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Antonio Salieri

(1750 -1825)

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The Operas of  Antonio Salieri



TARARE


PERSONNAGES:

LE GENIE qui préside à la reproduction des êtres, ou LA NATURE
LE GENIE DU FEU qui préside au Soleil, amant de la Nature
ATAR, roi d'Ormus, homme féroce et sans frein
TARARE, soldat à son service, révéré pour ses grandes vertus
ASTASIE, femme de Tarare, épouse aussi tendre que pieuse
ARTHENEE, grand-prêtre de Brama,
mécréant dévoré d'orgueil et d'ambition
ALTAMORT, général d'armée, fils du grand-prêtre,
jeune homme imprudent et fougueux
URSON, capitaine des gardes d'Atar,
homme brave et plein d'honneur
CALPIGI, chef des eunuques, esclave européen,
chanteur sorti des chapelles d'Italie, homme sensible et gai
SPINETTE, esclave européenne, femme de Calpigi,
cantatrice napolitaine intrigante et coquette
ELAMIR, jeune enfant des augures, naïf et très dévoué
PRETRE DE BRAMA
UN ESCLAVE
UN EUNUQUE
VIZIRS
EMIRS
PRETRES de la vie, en blanc
PRETRES de la mort, en noir
ESCLAVES des deux sexes du sérail
MILICE de la garde d'Atar
SOLDATS
PEUPLE nombreux

La scène est dans le palais d'Atar; dans le temple de Brama;
sur la place de la ville d'Ormus; en Asie près du golfe Persique.



ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE V



ACTE I


Nouvelle ouverture d'un genre
absolument différent de la première.

(Les nuages qui couvrent le théâtre s'élèvent;
on voit une salle du palais d'Atar.)



SCENE PREMIERE

(Pendant que l'ouverture s'achève,
des soldats nombreux sortent de chez l'empereur,
portant des drapeaux persans déchirés
et de riches dépouilles enlevées à l'ennemi.)


UN CHOEUR DE SOLDATS
sur l'harmonie de l'ouverture.

Chantons la nouvelle victoire
Dont Tarare a toute la gloire.
Puisqu'on nous laisse enfin ces drapeaux qu'il a pris,
Qu'ils soient de sa valeur et la preuve et le prix.

SCENE II

URSON
venant au-devant des soldats, leur dit à demi-voix:
Guerriers, si vous aimez Tarare,
Dans ce palais du moins cessez votre fanfare.
L'empereur paraît mécontent.

LES SOLDATS
se pelotonnent et chantent en choeur d'un ton sourd.
Avez-vous vu sa contenance,
Et comme il restait en silence?
Portons nos chants en d'autres lieux,
Le peuple nous entendra mieux.
(Ils sortent sans ordre et précipitamment)

SCENE III
ATAR, CALPIGI

ATAR
en entrant, violemment.
Laisse-moi, Calpigi!

CALPIGI
La fureur vous égare.
Mon maître! ô roi d'Ormus! grâce, grâce à Tarare!

ATAR
Tarare! encor Tarare! Un nom abject et bas
Pour ton organe impur a donc bien des appas!

CALPIGI
Quand sa troupe nous prit, au fond d'un antre sombre,
Je défendais mes jours contre ces inhumains.
Blessé, prêt à périr, accablé par le nombre,
Cet homme généreux m'arracha de leurs mains.
Je lui dois d'être à vous, seigneur, faites-lui grâce.

ATAR
Qui, moi, je souffrirai qu'un soldat eût l'audace
D'être toujours heureux quand son roi ne l'est pas!

CALPIGI
A travers le torrent d'Arsace,
Il vous a sauvé du trépas;
Et vous l'avez nommé chef de votre milice.
A l'instant même encore un important service...

ATAR
Ah! combien je l'ai regretté;
Son orgueilleuse humilité,
Le respect d'un peuple hébété,
Son air, jusqu'à son nom... Cet homme est mon supplice.
Où trouve-t-il, dis-moi, cette félicité?
Est-ce dans le travail, ou dans la pauvreté?

CALPIGI
Dans son devoir. Il sert avec simplicité
Le ciel, les malheureux, la patrie et son maître.

ATAR
Lui? c'est un humble fastueux
Dont l'orgueil est de le paraître:
L'honneur d'être cru vertueux
Lui tient lieu du bonheur de l'être:
Il n'a jamais trompé mes yeux.

CALPIGI
Vous tromper, lui, Tarare!

ATAR
Ici la loi des Brames
Permet à tous un grand nombre de femmes;
Il n'en a qu'une, et s'en croit plus heureux.
Mais nous l'aurons cet objet de ses voeux;
En la perdant, il gémira peut-être.

CALPIGI
Il en mourra!

ATAR
Tant mieux. Oui, le fils du grand-prêtre,
Altamort a reçu mon ordre cette nuit.
Il vole à la rive opposée,
Avec sa troupe déguisée:
En son absence il va dévaster son réduit.
Il ravira surtout son Astasie,
Ce miracle, dit-on, des beautés de l'Asie.

CALPIGI
Eh! quel est donc son crime, hélas!

ATAR
D'être heureux, Calpigi, quand son roi de n'est pas,
De faire partout ses conquêtes
Des coeurs que j'avais autrefois...

CALPIGI
Ah! pour tourner toutes les têtes,
Il faut si peu de choses aux rois!

ATAR
D'avoir, par un manège habile,
Entraîné le peuple imbécile.

CALPIGI
Il est vrai, son nom adoré,
Dans la bouche de tout le monde
Est un proverbe révéré.
Parle-t-on des fureurs de l'onde
Ou du fléau le plus fatal,
Tarare! est l'écho général:
Comme si ce nom secourable
Eloignait, rendait incroyable
Le mal, hélas! le plus certain...

ATAR
en colère.
Finiras-tu, misérable chrétien?
Eunuque vil et détestable:
La mort devrait...

CALPIGI
La mort, la mort, toujours la mort!
Ce mot éternel me désole:
Terminez une fois mon sort;
Et puis cherchez qui vous console
Du triste ennui de la satiété,
De l'oisiveté,
De la royauté.
(Il s'éloigne)

ATAR
furieux.
Je punirai cet excès d'arrogance.

SCENE IV
LES PRECEDENTS, ALTAMORT.

ATAR
Mais qu'annonce Altamort à mon impatience?

ALTAMORT
Mon maître est obéi; tout est fait, rien n'est su.

ATAR
Astasie?

ALTAMORT
Est à toi, sans qu'on m'ait aperçu,
Sans qu'elle ait deviné qui la veut, qui l'enlève.

ATAR
Au rang de mes vizirs, Altamort, je t'élève.
(A Calpigi.)
Pour la bien recevoir sont-ils tous préparés?
Le sérail est-il prêt, les jardins décorés,
Calpigi?

CALPIGI
Tout, Seigneur.

ATAR
Qu'une superbe fête,
Demain, de ma grandeur enivre ma conquête.

CALPIGI
Demain? Le terme est court.

ATAR
en colère.
Malheureux!

CALPIGI
vite.
Vous l'aurez.

ATAR
J'ai parlé: tu m'entends? S'il manque quelque chose...

CALPIGI
Manquer! chacun sait trop à quel mal il s'expose.

SCENE V

TOUS LES ACTEURS PRECEDENTS, ASTASIE,
SPINETTE, ODALISQUES, ESCLAVES DU
SERAIL DES DEUX SEXES

(Tout le sérail entre et se range en haie;
quatre esclaves noirs portent Astasie,
couverte d'un grand voile noir de la tête aux pieds.

On la dépose au milieu de la salle.)

CHOEUR D'ESCLAVES DU SERAIL
(On danse pendant le choeur.)
Dans les plus beaux lieux de l'Asie,
Avec la suprême grandeur,
L'amour met aux pieds d'Astasie
Tout ce qui donne le bonheur.
Ce n'est point dans l'humble retraite
Qu'un cœur généreux le ressent;
Et la beauté la plus parfaite
Doit régner sur le plus puissant.
(On la dévoile.)

ATAR
Que tout s'abaisse devant elle.
(On se prosterne.)

ASTASIE
O sort affreux, dont l'horreur me poursuit!
Du sein d'une profonde nuit,
Quelle clarté triste et nouvelle!
Où suis-je? Tout mon corps chancelle.

