Étienne Marcel
Opéra en 4 actes
Livret de Louis Gallet
Musique de Camille Saint-Saëns
Distribution des rôles:
Étienne Marcel, Prévôt des marchands, 1er Baryton
Robert de Loris, Ecuyer du Dauphin, Ténor
Eustache, 2ème Baryton
Robert de Clermont, Maréchal de Normandie, Basse chantante
Jehan Maillard, Basse
Pierre, jeune seigneur, ami de Robert, 2ème Ténor
L'Hôtelier, Trial
Béatrix Marcel, fille du prévôt, Soprano Falcon
Le Dauphin Charles, Contralto
Marguerite, mère de Béatrix, Mezzo-Soprano
Un Héraut, Ténor
Un Artisan, Baryton
Denis, Serviteur de Marcel, Ténor
Un Soldat, Ténor
Josseran de Mâcon, Trésorier du Roi de Navarre, Coryphée
Lecoq, Évêque de Laon, Coryphée
Un Échevin, Coryphée
Marion, suivante de Béatrix, Coryphée
Seigneurs, Échevins, Artisans, Bourgeois, Pages,
Écuyers, Soldats, Clercs, Ecoliers, Ribaudes,
Bohémiens, Filles d'Égypte, etc...
La scène est à Paris, sous la régence du Dauphin Charles,
pendant la captivité du Roi Jean Le Bon en Angleterre Février-Août 1358.
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE I
Le théâtre représente les piliers des Halles en 1358 -
Sous les piliers, tavernes devant lesquelles sont assis et boivent,
par groupes distincts, des soldats, des bourgeois, des artisans -
Robert et Pierre sont seuls à une table -
Au fond, la foule des marchands, des bourgeois, allant et venant -
Tableau très animé.
Scène 1
ARTISANS
A boire! A boire! L'hôtelier, à boire!
Hâte-toi, si tu ne veux pas,
Par Satan, t'en aller là-bas
Goûter aux flots de l'onde noire.
L'HÔTELIER
Messeigneurs! Messeigneurs!
EUSTACHE
Le joli vin clairet!
Sa chaleur me va jusqu'à l'âme.
SOLDATS
Buvons! Buvons!
PIERRE
(versant et buvant)
A toi Robert!
ARTISANS
Buvons! Buvons!
ROBERT
(à voix contenue)
Au Dauphin!
PIERRE
(à voix contenue)
A ta dame!
SOLDATS
Buvons! Buvons!
UN ARTISAN
Eustache a dit qu'il nous raconterait une histoire d'amour!
EUSTACHE
(gaîment)
Eh! Je veux bien!
SOLDATS
A boire! A boire!
ARTISANS
Silence!
EUSTACHE
Oyez, compagnons, je commence!
Le bon sénéchal de Poitiers
Avait trois gentils écuyers,
Un page,
Plus une femme qu'il voulait
Tenir, ainsi qu'un oiselet,
En cage.
Le page se mourait d'amour,
Les trois écuyers tour à tour
Pour elle
Avaient longuement soupiré,
Et suivaient d'un regard navré
La belle.
Et lorsque le bon sénéchal
S'en allait sur son grand cheval
En plaine,
C'était à qui demeurerait
Près de la dame, et lui dirait
Sa peine.
Mais elle avait d'autres soucis,
Et n'était de tous ces récits
Touchée,
Pas plus que la merlette d'or
Sur le toit du castel encor
Perchée!
Tandis que les quatre larrons
Tout pantois disaient "Nous mourrons!"
La dame
Le soir ouvrait discrètement
Aux doux propos d'un autre amant
Son âme.
Celui-là c'était dira-t'on,
Quelque seigneur, comte, baron,
Ou prince?
Non point! Cet heureux soupirant
Etait pauvre, et ma foi, d'un rang
Fort mince!
Faudra-t'il vous le désigner,
Et ne sauriez-vous deviner
Le reste?
Son nom!... ah! je vous le tairai,
Comme une nonne je serai
Modeste!
ARTISANS
C'était lui! C'était lui! Buvons à ses amours! Buvons! Buvons!
ROBERT
(s'adressant à Pierre)
Ami, voilà comment mon âme fut blessée,
Je t'ai dit toute ma pensée;
Je t'ai fait confident du bonheur de mes jours.
PIERRE
Mais cette belle,
Quelle est elle?
ROBERT
C'est Béatrix Marcel!
PIERRE
La fille du prévôt!
ROBERT
Elle même!
PIERRE
Imprudent! un ennemi!
ROBERT
Qu'importe! Ma tendresse pour elle est maintenant plus forte
Que toutes les raisons!
PIERRE
Cependant!
ROBERT
Plus un mot, je l'aime!
PIERRE
L'hôtelier!
L'HÔTELIER
(se découvrant)
Que vous plait-il, messire?
PIERRE
(donnant une pièce d'argent)
Prenez!
L'HÔTELIER
Argent rogné!
PIERRE
Comment? vous osez dire!...
L'HÔTELIER
Je dis que cette pièce est de mauvais aloi!
PIERRE
Oubliez vous l'édit de monseigneur le roi?
L'HÔTELIER
L'édit?
ARTISANS
L'édit?
L'HÔTELIER
Voyez, amis, comme on nous vole
Au nom du roi!
Je gagne à grand peine une obole,
Je paye des impôts forts lourds; et ces seigneurs,
Grâce aux édits royaux, se font faux monnayeurs!...
PIERRE
Misérable!
ARTISANS
Non! non! il a raison cet homme!
Sus aux gens du Dauphin!
PIERRE
Au diable les bourgeois! Nous allons te payer d'autre sorte!
ROBERT
(à l'hôtelier en lui jetant sa bourse)
La somme est-elle suffisante? Allons! prends
(à Pierre)
Viens!
EUSTACHE
Je crois qu'ils ont peur les muguets!
ROBERT
Peur de toi? Tiens, regarde!
EUSTACHE
(se reculant)
Eh! là! mon jeune coq, vous fâcher!
Dieu m'en garde!
ROBERT
(riant)
A la bonne heure!
(à Pierre)
Viens!
(rire général)
(Pendant ce qui précède,
des rumeurs sourdes se font entendre au dehors;
d'autres soldats viennent en scène,
entourant Béatrix et Marion qui cherchent à leur échapper.)
Scène 2
SOLDATS
Damoiselle, un instant!
Arrêtez! que l'on vous admire,
Et que chacun puisse vous dire
Le mot que votre cur attend! (bis)
BÉATRIX
(s'échappant)
Laissez-moi! de grâce!
(apercevant Robert)
Ah! messire, protégez-moi!
ROBERT
Vous! qui pourrait oser!
SOLDATS
La belle, un regard, un sourire!
La belle, un regard un baiser!
ROBERT
(aux soldats)
Drôles! retirez-vous!
N'avez-vous pas de honte! Insulter cette enfant!
(à Béatrix)
Ne craignez rien
SOLDATS
L'écuyer du Dauphin!
Ah! Dieux! pardon monsieur le Comte.
LA FOULE
Voyez! il la défend!
C'est un brave seigneur
SOLDATS
Allez! Il nous pardonne
Scène 3
BÉATRIX
Ah! mon père!
ROBERT
(à part)
Marcel!
LA FOULE, LES SOLDATS
Le prévôt!
ÉTIENNE MARCEL
Je m'étonne de vous trouver ici, ma fille, expliquez-moi!
BÉATRIX
Mon père, nous allions toutes deux à l'église...
Des hommes m'entourant tout à coup m'ont surprise,
Et déjà m'insultaient.
Des gens du roi!
J'étais au milieu d'eux, frissonnante, éperdue!
Mais ce jeune seigneur ici m'a défendue.
ÉTIENNE MARCEL
(à part)
Les gens du Roi! toujours!
