon! Vous êtes gentil!

GUY
C'est toi qui es gentille.

CHEVRETTE
(riant)
Hi! hi! hi! Et si j'osais!... Oh! ma foi, tant pis!
 
(Elle lui saute au cou brusquement et l'embrasse.)

GUY
(riant)
Ah! ah! ah! Comme elle y va, la Chevrette!

CHEVRETTE
Oh! c'est que j' suis fièrement contente!... Hi! hi! hi!
C'est plus fort que moi! J'ai maintenant envie de rire...
de pleurer... de danser... et de chanter.

GUY
(riant)
Eh bien! ris, pleure, danse, chante, ne te gêne pas...
Ça me fera plaisir.
 
NO. 4 - RONDE

CHEVRETTE
Les filles de la Rochelle
Ont équipé bâtiment;
La grand' voile est en dentelle,
La misaine en satin blanc.
Dans l'équipage,
Pas une
Qui ne soit à son printemps,
Et les gabiers de la hune
N'ont pas plus de dix-sept ans.
File corvette agile,
File corvette agile,
File corvette agile!
Ah! mais prends bien garde aux amants.
File corvette agile mais prends bien garde aux amants,
Prends garde aux amants!

GUY
Bravo!

CHEVRETTE
Les garçons de la Rochelle,
Sur un autre bâtiment,
En apprenant la nouvelle,
Sont tous partis à l'instant.
Sans crainte à l'abordage,
Et sous un feu de bataillon,
Du jeune et brave équipage
Ils ont pris le pavillon!
File corvette agile,
File corvette agile,
File corvette agile!
Ah! Mais ne ris plus amants.
File corvette agile.
Mais ne ris plus des amants
Ne ris plus des amants!

GUY
A la bonne heure! Mais, voyons, ce portrait du marquis, où est-il?

CHEVRETTE
Là... dans sa chambre.

GUY
Est-il ressemblant?

CHEVRETTE
Oh! j' crois ben! On dirait qu'il va parler.

GUY
Diable! non! je ne tiens pas à ce qu'il me parle!
Il me déshériterait...
Mais je ne serais pas fâché de le voir ce brave oncle,
Car je ne l'ai jamais vu...
Attends-moi, je reviens.
 
(Il sort à droite.)


 
SCENE VIII
SCENE 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11

CHEVRETTE, puis ALICE.


CHEVRETTE
(seule)
Il ne l'a jamais vu... et il hérite...
c'est ça qu'est drôle, tout d' même!
(voyant Alice qui rentre par le fond)
Ah! v'nez vite, M'ame la Marquise,
j'ai une bonne nouvelle à vous dire, allez!

ALICE
A moi?

CHEVRETTE
C' portrait de m'sieu l' marquis auquel vous teniez tant! Eh bien!
Je n'en ai fait ni une ni deux...
j'ai demandé à m'sieu le comte s'il voulait vous le vendre!

ALICE
Y penses-tu?

CHEVRETTE
Là-dessus! il s'est mis dans un colère...

ALICE
Ah! Tu vois?

CHEVRETTE
Le diable me brûle qu'il a dit:
pour qui que l'on me prend à la fin des fins!
Pour un grippe-choux! Un gros bec!
"Ce portrait je l'offre de tout mon coeur
à m'ame la marquise."

ALICE
(troublée)
Ah! il a dit cela?

CHEVRETTE
C'est gentil à lui, n'est-ce pas? tout plein gentil!

ALICE
(rêveuse)
Oui... oui...

CHEVRETTE
Il n'est pas méchant au fond, allez!
mais il est vif... faut s'y faire!

ALICE
(voyant entrer Guy)
Tais-toi! le voici!


 
SCENE IX
SCENE 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11


 
GUY
(rentrant par le droite, un papier à la main
sans voir Alice et Chevrette)

Cet écrit que je viens de trouver sur le portrait du marquis!...
c'est étrange!
(Il va pour container sa lecture
quand il aperçoit les deux femmes.)

Ah!
 
(Il cache vivement son papier.)

ALICE
(s'avançant)
Chevrette vient de me faire part, Monsieur le Comte,
de votre délicate attention...
et je vous prie de recevoir mes remerciements.

GUY
(gaiement)
Attendez, madame...
cette attention n'est peut-être pas
aussi désintéressée que vous le supposez.
Si, a mon tour, j'avais un service à vous demander.

ALICE
Un service?... mais s'il est en mon pouvoir!

