Le Devin du Village
Intermède in 1 act
Music and Libretto by Jean-Jacques Rousseau
CAST:
Colette, Soprano
Colin, Tenor
Le Devin, Bass/baritone
Overture
Le théâtre représente d'un côté la maison du Devin;
de lautre, des arbres et desfontaines;
et dans lefond, un hameau.
Scène I.
Colette
(soupirant, et s'essuyant les yeux de son tablier.)
J'ai perdu tout mon bonheur
J'ai perdu mon serviteur
Colin me délaisse.
Hélas! il a pu changer!
Je voudrois n'y plus songer:
J'y songe sans cesse.
J'ai perdu mon serviteur;
J'ai perdu tout mon bonheur;
Colin me délaisse.
Il m'aimoit autrefois, et ce fut mon malheur.
Mais quelle est donc celle qutil me préfère?
Elle est donc bien charmante! Imprudente bergère!
Ne crainstu point les maux que j'éprouve en ce jour?
Colin m'a pu changer; tu peux avoir ton tour.
Que me sert d'y rêver sans cesse?
Rien ne peut guérir mon amour,
Et tout augmente ma tristesse.
J'ai perdu mon serviteur
J'ai perdu mon bonbour
Colin me délaisse.
Je voux le haïrje le dois
Peutêtre il m'aime encorPourquoi me fuir sans cesse?
Il me cherchoit tant autrefois!
Le Devin du canton fait ici sa demeure;
II sait tout: il saura le sort de mon amour:
Je le vois, et je veux m'éclaircir en ce jour.
SCENE II.
LE DEVIN, COLETTE.
(Tandis que le Devin s'avance gravement,
Colette compte dans sa main de la monnaie,
puis elle la plie dans un papier, et la présente au Devin,
après avoir un peu hésité à l'aborder.)
Colette
d'un air timide.
Perdrai-je Colin sans retour?
Dites-moi s'il faut que je meure.
Le Devin
gravement.
Je lis dans votre coeur, et j'ai lu dans le sien.
Colette
O dieux!
Le Devin
Modérez-vous.
Colette
Eh bien?
Colin...
Le Devin
Vous est infidèle.
Colette
Je me meurs.
Le Devin
Et pourtant il vous aime toujours.
Colette
vivement.
Que dites-vous?
Le Devin
Plus adroite et moins belle,
La dame de ces lieux...
Colette
Il me quitte pour elle!
Le Devin
Je vous l'ai déjà dit, il vous aime toujours.
Colette
tristement.
Et toujours il me fuit!
Le Devin
Comptez sur mon secours.
Je prétends à vos pieds ramener le volage.
Colin veut être brave, il aime à se parer:
Sa vanité vous a fait un outrage
Que son amour doit réparer.
Colette
Si des galants de la ville
J'eusse écouté les discours,
Ah! qu'il m'eût été facile
De former d'autres amours!
Mise en riche demoiselle,
Je brillerais tous les jours;
De rubans et de dentelle
Je chargerais mes atours.
Pour l'amour de l'infidèle
J'ai refusé mon bonheur;
J'aimais mieux être moins belle
Et lui conserver mon coeur.
Le Devin
Je vous rendrai le sien, ce sera mon ouvrage.
Vous, à le mieux garder appliquez tous vos soins;
Pour vous faire aimer davantage,
Feignez d'aimer un peu moins.
L'amour croît, s'il s'inquiète;
Il s'endort, s'il est content:
La bergère un peu coquette
Rend le berger plus constant.
Colette
A vos sages leçons Colette s'abandonne.
Le Devin
Avec Colin prenez un autre ton.
Colette
Je feindrai d'imiter l'exemple qu'il me donne.
Le Devin
Ne l'imitez pas tout de bon;
Mais qu'il ne puisse le connaître.
Mon art m'apprend qu'il va paraître;
Je vous appellerai quand il en sera temps.
SCENE III.
Le Devin
J'ai tout su de Colin, et ces pauvres enfants
Admirent tous les deux la science profonde
Qui me fait deviner tout ce qu'ils m'ont appris.