(à Robert)
Messire, votre main
ROBERT
(un peu hésitant)
La voici! je ne puis pourtant haïr cet homme!
ÉTIENNE MARCEL
Saurai-je à qui je parle, et comment on vous nomme?
ROBERT
Robert de Loris, écuyer du Dauphin!
BÉATRIX
Ciel!
ÉTIENNE MARCEL
Ecuyer du Dauphin! Retirez-vous, ma fille.
ROBERT
Ah! mon nom l'a blessé!
(à Pierre lui montrant Béatrix)
Vois! une larme brille dans ses yeux; qu'elle est belle!
Et que j'ai bien raison de l'aimer!
ÉTIENNE MARCEL
(les regardant avec défiance)
Je pressens une autre trahison!
Cet homme l'aime peut-être!
Valet de cour, il ira s'égayer avec son maître
Des maux qu'il nous causera.
BÉATRIX
Il nous soupçonne peut-être!
Et sa main nous frappera,
S'il doit quelque jour connaître
Un amour qu'il maudira
ROBERT
Il nous soupçonne peut-être!
Et sa main nous frappera,
S'il doit quelque jour connaître
Un amour qu'il maudira
BÉATRIX
(à Marcel)
Adieu, mon père!
(à Robert)
Adieu, messire!
(Elle s'éloigne avec Marion.)
ROBERT
Adieu!
Mais à mon tour, maître, je me retire;
Mon devoir m'appelle au palais.
ÉTIENNE MARCEL
(avec froideur)
Que Dieu vous garde!
Scène 4
(Les bourgeois et les artisans entourent Marcel.)
ÉTIENNE MARCEL
Ils sont partis tous ces valets
Et nous ne craignons plus leur oreille indiscrète!
L'heure du châtiment est proche,
L'oeuvre est prête
A votre tour êtes-vous prêts?
BOURGEOIS ET ARTISANS
Que soit prochaine
L'heure où la chaîne se brisera
Oui, qu'elle sonne,
Ici personne ne manquera (bis)
(cris de la foule au dehors)
ÉTIENNE MARCEL
Quelle est cette rumeur?
EUSTACHE
Un héraut de justice,
D'un des nôtres nous vient annoncer le supplice
Scène 5
UN HERAUT
Nous Charles, Duc, Régent, nous avons ordonné
Que Perrin Marc, bourgeois de Paris, condamné
Pour meurtre et résistance aux lois,
De par la ville,
Encore qu'on l'ait pris, dit-il, en lieu d'asile,
Sans délai ni recours en Grève soit mené
(Le héraut s'éloigne suivi de la foule)
LES BOURGEOIS ET ARTISANS
Perrin Marc! il faut qu'on nous le rende!
Vengeance, il faut qu'on nous le rende!
ÉTIENNE MARCEL
Silence! Vous avez promis d'obéir à ma voix.
Eh! bien! je vous commande
D'attendre qu'ici tous nous soyons réunis.
Scène 6
Cortège des délégués des Maîtrises de Paris,
des Echevins et des confréries -
L'évêque est suivi du chapître de Notre Dame.
ÉTIENNE MARCEL
Voyez! Voici venir tous nos amis!
LE CHUR
Pour sauvegarder nos franchises,
Marcel, vers toi nous accourons!
Que nos libertés reconquises
Brisent enfin le joug
Qui pèse sur nos fronts
Que soit prochaine
L'heure où la chaîne
Se brisera!
Oui, qu'elle sonne,
Ici personne
Ne manquera (bis)
LES ECHEVINS
C'est au nom des bourgeois que chacun de nous parle
Armés contre le Dauphin Charles,
Nous voulons arracher le pouvoir de sa main!
Il faut que nous soyons maîtres de nous demain!
L'EVÊQUE
Nous venons au nom de l'Eglise,
Au nom du Dieu vivant par le prince outragé
Nous mesurons l'horreur de la faute commise
Il faut que le ciel soit vengé!
Il méconnait nos droits, il est impitoyable;
Pour lui nous serons sans merci!
LES GENS DU CHAPÎTRE
Pour lui nous serons sans merci!
EUSTACHE
Au nom du peuple qu'on accable,
Messires, moi je parle ici;
Vienne le jour ou l'heure favorable,
Et tous ces braves gens se lèveront aussi!
LE PEUPLE
Oui, nous nous lèverons aussi!
ÉTIENNE MARCEL
Ecoutez donc!
Voici que la mesure est pleine.
L'Anglais nous envahit.
De son royal domaine,
Le Dauphin, un enfant! ne va plus rien garder.
D'avides conseillers, un peuple qu'on opprime
Ah! devant tant de maux la faiblesse est un crime,
Rien ne doit plus nous retarder.
On vole votre épargne, on outrage vos filles,
Des soudards vont semant la honte en vos familles.
On viole le droit d'asile, on vous a pris votre pouvoir, ô prêtres de Paris
A vous vos libertés, Echevins;
A vous même, pauvres gens, le métier qui vous donnait du pain.
Ah tu récolteras, Charles ce que tu sèmes;
Et ton peuple abattu se révolte à la fin!
TOUS
Que soit prochaine
L'heure où la chaîne
Se brisera!
Oui qu'elle sonne,
Ici personne
Ne manquera!
JEHAN MAILLARD
(s'approchant de Marcel)
Prends garde, compagnon,
Dangeureux sont tes rêves :
Sers notre liberté, mais sans trahir le Roi!
Les colères que tu soulèves
Se retourneront contre toi!
ÉTIENNE MARCEL
Prophète de malheur, laisse-moi, laisse-moi!
(aux bourgeois)
Aux armes, mes amis!
Banissons de vaines alarmes,
LE PEUPLE
Aux armes!
Aux armes!
ÉTIENNE MARCEL
Et courons au palais!
LE PEUPLE
Au palais!
Au palais!
L'EVÊQUE ET LES GENS DU CHAPÎTRE
Allez! Dieu bénira vos armes!
JEHAN MAILLARD
Marcel, Marcel, voilà donc ce que tu voulais!
TOUS
Que soit prochaine
L'heureoù la chaîne se brisera!
Oui, qu'elle sonne
Ici personne
Ne manquera! (bis)
Jusqu'au dernier nous combattrons!
Brisons le joug, levons nos fronts! (bis)
ÉTIENNE MARCEL, puis TOUS
Aux armes! Aux armes!
ACTE II
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
1er tableau
Au Palais
Vaste salle gothique où se pressent
les seigneurs de la cour du Dauphin.
Scène 1
De vagues rumeurs se font entendre dans le lointain
SEIGNEURS
Paris se réveille et gronde
Là-bas, dans la nuit profonde
On voit courir des lueurs
Vers la royale demeure
S'élèvent depuis une heure
De menaçantes rumeurs!
CLERMONT
(légèrement)
Ah! rassurez-vous, Messeigneurs!
Le bourgeois de Paris est bruyant mais docile
Il donne son argent, laissons le donc crier
Qu'il mène le sabbat, cette nuit, par la ville,
C'est un droit... que demain nous lui ferons payer!
LE DAUPHIN
Messire, j'ai peur de ces hommes!
Pourquoi les dédaigner?
Ils sont forts et nombreux..
Faibles comme nous sommes,
Que pourrions nous contre eux?
CLERMONT
(avec force)
Vous m'avez confié votre toute puissance,
Monseigneur, je réponds de vous!
LE DAUPHIN
Puisque ma crainte vous offense,
Faites donc, Maréchal, ce qui convient pour tous.
(à Robert de Loris)
Viens, Robert!
Tu me disqu'elle est belle et charmante.
Robert, je suis jaloux de toi!
Que je voudrais aimer! que ce bonheur me tente!