GUY
En votre pouvoir absolu, ainsi que vous allez en juger,
si vous voulez bien m'accorder un moment d'entretien.

ALICE
(étonnée)
Volontiers! Laisse-nous, Chevrette, va mon enfant!

CHEVRETTE
Oui, Madame.
 
(en sortant)

Tiens! tiens! quoi qu'y peut donc avoir à y dire!
 
(Elle sort par le fond.)


 
SCENE X
SCENE 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11


 
ALICE
Je vous écoute, monsieur.

GUY
(saluant)
Mille grâces! mais veuillez prendre la peine de vous asseoir.
(Il lui avance un fauteuil.)
Cela me donnera le temps de ranger mes paroles en bataille.

ALICE
(souriant)
C'est donc une déclaration de guerre, monsieur.

GUY
(riant)
Peut-être... mais pardon... encore une grâce?
Ne me regardez pas ainsi, car, avant l'attaque,
vous allez mettre l'ennemi en déroute.

ALICE
(tournant la tête)
Pour cela, monsieur, je prends trop d'intérêt à votre avancement.

GUY
(gaiement)
A mon avancement? Voilà une parole qui m'encourage
et nous allons voir si dans un instant je vais être plus avancé.

ALICE
Parlez, monsieur.

GUY
(avec un peu d'embarras)
Eh bien, madame... je vous avouerai que...
cela me semble tout à fait original...
d'être propriétaire... je ne suis pas habitué à cela.

ALICE
(souriant)
C'est une habitude... qu'il doit être facile de prendre.

GUY
Pas si facile que vous croyez... non, ma parole d'honneur!...
ça me dérange... ça me gène... et si madame...
ma tante... voulait être bien gentille...
elle consentirait à rester dans ce château qu'elle gouvernerait à sa guise,
comme par la passé. Vrai! cela me rendrait service...
et je partirais gaîment et légèrement comme je suis venu.

ALICE
Ce que vous m'offrez là n'est pas bien, monsieur le comte.
Vous m'enlevez ma joie de tout à l'heure
en me donnant le chagrin de vous refuser.

GUY
Vous refusez?

ALICE
(froidement)
Je refuse!

GUY
Mais pourquoi? pour quelle raison? je vous prie.

ALICE
Pourquoi, monsieur? Mais parce que tout ici vous appartient,
parce que vous êtes l'héritier légitime.
Enfin, parce que je n'ai aucun droit...

GUY
(avec colère)
Mon droit! Mon droit!...
Vous aussi, vous allez me parler de mon droit,
comme cette excellente...
(se reprenant)
cette affreuse petite Chevrette!

ALICE
(se levant)
N'insistez pas davantage, monsieur, ce serait me désobliger...
Ma résolution est prise.

GUY
(vivement)
Ainsi, vous voulez partir?
Eh bien! Non! Je ne le souffrirai pas!

ALICE
Monsieur le comte!... cette insistance...

GUY
(avec feu)
Eh! est-ce ma faute, à moi, si, depuis que je vous ai vue,
je ne sais plus ce que je suis ni où j'en suis?...
Est-ce ma faute, si vous m'avez fait entrevoir, ici, près de vous,
un avenir de calme, de bonheur que je ne connaissais pas?

GUY
(avec feu)
Votre présence... votre langage pénètrent mon coeur d'un charme infini.
J'aime maintenant ce vieux château, j'aime le souvenir de mon oncle...
j'aime Chevrette... Je... je... Eh bien! oui!
je vous aime et je voudrais vous consacrer ma vie!...

ALICE
(troublée)
Monsieur!...
 
NO. 5 - DUO

GUY
(avec amour)
L'amour que je rêvais si doux,
L'amour est entré dans mon âme,
Et je le bénis, je le bénis à genoux,
Car il me vient de vous, madame l'amour que je rêvais!

ALICE
(bas à Guy)
De grâce taisez-vous...

GUY
L'amour est entré dans mon âme

ALICE
(à part)
Mon Dieu ce langage si doux
Jette le trouble dans mon âme
Jette le trouble dans mon âme

GUY
Que votre âme charmée,
Heureuse, heureuse d'être aimée,
Du coeur écoute les accents,
Du coeur écoute les accents!
Pourquoi, pourquoi ne pas connaître L'amour?...
L'amour, ce divin maître?
De grâces à ses charmes cédez.
 
(puissant?)

