Phryné
Opéra-Comique in Two Acts
Libretto by Lucien Augé de Lassus
Music by Camille Saint-Saëns
Character
Phryné, an Athenian courtesan, soprano
Lampito, favorite slave of Phryné, mezzo-soprano
Dicéphile, a chief magistrate of Athens, baritone
Nicias, nephew of Dicéphile, in love with Phryné, tenor
Cynalopex, a demarch, tenor
Agoragine, a demarch, bass
ACTE I
ACTE II
ACTE I
Un carrefour de la ville d'Athènes.
Au fond, exhaussé de quelques degrés
et porté sur une gaine de marbre, le buste de Dicéphile.
A gauche, on voit la maison de Phryné.
Au lever du rideau, une foule considérable
remplit le carrefour autour de Dicéphile.
Un héraut dépose ume palme
sur les degrés du monument de Dicéphile.
CHOEUR D'HOMMES
Honneur et gloire à Dicéphile,
Digne fils de nos grands aïeux!
Si la vertu règne en la ville,
C'est qu'elle est à ses lois docile.
Chantons le sage aimé des dieux!
DICÉPHILE
Amis, en vérité, c'est trop! Cessez, de grâce!
Cette apothéose embarrasse ma modestie.
CYNALOPEX
(à part)
Aussi menteur que vieux!
CHOEUR
La vertu règne en cette ville;
Honneur et gloire à Dicéphile!
Chantons le sage aimé des dieux!
(Entre un groupe de jeunes esclaves portant des couronnes
et des guirlandes de fleurs dont ils ornent la maison de Phryné.)
DICÉPHILE
Qui vient là? Quel est ce cortège?
AGORAGINE
Des esclaves, je crois, messagers amoureux
DICÉPHILE
Les confondent les dieux!
CYNALOPEX
(à part)
Que le ciel les protège!
DICÉPHILE
C'est un scandale! ils sont nombreux!
AGORAGINE
Chacun apporte Quelque présent par l'amour
destiné à la belle Phryné.
(Phryné paraît sur le seuil de sa maison,
la main appuyée sur l'épaule de Lampito)
DICÉPHILE
Qui vient encore?
CYNALOPEX
(avec ravissement)
C'est elle, la divine Phryné!
DICÉPHILE
Phryné! Toujours Phryné!
Mais on dirait que ce peuple infidèle
Ne voit que cette femme.
AGORAGINE
(à part)
Il en est étonné!
CHOEUR D'HOMMES
C'est Phryné! Quand elle passe,
Il semble que dans l'impasse
Le bonheur s'éveille et rit!
Que de grâce et de jeunesse!
N'est-ce pas une déesse
Qui s'avance et nous sourit?
PHRYNÉ
Lampito, réponds-moi.
Pourquoi cette assistance
Auprès de ma maison?
LAMPITO
Ce n'est pas sans raison.
L'affaire est d'importance:
On inaugure ici le buste vénéré
Du fameux Dicéphile.
PHRYNÉ
Ah! Je sais!
(Elle s'approche de Dicéphile.)
Votre nom, seigneur, en cette ville
De personne n'est ignoré.
Votre mérite est grand
Et la Grèce le vante
En ce qui touche la vertu,
Je suis, il est vrai, peu savante;
Et cependant votre servante
Sait le respect qui vous est dû.
AGORAGINE
(à part)
Le respect est de trop.
CHOEUR D'HOMMES
Honneur et gloire à Diecéphile!
PHRYNÉ
Ce peuple vous acclame!
Permettez, seigneur, qu'une femme
Vous présente à son tour son humble compliment.
(à Lampito)
Viens, Lampito, j'en rirais trop vraiment!
(Elle s'éloigne lentement.)
DICÉPHILE
Ne sont-ils pas fous, de grâce!
Pour une femme qui passe,
Les voilà tout ébahis!
(avec dépit)
Chacun la suit et s'empresse.
Les dieux, pour cette déesse,
Comme moi seraient trahis!
CHOEUR D'HOMMES
Belle Phryné! Belle Phryné!
Que de grâce, de jeunesse!
C'est une déesse! Ah!
(La foule se dissipe.