Et qu'il est triste, ami, d'être le fils d'un roi!
Parfois je songe, en ma tristesse...
ROBERT
Ah! Monseigneur!
LE DAUPHIN
...A m'enfuir loin de cette cour,
Libre de soins, l'âme en liesse,
Ivre de soleil et d'amour.
Mais hélas! que cette heure est brève!
Ma grandeur, à tous les instants,
Brisant les ailes de mon rêve,
Fait s'évanouir ce printemps.
Chaque matin, sous le jour pâle,
Se dresse le même horizon :
Et cette demeure royale
Est morne comme une prison!
ROBERT
Pourquoi parler ainsi, Monseigneur?
(rumeurs au dehors)
SEIGNEURS
Ah! la place
S'emplit de gens armés!
(on frape aux portes du palais)
Ecoutez une foule s'amasse
(Des archers entrent précipitamment)
Aux portes du palais, Messire, et nous menace!
LE DAUPHIN
Messire, qu'est-ce donc?
CLERMONT
Ce peuple est fou!
(aux archers)
Fermez les portes!..
Que ces gens, s'ils osent résister,
Soient frappés sans pitié!
Marcel!.. Eh!..
ARCHERS
Le Prévôt les commande!..
CLERMONT
quoi! faut-il que ce nom les défende!
(Ecrivant un ordre)
Allez!
(coups violents au dehors)
Qu'on le fasse arrêter
CHUR
(au dehors)
Le Dauphin! Le Dauphin! mort aux traîtres!
ARCHERS et SEIGNEURS
Ecoutez! Des menaces de mort!
LE DAUPHIN
Des menaces de mort!
CLERMONT
C'est pour moi!
(d'autres archers envahissent la salle)
ARCHERS
(au Dauphin)
Monseigneur! Fuyez! Fuyez!
(Tumulte - Bruit grandissant de la foule)
CLERMONT
Lâches!
(menaçant les archers)
Ah! soldats sans honneur!
ARCHERS
Ah! Comment résister?
Ces hommes sont nos maîtres.
LE DAUPHIN
(avec autorité)
Ouvrez les portes!
CLERMONT
Quoi!.. céder aux factieux!
LE DAUPHIN
Obéissez! Je suis le Régent! Je le veux!
(A ce moment le tumulte extérieur est à son comble;
on entend les portes du Palais qui tombent
sous les efforts désespérés de la foule)
(avec énergie)
Ouvrez!
ROBERT
Bien, Monseigneur!
ARCHERS et SEIGNEURS
Il est trop tard! la foule brise les portes!
LE DAUPHIN
(à Robert)
Viens, demeure près de moi.
(à Clermont)
Je ne veux pas que le sang coule!
(à Robert et se dirigeant vers le trône où il s'assied)
Va! je saurai mourir calme et fier, comme un roi!
ROBERT
Ah! nous vous défendrons!
oui! Nous vous défendrons!
CHUR
(au dehors)
Mort à Clermont! justice!
LE DAUPHIN
Que mon sort s'accomplisse!
Je serai ferme autant qu'ils semblent irrités!
(Les portes de la salle sont ouvertes par les archers.)
ARCHERS et SEIGNEURS
Les voici! Les voici!
(Etienne Marcel paraît -
A sa suite marchent les membres
de la confrérie de Notre Dame
portant le chaperon bleu et rouge.
Derrière s'agite la foule en armes.)
Scène 2
CHUR DU PEUPLE
A mort Clermont!
ÉTIENNE MARCEL
(au Dauphin)
Sire Duc, écoutez!
LE DAUPHIN
Je devrais refuser ici de vous entendre,
Vous qui venez suivi de sujets révoltés.
ÉTIENNE MARCEL
Duc, notre cause est juste!
Et, prêts à la défendre,
Ceux qui sont avec moi ne sont pas contre vous,
Mais contre ceux-là seuls qui perdent la patrie,
Et qui vous séparent de nous.
Au Maréchal de Normandie,
A Robert de Clermont, enfin, vous vous livrez!
CLERMONT
(avec indignation)
Quand l'Anglais triomphant marche de ville en ville
Vous rêvez la discorde et la guerre civile!
Des malheurs de la France un jour vous répondrez!
ÉTIENNE MARCEL
(avec violence)
Nos malheurs,
C'est à vous que j'en demande compte,
A vous l'auteur de notre honte!
A vous qui retenez ce prince, cet enfant,
Loin de ceux dont les bras le feraient triomphant!
C'est à vous, dont la main avide
Trois fois depuis un an a fait le trésor vide,
A vous que nous réclamerons
Le prix de tous nos deuils et de tous nos affronts.
Funeste conseiller, qui trompez votre maître,
Retirez-vous enfin!
CHUR DU PEUPLE
A mort! à mort le traître!
A mort! à mort le traître!
Il faut qu'il soit châtié!
Laissez-nous faire justice!
Qu'il périsse! Qu'il périsse!
Plus de retard! Plus de pitié!
ÉTIENNE MARCEL
Sire Duc, un seul mot et la foule soumise
Va tomber à vos pieds!
LE DAUPHIN
Qu'allez-vous demander?
ÉTIENNE MARCEL
Chassez vos conseillers!
Dans la guerre entreprise,
Par nous seuls laissez-vous guider!
LE DAUPHIN
Jamais!.. retirez-vous!
ÉTIENNE MARCEL
Duc! Je vous en conjure, soyez à nous!
CHUR DU PEUPLE
Ah! vengeons notre injure!
Il faut qu'il soit châtié!
Laissez-nous faire justice!
Qu'il périsse! Qu'il périsse!
Plus de retard! Plus de pitié!
A mort! A mort!
ROBERT
(l'épée à la main)
Défendons notre Sire!
ÉTIENNE MARCEL
A moi!
(Clermont entraîné par la foule vient tomber
sanglant au pied du trône.)
LE DAUPHIN
Grand Dieu!
ÉTIENNE MARCEL
(sombre)
L'oeuvre est faite!
CHUR DU PEUPLE
Il expire.
ROBERT
(se précipite sur Marcel l'épée haute.
Il est arrêté par Eustache.)
Ah! C'en est trop! Marcel!
ÉTIENNE MARCEL
Tu lutterais en vain!
Va sois libre!
A présent, envers toi je suis quitte!
Mais, crois-moi, désormais évite
De te trouver sur mon chemin.
(On enlève le corps de Clermont.
Marcel s'avance solennellement vers le Dauphin.)
Sire Duc, acceptez ici notre alliance,
Et prenez nos couleurs :
La paix est à ce prix!
(Marcel monte les degrés du trône et met sur la tête du Duc
le chaperon aux couleurs parisiennes.)
CHUR DU PEUPLE
Noël! Noël! au Duc!
LE DAUPHIN
(à Robert)
Êre seul, sans défense,
Accepter cette honte et souffrir leur mépris!
CHUR DU PEUPLE
Noël au Duc!
Noël au Prévôt de Paris!
2ème tableau
Chez Etienne Marcel - La salle commune
Scène 1
(Cloche sur le théâtre.)
MARGUERITE
Le couvre-feu! L'heure est passée
Où Marcel revient chaque soir
BÉATRIX
(rêveuse à part)
J'ai surpris dans ses yeux une sombre pensée!
MARGUERITE
La ville est en rumeur!
BÉATRIX
Ah! J'ai peur de savoir!..
Robert est en danger peut-être!
DENIS
Dame, ne tremblez plus! c'est lui! voici le maître!
Scène 2
ÉTIENNE MARCEL
(à lui-même)
C'est fini! Je dois compte à Dieu du sang versé!
(à Marguerite)
Femme, vous étiez là!..
MARGUERITE
(timidement)
Que s'est-il donc passé?