SPINETTE
Dans le palais d'Atar.

ATAR
Calpigi, qu'elle est belle!

ASTASIE
se levant.
Dans le palais d'Atar! Ah! quelle indignité!

ATAR
s'approche.
D'Atar qui vous adore.

ASTASIE
Et c'est la récompense,
O mon époux, de ta fidélité!

ATAR
Mes bienfaits laveront cette légère offense.

ASTASIE
Quoi, cruel! par cet attentat,
Vous payez la foi d'un soldat
Qui vous a conservé la vie!
Vous lui ravissez Astasie!
(Levant les yeux au ciel.)
Grand Dieu! ton pouvoir infini
Laissera-t-il donc impuni
Ce crime atroce d'un parjure,
Et la plus odieuse injure!
O Brama! Dieu vengeur!...
(Elle s'évanouit.
Des femmes la soutiennent. On l'assied.)


CALPIGI
Quel effrayant transport!

UN ESCLAVE
accourant.
Le voile de la mort a couvert sa paupière.

ATAR
tire son poignard.
Quoi! malheureux! tu m'annonces sa mort!
Meurs, toi-même.
(Il le poignarde.)
(Courant vers Astasie.)
Et vous tous, rendez à la lumière
L'objet de mon funeste amour.
A sa douleur tremblez qu'il ne succombe;
Répondez-moi de son retour,
Ou je lui fais de tous une horrible hécatombe.

ASTASIE
revenant à elle, aperçoit l'esclave renversé qu'on enlève.
Dieux! quel spectacle a glacé mes esprits!

ATAR
Je suis heureux, vous êtes ranimée.
Un lâche esclave par ses cris
M'alarmait sur ma bien-aimée;
De son vil sang la terre est arrosée:
Un coup de poignard est le prix
De la frayeur qu'il m'a causée.

ASTASIE
joignant les mains.
O Tarare! ô Brama! Brama!
(Elle retombe; on l'assied.)

ATAR
Dans le sérail qu'on la transporte:
Que cent eunuques, à sa porte,
Attendent les ordres d'Irza.
C'est le doux nom qu'à ma belle j'impose;
C'est mon Irza, plus fraîche que la rose
Que je tenais lorsqu'elle m'embrasa.
(Les esclaves noirs portent Astasie
dans le sérail; tous la suivent.)


SCENE VI
ATAR, CALPIGI, ALTAMORT, SPINETTE

CALPIGI
au sultan.
Qui nommez-vous, Seigneur, pour servir la sultane?

ATAR
Notre Spinette; allez.

CALPIGI
L'adroite Européane?

ATAR
Elle-même.

CALPIGI
En effet, nul ici ne sait mieux
Comment il faut réduire un cœur né scrupuleux.

SPINETTE
au roi.
Oui, Seigneur, je veux la réduire,
Vous livrer son cœur, et l'instruire
Du respect, du retour qu'elle doit à vos feux.
(Montrant Calpigi.)
Et... si ce grand succès consterne
Le chef... puissant qui nous gouverne,
Mon maître appréciera le zèle de tous deux.

ATAR
Je l'enchaîne à tes pieds, si tu remplis mes voeux.
(Spinette et Calpigi sortent en se menaçant.)

SCENE VII
URSON, ATAR, ALTAMORT

URSON
Seigneur, c'est ce guerrier, du peuple la merveille...

ATAR
Garde-toi que son nom offense mon oreille!

URSON
Il pleure; autour de lui tout le peuple empressé
Dit tout haut qu'en ses voeux il doit être exaucé.

ATAR
Tu dis qu'il pleure, qu'il soupire?

URSON
Ses traits en sont presque effacés.

ATAR
Urson, qu'il entre; c'est assez.
(A Altamort.)
Il est malheureux... Je respire.
(Urson sort.)

SCENE VIII
TARARE, ALTAMORT, ATAR

ATAR
Que me veux-tu, brave soldat?

TARARE
avec un grand trouble.
O mon roi! prends pitié de mon affreux état.
En pleine paix, un avare corsaire
Comble sur moi les horreurs de la guerre.
Tous mes jardins sont ravagés,
Mes esclaves sont égorgés;
L'humble toit de mon Astasie
Est consumé par l'incendie...

ATAR
Grâce au Ciel, mes serments vont être dégagés!
Soldat qui m'as sauvé la vie,
Reçois en pur don ce palais
Que dix mille esclaves malais
Ont construit d'ivoire et d'ébène:
Ce palais, dont l'aspect riant
Domine la fertile plaine,
Et la vaste mer d'Orient.
Là, cent femmes de Circassie,
Pleines d'attraits et de pudeur,
Attendront l'ordre de ton cœur,
Pour t'enivrer des trésors de l'Asie.
Puisse de ton bonheur l'envieux s'irriter!
Puisse l'infâme calomnie
Pour te perdre en vain s'agiter!...

ALTAMORT
bas.
Mais, Seigneur, ta hautesse oublie...

ATAR
bas.
Je l'élève, Altamort, pour le précipiter.
(Haut.)
Allez, vizir, que l'on publie...

TARARE
O mon roi! ta bonté doit se faire adorer.
Des maux du sort mon âme est peu saisie;
Mais celui de mon cœur ne peut se réparer,
Le barbare emmène Astasie.

ATAR
avec un signe d'intelligence.
Quelle est cette femme, Altamort?

ALTAMORT
Seigneur, si j'en crois son transport,
Quelque esclave jeune et jolie.

TARARE
indigné.
Une esclave! une esclave! excuse, ô roi d'Ormus!
A ce nom odieux tous mes sens sont émus.
Astasie est une déesse.
Dans mon cœur souvent combattu,
Sa voix sensible, enchanteresse,
Faisait triompher la vertu.
D'une ardeur toujours renaissante,
J'offrais sans cesse à sa beauté,
Sans cesse à sa beauté touchante,
L'encens pur de la volupté.
Elle tenait mon âme active
Jusque dans le sein du repos.
Ah! faut-il que ma voix plaintive
En vain la demande aux échos!

ATAR
Quoi! soldat! pleurer une femme!
Ton roi ne te reconnaît pas.
Si tu perds l'objet de ta flamme,
Tout un sérail t'ouvre ses bras.
Faut-il regretter quelques charmes,
Quand on retrouve mille attraits?
Mais l'honneur qu'on perd dans les larmes,
On ne le retrouve jamais!

TARARE
Seigneur!

ATAR
Qu'as-tu donc fait de ton mâle courage?
Toi qu'on voyait rugir dans les combats,
Toi qui forças un torrent à la nage,
En transportant ton maître dans tes bras!
Le fer, le feu, le sang et le carnage
N'ont jamais pu t'arracher un soupir,
Et l'abandon d'une esclave volage
Abat ton âme et la force à gémir!

TARARE
vivement.
Seigneur, si j'ai sauvé ta vie,
Si tu daignes t'en souvenir,
Laisse-moi venger Astasie
Du traître qui l'osa ravir.
Permets que, déployant ses ailes,
Un léger vaisseau de transport
Me mène vers ces infidèles
Chercher Astasie ou la mort.

SCENE IX
CALPIGI, ATAR, ALTAMORT, TARARE

ATAR
Que veux-tu, Calpigi?
(Bas.)
Sois intelligible.

CALPIGI
Mon maître, cette Irza si chère à ton amour...

ATAR
vivement.
Eh bien?

CALPIGI
Elle est rendue à la clarté du jour.

TARARE
exalté.
Atar, ta grande âme est sensible,
La joie a brillé dans tes yeux.
(Un genou à terre.)
Par cette Irza, Sultan, sois généreux,
A mes maux deviens accessible.

ATAR
Dis-moi, Tarare, es-tu bien malheureux?

TARARE
Si je le suis! ah! peut-être elle expire!

ATAR
Souhaite devant moi qu'Irza cède à mes voeux:
Je fais ce que ton cœur désire.

CALPIGI
à part.
Grand dieux! je sers un homme affreux!