Seuls Dicéphile, Agoragine et Cynalopex restent.
Les deux derniers célèbrent avec ferveur la beauté de Phryné
qui aurait, dit-on, posé pour Praxitèle.
Dicéphile, lui, est plutôt préoccupé
par les frasques de Nicias, son neveu.
Agoragine et Cynalopex présentent à Dicéphile
une longue liste de dettes laissées par Nicias.
Dicéphile obtient des deux démarques
que Nicias soit arrêté s'il se montre dans la ville.
A ce moment, celui-ci se présente.
Agoragine et Cynalopex préfèrent disparaître
et laissent face à face le neveu et son tuteur...
Après quelques compliments, Nicias demande de l'argent a Dicéphile.
Celui-ci reproche à Nicias de se ruiner pour des femmes.)
DICÉPHILE
Enfant, je te donne l'exemple.
Je marche de respect partout environné;
Je vois, comme un dieu dans son temple,
A mon nom glorieux, le peuple prosterné.
Célibataire,
Toujours austère,
Dans ma maison,
Tu vois sans cesse
Vertu, sagesse,
Froide raison
NICIAS
Rien sur la terre
N'est solitaire,
Et la maison
Qui n'a tendresse
A la tristesse
D'une prison.
Le temps s'envole!
Tout est frivole,
Sinon d'aimer!
L'amour s'approche,
Quel coeur de roche
Va se fermer?
DICÉPHILE
Célibataire,
Toujours austère,
Dans ma maison,
Tu vois sans cesse
Vertu, sagesse,
Froide raison.
Sexe frivole
Qui passe et vole
De tous aimé,
En vain s'approche:
Mon coeur de roche
Reste fermé!
NICIAS
Maintenant il se peut
Cela vous plait à dire.
Il n'en fut pas toujours ainsi.
DICÉPHILE
Du sage Dicéphile,
On ne saurait médire;
Je n'ai jamais aimé que moi.
NICIAS
Quel goût!
DICÉPHILE
Merci!
NICIAS
Rien sur la terre, etc.
DICÉPHILE
Célibataire, etc.
(Resté seul, Nicias se plaint de la froideur
que lui oppose Phryné.)
NICIAS
O ma Phryné, c'est trop peu que je t'aime,
II faut m'aimer!
L'amour te suit, et c'est l'instant suprême
De t'enflammer!
Quel roi si grand qui n'ait, de par le monde
Ses ennemis?
A tes beaux yeux, à ta couronne blonde,
Tout est soumis.
L'amour te suit, et c'est l'instant suprême
De t'enflammer!
À ma Phryné, c'est trop peu que je t'aime
II faut m'aimer!
(Il va s'asseoir sur un banc de marbre
et reste plongé dans l'accablement.
Arrivée de danseurs, de joueurs de flûte,
de cithare et de tambourin.)
CHOEUR de DANSEURS et de MUSICIENS
Que la fête se prépare!
La cithare
Répond au gai tambourin!
Sur nos pas, l'ivresse folle,
Qui console,
Vient et chasse le chagrin.
Lesbos est notre patrie
Si chérie.
Nous chansons et nous dansons!
Il n'est que joie et délire,
Quand la lyre
Emporte au loin nos chansons!
CHOEUR D'HOMMES
Nicias! Nicias!
Viens-tu, cher camarade?
NICIAS
Non! non! Je n'ai besoin
De chanson ni d'aubade,
Hélas et j'ai bien d'autres soins!
CHOEUR D'HOMMES
Tel aujourd'hui gémit et pleure
Qui doit rire et chanter demain.
NICIAS
Non! non! Ce n'est le jour ni l'heure;
Passez, passez votre chemin!
CHOEUR DE FEMMES
Que la fête se prépare! La cithare
Répond au gai tambourin!
DANSEURS et MUSICIENS
Sur nos pas, l'ivresse folle, etc.
(La troupe ambulante traverse la scène et disparait.
Nicias songe à mourir.
Il voudrait cependant rosser quelqu'un avant de quitter ce monde.
Surviennent Agoragine et Cynalopex qui veulent le mettre en prison.