ÉTIENNE MARCEL
(brusquement)
Paris est libre! ceux qui voulaient sa ruine sont morts!
MARGUERITE
Morts!
Ah! Marcel, la justice divine
Maudit celui par qui le sang fut répandu!
ÉTIENNE MARCEL
Tais-toi! n'as-tu pas entendu?
Paris est libre! libre!
BÉATRIX
(avec inquiétude)
Ah! dites-moi, mon père, qui donc est mort?
ÉTIENNE MARCEL
Clermont!
Oui, le Duc de Clermont!
Le peuple l'a frappé dans sa juste colère!
BÉATRIX
Personne n'a tenté de le défendre?
ÉTIENNE MARCEL
(observant Béatrix)
Non! Personne!
Un seul voulait le venger!
Un jeune homme,
L'écuyer du Dauphin, je crois, celui qu'on nomme Robert de Loris!
BÉATRIX
Dieu!
MARGUERITE
Ma fille!
ÉTIENNE MARCEL
Elle a pâli!
BÉATRIX
(d'une voix faible)
Et celui-là, mon père!
ÉTIENNE MARCEL
Il n'est plus redoutable
BÉATRIX
Que dites-vous?
(à part)
Pitié! Pitié! Dieu secourable!
ÉTIENNE MARCEL
Sacrifiant ses jours au devoir accompli, il est mort!
BÉATRIX
Ah! Robert!
ÉTIENNE MARCEL
Tu l'aimes, misérable!
BÉATRIX
Grâce!
ÉTIENNE MARCEL
Ah! j'avais bien deviné!
Vos regards n'avaient pas trompé mes yeux de père!
Oui, je l'avais compris, tout ce honteux mystère!
Tu l'aimes!
C'est à lui que ton cur s'est donné,
A ce valet de cour qui rit de ta tendresse!
Qu'aurait-il fait de toi, ma fille? sa maîtresse!
Ô honte!
BÉATRIX
(les mains tendues vers son père)
Il vit! je vous comprends
ÉTIENNE MARCEL
Je suis fou de l'avoir épargné!
BÉATRIX
..Ah! vous m'avez trompée!
Il vit!
ÉTIENNE MARCEL
Va! mon épée,
De la feinte qui m'a livré la vérité,
Saura faire bientôt une réalité.
MARGUERITE
Ah! le frapperez-vous sans remords, sans faiblesse?
N'aurez-vous pas pitié des pleurs de vore enfant?
BÉATRIX
Pardonnez à notre jeunesse! Pardonnez!
MARGUERITE
Pardonnez à leur jeunesse! Pardonnez!
ÉTIENNE MARCEL
Ton amour, tes pleurs, ta détresse,
Rien ne peut me toucher et rien ne le défend!
oui je le frapperais sans remords, sans faiblesse,
Celui qui m'a ravi le cur de mon enfant,
Rien ne peut me toucher et rien ne le défend
BÉATRIX et MARGUERITE
Ne soyez pas cruel, car Dieu vous le défend
ÉTIENNE MARCEL
Adieu! J'ai prononcé l'arrêt irrévocable.
BÉATRIX
Mon père! Il n'est pas seul coupable!
S'il doit mourir pour notre amour,
Que je sois frappée à mon tour!
ÉTIENNE MARCEL
Oui je le frapperai sans remords, sans faiblesse,
Celui qui m'a ravi le cur de mon enfant.
Rien ne peut me toucher, et rien ne le défend!
Oui! je le frapperai,celui qui m'a ravi le cur de mon enfant!
Rien ne peut me toucher et rien ne le défend! Non!
Rien ne le défend.
BÉATRIX et MARGUERITE
N'aurez-vous pas pitié des pleurs de votre enfant?
Ne soyez pas cruel, car Dieu vous le défend!
Scène 3
MARGUERITE
(tristement)
Ma fille!
BÉATRIX
Ah! laissez-moi, ma mère!
Le silence et le recueillement conviennent à mon deuil.
Le malheur cette nuit a franchi notre seuil;
Ah! laissez-moi seule avec ma souffrance.
(Marguerite se jette dans les bras de Béatrix et sort.)
Scène 4
BÉATRIX
Ô beaux rêves évanouis!
Espérances tant caressées!
Vous ne reviendrez plus, ô riantes pensées!
Ô beaux rêves évanouis!
Espérances tant caressées!
Adieu! sous mes yeux éblouis
Vous ne reviendrez plus, ô riantes pensées!
Pourtant Dieu semblait le bénir
Cet amour qui faisait ma vie!
L'ivresse d'un instant m'est à jamais ravie,
Et mon cur est navré d'un amer souvenir.
L'avenir s'annonçait comme une aube sereine
Et maintenant l'orgueil, la colère et la haine
Nous ont pour toujours désunis!
Ô beaux rêves évanouis!
Espérances tant caressées!
Vous ne reviendrez plus, ô riantes pensées!
Ô beaux rêves évanouis!
Espérances tant caressées!
Adieu! sous mes yeux éblouis
Vous ne reviendrez plus, ô riantes pensées!
Adieu! Adieu!
Vous ne reviendrez plus, vous ne reviendrez plus, ô riantes pensées!
C'est l'heure du sommeil!
Le sommeil! il me fuit!
La fièvre allume en moi ses flammes dévorantes,
Et fait trembler mes mains brûlantes!
Ah! verse ta fraicheur sur mon front, sombre nuit!
Scène 5
BÉATRIX
Ah! vous, Robert!..Vous, dans cette demeure!
ROBERT
Béatrix!
BÉATRIX
(regardant autour d'elle avec crainte)
Vous vous perdez... mon père tout à l'heure...
ROBERT
(vivement)
Notre bonheur serait-il menacé?
Votre voix est tremblante!
Tandis que j'accusais l'heure à mon gré trop lente
Que s'est-il donc passé?
BÉATRIX
Ah! mon père sait tout!
Ni larmes ni prières
N'ont pu fléchir son âme altière!
Il a juré ta mort!
ROBERT
Je ne redoute rien.
Pour assurer ton repos et le mien,
(Robert attire doucement Béatrix à lui.)
Tout sera prêt cette nuit même.
Ah! Béatrix! Réponds! m'aimes-tu?
BÉATRIX
Si je t'aime!
Interroges les astres d'or,
La terre, l'air que je respire,
Tout s'anime pour te dire,
Si tu peux en douter encor,
Que je bénis mon doux martyre,
Que ton amour est mon trésor!
Oui, mon âme vit de ton âme,
Ma joie et mes maux sont les tiens.
La même ivresse nous enflamme :
Ma joie et mes maux sont les tiens.
Je t'appartiens!
ROBERT
La même ivresse nous enflamme :
Ma joie et mes maux sont les tiens.
Tu m'appartiens!
BÉATRIX et ROBERT
Ô pure extase,
Instants délicieux!
Mon cur se livre à l'amour qui l'embrase,
Tout l'univers disparait à mes yeux (bis)
ROBERT
Ah! maintenant tu peux m'entendre :
Chère âme il faut fuir avec moi!
BÉATRIX
Qu'oses-tu demander?
ROBERT
Ne pouvons-nous prétendre
A proclamer enfin notre amour, notre foi?
BÉATRIX
Quitter cette maison?
ROBERT
Ecoute! ô bien aimée!
Le Dauphin prisonnier dans son propre palais,
Va s'enfuir à travers la ville armée;
Que dirais-tu de moi si je le trahissais?
BÉATRIX
Ah! Vas où le devoir t'appelle,
Laisse la fille d'un rebelle,
Seule, prier ici!
ROBERT
T'abandonner, jamais!
Viens, cède à ma prière!
Qu'importe que ce jour
Soit un jour de colère!
C'est en vain que ton père
A maudit notre amour!
Viens, cède à ma prière!