Leur amour à propos en ce jour me seconde;
En les rendant heureux, il faut que je confonde
De la dame du lieu les airs et les mépris.
SCENE IV.
LE DEVIN, COLIN.
COLIN
L'amour et vos leçons m'ont enfin rendu sage,
Je préfère Colette à des biens superflus:
Je sus lui plaire en habit de village,
Sous un habit doré qu'obtiendrais-je de plus?
Le Devin
Colin, il n'est plus temps, et Colette t'oublie.
COLIN
Elle m'oublie, ô ciel! Colette a pu changer!
Le Devin
Elle est femme, jeune et jolie;
Manquerait-elle à se venger?
COLIN
Non, Colette n'est point trompeuse,
Elle m'a promis sa foi:
Peut-elle être l'amoureuse
D'un autre berger que moi?
Le Devin
Ce n'est point un berger qu'elle préfère à toi,
C'est un beau monsieur de la ville.
COLIN
Qui vous l'a dit?
Le Devin
avec emphase.
Mon art.
COLIN
Je n'en saurais douter.
Hélas qu'il va m'en coûter
Pour avoir été trop facile!
Aurais-je donc perdu Colette sans retour?
Le Devin
On sert mal à la fois la fortune et l'amour.
D'être si beau garçon quelquefois il en coûte.
COLIN
De grâce, apprenez-moi le moyen d'éviter
Le coup affreux que je redoute.
Le Devin
Laisse-moi seul un moment consulter.
(Le Devin tire de sa poche un livre de grimoire
et un petit bâton de Jacob, avec lesquels il fait un charme.
De jeunes paysannes, qui venaient le consulter,
laissent tomber leurs présents, et se sauvent tout effrayées
en voyant ses contorsions.)
Le charme est fait. Colette en ce lieu va se rendre.
Il faut ici l'attendre.
COLIN
A l'apaiser pourrai-je parvenir?
Hélas! voudra-t-elle m'entendre?
Le Devin
Avec un coeur fidèle et tendre
On a droit de tout obtenir.
(à part.)
Sur ce qu'elle doit dire allons la prévenir.
SCENE V.
COLIN
Je vais revoir ma charmante maîtresse.
Adieu, châteaux, grandeurs, richesse,
Votre éclat ne me tente plus.
Si mes pleurs, mes soins assidus,
Peuvent toucher ce que j'adore,
Je vous verrai renaître encore,
Doux moments que j'ai perdus.
Quand on sait aimer et plaire,
A-t-on besoin d'autre bien?
Rends-moi ton coeur, ma bergère,
Colin t'a rendu le sien.
Mon chalumeau, ma houlette,
Soyez mes seules grandeurs;
Ma parure est ma Colette,
Mes trésors sont ses faveurs.
Que de seigneurs d'importance
Voudraient bien avoir sa foi!
Malgré toute leur puissance,
Ils sont moins heureux que moi.
Scène VI.
Colin, Colette, parée.
Colin
(à part)
Je l'aper,cois... Je tremble en mtoffrant à sa vue...
...Sauvonsnous... Je la perds si je fuis...
Colette
(à part)
Il me voit... Que je suis émue!
Le coeur me bat...
Colin
Je ne sais où j'en suis.
Colette
Trop près, sans y songer, je me suis approchée.
Colin
Je ne puis m'en dédire, il la faut aborder.
(A Colette, 1'un ton ralouci,
et d'un air moitié riant, moitié embarrassé )
Ma Colette
êtes-vous fâchée?
Je suis Colin: daignez me regarder.
Colette
(osant à peine jeter les yeux sur lui.)
Colin m'aimoit, Colin m'étoit fidèle:
Je vous regarde, et ne vois plus Colin.
Colin
Mon coeur n'a point changé; mon erreur trop cruelle
Venoit d'un sort jeté par quelque esprit malin:
Le Devin l'a détruit; je suis, malgré l'envie,
Tonjours Colin, toujours plus amoureux.