TARARE
se levant, dit avec feu.
Charmante Irza, qu'est-ce donc qui t'arrêtes?
Le fils des dieux n'est-il pas ta conquête?
Puisse-t-il trouver dans tes yeux
Ce pur feu dont il étincelle!
Rends, Irza, rends mon maître heureux...
(Calpigi lui fait un signe négatif
pour qu'il n'achève pas son voeu.)

... Si tu le peux sans être criminelle.

ATAR
Brave Altamort, avant le point du jour,
Demain qu'une escadre soit prête
A partir du pied de la tour.
Suis mon soldat, sers son amour
Dans les combats, dans la tempête.
(Bas à Altamort.)
S'il revoit jamais ce séjour,
Tu m'en répondras sur ta tête.
(A Tarare.)
Et toi, jusqu'à cette conquête,
De tout service envers ton roi,
Soldat, je dégage ta foi;
J'en jure par Brama.

TARARE
la main au sabre.
Je jure en sa présence,
De ne poser ce fer sanglant
Qu'après avoir du plus lâche brigand
Puni le crime, et vengé mon offense.

ATAR
à Altamort.
Tu viens d'entendre son serment;
Il touche a plus d'une existence:
Vole, Altamort, et, plus prompt que le vent,
Reviens jouir de ma reconnaissance.

ALTAMORT
Noble roi, reçois le serment
De ma plus prompte obéissance.
Commande, Atar, je cours aveuglément
Servir l'amour, la haine ou la vengeance.

CALPIGI
à part.
De son danger secrètement
Il faut lui donner connaissance.
(Atar le regarde; Calpigi dit d'un ton courtisan:)
Qui sert mon maître, et le sert prudemment,
Peut bien compter sur sa munificence.
(Ils sortent tous.)

SCENE X

ATAR
seul.
Vertu farouche et fière,
Qui jetait trop d'éclat,
Rentre dans la poussière,
Faite pour un soldat.
Du crime d'Altamort je vois la mer chargée
Rendre à ton corps sanglant les funèbres honneurs.
Et nous, heureux Atar, de ma belle affligée,
Dans la joie et l'amour, nous sècherons les pleurs.
(Il sort.)





ACTE II


ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE V


(Le théâtre représente la place publique.
Le palais d'Atar est sur le côté; le temple de Brama dans le fond.
Atar sort de son palais avec toute sa suite.
Urson sort du temple, suivi d'Arthénée en habits pontificaux.)



SCENE PREMIERE
URSON, ATAR

URSON
Seigneur, le grand-prêtre Arthénée
Demande un entretien secret.
ATAR, à sa suite.
Eloignez-vous... Qu'il vienne. Urson, que nul sujet,
Dans cette agréable journée,
D'un seul refus d'Atar n'emporte le regret.

SCENE II
ARTHENEE, ATAR.
Tout le monde s'éloigne du roi.

ARTHENEE
s'avance.
Les sauvages d'un autre monde
Menacent d'envahir ces lieux;
Au loin déjà la foudre gronde;
Ton peuple superstitieux,
Pressé comme les flots, inonde
Le parvis sacré de nos dieux.

ATAR
De vils brigands une poignée,
Sortant d'une terre éloignée,
Pourrait-elle envahir ces lieux?
Pontife, votre âme étonnée...
Cependant, parlez, Arthénée,
Que dit l'interprète des dieux?

ARTHENEE
vivement.
Qu'il faut combattre,
Qu'il faut abattre
Un ennemi présomptueux:
Le sol aride
de la Torride
A soif de sang odieux.
Par des mesures
Promptes et sûres,
Que l'armée ait un commandant
Vaillant, fidèle,
Rempli de zèle:
Mais sur ce devoir important,
Que le caprice
De ta milice
Ne règle point le choix d'Atar:
Que le murmure,
Comme une injure,
Soit puni d'un coup de poignard.

ATAR
Apprends-moi donc, ô chef des Brames!
Ce qu'Atar doit penser de toi.
Ardent zélateur de la foi
Du passage éternel des âmes!
Le plus vil animal est nourri de ta main,
Tu craindrais d'en purger la terre!
Et cependant, tu brûles, dans la guerre,
De voir couler des flots de sang humain!

ARTHENEE
Ah! d'une antique absurdité,
Laissons à l'Indou les chimères.
Brame et Soudan doivent en frères
Soutenir leur autorité.
Tant qu'ils s'accordent bien ensemble,
Que l'esclave ainsi garrotté,
Souffre, obéit, et croit et tremble,
Le pouvoir est en sûreté.

ATAR
Dans ta politique nouvelle,
Comment mes intérêts sont-ils unis aux tiens?

ARTHENEE
Ah! si ta couronne chancelle,
Mon temple, à moi, tombe avec elle.
Atar, ces farouches chrétiens
Auront des dieux jaloux des miens:
Ainsi qu'au trône, tout partage,
En fait de culte, est un outrage.
Pour les dompter, fais que nos Indiens
Pensent que le Ciel même a conduit nos mesures:
Le nom du chef dont nous serons d'accord,
Je l'insinue aux enfants des augures.
Qui veux-tu nommer?

ATAR
Altamort.

ARTHENEE
Mon fils!

ATAR
J'acquitte un grand service.

ARTHENEE
Que devient Tarare?

ATAR
Il est mort.

ARTHENEE
Il est mort!

ATAR
Oui, demain, j'ordonne qu'il périsse.

ARTHENEE
Juste Ciel! crains, Atar...

ATAR
Quoi craindre? mes remords?

ARTHENEE
Crains de payer de ta couronne
Un attentat sur sa personne.
Ses soldats seraient les plus forts.
Si sur un prétexte frivole
Tu les prives de leur idole,
Cette milice, en sa fureur,
Peut, oubliant ton rang et ta naissance...

ATAR
J'ai tout prévu; Tarare, dans l'erreur,
Court à sa perte en cherchant la vengeance.
Qu'une grande solennité
Rassemble ce peuple agité;
De ses cris et de ses murmures
Montre-lui le Ciel irrité.
Prépare ensuite les augures;
Et par d'utiles impostures
Consacrons notre autorité.
(Il sort.)

SCENE III

ARTHENEE
seul.
O politique consommée!
Je tiens le secret de l'état;
Je fais mon fils chef de l'armée;
A mon temple je rend l'éclat,
Aux augures leur renommée.
Pontifes, pontifes adroits!
Remuez le cœur de vos rois.
Quand les rois craignent,
Les brames règnent;
La tiare agrandit ses droits.
Eh! qui sait si mon fils, un jour maître du monde...
(Il voit arriver Tarare; il rentre dans le temple.)

SCENE IV

TARARE
seul. Il rêve.
De quel nouveau malheur suis-je encor menacé?
O Brama! tire-moi de cette nuit profonde.
Ce matin, quand j'ai prononcé:
"Qu'à son amour Irza réponde;"
Un signe effrayant m'a glacé.
De quel nouveau malheur suis-je encor menacé?
O Brama! tire-moi de cette nuit profonde.

SCENE V
CALPIGI, TARARE

CALPIGI
déguisé, couvert d'une cape, l'ouvre.
Tarare! connais-moi.

TARARE
Calpigi!

CALPIGI
vivement.
Mon héros!
Je te dois mon bonheur, ma fortune, ma vie.
Que ne puis-je à mon tour te rendre le repos!
Cette belle et tendre Astasie
Que tu vas chercher au hasard
Sur le vaste océan d'Asie,
Elle est dans le sérail d'Atar,
Sous le faux nom d'Irza...

TARARE
Qui l'a ravie?

CALPIGI
C'est Altamort.

TARARE
O lâche perfidie!

CALPIGI
Le golfe où nos plongeurs vont chercher le corail
Baigne les jardins du sérail:
Si, dans la nuit, ton courage inflexible
Ose de cette route affronter le danger,
De soie une échelle invisible,
Tendue à l'angle du verger...

TARARE
Ami généreux, secourable...

CALPIGI
Le temple s'ouvre, adieu.
(Il s'enveloppe et fuit.)

SCENE VI

TARARE
seul.
J'irai:
Oui, j'oserai:
Pour la revoir je franchirai
Cette barrière impénétrable.
De ton repaire, affreux vautour!
J'irai l'arracher morte ou vive;
Et si je succombe au retour,
Ne me plains pas, tyran, quoi qu'il m'arrive:
Celui qui te sauva le jour
A bien mérité qu'on l'en prive!