BÉATRIX
Va! cède à ma prière!
Je t'implore à mon tour!
Je souffre et désespère..
Dieu même en sa colère
A maudit notre amour!
ROBERT
Viens, cède à ma prière!
Qu'importe que ce jour
Soit un jour de colère!
C'est en vain que ton père
A maudit notre amour!
Non! Tu ne m'aimais pas!
BÉATRIX
Epargne-moi, de grâce!
Je ne saurais plus résister
ROBERT
Le péril vient et le temps passe,
Ô Béatrix pourquoi lutter?
BÉATRIX
De grâce!
Ah! laisse-moi! pardon! pardon! ma mère!
Ah! vais-je ainsi plonger votre âme dans le deuil!
ROBERT
(avec ardeur)
Viens!
BÉATRIX
Je serai maudite! ô maison qui m'est chère,
Dois-je donc pour jamais ce soir franchir ton seuil!
ROBERT
A notre amour le ciel pardonne,
Mes seuls désirs sont les tiens.
Nul ne peut briser nos liens,
Que Dieu nous frappe ou nous pardonne,
Tu m'appartiens!
A toi ma vie, à toi mon âme!
La même ivresse nous enflamme,
Ah! viens! Ah! viens
BÉATRIX
A le courage m'abandonne,
Et mes seuls désirs sont les tiens.
Nul ne peut briser nos liens,
Que Dieu me frappe ou me pardonne,
Je t'appartiens!
A toi ma vie, à toi mon âme!
La même ivresse nous enflamme,
Ah! viens! Ah! viens
(Robert entraine Béatrix.
Coups violents au dehors -
Robert et Béatrix s'arrêtent inquiets.)
BÉATRIX
Hélas! tout est fini!
CHUR
(dans la coulisse)
Marcel! Marcel!
BÉATRIX
La rue est pleine de soldats! Vois!
(avec trouble)
Mon père! C'est lui! C'est lui qui vient!
CHUR
Alerte!
BÉATRIX
(avec désespoir)
Ah! C'est moi qui le tue!
ROBERT
Non! Je me défendrai!
Dieu me garde aujourd'hui
(Robert tire son épée.)
BÉATRIX
Malheureux! que dis-tu!
Dieu même veux ta perte!
ROBERT
Je mourrai donc!
BÉATRIX
Pitié!
(montrant à Robert une porte latérale)
Non! Fuis! Par là!
ROBERT
(cherchant à entrainer Béatrix)
Béatrix!
BÉATRIX
(le repoussant)
Va-t'en au nom du ciel
(avec angoisse)
Ils montent!
ROBERT
(avec douleur)
Tu le veux... J'obéis!
(Robert se dirige vers la petite porte,
au même instant Marcel parait.)
Scène 6
BÉATRIX
Ah!
ROBERT
Marcel!
ÉTIENNE MARCEL
Misérable!
(Marcel ouvre la porte du fond.)
A moi, tous!
BÉATRIX
(suppliante)
Mon père!
(Des bourgeois armés envahissent la scène.)
ÉTIENNE MARCEL
(montrant Robert)
A mort le traître!
CHUR
A mort le traître! Il est à nous!
ROBERT
Peut-être!
Mais je sais un chemin qui vous est défendu;
(Robert se fait place avec son épée et saute par la fenêtre)
A bientôt, braves gens!
ÉTIENNE MARCEL et le CHUR
A mort!
BÉATRIX
Il est perdu!
(Bruits de lutte au dehors, Béatrix tombe évanouie.)
Acte III
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
Le jour de la Saint Jean devant Notre-Dame.
Perspective de la façade de l'église
et de l'entrée gothique de l'hôtel Dieu.
Entre les deux monuments, large échappée sur le cours de la Seine.
Au milieu de la scène, un mât couvert de banderolles et de guirlandes.
La place est pleine de monde- Danses.
Scène 1
CHUR
Nous ne craignons plus les bastilles,
et nous nous moquons du sergent.
Allons les écoliers
Allons les belles filles
Ebattez-vous autour du feu de la Saint-Jean!
EUSTACHE
(tâchant de gagner à travers la foule une place au premier rang.
deux ribaudes sont pendues à son bras.)
Par ici, la fête est jolie!
Vous que j'adore tour à tour,
Venez, Rousselet ma mie,
Et vous, Simone mon amour!
(à un groupe qui lui barre le passage)
Eh! compagnns, je vous en prie,
Faites à ces chastes beautés
Qui viennent voir danser les filles de Bohême
Un peu de place à vos côtés.
LE CHUR
Eustache!
EUSTACHE
Eh! oui, moi-même!
(Il fait asseoir les deux ribaudes à la belle place.)
Vous me voyez, amis,
Très grandement épris
De ces deux colombes timides
(négligemment)
Oui, je suis amoureux
Depuis une heure ou deux,
Et mon amour demain aura des rides.
LE CHUR
Ah! le gai compagnon!
EUSTACHE
Voilà comme je suis
Allons, allons les enfants de Paris!
Nous ne craignons plus les bastilles,
Et nous nous moquons du sergent!
Allons les écoliers
Allons les belles filles
Ebattez-vous autour du feu de la Saint-Jean!
CHUR
Nous ne craignons plus les bastilles,
et nous nous moquons du sergent.
Allons les écoliers
Allons les belles filles
Ebattez-vous autour du feu de la Saint-Jean!
Ballet
Entrée des écoliers et des ribaudes
Musette guerrière
Pavane
Valse
Entrée des bohémiens et des bohémiennes
Final
Scène 2
JEHAN MAILLARD
(montrant la foule)
C'est pitié de les voir s'étourdir de la sorte,
Quand l'Anglais est à notre porte,
Quand le Roi de Navarre étend sur nous la main,
Comptant surprendre un jour la cité sans défense,
Et voler le trône de France!
(Regardant Eustache)
Un traître lui pourrait livrer Paris demain!
Cet homme est dangereux.
EUSTACHE
Eh! pardieu! capitaine,
Vous me regardez là de plaisante façon!
Me connaissez-vous pas? faut-il dire mon nom?
JEHAN MAILLARD
Eh! passe ton chemin!
EUSTACHE
(narquois)
Oh! la chose est certaine,
Je vous déplais.
(aux deux femmes qu'il a amenées)
Venez mes princesses!
JEHAN MAILLARD
(lui mettant la main sur l'épaule)
Attends! je ne plaisante pas volontiers, tu m'entends!
Puisque tu veux parler, réponds! qu'allais-tu faire
Hors de la porte Saint-Denis, cette nuit?
EUSTACHE
(inquiet)
La lune était claire
Et me souriait
JEHAN MAILLARD
Trêve à d'insolents défis!
Saint-Denis appartient à Charles de Navarre,
Ce n'est pas sans raison, drôle, je te le dis,
Qu'un homme comme toi s'égare
Vers le camp de nos ennemis.
EUSTACHE
Ce roi n'était-il pas notre allié naguère?
JEHAN MAILLARD
Il nous fait aujourd'hui la guerre
Il nous a lâchement trahis.
Prends garde, et souviens-toi que je veille!
(Il entre dans Notre-Dame.)
EUSTACHE
Le diable brûle le sermonneur!
(à lui-même)
Il est temps d'aviser
Au risque de tout perdre il nous faut tout oser
Le Dauphin Charles est redoutable;
Son parti relève le front.
Marcel semble impuissant à dominer la ville,
Les Parisiens, las de la guerre civile,
A quelque nouveau maître encor se livreront.
Charles est fort,
Mais le roi de Navarre est habile,
C'est pour lui que bientôt nos portes s'ouvriront.
(On entend les cloches de Notre-Dame.
Cortège des Echevins précédés de Marcel
entouré des Confrères de Notre-Dame.)