Nullement décidé à se laisser faire,
Nicias ramasse un bâton et en menace les deux magistrats.
Pour échapper aux coups, ils lui avouent bien vite que c'est Dicéphile
qui a sollicité son arrestation.
Furieux, Nicias leur administre une bastonnade.)
CYNALOPEX
A l'aide, citoyens!
Au secours! Au secours!
AGORAGINE
Au secours! Au secours!
NICIAS
Criez tout à votre aise!
Appelez au secours!
Vous aurez de mes marques,
Seigneurs démarques!
(Il menace de son bâton Cynalopex et Agoragine.)
CYNALOPEX
De grâce, cher seigneur, ne tranchez pas
Le cours de mes beaux jours! Au secours!
AGORAGINE
A l'aide! Au secours! A mod!
PHRYNÉ
(apparaissant, suivie de Lampito)
Qu'entends-je?
LAMPITO
Quel tumulte!
NICIAS
Phryné!
PHRYNÉ
Vous, Nicias!
AGORAGINE
On me bat!
CYNALOPEX
On m'insulte!
PHRYNÉ
Qu'arrive-t-il, enfin?
NICIAS
Moins que rien!
Nous causons et, doucement, je leur explique
Que l'air de leurs prisons
M'est déplaisant en toutes les saisons.
AGORAGINE
Il outrage le peuple et la force publique!
PHRYNÉ
Vous, en prison, Nicias?
AGORAGINE et CYNALOPEX
C'est la loi!
NICIAS
Ils disent vrai!
PHRYNÉ
Mes esclaves, à moi! Défendez Nicias!
LAMPITO
Bataille!
NICIAS
Ah! merci!
AGORAGINE
Que dit-elle?
PHRYNÉ
(aux esclaves, leur montrant Cynalopex et Agoragine)
A moi, ma phalange fidèle!
LES ESCLAVES
Alerte! Alerte!
Nous voici! Nous voici!
CYNALOPEX
Si les femmes vont s'en mêler,
Il n'est que temps de s'en aller!
NICIAS
Rossez-les d'importance!
AGORAGINE
Fuyons d'ici! Fuyons d'ici!
LAMPITO et PHRYNÉ
Que le bâton rythme la danse! Hors d'ici! Hors d'ici!
NICIAS et LES ESCLAVES
Hors d'ici! Hors d'ici!
CYNALOPEX et AGORAGINE
Encore des coups! Fuyons d'ici!
(Roués de coups, ils s'échappent à grand-peine.)
NICIAS
Phryné, je vous rends grâces;
Vous me tirez d'un mauvais pas!
PHRYNÉ
Je compâtis à vos disgrâces;
Mais, à présent, qu'allez-vous faire?
NICIAS
Hélas!
Je n'en sais rien! Je reste sans asile.
Le plus sage serait de quitter cette ville;
Mais... je ne pourrais vivre où vous ne seriez pas!
PHRYNÉ
Le remède est facile: les dieux de la cité
Nous font un saint devoir de l'hospitalité.
Si, le front couronné de lierre,
Et sur la lèvre une chanson
Heurte à ma porte hospitalière,
Bacchus qui n'a plus de raison,
Ma porte s'ouvre complaisante
Et je suis là, toujours présente:
Entrez, ami, Je ne suis pas bonne à demi.
NICIAS
Et si l'amour vous demande un asile?
PHRYNÉ
Je puis ouvrir, et cependant
Combien le mensonge est facile!
NICIAS
C'est le bonheur, en attendant.
PHRYNÉ
Aussi, je dis, c'est le plus sage.
La main accepte le message,
Le coeur écoute la chanson.
Mais...
NICIAS
Mais?
PHRYNÉ
Contentez-vous, ami,
De la maison.
NICIAS
Il m'en faut contenter aujourd'hui.
Mais, j'y pense...
PHRYNÉ
Hâtons-nous!
NICIAS
Un instant!
Le tour qu'on m'a joué
Mérite récompense!
(Il s'approche du buste de Dicéphile.)
Et le voilà pourtant
Ce buste triomphant
D'un oncle parricide!
(interpellant le buste et le menaçant du poing)
Infâme, tu me ruines!