SCENE VII
(Le fond du théâtre, qui représentait
le portail du temple de Brama, se retire et laisse voir
l'intérieur du temple, qui se forme jusqu'au devant du théâtre.)

ARTHENEE, LES PRÊTRES DE BRAMA,
ELAMIR ET LES AUTRES ENFANTS DES AUGURES

ARTHENEE
aux prêtres.
Sur un choix important le Ciel est consulté.
Vous, préparez l'autel; vous, nos saintes armures;
Vous, choisissez parmi les enfants des augures
Celui pour qui Brama s'est plus manifesté,
En le douant d'un cœur plein de simplicité.

UN PRETRE
C'est le jeune Elamir. Il vient à vous.

ELAMIR
accourant.
Mon père!

ARTHENEE
s'assied.

Approchez-vous, mon fils; un grand jour vous éclaire.
Croyez-vous que Brama vous parle par ma voix,
Et qu'il parle à moi seul?

ELAMIR
Mon père, oui, je le crois.

ARTHENEE
sévèrement.
Le Ciel choisit par vous un vengeur à l'empire:
Ne dites rien, mon fils, que ce qu'il vous inspire.
(D'un ton caressant.)
Ah! s'il vous inspirait de nommer Altamort!
L'état serait vainqueur, il vous devrait son sort!

ELAMIR
les mains croisées sur sa poitrine.
Je l'en supplierai tant, mon père,
Qu'il me l'inspirera, j'espère.

ARTHENEE
Moi je l'espère aussi: priez-le avec transport.
(Elamir se prosterne.)
Ainsi qu'une abeille,
Qu'un beau jour éveille,
De la fleur vermeille
Attire le miel:
Un enfant fidèle,
Quand Brama l'appelle,
S'il prie avec zèle,
Obtient tout du Ciel.
(Il relève l'enfant.)
Tout le peuple, mon fils, sous nos voûtes arrive.
Avant de nommer son vengeur,
Vous le ferez rougir de sa vaine terreur.
Il croit les chrétiens sur la rive;
Assurez-le qu'ils sont bien loin;
Et du reste, mon fils, Brama prendra soin.

SCENE VIII
(Grande marche.)

ATAR, ALTAMORT, TARARE, URSON, ARTHENEE,
ELAMIR, PRÊTRES, ENFANTS, VIZIRS, EMIRS,
SUITE, PEUPLE, SOLDATS, ESCLAVES.
(Atar monte sur un trône élevé dans le temple.)

ARTHENEE
majestueusement.
Prêtres du grand Brama! roi du golfe Persique!
Grands de l'empire! peuple inondant le portique!
La nation, l'armée attend un général.

CHOEUR
universel.

Pour nous préserver d'un grand mal,
Que le choix de Brama s'explique!

ARTHENEE
Vous promettez tous d'obéir
Au chef que Brama va choisir?

CHOEUR
universel.
Nous le jurons sur cet autel antique.

ARTHENEE
d'un ton inspiré.
Dieu sublime dans le repos,
Magnifique dans la tempête,
Sois que ton souffle élève aux cieux les flots,
Soit que ton regard les arrête,
Permets que le nom d'un héros,
Sortant d'une bouche innocente,
Devienne cher à ses rivaux,
Et porte à l'ennemi le trouble et l'épouvante!
(A Elamir.)
Et vous, enfant, par le Ciel inspiré!
Nommez, nommez sans crainte un héros préféré.
(On élève Elamir sur des pavois.)

ELAMIR
avec enthousiasme.

Peuple que la terreur égare,
Qui vous fait redouter ces sauvages chrétiens?
L'état manque-t-il de soutiens?
Comptez, aux pieds du roi, vos défenseurs, Tarare...

CHOEUR
subit du peuple et des soldats.
Tarare! Tarare! Tarare!
Ah! pour nous Brama se déclare:
L'enfant vient de nommer Tarare.
Tarare! Tarare! Tarare!

ALTAMORT
en colère.
Arrêtez ce fougueux transport!

ARTHENEE
Peuple, c'est une erreur!
(A Elamir.)
Mon fils, que Dieu vous touche!

ELAMIR
Le Ciel m'inspirait Altamort;
Tarare est sorti de ma bouche.

DEUX CORYPHEES DE SOLDATS
Par l'enfant Tarare indiqué
N'est point un hasard sans mystère:
Plus son choix est involontaire,
Plus le vœu du Ciel est marqué.
Oui, pour nous Brama se déclare,
L'enfant vient de nommer Tarare.

CHOEUR du peuple et des soldats.
Tarare! Tarare! Tarare!
(On redescend Elamir.)

ATAR
se lève.
Tarare est retenu par un premier serment:
Son grand cœur s'est lié d'avance
A suivre une juste vengeance.

TARARE
la main sur la poitrine.
Seigneur, je remplirai le double engagement
De la vengeance et du commandement.
(Au peuple.)
Qui veut la gloire,
A la victoire
Vole avec moi.

TOUS
C'est moi, c'est moi.

TARARE
Sujets, esclaves,
Que les plus braves
Donnent leur foi.

TOUS
C'est moi, c'est moi.

TARARE
Ni paix ni trêve,
L'horreur du glaive
Fera la loi.

TOUS
C'est moi, c'est moi.

TARARE
Qui veut la gloire,
A la victoire
Vole avec moi.

TOUS
C'est moi, c'est moi.

ATAR
à part.
Je ne puis soutenir la clameur importune
D'un peuple entier sourd à ma voix.
(Il veut descendre.)

ALTAMORT
l'arrête.

Ce choix est une injure à tous tes chefs commune;
Il attaque nos premiers droits.
L'arrogant soldat de fortune
Doit-il aux grands dicter des lois?

TARARE
fièrement.
Apprends, fils orgueilleux des prêtres!
Qu'élevé parmi les soldats,
Tarare avait, au lieu d'ancêtres,
Déjà vaincu dans cent combats;
(Avec un grand dédain.)
Qu'Altamort enfant, dans la plaine,
Poursuivait les fleurs des chardons,
Que les zéphyrs, de leur haleine,
Font voler au sommet des monts.

ALTAMORT
la main au sabre.
Sans le respect d'Atar, vil objet de ma haine...

TARARE
bien dédaigneux.
Du destin de l'état tu prétends décider!
Fougueux adolescent, qui veux nous commander!
Pour titre ici n'as-tu que des injures?
Quels ennemis t'a-t-on vu terrasser?
Quels torrents osas-tu passer?
Où son tes exploits, tes blessures?

ALTAMORT
en fureur.
Toi, qui de ce haut rang brûles de t'approcher,
Apprends que sur mon corps il te faudra marcher.
(Il tire son sabre.)

ARTHENEE
troublé.
O désespoir! ô frénésie!
Mon fils!...

ALTAMORT
plus furieux.
A ce brigand j'arracherai la vie.

TARARE
froidement.
Calme ta fureur, Altamort.
Ce sombre feu, quand il s'allume,
Détruit les forces, nous consume:
Le guerrier, en colère, est mort.
(Il tire son sabre.)

ARTHENEE
s'écrie.
Le temple de nos dieux est-il donc une arène?

ATAR
se lève.
Arrêtez.

TARARE
J'obéis...
(A Altamort, lui prenant la main.)
Toi, ce soir, à la plaine.
(A Calpigi, à part,
pendant qu'Atar descend de son trône.)

Et toi, fidèle ami, sans fanal et sans bruit,
Au verger du sérail attends-moi cette nuit.
(Atar lui remet le bâton
de commandement au bruit d'une fanfare.

Grande marche pour sortir.)

CHOEUR GENERAL
sur le chant de la marche.

Brama! si la vertu t'es chère,
Si la voix du peuple est ta voix,
Par des succès soutiens le choix
Que le peuple entier vient de faire!
Que sur tes pas
Tous nos soldats
Marchent d'une audace plus fière!
Que l'ennemi, triste, abattu,
Par son aspect déjà vaincu,
Sous nos coups morde la poussière!





ACTE III

ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE V


Le théâtre représente les jardins du sérail;
l'appartement d'Irza est à droite;
à gauche, et sur le devant, est un grand sofa
sous un dais superbe,
au milieu d'un parterre illuminé. Il est nuit.