EUSTACHE
Voici les Echevins,
Et Marcel à leur tête.
Tandis que le peuple est en fête,
A cette heure ou le ciel semble les oublier,
A Notre-Dame ils vont prier!
Scène 3
BÉATRIX
(se dirigeant vers l'Hôtel Dieu)
"Allez demain au parvis Notre-Dame"
M'a dit le doux message en secret apporté,
"Et là vous verrez qui vous aime"
LE CHUR
Te Deum laudamus!
Te Dominum confitemur
Sanctus Dominus
Deus Sabaoth!
ROBERT
(incliné devant Béatrix)
Une bonne âme aura-t-elle pitié de moi? la charité!
BÉATRIX
Robert!
ROBERT
Que rien ne nous trahisse!
Dites, êtes vous prête à partir cette nuit?..
Notre amour veut ce dernier sacrifice!
Je puis à votre père épargner le supplice
Où la rebellion sûrement le conduit
Mais il faut croire en moi pour que tout s'accomplisse
Je serai près de vous avant le couvre feu
Ne me répondez pas
ROBERT
(ramassant une pièce d'argent
que Béatrix vient de laisser tomber)
Le ciel vous garde!
BÉATRIX
Adieu!
EUSTACHE
La fille de Marcel!
Scène 4
EUSTACHE
(regardant Robert)
Eh! voilà, je suppose,
Un bon pauvre qui vient ici pour autre chose
Que le soin de remplir son escarcelle.
La mine d'un galant... et pis encor...
Hola! L'ami, pourquoi passer si vite?
Il est encor ici des âmes à toucher.
(prenant Robert par le bras)
Je veux vous secourir.
Votre regard m'évite...
(avec éclat)
Eh! pardieu! je comprends qu'on tienne à se cacher!
ROBERT
Que voulez-vous de moi?
EUSTACHE
Ce que je veux, Messire Robert de Loris,
c'est vous dire que les espions du Dauphin
Sont à Paris de bonnes prises,
Et que je vous arrête enfin!
LE CHUR
Un espion! un espion!
EUSTACHE
(à quelques artisans)
Vous, entrez à l'église,
Amenez le Prévôt Marcel!
ROBERT
Ah!.. vous oseriez!..
Par le ciel! j'aurai raison de vous!
LE CHUR
Vaine est ta résistance!
Personne ici ne prendra ta défense,
Et nos saurons punir ton dessein criminel!
Scène 5
EUSTACHE
Venez, maître, venez! connaissez-vous cet homme?
Est-il besoin qu'on vous le nomme?
ÉTIENNE MARCEL
Lui! Dieu vengeur! c'est lui!
Ta main me le livre aujourd'hui!
ROBERT
(fièrement)
Oui, le Ciel punit mon audace,
Et me met à votre merci;
Je n'implorerai point ma grâce;
Vous êtes le plus fort, frappez-moi donc ici.
ÉTIENNE MARCEL
Ô peuple de Paris, Charles Dauphin de France
A trahi ses serments, rompu l'alliance
Qui l'unissait à nous
Il a fui son palais, et du fonds des provinces,
Ses barons et ses princes
Se sont levés bientôt pour servir son courroux.
Une redoutable armée
Sous ses ordres s'est formée:
Il menace Paris.
Mais pour ses bataillons
Paris ne saurait être une facile proie;
Doutant de ses soldats voici qu'il nous envoie
De lâches espions.
ROBERT
(avec animation)
Epargne-moi cet outrage,
Et sans tarder davantage
Venge-toi, ne m'avilis pas!
BÉATRIX
Robert!
ÉTIENNE MARCEL
(aux archers)
Qu'on l'emmène au palais!
BÉATRIX
Robert! hélas!
ROBERT
Je suis prêt
Scène 6
JEHAN MAILLARD
Arrêtez!
Encore une victime!
Marcel, encore une crime,
N'est-ce pas?
ÉTIENNE MARCEL
(violemment)
Cet homme est l'espion du Dauphin!
JEHAN MAILLARD
(à la foule)
L'a t'on vu s'attacher à quelque noir dessein?
LE CHUR
Non!
JEHAN MAILLARD
S'est-il dérobé?
LE CHUR
Non!
JEHAN MAILLARD
Sa faute, peut-être, pour vous, Marcel, c'est avoir eu,
En ces temps de malheur, cette rare vertu
De rester fidèle à son maître
(aux archers)
Allons! laissez aller cet homme!
ÉTIENNE MARCEL
Taisez-vous! seul je commande ici!
JEHAN MAILLARD
Qu'il soit libre!
ÉTIENNE MARCEL
Non! Non!
LE CHUR
Qu'il soit libre!
ÉTIENNE MARCEL
Non! Non!
ARCHERS
Place! Place!
ARTISANS
Non! Non!
Qu'il soit libre!
Qu'il soit libre!
ÉTIENNE MARCEL
Jamais!
JEHAN MAILLARD
Faut-il une menace
Pour le dérober à tes coups?
ÉTIENNE MARCEL et EUSTACHE
Non! Jamais!
LE CHUR
Qu'il soit libre!
Qu'il soit libre!
BÉATRIX et ROBERT
Ah!
JEHAN MAILLARD
Ecoute la voix de la foule,
Elle défend que le sang coule,
Elle n'en a que trop versé
ROBERT et LE CHUR
Ecoute la voix de la foule,
Elle défend que le sang coule,
Elle n'en a que trop versé
EUSTACHE et ARTISANS
Voici l'heure de la justice,
ÉTIENNE MARCEL
Que l'arrêt sanglant s'accomplisse!
Rien ne saurait plus m'apaiser
Ici ma volonté l'emporte,
Malheur à qui veut la briser
EUSTACHE et ARTISANS
Que l'arrêt sanglant s'accomplisse!
Rien ne saurait plus nous apaiser
Que notre volonté l'emporte,
Malheur à qui veut la briser
JEHAN MAILLARD
Elle est aujourd'hui la plus forte,
Que sa puissance enfin l'emporte
Le temps de la tienne est passé
LE CHUR
Elle doit être la plus forte,
Que sa puissance enfin l'emporte
Le temps de la tienne est passé
BÉATRIX
Seigneur apaisez mon père!
Eteignez l'ardente colère
Qui menace mon bien-aimé
Que la pitié soit la plus forte,
Et pour toujours ici l'emporte
Dans un cur trop longtemps fermé
Seigneur apaisez la colère
Qui menace mon bien-aimé!
ROBERT
La foule sera la plus forte,
Que sa puissance enfin l'emporte,
De la tienne le temps est passé
Le temps de la tienne est passé!
ÉTIENNE MARCEL et EUSTACHE
Que l'arrêt sanglant s'accomplisse
Que ma (sa) volnté s'accomplisse
Malheur! Malheur à qui veux la briser!
ARCHERS
Le bourgeois murmure, qu'importe!
JEHAN MAILLARD
Ecoute l'arrêt de la foule,écoute sa voix
Que sa volonté s'acomplisse,
Le temps de la tienne est passé.
LE CHUR
Que notre volonté l'emporte!
Il ne faut plus que le sang coule!
Que notre volonté l'emporte!
Elle doit être la plus forte
Le temps de la tienne est passé
ACTE IV
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
1er tableau
Une rue du vieux Paris.
Scène 1
ÉTIENNE MARCEL
Tous sont partis!
Aucun n'a détourné la tête,
Aucun ne m'a tendu la main!
Naguère ils m'aclamaient!...
Joyeux de ma défaite,
Je les vois déserter aujourd'hui mon chemin!
Ce soir on me dédaigne et peut-être on m'oublie
Mais bientôt on se souviendra;
Prompt à me reprocher les maux de la patrie,
Quelque infâme me frappera;
Et sur ma mémoire flétrie,
Et sur ma mémoire flétrie,
On entendra ceux-là pour qui j'ai tant lutté,
Appeler le mépris de la postérité!