Colette
Par un sort, à mon tour, je me sens poursuivie.
Le Devin n'v neut rien.
Colin
Que je suis malheureux
Colette
D'un amant plus constant
Colin
Ah! de ma mort suivie
Votre infidélité...
Colette
Vos soins sont superflus;
Non, Colin, je ne t'aime plus.
Colin
Ta foi ne m'est point ravie;
Non, consulte mieux ton cocur:
Toi-même en m'ôtant la vie
Tu perdrois tout ton bonheur.
Colette
(à part)
Hélas! Non, vous m'avez trahie,
(à Colin)
Vos soins sont superflus:
Non, Colin, je ne ttaime plus.
Colin
C'en est donc fait; vous voulez que je meure;
Et je vais pour jamais m'éloigner du hameau.
Colette
(rappelant Colin
qui s'éloigne lentement.)
Colin
Colin
Quoi?
Colette
Tu me fuis?
Colin
Faut-il que je demoure
Pour vous voir un amant nouveau?
Duo
Colette
Tant qu'à mon Colin j'ai su plaire
Mon sort combloit mes désirs.
Colin
Quand je plaisois à ma bergère,
Je vivois dans les plaisirs.
Colette
Depuis que son coeur me méprise,
Un autre a gagné le mien.
Colin
Après le doux noeud quielle brise,
Seroit-il un autre bien?
(D'un ton pénétré.)
Ma Colette se dégage!
Colette
Je crains un amant volage.
(Ensemble.)
Je me dégage à mon tour.
Mon coeur, devenu paisible,
Oublira, s'il est possible,
Que ru lui fus cher/chère un jour.
Colin
Quelque bonheur qu'on me promerre
Dans les nocuds qui me ront offerts
J'eusse encor préféré Colette
A tous les biens de l'univers.
Colette
Quoiqu'un seigneur jeune, aimable,
Me parle anjourd'hui d'amour.
Colin m'eût semblé préférable
A tout l'éclat de la cour.
Colin
(tendrement.)
Ah, Colette!
Colette
(avec un soupir)
Ah! berger volage,
Faut-il t'aimer malgré moi!
(Colin se jette aux pieds le Colette;
elle luifait remarquer à son chapeau
un ruban fort nche qu'il recu le la dame.
Colin le jette avec lélain.
Colette lui en lonne un plus simple lont elle étoit parée,
et qu'il recoit avec transport.)
(Ensemble.)
A jamais Colin je t'engage/t'engage
Mon/Son coeur et ma/sa foi.
Qu'un doux mariage
M'unisse avec toi.
Aimons tonjours sans partage;
Que l'amour soit notre loi.
A jamais, etc.
Scène VII
Le Devin, Colin, Colette.
Le Devin
Je vous ai délivrés d'un cruel maléfice:
Vous vous aimez encor malgré les envieux.
Colin
(Ils offrent chacun un présent au Devin.)
Quel don pourroit jamais payer un tel service!
Le Devin
(recevant les leux mains.)
Je suis assez payé si vous êtes heureux.
Venez. ieunes aarcons. venez. aimables filles,
Rassemblezvous, venez, les imiter;
Venez galans bergers, venez, beautés gentilles,
En chantant leur bonheur apprendre à le goûter
Scène VIII.
Le Devin, Colin, Colette, Garçons et Filles du Village.
Choeur
Colin revient à sa bergère;
Célébrons un retour si beau.
Que leur amitié sincère
Soit un charme tonjours nouveau.
Du Devin de notre village
Chantons le pouvoir éclatant:
Il ramène un amant volage
Et le rend heureux et constant.
(on danse.)
Romance
Colin
Dans ma cabane obscure
Toujours soucis nouveaux;
Vent, soleil ou froidure,
Tonjours peine et travaux.
Colette, ma bergère,
Si tu viens l'habiter,
Colin, dans sa chaumière,
N'a rien à regretter.