Quand verrai-je ton marbre insulté, souffleté
Et se casser le nez au pied de nos murailles
Ta grotesque immortalité?
VOIX
(dans les coulisses)
Lesbos est notre patrie
Si chérie.
Nous chantons et nous dansons!
Il n'est que joie et délire,
Quand la lyre
Emporte au loin nos chansons!
NICIAS
Arrêtez! Cette fois, mes joyeux camarades!
Arrêtez! L'instant est mieux choisi
Et je veux à mon tour de folles sérénades.
(Il jette de l'argent aux musiciens.)
Partagez-vous ceci!
C'est le dernier argent qui me restait.
DANSEURS et MUSICIENS
Merci!
NICIAS
Avant de passer outre,
Lumpito, prends cette outre!
Coiffes-en mon oncle!
LAMPITO
C'est fait!
NICIAS
Son buste, maintenant, est d'un meilleur effet!
PHRYNÉ et LAMPITO
Ah! ah! ah! ah!
LA FOULE
Ah! ah! ah! ah!
NICIAS
On raconte
Qu'un archonte
Etait un coquin maudit!
LA FOULE
On raconte, etc.
LAMPITO
Son mérite
Hypocrite,
Un beau jour se démentit!
LA FOULE
Son mérite, etc.
NICIAS
D'un beau masque,
Sort fantasque,
Si les dieux lui firent don...
LA FOULE
Des dieux ce fut un beau don!
LAMPITO
Que le monde Le confonde!
Dicéphile est un fripon!
LA FOULE
Dicéphile est un fripon!
NICIAS
Que le monde
Le confonde!
Dicéphile est un fripon!
LAMPITO et NICIAS
Ah! Dicéphile est un fripon!
LA FOULE
Dicéphile est un fripon!
LAMPITO, NICIAS et LA FOULE
Ah! ah! ah! ah!
Dicéphile est un fripon!
PHRYNÉ
Riez! L'éclat joyeux des rires
Que vous lancez
Chasse les sombres délires!
Chantez, dansez!
LA FOULE
Rions, chantons, dansons!
PHRYNÉ
Bondissez comme font les chèvres
Aux prés fleuris!
Le rire est la fleur de nos lèvres!
Ah! ah! ah! ah!
Riez! Je ris! Ah!
LA FOULE
On raconte
Qu'un archonte
Etait un coquin maudit!
LAMPITO et NICIAS
On raconte, etc.
PHRYNÉ
Ah! je ris!
LA FOULE
Son mérite
Hypocrite,
Un beau jour se démentit!
LAMPITO et NICIAS
Son mérite, etc.
PHRYNÉ
Ah! ah! je ris!
LA FOULE
D'un beau masque,
Sort fantasque
Si les dieux lui firent don...
PHRYNÉ
Ah!
LAMPITO et NICIAS
Des dieux ce fut un beau don!
TOUS
Que le monde le confonde! Dicéphile est un fripon!
PHRYNÉ
Ah!
TOUS
Dicéphile est un fripon, etc.
(Tout le monde entre dans la maison de Phryné.
Le silence se fait et le jour baisse.
Dicéphile arrive, marchant avec précaution
et tenant une lanterne à la main.)
DICÉPHILE
Comme tout est tranquille!
Que la police est bien faite en la ville
Depuis que je m'en suis mêlé!
VOIX
(dans les coulisses)
Dicéphile! Dicéphlie!
DICÉPHILE
Quel bruit! On a parlé!
VOIX
Dicéphile! Dicéphile!
DICÉPHILE
J'entends mon nom!
VOIX
Dicéphile est un fripon!
DICÉPHILE
(entendant mal les mots)
On célèbre ma gloire!
Les siècles à venir connaîtront ma mémoire!
Voyons encore mon buste vénéré...
LAMPITO et NICIAS
(dans les coulisses)
Dicéphile! Dicéphile!
Dicéphile est un fripon!
Qu'on le dise par la ville:
Dicéphile est un fripon!
PHRYNÉ
Ah!
DICÉPHILE
(s'approchant de son buste et reculant stupéfait)
Grands dieux! Grands dieux! Quel sacrilège infâme!