Ah! peuple, c'est en vain qu'on sacrifie
Son coeur, sa pensée et sa vie!
Tu n'as que des affronts pour tous les dévouements!
Trop tard j'apprends à te connaître!
Un seul mot a suffi sur les lèvres d'un traître,
Pour que mon pouvoir touche à ses derniers moments!
Allons...tout est fini!
Scène 2
EUSTACHE
Non! maître...
ÉTIENNE MARCEL
Eustache!... que dis-tu?...
EUSTACHE
Je prétends que bientôt
Vous deviendrez plus fort, et n'aurez plus à craindre
Ni Maillard ni ses gens.
ÉTIENNE MARCEL
Eh! bien?
EUSTACHE
Dites un mot:
Un prince très puissant...
ÉTIENNE MARCEL
Eustache, à quoi bon feindre?
Parle moi franchement.
EUSTACHE
Eh! vous avez raison
Un prince! je vous dis son nom:
Le roi de Navarre...
ÉTIENNE MARCEL
Ah! Charles-le-Mauvais!
EUSTACHE
Certes! mauvais pour ceux qui rêvent sa perte;
Mais bon pour ses amis!
(très insinuant)
De la bastille Saint-Denis
Si la porte, la nuit prochaine, était ouverte...
Le Navarrois prendrait Paris...
Alors...
ÉTIENNE MARCEL
(violemment)
Tais-toi!
Me proposer en face, à moi!
Cette forfaiture et cette infamie!
Suis-je tombé si bas qu'on vienne marchander mon âme,
mon honneur!...
EUSTACHE
(avec un air railleur)
Eh! maître, votre vie
Vaut bien le prix qu'ici j'ose en demander.
(railleur)
Interrogez le peuple
Ou le Dauphin de France,
Votre cause est perdue et la mort vous attend.
Charles de Navarre est votre seule espérance.
(à part)
N'ayant plus à choisir, il hésite pourtant!...
ÉTIENNE MARCEL
Ah! quelle pensée infernale!
je l'ai surprise et j'ai tremblé!
Pourquoi cet homme a-t-il parlé!
Et sur quelle pente fatale
S'égare mon esprit troublé!
EUSTACHE
Il est déjà trop tard peut-être.
Sans hésiter livrez Paris,
Sauvez votre vie à ce prix!
Croyez-en mon conseil mon maître;
Mieux vaut prendre qu'être pris
ÉTIENNE MARCEL
Démon! toi qui tentes mon âme,
Quel rôle infâme
Viens-tu donc jouer parmi nous?
Je t'ai vu déchaînant la fureur populaire,
Je te vois l'instrument d'une cause contraire...
EUSTACHE
Maître, ceux là sont fous
Qui ne savent changer parfois de caractère;
Vous êtes un lion, moi je suis un renard.
Bastille Saint-Denis cette nuit,par hasard
Si vous passez par là, j'y serai...
ÉTIENNE MARCEL
Ah! quelle pensée infernale!
Je l'ai surprise et j'ai tremblé!
Pourquoi cet homme a-t-il parlé!
Et sur quelle pente fatale
S'égare mon esprit troublé!
EUSTACHE
Il est déjà trop tard peut-être.
Sans hésiter livrez Paris,
Sauvez votre vie à ce prix!
Croyez-en mon conseil mon maître;
Mieux vaut prendre qu'être pris
EUSTACHE
Bastille Saint-Denis ...
J'y serai...
(très narquoisement)
Bonsoir, maître!
2ème tableau
Scène 1
La Bastille Saint-Denis
JEHAN MAILLARD
(aux soldats du poste)
Paris semble dormir
Ici, tout est tranquille.
Mais la trahison marche autour de nous sans bruit.
Interdisez à tous les portes de la ville.
Soldats, veillez-bien cette nuit.
(une ronde sort du poste)
EUSTACHE
(conduisant Josseran de Mâcon)
Par ici, monseigneur.
Pour le Roi de Navarre,
Au Prévôt de Paris vous parlerez ce soir;
J'ai su le préparer à vous bien recevoir
Il tente de lutter, mais la constance est rare:
Marcel doit succomber, et vous allez le voir.
(Josseran entre dans la maison
après avoir jeté une bourse à Eustache)
Eh! c'est parfait!
Et je sens que la somme
Est ronde
Maintenant, puisse venir notre homme!
Par l'enfer, s'il allait hésiter!...
Le voilà
Nous le tenons!
(avec ironie)
Bonsoir maître!
ÉTIENNE MARCEL
(brusquement)
Tais-toi!
EUSTACHE
Messire Josseran, l'envoyé du Navarrois, est là!
Vous avez peur!
Prévôt, faites ce qu'il va dire,
Et vous serez ce soir gouverneur de Paris;
Sinon, par le Dauphin demain vous serez pris,
Et pendu haut et court!
ÉTIENNE MARCEL
(avec mépris et durement)
Ah! va-t'en!
EUSTACHE
(avec affectation)
Bonsoir, maître
(seul)
Il me méprise, mais j'en ris!
L'estime, le mépris, et l'amour, et la haine,
Bagatelles!
(avec un grand salut vers la porte)
Bonsoir!
Le monde est mon domaine,
J'y moissonne partout!
(Il fait sauter la bourse
et l'engouffre dans l'une de ses poches.)
Fou, qui me donne tort:
Le parti du plus sage est celui du plus fort.
(Robert parait et se dirige vers la maison basse.)
Scène 2
ROBERT
Il est là!
J'ai suivi ses courses ténébreuses,
Et mes yeux ne m'ont point trompé!
Je saurai le fléchir; des heures plus heureuses
Me feront oublier les coups qui m'ont frappé!
Je crois, j'attends, j'espère
En l'ardente prière
De mon cur désolé
Ah! puisse-t-il m'entendre,
Ah! puisse-t-il m'entendre,
Et pour toujours me rendre
Le bonheur envolé,
Et pour toujours me rendre
Le bonheur envolé,
Ô Béatrix, ô bien-aimée,
Pour toi j'humilierai mon orgueil devant lui.
Ah! si son âme encor me demeure fermée,
Eh!bien il connaîtra mon pouvoir aujourd'hui!
Oui, je t'emporterai, mon trésor, ma conquête,
Et rien ne pourra plus t'arracher de mes bras!
Notre victoire est prête:
Malgré tout tu m'appartiendras!
Mais, non! pourquoi douter?
Mais, non! pourquoi douter?
Je crois, j'attends, j'espère
En l'ardente prière
De mon cur désolé
Ah! puisse-t-il m'entendre,
Ah! puisse-t-il m'entendre,
Et pour toujours me rendre
Le bonheur envolé,
Et pour toujours me rendre
Le bonheur envolé!
Il vient!
Il n'est pas seul!
Cet homme, avec mystère lui parle!..
Est-ce un complot entr'eux?
Que vont-ils faire?
Scène 3
ÉTIENNE MARCEL
Ainsi dans un instant tout sera consommé!
Une implacable loi me pousse dans l'abîme.
Je livrerais Paris, je commetrais ce crime!..
Eh! bien, tu l'as voulu, toi que j'ai tant aimé;
Peuple ingrat, dont la haine aujourd'hui me repousse,
Si par toi l'avenir glorieux m'est fermé,
Du moins pour ton salut j'accomplirai ma tâche,
S'il en est temps encor oui, je te sauverai,
malgré tout je t'arrêterai,
Toi qui veux retomber sous le joug de ton maître!
(pensif)
S'il en est temps encor!
Peut-être
(Il se dirige vers la porte.)
LA SENTINELLE
(à Marcel)
Qui va là?