SCENE PREMIERE

CALPIGI, entrant d'un côté;
ATAR, URSON entrent de l'autre;
des JARDINIERS ou BOSTANGIS qui allument.


CALPIGI
sans voir Atar.
Les jardins éclairés! des bostangis! Pourquoi?
Quel autre ose au sérail donner des ordres?

ATAR
lui frappant sur l'épaule.
Moi.

CALPIGI
troublé.
Seigneur... puis-je savoir?...

ATAR
Ma fête à ce que j'aime?

CALPIGI
Est fixée à demain, Seigneur, c'est votre loi.

ATAR
brusquement.
Moi, je la veux à l'instant même.

CALPIGI
Tous mes acteurs sont dispersés.

ATAR
plus brusquement.
Du bruit autour d'Irza; qu'on danse, est c'est assez.

CALPIGI
à part, avec douleur.
O l'affreux contre-temps! De cet ordre bizarre
Il n'est aucun moyen de prévenir Tarare!

ATAR
l'examinant.
Quel est donc ce murmure inquiet et profond?

CALPIGI
affectant un air gai.
Je dis... qu'on croira voir ces spectacles de France,
Où tout va bien, pourvu qu'on danse.

ATAR
en colère.
Vil chrétien! obéis, ou ta tête en répond.

CALPIGI
à part, en s'en allant.
Tyran féroce!
(Les bostangis se retirent.)

SCENE II
ATAR, URSON

ATAR
Avant que ma fête commence,
Urson, conte-moi promptement
Le détail et l'événement
De leur combat à toute outrance.

URSON
Tarare le premier arrive au rendez-vous:
Par quelques passes dans la plaine,
Il met son cheval en haleine,
Et vient converser avec nous.
Sa contenance est noble et fière.
Un long nuage de poussière
S'avance du côté du nord;
On croit voir une armée entière.
C'est l'impétueux Altamort.
D'esclaves armés un grand nombre
Au galop à peine le suit.
Son aspect est farouche et sombre
Comme les spectres de la nuit.
D'un œil ardent mesurant l'adversaire:
Du vaincu décidons le sort.
Ma loi, dit Tarare, est la mort.
L'un sur l'autre à l'instant fond comme le tonnerre.
Altamort pare le premier.
Un coup affreux de cimeterre
Fait voler au loin son cimier.
L'acier étincelle,
Le casque est brisé,
Un noir sang ruisselle.
Dieux! je suis blessé.
Plus furieux que la tempête,
A plomb sur la tête,
Le coup est rendu,
Tarare
Pare...
Et tient en l'air le trépas suspendu.

ATAR
Je vois qu'Altamort est perdu.

URSON
Aveuglé par le sang, il s'agite, il chancelle.
Tarare, courbé sur sa selle,
Pique en avant. Son fier coursier,
Sentant l'aiguillon qui le perce,
S'élance, et du poitrail renverse
Et le cheval et le guerrier.
Tarare à l'instant saute à terre,
Court à l'ennemi terrassé.
Chacun frémi, le cœur glacé.
Du terrible droit de la guerre...
O d'un noble ennemi saint et sublime effort!

ATAR
en colère.
Achève donc.

URSON
Ne crains rien, superbe Altamort:
Entre nous la guerre est finie.
Si le droit de donner la mort
Est celui d'accorder la vie,
Je te la laisse de grand cœur.
Pleure longtemps ta perfidie.

ATAR
Sa perfidie?

URSON
Il s'en éloigne avec douleur.

ATAR
furieux.
Il est instruit.

URSON
Inutile et vaine faveur!
Celui dont les armes trop sûres
Ne firent jamais deux blessures,
A peine, hélas! se retirait,
Que son adversaire expirait.

ATAR
Partout il a donc l'avantage!
Ah! mon cœur en frémit de rage!
Quand par le combat Altamort
Voulut hier régler leur sort,
Urson, je sentais bien d'avance
Qu'il allait de sa mort
Payer cette imprudence.
Sans les clameurs d'un père épouvanté,
Le temple était ensanglanté:
Mais son pouvoir força le nôtre
D'arrêter un crime opportun,
Qui m'offrait dans le mort de l'un
Un prétexte pour perdre l'autre.
(Il voit entrer les esclaves.)
Tout le sérail ici porte ses pas.
Retire-toi: que cette affreuse image,
Se dissipant comme un nuage,
Fasse place aux plaisirs et ne les trouble pas.
(Urson sort.)

SCENE III

ATAR, ASTASIE, en habit de sultane,
soutenue par des esclaves, son mouchoir sur les yeux;
SPINETTE, CALPIGI, EUNUQUES,
ESCLAVES DES DEUX SEXES

ATAR
fait asseoir Astasie sur le grand sofa,
près de lui, et dit au chef des eunuques
.
Eh bien! vont-ils chanter le bonheur de leur maître?

CALPIGI
Dans le léger essai d'une fête champêtre,
Ils ont tous le noble désir
De montrer l'excès de leur joie.

ATAR
avec dédain.
Hé! que m'importe leur plaisir,
Pourvu que leur art se déploie!

CALPIGI
à part.
De quel monstre, grand Dieu! cette Asie est la proie!
(Il fait signe aux esclaves d'avancer.)
Tarare n'est point prévenu:
S'il arrivait, il est perdu.

SCENE IV

(Les acteurs précédents, Bergers, Européens de Cour,
vêtus galamment en habits d'étoffes de taffetas

avec des plumes, ainsi que leurs Bergères,
ayant des houlettes dorées.

Paysans grossiers, vêtus à l'européenne,
ainsi que leurs Paysannes, mais très simplement
et tenant des instruments aratoires.)


Marche
(Marche dont le dessus léger peint le caractère
des Bergers de Cour qui la dansent,

et dont la basse peint la lourde gaieté
des Paysans qui la sautent.)


CHOEUR D'EUROPEENS
Peuple léger mais généreux,
Nous blâmons les moeurs de l'Asie;
Jamais dans nos climats heureux
La beauté ne tremble asservie.

SPINETTE et une BERGERE sensible.
Chez nos maris, presque à leurs yeux,
Un galant en fait son amie,
La prend, la rend, rit avec eux,
Et porte ailleurs sa douce envie.

CHOEUR
Peuple léger, etc.

Suite du Ballet

DUO DIALOGUE

SPINETTE
en bergère coquette, aux danseurs.
Galants qui courtisez les belles,
Sachez brusquer un doux moment.

LA BERGERE
Amants qui soupirez pour elles,
Espérez tout du sentiment.

SPINETTE
Toute occasion non saisie
s'échappe et se perd sans retour.

LA BERGERE
Sans retour pour la fantaisie,
Mais elle renaît pour l'amour.

Suite du Ballet

(De vieux Seigneurs dansent vivement
devant des Bergères modestes,
en leur présentant des bouquets.

Des jeunes gens fatigués, appuyés sur leurs houlettes,
se meuvent avec peine devant de vieilles coquettes

qui dansent à perdre haleine.)
(Atar se lève et erre parmi les danseurs.)

SPINETTE
en Bergère de Cour.
Dans nos vergers délicieux,
Le mal, le mieux, tout se balance,
Et si nos jeunes gens sont vieux,
Tous nos vieillards sont dans l'enfance.

UN PAYSAN
Chez nous point d'imposture,
Enfants de la nature,
Nos tendres soins
Sont pour les foins,
Et notre amour pour la pâture.

SPINETTE
Quand l'époux devient indolent,
Contre un galant l'amour l'échange,
Et de ses volages désirs
Par des plaisirs l'hymen se venge.

UN PAYSAN
Chez nous jamais légère,
L'active ménagère
Pour favori
N'a qu'un mari,
Mais de ses fils chacun est père.

SPINETTE
Chez nous, sans bruit on se détruit,
On brigue, on nuit mais sans scandale.

UN PAYSAN, puis les Paysans
Ma foi, chez nous, tout ce qu'autrui te fait,
Fais-lui, c'est la morale.