Me traiter ainsi, moi, que tout un peuple acclame!
Ah! je me vengerai!
LAMPITO, NICIAS et LA FOULE
Qu'on le dise par la ville:
Dicéphile est un fripon!
PHRYNÉ
Ah!
DICÉPHILE
Je me vengerai!
ACTE II
ACTE I
ACTE II
Chez Phryné.
Un intérieur élégant et riche.
Au fond, une large ouverture fermée par une draperie
qui cache un sanctuaire où se trouve la statue d'Aphrodite.
(Phryné est assise près d'une table et consulte son miroir.
Entre Nicias qui s'approche lentement d'elle.)
PHRYNÉ
(surprise)
Nicias!
NICIAS
Excusez ma présence indiscrète!
Hier, la prison était prête,
Où mon cher oncle avait dessein de m'envoyer.
Vous m'avez défendu;
C'est la première dette
Que j'ai regret à ne pouvoir payer.
Puisse-t-il être un dieu
Qui dignement l'acquitte,
Et vous rende en bonheur tout ce que je vous dois!
Ma Phryné, je vous quitte,
Et je vous dis merci pour la dernière fois
PHRYNÉ
Quoi! Vous partez si tôt, Nicias!
Qui vous presse?
Qu'allez-vous devenir?
NICIAS
Mon sort vous intéresse?
Je dois vous fuir pourtant.
Tout moment de retard
Me rendrait, je le sens
Plus cruel le départ.
PHRYNÉ
Vous avez peur?
NICIAS
Pourquoi n'aimez-vous pas, cruelle?
L'amour fait la beauté plus belle!
PHRYNÉ
Qui vous dit que je n'aime pas?
Mon coeur a de secrets combats.
Vous avez tout perdu, Nicias?
NICIAS
Tout m'accable!
Pas un seul usurier qui ne soit implacable.
Dicéphile me vole et je suis ruiné.
J'ai tout perdu, c'est vrai, Phryné.
PHRYNÉ
Tant mieux!
NICIAS
Comment, tant mieux?
PHRYNÉ
Sans doute!
Tu n'as pas tout perdu, cher Nicias, écoute!
Je veux le dire désormais:
Je t'aime, Nicias; dès longtemps, je t'aimais
NICIAS
Tu m'aimes?
PHRYNÉ
Oui, je t'aime et jamais sur ma lèvre
Ce mot si caressant
N'avait mis tant de joie en passant!
Ta parole m'enivre!
Je te vois et me sens charmée.
Il vaudrait mieux cesser de vivre
Que vivre sans aimer.
NICIAS
Je t'aime! A cette double fièvre
Ton regard caressant
Vient mêler son ardeur et fait brûler mon sang!
Je te vois et je me sens charmé!
Il vaudrait mieux cesser de vivre
Que vivre sans aimer.
(La déclaration d'amour est interrompue par Lampito
qui annonce que Dicéphile court la ville comme un fou
et ne songe qu'à se venger.
Phryné voudrait sauver celui qu'elle aime.
Ne sachant que faire, elle implore Aphrodite.)
PHRYNÉ
Un soir, j'errais sur le rivage
Rêvant de vivre en ton doux esclavage,
Près d'un temple où tu fais séjour.
Ô reine de beauté
Je te sentais présente!
Si doux était l'adieu de l'heure finissante!
Si pur était le ciel aux feux mourants du jour!
Bientôt, tranquille et dédaigneuse
Folâtrait la baigneuse.
Mes longs cheveux flottaient,
Des zéphyrs caressés;
Les alcyons passaient,
Alanguis et lassés.
Tout à coup retentit ton grand nom, Aphrodite!
Ainsi me saluaient, étonnée, interdite,
Les pêcheurs abusés dont les dieux s'égayaient.
Excuse leur démence!
Ils m'avaient aperçue, et c'est toi qu'ils voyaient,
Comme en ce premier jour où, dans ta gloire immense,
Ton beau corps ruisselant des pleurs du flot amer,
Tu t'élevais, superbe, au-dessus de la mer.
PHRYNÉ, LAMPITO et NICIAS
Ô reine de Cythère!