ALICE
Qu'il est doux d'être aimée
Mon âme en est charmée
Je ne pourrais peut être
Résister à ses doux accents
Ah! sa voix a des attraits, des attraits puissants
Je ne pourrais peut être
Résister à ses doux accents.
(à Guy)
Vous m'aimez, dites vous, mais c'est une folie!
Pourquoi troubler ainsi mon coeur?
Plus un mot, je vous en supplie,
Car vos paroles me font peur.

GUY
Eh! quoi! Vous restez insensible!
Quand je voudrais passer ma vie auprès de vous!

ALICE
(vivement)
Par pitié taisez-vous!
L'amour entre nous deux
L'amour est impossible

GUY
Vous le voulez Madame, partez donc!
(la retenant)
Mais un seul mot encore
Avant de vous quitter j'implore un généreux pardon!

ALICE
Ah! de tout coeur je vous pardonne!

GUY
Alors, pourquoi quitter ces lieux?
Ce domaine est à vous, ou si non à personne.
(Alice fait un geste de refus.)
Vous le voulez hélas suis je assez malheureux!

GUY
Adieu, mon coeur a fait un rêve,
Un rêve de charmant avenir!

ALICE
Par grâce oubliez un doux rêve!
L'amour ne doit pas, ne doit pas nous unir.

GUY
Mais hélas le réveil l'achève,
Et le réveil fait bien souffrir, fait bien souffrir!

ALICE
Par grâce oublier un doux rêve!

GUY
Adieu mon coeur a fait un rêve d'amour, de charmant avenir!
Mais hélas le réveil l'achève,
Adieu, adieu mon coeur a fait un rêve!
Adieu je pars, je pars!

ALICE
L'amour ne doit pas nous unir partez que le ciel vous protège
et vous garde un bel avenir je pars! que le ciel,
que le ciel vous protège de grâce partez, partez!


SCENE XI
SCENE 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11


CHEVRETTE
(entrant par la droite)
Madame, le jardinier est là qui va m'aider
à mettre le portrait dans la voiture...
Et puis, c'est ceux du pays qui sont dans la cour
et qui viennent pour vous faire leurs adieux.

ALICE
Oui, oui... dans un instant, j'y vais.

GUY
Des adieux!... Toujours des adieux!...
Et quand je pense que c'est moi
qui vient vous dévaliser, vous chasser!...

ALICE
Le domaine est à vous, monsieur, bien à vous.

GUY
Mais je n'en veux pas, de votre domaine...
je ne l'habiterai jamais!

ALICE
Puisque vous avez demandé le notaire...

CHEVRETTE
Pour le vendre à l'encan.

GUY
Le vendre! Vendre ce domaine que vous aimiez...
que vous embellissiez? Voyons, madame,
vous ne voulez pas accepter le seul moyen
que j'aie trouvé pour que vous restiez ici... chez vous?

ALICE
Il faut laisser les choses comme elles sont, monsieur.

GUY
C'est... votre dernier mot?

ALICE
Oui.

GUY
Soit!
(se ravisant)
Mais ce portrait que vous avez bien voulu accepter,
permettez-moi de vous l'offrir moi-même.

ALICE
Pourquoi, monsieur?

GUY
J'y tiens beaucoup.

ALICE
Volontiers.

GUY
Je reviens, Madame, je reviens.
(à part)
Allons! c'est le seul moyen!
(Il entre vivement dans la chambre de droite.)

CHEVRETTE
Quel drôle d'air il a!

ALICE
Ah! je crains de l'avoir offensé, car il est loyal... généreux!

CHEVRETTE
Généreux! Ah! j' crois ben!... pour ce qui est de moi...
je l'aime déjà tout plein!... Et vous... madame...
Ah! c'est celui-là qui ferait un mari pour de vrai!...

GUY
(reparaissant précédé du jardinier
et portrait avec lui le portrait
qui est recouvert d'une serge verte)

Allons! marche droit. père l'Endormi...
et prends garde de rein endommager?
(Le jardinier trébuche.)
Allons bon!
(Le serge se dérange, un papier tome de cadre.)
Qu'est-ce que cela?

CHEVRETTE
(le ramassant)
Tiens, c'est un écrit.

GUY
(au jardinier)
Allons, demi-tour à droite, conscrit.

CHEVRETTE
(qui a déplié le papier)
Eh! pardine!... c'est le testament.

GUY
(redescendant)
Quel testament?

ALICE
Le testament... c'est impossible!