ASTASIE
Grands dieux! Que la mort d'Astasie
L'arrache au tyran de ces lieux!
Suite du Ballet

ASTASIE
Ô mon Tarare, ô mon époux,
Dans quel désespoir êtes-vous?
Suite du Ballet

ATAR
dit à tout le sérail.
Saluez tous la belle Irza.
Je la couronne: elle est sultane.
(Il lui attache au front un diadème de diamant.)

CHOEUR UNIVERSEL
Saluons tous la belle Irza;
L'amour du fond d'une cabane,
Au trône d'Ormus l'éleva.
Du grand Atar elle est sultane.

Suite et fin du Ballet.

(Le ballet fini, des esclaves apportent des vases de sorbet,
des liqueurs et des fruits devant Atar et la sultane.

Spinette reste auprès de sa maîtresse, prête à la servir.)

ATAR
avec joie.
Calpigi, ton zèle m'enchante!
J'aime un esprit fertile à qui tout obéit.
Des mers de votre Europe, et contre toute attente,
Apprends-nous quel hasard dans Ormus t'a conduit?
Mais pour amuser mon amante,
Anime ton récit d'une gaieté piquante.

CALPIGI
à part, d'un ton sombre.
J'y veux mêler un nom qui nous rendra la nuit.
(Il prend une mandoline et chante sur le ton de la barcarolle.)
(La danse figurée cesse; tous les danseurs
et danseuses se prennent par la main
pour danser le refrain de sa chanson.)


CALPIGI
Premier couplet
Je suis natif de Ferrare;
Là, par les soins d'un père avare,
Mon chant s'étant fort embelli;
Ahi! povero Calpigi!
Je passai du Conservatoire
Premier chanteur à l'Oratoire
Du souverain di Napoli:
Ah! bravo, caro Calpigi!
(Le choeur répète le dernier vers. On danse la ritournelle.)

(A la fin de chaque couplet, Calpigi se retourne,
et regarde avec inquiétude du côté par où
il craint que Tarare n'arrive.)


Deuxième couplet

La plus célèbre cantatrice,
De moi fit bientôt par caprice
Un simulacre de mari;
Ahi! povero Calpigi!
Mes fureurs, ni mes jalousies,
N'arrêtant point ses fantaisies,
J'étais chez moi comme un zéro:
Ahi! Calpigi povero!
(Le choeur répète le dernier vers.
On danse la ritournelle.)


Troisième couplet

Je résolus, pour m'en défaire,
De la vendre à certain corsaire,
Exprès passé de Tripoli;
Ah! bravo, caro Calpigi!
Le jour venu, mon traître d'homme,
Au lieu de me compter la somme,
M'enchaîne au pied de leur châlit,
Ahi! povero Calpigi!
(Le choeur répète le dernier vers.
On danse la ritournelle.)


Quatrième couplet

Le forban en fit sa maîtresse;
De moi, l'argus de sa sagesse:
Et j'étais là tout comme ici:
Ahi! povero Calpigi!
(Spinette, en cet endroit,
fait un grand éclat de rire.)


ATAR
Qu'avez-vous à rire, Spinette?

CALPIGI
Vous voyez ma fausse coquette.

ATAR
Dit-il vrai?

SPINETTE
Signor, è vero.

CALPIGI
achève l'air.
Ahi! Calpigi povero!
(Le choeur répète le dernier vers.
On danse la ritournelle.)

(Ici l'on voit dans le fond Tarare descendre
par une échelle de soie; Calpigi l'aperçoit.)


CALPIGI
à part.
C'est Tarare!
Cinquième couplet, plus vite.
Bientôt à travers la Libye,
L'Egypte, l'Isthme et l'Arabie,
Il allait nous vendre au Sophi:
Ahi! povero Calpigi!
Nous sommes pris, dit le barbare.
Qui nous prenait? Ce fut Tarare...

ASTASIE
faisant un cri.
Tarare!

TOUT LE SERAIL
s'écrie.
Tarare!

ATAR
furieux.
Tarare!
(Il renverse la table d'un coup de pied.)

(Astasie se lève troublée, Spinette la soutient.
Au bruit qui se fait, Tarare, à moitié descendu,
se jette au bas dans l'obscurité.)


SPINETTE
à Astasie.
Dieux! que ce nom l'a courroucé!

ATAR
Que la mort! que l'enfer s'empare
Du traître qui l'a prononcé!
(Il tire son poignard, tout le monde s'enfuit.)

SPINETTE
soutenant Astasie.
Elle expire!

(Atar rappelé à lui par ce cri, laisse aller Calpigi
et les autres esclaves, et revient vers Astasie
que des femmes emportent chez elle.

Atar y entre, en jetant à la porte sa simarre
et ses brodequins, à la manière des Orientaux.)


SCENE V

(Le théâtre est très obscur.)

CALPIGI, TARARE, un poignard à la main,
prêt à frapper Calpigi qu'il entraîne.


CALPIGI
s'écrie:
O Tarare!

TARARE
avec un grand trouble.
O fureur que j'abhorre!
Mon ami... s'il n'eût pas parlé,
De ma main était immolé!

CALPIGI
Tu le devais, Tarare! il le faudrait encore,
Si quelque esclave curieux...

TARARE
troublé.
Mille cris de mon nom font retentir ces lieux!
Je me crois découvert, et que la jalousie...
Mourir sans la revoir, et si près d'Astasie!

CALPIGI
O mon héros! tes vêtements mouillés,
D'algues impures et de limons souillés!...
Un grand péril a menacé ta vie!

TARARE
à demi-voix.
Au sein de la profonde mer,
Seul, dans une barque fragile,
Aucun souffle n'agitant l'air,
Je sillonnais l'onde tranquille.
Des avirons le monotone bruit,
Au loin distingué dans la nuit,
Soudain a fait sonner l'alarme:
J'avais ce poignard pour toute arme.
Deux cents rameurs partent du même lieu:
On m'enveloppe, on se croise, on rappelle:
J'étais pris... D'un grand coup d'épieu,
Je m'abîme avec ma nacelle,
Et le frayant sous les vaisseaux
Une route nouvelle et sûre,
J'arrive à terre entre les eaux,
Dérobé par la nuit obscure.
J'entend la cloche du beffroi.
L'appel bruyant de la trompette,
Que le fond du golfe répète,
Augmente le trouble et l'effroi.
On court, on crie aux sentinelles:
Arrête! arrête! On fond sur moi:
Mais, s'ils couraient, j'avais des ailes.
J'atteins le mur comme un éclair.
On cherche au pied; j'étais dans l'air,
Sur l'échelle souple et tendue
Que ton zèle avait suspendue.
Je suis sauvé, grâce à ton cœur:
Et pour payer tant de faveur,
O douleur! ô crime exécrable!
Trompé par une aveugle erreur,
J'allais d'une main misérable,
Assassiner son bienfaiteur!
Pardonne, ami, ce crime involontaire.

CALPIGI
O mon héros! que me dois-tu?
Sans force, hélas! sans caractère,
Le faible Calpigi, de tous les vents battu,
Serait moins que rien sur la terre,
S'il n'était pas épris de ta mâle vertu!
Ne perdons point un instant salutaire:
Au sérail, la tranquillité
Renaît avec l'obscurité.
(Il prend un paquet dans une touffe d'arbres, et dit:)
Sous cet habit d'un noir esclave
Cachons des guerriers le plus brave.
D'homme éloquent, deviens un vil muet.
(Il l'habille en muet.)
Que mon héros surtout jamais n'oublie
Que sous ce masque un mot est un forfait,
(Il lui met un masque noir.)
Et qu'en ce lieu de jalousie,
Le moindre est payé de la vie.
(Ils s'avancent vers l'appartement d'Astasie.)
Tout est ici dans un repos parfait.
(Ici, Calpigi s'arrête avec effroi.)
N'avançons pas! j'aperçois la simarre,
Les brodequins de l'empereur.

TARARE
égaré, criant:
Atar chez elle! Ah! malheureux Tarare!
Rien ne retiendra ma fureur.
Brama! Brama!

CALPIGI
lui fermant la bouche.
Renferme donc ta peine!

TARARE
criant plus fort.
Brama! Brama!
(Il tombe sur le sein de Calpigi.)

CALPIGI
Notre mort et certaine.

SCENE VI
ATAR, sort de chez Astasie, TARARE, CALPIGI.