Jamais l'encens pour toi ne cesse de fumer.
Ton radieux sourire illumine la terre;
Le monde finirait s'il finissait d'aimer!
Ô Vénus, ô fille de l'onde,
Tout fléchit devant toi!
Aphrodite la blonde,
Protège-nous, protège-moi!
Fille de l'onde,
Protège-nous, protège-moi!
LAMPITO
C'est ici qu'habite Phryné.
Belle en tous lieux,
Elle est plus belle
Au séjour fortuné
Qui la respire et la rappelle.
(Elle montre successivement le miroir,
le lit et les bijoux de Phryné.)
Gentil miroir où ses grands yeux
Laissent tomber une caresse,
Cesse de refléter les cieux;
Tu vas sourire à ta maîtresse!
Toi si propice aux doux larcins
Où la défaite est si facile
Alanguis-toi toujours docile;
L'amour attiédit les coussins!
Bijoux choisis par elle,
Heureux colliers, bracelets d'or,
Bientôt vous prêterez encor
A sa beauté grâce nouvelle!
C'est ici qu'habite Phryné, etc.
(Lampito sort.)
(Dicéphile prend le miroir et s'y examine.
Il ne comprend pas que Phryné puisse le faire
avec davantage de plaisir.
II se sent si loin des faiblesses humaines.)
DICÉPHILE
L'homme n'est pas sans défaut
Tant s'en faut;
Mais la femme, plus perverse
Ne nous verse
Pour deux ou trois bons moments,
Que tourments.
On est sage, mais quand même
Si l'on aime,
C'est payer bien cher après
Des regrets.
Moi, jamais, l'âme échauffée,
Comme Orphée
Je n'ai chanté mes malheurs
Dans les pleurs.
J'aurais dit, dans son repaire
A Cerbère:
Ma chère Eurydice est là
Gardez-la!
(Phryné revient. Elle s'étonne de la visite de l'archonte.
Dicéphile lui apprend qu'en ce moment même l'Aréopage se réunit
et va la condamner pour outrage à la magistrature.)
PHRYNÉ
(s'approchant de Dicéphile)
Je suis devant l'Aréopage, n'est-ce pas,
Dicéphile, en étant devant vous?
DICÉPHILE
(brusquement)
C'est tout comme, en effet
PHRYNÉ
Et le procès s'engage.
Que Thémis prononce entre nous!
Interrogez l'accusée est l'usage.
DICÉPHILE
(à part)
N'oublions pas que je suis en eourroux!
PHRYNÉ
(d'un air triomphant)
C'est Phryné qu'on m'appelle.
Je suis à la fleur de mes ans.
On fait courir sur moi des propos médisants;
Qu'importe! Je suis belle!
Et les remords sont déplaisants...
DICÉPHILE
(à part)
Son crime est affreux et notoire...
PHRYNÉ
Poursuivez l'interrogatoire!
Prononcez le réquisitoire!
DICÉPHILE
(à part)
Mais je sens ses regards fripons!
PHRYNÉ
Parlez! Parlez! Je vous réponds!
(Elle s'avance vers Dicéphile, qui recule et se trouble)
Vous vous taisez?
(d'un ton dégagé)
Souffrez que je complète,
Tout en vous écoutant, ma première toilette.
(hypocrite et railleuse)
Votre présence auprès de moi
Me cause tant d'émoi
Que j'en perds à demi la tête.
(avec timidité)
Je voudrais bien avoir,
Seigneur, excusez! mon miroir.
(Elle désigne les objets de toilette sur la table.)
Là, sur la table... Bien!
(Elle se regarde, puis sans même tourner
la tête vers Dicéphile.)
Et mon collier, de grâce!
Mes bagues... un ruban...
DICÉPHILE
(hors de lui, à part)
Il faut que je l'embrasse!
(Au moment où il s'approche, elle l'arrête d'un geste.)
PHRYNÉ
C'est abuser, peut-être!
Attachez au bras droit cet anneau d'or...
(à Dicéphile qui, ayant pris l'anneau, reste immobile)
Qu'avez-vous?
DICÉPHILE
(ébloui)
Je regarde.