GUY
Eh oui... c'est impossible!

ALICE
(le prenant et lisant)
"Agissant dans la plénitude de ma raison,
j'institue pour ma légataire universelle,
dame Marie-Alice de Kerdrel, ma femme...
" Et il est signé!

CHEVRETTE
(avec joie.)
Signé!

GUY
Que dites-vous là? Signé?

ALICE
Mais c'est impossible! puisque je l'ai froissé, jeté au feu!

CHEVRETTE
(vivement)
Mais je l'ai retiré du feu, moi!
(avec joie)
je l'ai fait signer, moi!
Oh! Saint Gildas que je te remercie!

ALICE
Enfin, cela ne m'explique pas...

CHEVRETTE
J' vas tout vous expliquer, moi.
GUY
Oui, oui, explique-toi, voyons?

CHEVRETTE
J'ai été consulter mon parrain, le vieux Pornik, le chevrier.
Alors, c' papier qu' vous t'nez là, il m'a dit de le glisser chaque soir,
à minuit, dans le cadre du portrait de m'sieu l'marquis,
pour qu'il revienne de là-haut, qu'il revienne le siner...
c' qu'arriverait si j' priais ben Saint Gildas...
et je le priais... dame... de tout mon coeur!
(avec joie)
Aussi, il est siné, il n'y a plus rien qui y manque!

GUY
C'est vrai! oh! Je le reconnais le paraphe de mon oncle!

ALICE
(le regardant fixement)
Oui, n'est-ce pas, Monsieur?

GUY
(embarrassé)
Le droit est pour vous, Madame.
(à Chevrette)
Porte-le vite au notaire.

CHEVRETTE
J' crois ben!

ALICE
(vivement, l'arrêtant)
Un instant? - Monsieur, à mon tour,
je suis prête à partager avec vous.

GUY
Mais à mon tour de refuser, madame,
vous êtes l'héritière... légitime!

ALICE
(vivement)
C'est que cette signature...

GUY
(appuyant)
Est celle de mon oncle!

ALICE
(lentement)
Ou..d'une autre personne?

GUY
(vivement)
Prenez garde, madame. Alors, j'aurais fait un f... un Kerdrel!...
Ah! voilà une accusation qui peut faire dégrader
un brave soldat à la tête de son régiment!
Ah! C'est l'avenir , c'est le bonheur que j'ésperais.
 
NO. 6 - FINAL

ALICE
(émue)
Non, non, monsieur.
 
(Elle prend le testament et le déchire.)

CHEVRETTE
(stupéfiée)
Oh!

GUY
Que faites-vous?

ALICE
(à Guy)
Mon devoir simplement.
Mais si je consens à ne pas éclairer ce mystère...
étrange, il faut, à votre tour, accepter mes conditions.

GUY
Oui, ma tante.
Alice
Vous devez m'obéir en tout.

GUY
Oui, ma tante.

ALICE
Le devoir vous rappelle à votre régiment.

GUY
Oui, ma tante.

ALICE
(avec émotion)
Mais si vous pensez encore à une personne qui a été touchée
de votre loyauté... de votre délicatesse... vous reviendrez...
auprès d'elle.

GUY
(avec émotion)
Oui, ma tante.

ALICE
(lui tendant la main)
Cette personne... sera heureuse de vous revoir...

GUY
(avec joie)
Ah!... mais c'est l'avenir, c'est le bonheur que j'espérais!
Je pars enivré d'espérance,
Bercé des rêves les plus doux!
Vivre pour vous auprès de vous,
Est-il plus douce récompense?
Je reviendrai la joie au coeur,
Car ici m'attends le bonheur
Le bonheur de toute ma vie!
De ce coeur vraiment amoureux,
Vous comblez la plus chère envie!
À vous mon âme et ma vie,
À vous mon âme et ma vie!
Ah! désormais je suis heureux!

GUY et ALICE
Coeur généreux,
Vous laissez des heureux
Coeur généreux
Ayez bonne espérance,
Bonne espérance votre coeur amoureux!
Aura sa récompense,
Aura sa récompense!

CHEVRETTE
Je suis heureux
Le douce espérance quelle espérance!
Et mon coeur amoureux aura sa récompense,
Aura sa récompense!
 
(Guy s'éloigne après avoir baisé la main d'Alice.
Il s'arrête pour la regarder une dernière fois et sort.
Le rideau baisse.)

 

 
F I N