CALPIGI
crie, effrayé.
On vient: c'est le sultan.
(Tarare tombe la face contre terre.)

ATAR
d'un ton terrible.
Quel insolent ici?

CALPIGI
troublé.
Un insolent!... C'est Calpigi!

ATAR
D'où vient cette voix déplorable?

CALPIGI
troublé.
Seigneur, c'est... c'est ce misérable.
Croyant entendre quelque bruit,
Nous faisions la ronde de nuit.
D'une soudaine frénésie
Cette brute à l'instant saisie...
Peut-être a-t-il perdu l'esprit!
Mais il pleure, il crie, il s'agite,
Parle, parle, parle si vite,
Qu'on n'entend rien de ce qu'il dit.

ATAR
d'un ton terrible.
Il parle, ce muet?

CALPIGI
plus troublé.
Que dis-je!
Parler serait un beau prodige!
D'affreux sons inarticulés...

ATAR
lui prend le bras.
Tarare est sans mouvement, prosterné
.
O bizarre sort de ton maître!
Tu maudis quelquefois ton être...
Je venais, les sens agités,
L'honorer de quelques bontés,
Soupirer d'amour auprès d'elle.
A peine étais-je à ses côtés,
Elle s'échappe, la rebelle!
Je l'arrête et saisis sa main:
Tu n'as vu chez nulle mortelle
L'exemple d'un pareil dédain!
"Farouche Atar! quelle est donc ton envie?
"Avant de me ravir l'honneur,
"Il faudra m'arracher la vie..."
Ses yeux pétillaient de fureur.
Farouche Atar!... son honneur!... La sauvage,
Appelant la mort à grands cris...
Atar, enfin, a connu le mépris;
(Il tire son poignard.)
Vingt fois j'ai voulu, dans ma rage,
Epargner moi-même à son bras...
Allons, Calpigi, suis mes pas.

CALPIGI
lui présente sa simarre.
Seigneur, prenez votre simarre.

ATAR
Rattache avant mon brodequin
Sur le corps de cet Africain...
(Il met son pied sur le corps de Tarare.)
Je sens que la fureur m'égare!...
(Il regarde Tarare.)
Malheureux nègre, abject et nu,
Au lieu d'un reptile inconnu,
Que du néant rien ne sépare,
Que n'es-tu l'odieux Tarare!
Avec quel plaisir de ce flanc
Ma main épuiserait le sang!...
Si l'insolent pouvait jamais connaître
Quels dédains il vaut à son maître!
Et c'est pour cet indigne objet,
C'est pour lui seul qu'elle me brave!...
Calpigi, je forme un projet:
Coupons la tête à cet esclave;
Défigure-la tout-à-fait!
Porte-la de ma part toi-même.
Dis-lui qu'en mes transports jaloux,
Surprenant ici son époux...
(Il tire le sabre de Calpigi.)

CALPIGI
l'arrête et l'éloigne de son ami.
De cet horrible stratagème,
Ah! mon maître, qu'espérez-vous?
Quand elle pourrait s'y méprendre,
En deviendrait-elle plus tendre?
En l'inquiétant sur ses jours,
Vous la ramènerez toujours.

ATAR
furieux.
La ramener!... J'adopte une autre idée.
Elle me croit l'âme enchantée:
Montrons-lui bien le peu de cas
Que je fais de ses vains appas.
Cette orgueilleuse a dédaigné son maître!
O le plus charmant des projet!
Je punis l'audace d'un traître
Qui m'enleva le cœur de mes sujets,
Et j'avilis la superbe à jamais.
Calpigi?...

CALPIGI
troublé.
Quoi! Seigneur!

ATAR
Jure-moi sur ton âme
D'obéir.

CALPIGI
plus troublé.
Oui, Seigneur.

ATAR
Point de zèle indiscret:
Tout à l'heure.

CALPIGI
presque égaré.
A l'instant.

ATAR
Prends ce vil muet,
Conduis-le chez elle en secret:
Apprends-lui que ma tendre flamme
La donne à ce monstre pour femme.
Dis-lui bien que j'ai fait serment
Qu'elle n'aura jamais d'autre époux, d'autre amant.
Je veux que l'hymen s'accomplisse:
Et si l'orgueilleuse prétend
S'y dérober, prompte justice.
Qu'à son lit à l'instant conduit,
Avec elle il passe la nuit;
Et qu'à tous les yeux exposée,
Demain de mon sérail elle soit la risée!
A présent, Calpigi, de moi je suis content.
Toi, par tes signes, fais que cette brute apprenne
Le sort fortuné qui l'attend.

CALPIGI
tranquillisé.
Ah! seigneur, ce n'est pas la peine,
S'il ne parle pas, il entend.

ATAR
Accompagne ton maître à la garde prochaine.
(Il se retourne pour sortir.)

CALPIGI
en se baissant pour ramasser la simarre
de l'empereur, dit tout bas à Tarare
:
Quel heureux dénouement!
(Il suit Atar.)

TARARE
se relève à genoux.
Mais quelle horrible scène!
(Il ôte son masque,
qui tombe à terre loin de lui.)

Ah! respirons.

ATAR
revient à l'appartement d'Astasie,
d'un air menaçant, et dit avec une joie féroce
:
Je pense au plaisir que j'aurai,
Superbe, quand je te verrai
Au sort d'un vieux nègre liée,
Et par cent cris humiliée!
(Il imite le chant trivial des esclaves.)
Saluons tous la fière Irza,
Qui, regrettant une cabane,
Aux voeux d'un roi se refusa:
D'un vil muet elle est sultane.
Hein? Calpigi?
(Il va, il vient. Calpigi,
sous prétexte de lui donner sa simarre,

se met toujours entre lui et Tarare,
pour qu'il ne le voie pas sans masque.)


CALPIGI
effrayé, feint la joie.
Ha! quel plaisir mon maître aura!

ATAR
Hein! Calpigi?

CALPIGI
Quand le sérail retentira...

ATAR et CALPIGI
en duo.
Saluons tous la fière Irza,
Qui, regrettant une cabane,
Aux voeux d'un roi se refusa:
D'un vil muet elle est sultane.

(Le même jeu de scène continue.
Ils sortent.)


SCENE VII

TARARE, seul, levant les mains au ciel.
Dieu tout-puissant! tu ne trompas jamais
L'infortuné qui croit à tes bienfaits.
(Il remet son masque et suit de loin l'empereur.)







ACTE IV

ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE V


Le théâtre représente l'intérieur
de l'appartement d'Astasie.

C'est un salon superbe,
garni de sofas et autres meubles orientaux.


SCENE PREMIERE
ASTASIE, SPINETTE

ASTASIE
entre en grand désordre.
Spinette, comment fuir de cette horrible enceinte?

SPINETTE
Calmez le désespoir dont votre âme est atteinte.

ASTASIE
égarée, les bras élevés.
O mort! termine mes douleurs;
Le crime se prépare.
Arrache au plus grand des malheurs
L'épouse de Tarare.
Il semblait que je pressentais
Leur entreprise infâme!
Quand il partit, je répétais,
Hélas! l'effroi dans l'âme!
Cruel! pour qui j'ai tant souffert,
C'est trop que ton absence
Laisse Astasie en un désert,
Sans joie et sans défense!
L'imprudent n'a pas écouté
Sa compagne éplorée:
Aux mains d'un brigand détesté
Des brigands l'ont livrée.
O mort! termine mes douleurs:
Le crime se prépare.
Arrache au plus grand des malheurs
L'épouse de Tarare.
(Elle se jette sur un sofa avec désespoir.)

SPINETTE
Un grand roi vous invite à faire son bonheur.
L'amour met à vos pieds le maître de la terre.
Que de beautés ici brigueraient cet honneur!
Loin de s'en alarmer, on peut en être fière.

ASTASIE
pleurant.
Ah! vous n'avez pas eu Tarare pour amant!

SPINETTE
Je ne le connais point; j'aime sa renommée;
Mais pour lui, comme pour vous, si j'étais enflammée,
Avec le dur Atar je feindrais un moment;
Et j'instruirais Tarare au moins de ma souffrance.

ASTASIE
A la plus légère espérance
Le cœur de malheureux s'ouvre facilement.
J'aime ton noble attachement:
Hé bien! fais-lui savoir qu'en cette enceinte horrible...