(Il laisse tomber 1'anneau.)
PHRYNÉ
Bon! Le voilà par terre!
Eh! seigneur, prenez garde!
Vous êtes maladroit.
(Elle ramasse l'anneau et se l'attache au bras.)
DICÉPHILE
(à part, en balbutiant)
Qu'est-ce donc? J'y vois double!
Je ne sais où j'en suis. .
Ah! que dira l'histoire
Si Dicéphile est pris?
PHRYNÉ
(à part)
Il se tait, il se trouble.
Aphrodite, poursuis!
Complète ma victoire!
Ma grâce est à ce prix.
DICÉPHILE
(reprenant son sang-froid)
Phryné, cessez ce badinage!
Vous me faites jouer un fâcheux personnage.
PHRYNÉ
Vous vous en plaignez donc?
Rien qu'un service encore
Ce ne sera pas long.
Et vous êtes si bon...
DICÉPHILE
Non pas, vraiment!
PHRYNÉ
Que j'ose vous demander...
DICÉPHILE
Mais quoi?
PHRYNÉ
Quelques fleurs... Une rose.
DICÉPHILE
(jetant un regard autour de lui)
Il n'en est pas ici.
PHRYNÉ
Derrière ce rideau!
(Dicéphile s'approche du rideau.
Tout à coup la scène est plongée dans l'obscurité.)
DICÉPHILE
Le ciel s'est obscurci tout à coup...
Qu'est-ce donc?
PHRYNÉ
(pressante)
Sans doute quelque orage...
Ma rose, s'il vous plait!
Allez donc!... Du courage!
(Au moment où Dicéphile s'approche,
le rideau s'écarte et s'ouvre de lui-même.
La statue d'Aphrodite nue apparait,
reproduisant les traits de Phryné.
Elle est seule éclairée,
le reste de la scène est plongé dans l'obscurité.)
VOIX
(dans les coulisses)
C'est Phryné!
Quand elle passe,
II semble que dans l'espace
Le bonheur s'éveille et rit!
Que de grâce...
DICÉPHILE
Grands dieux! Quelle merveille!
VOIX
Et de jeunesse!
N'est-ce pas une déesse
Qui s'éveille et nous sourit?
DICÉPHILE
(avec le plus grand trouble)
Quelle merveille!
Il semble qu'une autre âme
En mon âme s'éveille.
Tant de charmes jamais n'ont ébloui mes yeux!
VOIX
Ah!
DICÉPHILE
O déesse! Toute grâce et jeunesse!
Qui t'amène au milieu de nous?
Je t'adore, ô déesse,
Et tombe à tes genoux!
(Le rideau se referme au moment où Dicéphile veut s'élancer
vers la statue pour l'embrasser.
Phryné lui rappelle le procès en cours.
Dicéphile lui promet l'acquittement
et demande, pour gage, un simple baiser.
II veut saisir la main de Phryné, mais elle la retire aussitôt.
Pendant qu'il recommence son manège, Nicias,
Lampito, Agoragine et Cynalopex pénètrent dans la salle,
suivis d'un groupe d'Athéniens.
Craignant les conséquences d'un scandale,
Dicéphile fera acquitter Phryné
et accorde à Nicias la moitié de ses biens.
L'assistance, amusée mais point dupe,
célèbre la sagesse et la gloire de l'archonte.)
CHOEUR
Salut et gloire à Dicéphile,
Digne fils de nos grands aïeux!
Si la vertu règne en la ville,
C'est qu'elle est à ses lois docile.
Chantons le sage aimé des dieux!
PHRYNÉ, LAMPITO et NICIAS
Dicéphile, digne fils de nos aïeux
CHOEUR
Dicéphile, digne fils de nos aïeux
PHRYNÉ, LAMPITO et NICIAS
Qu'on le dise par la ville
Est un sage aimé des dieux!
CHOEUR
Qu'on le dise par la ville,
Est un sage aimé des dieux!
PHRYNÉ, LAMPITO et NICIAS
Qu'on le dise par la ville:
Dicéphile est glorieux!
TOUS
Dicéphile est glorieux!
ACTE I
ACTE II
F I N
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