Des champs, de la prairie,
Retournant chaque soir
Chaque soir plus chérie
Je viendrai te revoir:
Du soleil dans nos plaines
Devançant le retour,
Je charmerai mes peines
En chantant notre amour.
(On danse une pantomime.)
Le Devin
II faut tous à ltenvi
Nous signaler ici:
Si je ne puis sauter ainsi,
Je dirai pour ma part une chanson nouvelle.
(I1 tire une chanson de sa poche.)
I.
L'art à l'Amour est favorable,
Et sans art l'Amour salt charmer;
A la ville on est plus aimable,
Au village on salt mieux aimer.
Ah! pour l'ordinaire,
L'Amour ne salt guère
Ce qu'il permet, ce qu'il défend;
C'est un enfant, c'est un enfant.
Colin
(avec le choeur répète le refrain.)
Ah! pour l'ordinaire,
L'Amour ne salt guère
Ce qu'il permet, ce qu'il défend;
C'est un enfant c'est un enfant.
(Regardant la chanson.)
Elle a d'autres couplets! je la trouve assez belle
Colette
(avec empressement.)
Voyons, voyons; nous chanterons aussi.
(Elle prend la chanson.)
II.
Ici de la simple nature
L'Amour suit la naïveté;
En d'autres lieux, de la parure
Il cherche l'éclat emprunté.
Ah! pour ltordinaire,
L'Amour ne salt guère
Ce qu'il permet, ce qu'il défend;
C'est un enfant, c'est un enfant.
Choeur
C'est un enfant, c'est un enfant.
Colin
III.
Souvent une flamme chérie
Est celle d'un cocur ingénu;
Souvent par la coquetterie
Un coeur volage est retenu.
Ah! pour l'ordinaire etc.
(A la fin de chaque couplet
le choeur répète toulours ce vers)
C'est un enfant c'est un enfant
Le Devin
IV.
L'Amour, selon sa fantaisie,
Ordonne et dispose de nous;
Ce dieu permet la jalousie,
Et ce dieu punit les jaloux.
Ah! pour l'ordinaire, etc.
Colin
V.
A voltiger de belle en belle,
On perd souvent l'heureux instant;
Souvent un berger trop fidèle
Est moins aimé qu'un inconstant.
Ah! pour l'ordinaire, etc.
Colette
VI.
A son caprice on est en butte
Il vout les ris, il veut les pleurs;
Par les... par les...
Colin
(lui aidant à lire.)
Par les rigueurs on le rebute.
Colette
On l'affoiblit par les faveurs.
(Ensemb1e.)
Ah! pour l'ordinaire,
L'amour ne salt guère
Ce qutil permet, ce qu'il défend;
C'est un enfant, c'est un enfant.
Choeur
C'est un enfant, ctest un enfant.
(On danse.)
Colette
Avec l'objet de mes amours
Rien ne m'afflige, tout m'enchante
Sans cesse il rit, tonjours je chante
C'est une chaîne d'heureux jours.
Quand on salt bien aimer, que la vie est charmante!
Tel, au milieu des fleurs qui brillent sur son cours
Un doux ruisseau coule et serpente.
Quand on salt bien aimer, que la vie est charmante!
(On danse.)
Colette
Allons denser sous les ormeaux.
Animez-vous, jounes fillettes:
Allons denser sous les ormeaux,
Galans, prenez vos chalumeaux.
(Les Villageoises répètent ces quatre vers.)
Colette
Répétons mille chansonnettes;
Et, pour avoir le coeur joyeux,
Dansons avec nos amoureux;
Mais n'y restons jamais seulettes.
Allons danser sous les ormeaux; etc.
Les Villageoises
Allons danser sous les ormeaux, etc.
Colette
A la ville on fait bien plus de fracas;
Mais sont-ils aussi gais dans leurs ébats?
Toujours contens,
Tonjours chantans;
Beauté sans fard,
Plaisir sans art:
Tous leurs concerts valent-ils nos musettes?
Allons danser sous les ormeaux, etc.
Les Villageoises
Allons dancer sous les ormeaux.
F I N
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