ÉTIENNE MARCEL
Ne crains rien!
LA SENTINELLE
Alerte!
SOLDATS
Le Prévôt!
ÉTIENNE MARCEL
Vous me reconnaissez, c'est bien!
Que l'on m'apporte,
Ici même, à l'instant, les clefs de cette porte
Dont vous êtes gardiens!
SOLDATS
Non!
ÉTIENNE MARCEL
Non?
Quel est ce mot?
Qui donc prétend repousser ma demande?
Et mon pouvoir, qui donc ose le dédaigner?
Lequel est votre chef enfin?
SOLDATS
Le quartenier Jehan Maillard!
ÉTIENNE MARCEL
Maillard!
SOLDATS
Lui seul ici commande!
Messire éloignez vous!
ÉTIENNE MARCEL
Ah! j'aurai bien raison de Maillard et d'eux tous!
Les Confrères de Notre-Dame
Vont venir à mon aide!
(à Josseran)
Allez!
Et, sur mon âme,
Ce que je veux sera comme je vous l'ai dit.
Scène 4
ROBERT
Ainsi Marcel déserte! Ainsi Marcel trahit!
ÉTIENNE MARCEL
Qui m'ose outrager?
Vous!
ROBERT
Ah! pas de violence!
Nous sommes seuls et vous m'écouterez!
Messire, j'étais là tout à l'heure, et je pense
Que j'ai bien tout compris.
C'est vrai, vous conspirez
Non plus contre le Duc, mais contre Paris même!
ÉTIENNE MARCEL
Prends garde!
ROBERT
Par pitié pour votre enfant que j'aime,
Je viens à vous!
Rebelle, on peut vous pardonner:
Mais traître à la patrie, on doit vous condamner.
N'allez donc pas plus loin sur ce chemin funeste;
Notre Duc Charles est bon; sa clémence vous reste!
ÉTIENNE MARCEL
Sa clémence!
Ah! jamais!
ROBERT
Pour triompher de vous,
Pour vous fléchir, Marcel, faut-il donc que j'appelle
Celle que vous aimez? faut-il à vos genoux
Amener votre enfant suppliante?
Scène 5
ROBERT
Elle!
BÉATRIX
Mon père!
Ah! Laissez-vous fléchir!
Mon père! Mon père!
Ah! par pitié
MARGUERITE
Mon époux!
Je pleure!
Retournez en notre maison.
ROBERT
Le peuple a brisé son idole,
Le peuple a maudit votre nom
Votre dernier espoir s'envole,
Ô Marcel, revenez à nous.
ÉTIENNE MARCEL
Il est trop tard! ce n'est plus l'heure
Du repentir et du pardon
Oui! ma faveur ne fut qu'un leurre,
Le peuple a maudit mon nom...
Je reste seul! Eh bien qu'importe!
Seul, je lutterai conre tous.
Mon bras est fort, mon âme est forte;
Je vous l'ordonne, éloignez vous!
BÉATRIX
Ah! mon père, par pitié laissez-vous fléchir.
Ah! pour qu'on vous aime et vous console,
Mon père, revenez à nous!
MARGUERITE
Ah! Marcel, par pitié laissez-vous fléchir...
Marcel Marcel Ah! revenez à nous!
ROBERT
Ah! par pitié, ah! laissez-vous fléchir.
Marcel Marcel Ah! revenez à nous!
ÉTIENNE MARCEL
Oui je lutterai contre tous!
Je vous l'ordonne, éloignez vous!
ROBERT
(présentant à Marcel un parchemin)
Marcel, ce sauf conduit vous assure la vie.
Ah! fuyez, Je vous en supplie!
Le Dauphin est vainqueur:
Fuyez! il en est temps!
ÉTIENNE MARCEL
Non! Je sais la faute commise,
Et quelle suite j'en attends!
Mais j'irai jusqu'au bout.
En pareille enreprise
Quand on a fait le premier pas,
On triomphe ou l'on meurt;
(il déchire le parchemin)
On ne recule pas!
Il est trop tard!
BÉATRIX
Ah! laissez-vous fléchir,
C'est l'heure du repentir et du pardon
Mon père par pitié! Je pleure!
Oubliez l'espérance folle, hélas! déjà si loin de vous!
Pour qu'on vous aime et vous console, hélas! hélas!
MARGUERITE
Ah! laissez-vous fléchir,
C'est l'heure du repentir et du pardon
Revenez en votre maison,
Revenez en notre maison.
Oubliez l'espérance folle, hélas! déjà si loin de vous!
Marcel, Ah! revenez à nous, revenez à nous!
ÉTIENNE MARCEL
Ce n'est plus l'heure du repentir et du pardon.
Oui, mon pouvoir n'était qu'un leurre,
Le peuple a maudit mon nom.
Je reste seul,eh! bien qu'importe!
Seul, je lutterai contre tous!
Seul, je lutterai contre tous!
Je vous l'ordonne, éloignez-vous!
ROBERT
Ah! laissez-vous fléchir,
Votre pouvoir n'était qu'un leurre,
Le peuple a maudit votre nom:
Oubliez l'espérance folle,
Hélas! déjà si loin de vous!
Pour qu'on vous aime et vous console
Marcel, Marcel! Ah! revenez à nous!
BÉATRIX
Ah! votre esprit s'égare!
Ne parlez plus ainsi...
Grâce! Grâce pour nous!
(cris au dehors; on entend le tocsin)
Ces cris!
ÉTIENNE MARCEL
Tout est perdu!
BÉATRIX
Ces cris! Entendez-vous?
Ah! Quel évènement terrible se prépare!
ÉTIENNE MARCEL
Oui, Maillard et les siens déjà sont prévenus,
Et mes projets leurs sont connus.
ROBERT
(avec éclat)
Mais c'est la mort pour vous!
ÉTIENNE MARCEL
(à Robert)
Veillez sur elle!
Je vous pardonne! Adieu!
ROBERT
(avec supplication faisant signe d'écouter
les cris qui se rapprochent)
Restez!
ÉTIENNE MARCEL
Non! Je suis las de lutter, de souffrir, ne le comprends-tu pas?
C'est la mort que je veux, c'est la mort que j'appelle,
Et la mort est là-bas!
La scène est envahie par les confrères de Notre-
Dame passant et suivant Etienne Marcel.
LE CHUR
A bonne fin! Marcel!
Scène 6
LE CHUR
(partisans de Jehan Maillard dans la coulisse)
Maillard! Maillard! alerte!
BÉATRIX
Ecoutez ces clameurs!
Ils ont juré sa perte...Je veux...
Mon père, hélas!
(faiblement)
Robert!
MARGUERITE
Dieu tout-puissant!
BÉATRIX
Oh! ces cloches!,
Ce bruit sans cesse grandissant,
C'est horrible!
ROBERT
(regardant dehors)
Le peuple en fureur le menace
BÉATRIX
(avec énergie)
Robert, il faut sauver mon père, je vous dis!
(Robert va pour s'élancer puis s'arrêtant)
ROBERT
Ah! Maillard l'a frappé!
(Les bruits se sont subitement apaisés)
ROBERT
(à Béatrix cherchant à l'entraîner)
Venez! venez, de grâce!
Il est trop tard.
BÉATRIX
Ah! mon père...
(Les confrères de Notre-Dame passent
portant le corps de Marcel.)
(Béatrix se récipite sur le corps inanimé de son père.)
(entrée de Jehan Maillard suivi de la foule)
JEHAN MAILLARD
Noël au Duc!
EUSTACHE
Largesse au peuple de Paris!
LE CHUR
Noël au Duc!
Largesse au peuple de Paris!
Scène 7
Final-Entrée du Dauphin
LE CHUR
Noël! Noël!
F I N
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