SPINETTE
Cachez vos pleurs, s'il est possible.
Des secrets plaisirs du sultan
Je vois le ministre insolent.
(Astasie essuie ses yeux, et se remet de son mieux.)

SCENE II
CALPIGI, SPINETTE, ASTASIE

CALPIGI
d'un ton dur.
Belle Irza, l'empereur ordonne
Qu'en ce moment vous receviez la foi
D'un nouvel époux qu'il vous donne.

ASTASIE
Un époux! un époux à moi?

SPINETTE
le contrefait.
Commandant d'un corps ridicule!
Abrège-nous ton grave préambule.
Ce nouvel époux, quel est-il?

CALPIGI
C'est du sérail le muet le plus vil.

ASTASIE
Un muet!

SPINETTE
Un muet!

ASTASIE
J'expire.

CALPIGI
L'ordre est que chacun se retire.

SPINETTE
Moi?

CALPIGI
Vous.

SPINETTE
Moi?

CALPIGI
Vous; vous, Spinette; il y va des jours
De qui troublerait leurs amours.

ASTASIE
O juste ciel!

SPINETTE
raillant.
Dis à ton maître
Que le grand-prêtre
Sera sans doute assez surpris
Qu'à la pluralité des femmes
On ose ajouter, chez les Brames,
La pluralité des maris.

CALPIGI
ironiquement.
Votre conseil au roi paraîtra d'un grand prix.
J'en ferai votre cour.

SPINETTE
du même ton.
Vous l'oublierez peut-être.

CALPIGI
Non.

SPINETTE
Vous le rendrez mieux, l'ayant deux fois appris.
(Elle le répète.)
Dis à ton maître
Que le grand-prêtre
Sera sans doute assez surpris
Qu'à la pluralité des femmes
On ose ajouter, chez les Brames,
La pluralité des maris.
(Calpigi sort en lui faisant
le signe impérieux de se retirer.)


SCENE III
ASTASIE, SPINETTE

ASTASIE
au désespoir.
O ma compagne! ô mon amie!
Sauve-moi de cette infamie.

SPINETTE
Hé! comment vous prouver ma foi?

ASTASIE
Prends mes diamants, ma parure:
Je te les donne, ils sont à toi.
(Elle les détache.)
Ah! dans cette horrible aventure,
Sois Irza, représente-moi;
Tu le réprimeras sans peine.

SPINETTE
Si c'est Calpigi qui l'amène,
Madame, il me reconnaîtra.

ASTASIE
ôte son manteau royal.
Ce long manteau te couvrira.
Souviens-toi de Tarare, et nomme-le sans cesse;
Son nom seul te garantira.

SPINETTE
pendant qu'on l'habille.
Je partage votre détresse.
Hélas! que ne ferais-je pas
Pour sauver d'un dangereux pas
Mon incomparable maîtresse!
(Astasie sort précipitamment.)

SCENE IV

SPINETTE
seule.
Spinette, allons, point de faiblesse!
Le roi dans peu te sera gré
D'avoir adroitement paré
Le coup qu'il porte à sa maîtresse.
(Elle s'assied sur un sofa.)
Surcroît d'honneur et de richesse!

SCENE V
CALPIGI, TARARE, en muet;
SPINETTE, assise, voilée, son mouchoir sur les yeux.

CALPIGI
à Tarare, d'un ton sévère.
Cette femme est à toi, muet!
(Il sort.)

SCENE VI
TARARE, SPINETTE

SPINETTE
à part, voilée.
Comme il est laid!...
Cependant il n'est point mal fait.
(Tarare se met à genoux devant elle.)
Il se prosterne! il n'a point l'air farouche
Des autres monstres de ces lieux.
(A Tarare, d'un air de dignité.)
Muet, votre aspect me touche;
Je lis votre amour dans vos yeux:
Un tendre aveu de votre bouche
Ne pourrait me l'exprimer mieux.

TARARE
à part, se relevant.
Grand dieux! ce n'est point Astasie,
Et mon cœur allait s'exhaler!
De m'être abstenu de parler,
O Brama! je te remercie.

SPINETTE
à part.
On croirait qu'il se parle bas,
Chaque animal a son langage.
(Elle se dévoile. Tarare la regarde.)
De loin, je le veux bien, contemplez mes appas.
Je voudrais pouvoir davantage:
Mais un monarque, un calife, un sultan,
Le plus parfait, comme le plus puissant,
Ne peut rien sur mon cœur, il est tout à Tarare.

TARARE
s'écrie.
A Tarare!...

SPINETTE
se levant.
Il me parle!

TARARE
O transport qui m'égare!
Etonnement trop indiscret!

SPINETTE
Un mot a trahi ton secret!
Tu n'es pas muet? téméraire!
(Elle lui enlève son masque.)

TARARE
à ses pieds.
Ah! c'est en m'accusant que je dois m'excuser.
Etranger dans Ormus, hier on me vint dire
Que le maître de cet empire
Donnait à son amante une fête au sérail...
J'ai cru, sous ce vil attirail...

SPINETTE
légèrement.
(Duo dialogué.)
Ami, ton courage m'éclaire.
Si Tarare aimait à me plaire,
Il eût tout bravé comme toi.
J'oublierai qu'il obtint ma foi:
C'en est fait, mon cœur te préfère;
Tu seras Tarare pour moi.

TARARE
troublé.
Quoi! Tarare obtint votre foi!

SPINETTE
C'en est fait, mon cœur te préfère.

TARARE
C'est moi que votre cœur préfère?

SPINETTE
Tu seras Tarare pour moi.

TARARE
plus troublé.
Est-ce un songe! ô Brama, veillé-je?
Tout ce que j'entends me confond.
Atar, toi que la haine assiège,
M'as-tu conduit de piège en piège
Dans un abîme aussi profond!

SPINETTE
Ce n'est point un piège; non, non:
De son pardon
Je te répond.
(Elle voit entrer les soldats.)
Ciel! on vient l'arrêter!

TARARE
Tout espoir m'abandonne.
(Spinette se voile et rentre précipitamment.)

SCENE VII

TARARE, démasqué, URSON,
SOLDATS armés de massues, CALPIGI,
EUNUQUES entrant de l'autre côté.

URSON
Marchez, soldats,
Doublez le pas.

CALPIGI
Quoi! des soldats!
N'avancez pas.

URSON
aux soldats.
Suivez l'ordre que je vous donne.

CALPIGI
aux eunuques.
Ne laissez avancer personne.

CHOEUR DE SOLDATS
Doublons le pas.

CHOEUR D'EUNUQUES
N'avancez pas.
Pour tous cette enceinte est sacrée.

CHOEUR DE SOLDATS
Notre ordre est d'en forcer l'entrée.

CALPIGI
Urson, expliquez-vous.

URSON
Le sultan agité,
Sur l'effet d'un courroux qu'il a trop écouté,
Veut que l'affreux muet soit massolé, jeté
Dans la mer, et pour sépulture,
Y serve aux monstres de pâture.

CALPIGI
se met entre eux et Tarare.
Le voici: de sa mort, Urson, je prend le soin,
Les jardins du sérail sont commis à ma garde;
Mes eunuques sont prêts.

URSON
Pour que rien ne retarde,
Son ordre est que j'en sois témoin.
Marchez, soldats, qu'on s'en empare.
(Les soldats lèvent la massue.)

UN SOLDAT
s'avançant.
Ce n'est point un muet.

URSON
Quel qu'il soit.

TARARE
se retournant vers eux.
C'est Tarare.

URSON
Tarare!...
(Les soldats et les eunuques reculent par respect.)

CHOEUR DE SOLDATS ET D'EUNUQUES
Tarare! Tarare!

CALPIGI
Un tel coupable, Urson, devient trop important
Pour qu'on l'ose frapper sans l'ordre du sultan.
(A Tarare, à part.)
En suspendant leurs coups, je te sauve peut-être.

URSON
avec douleur.
Tarare infortuné! qui peut le désarmer?
Nos larmes contre toi vont encor l'animer!

CHOEUR
douloureux de soldats.
Tarare infortuné! qui peut le désarmer?
Nos larmes contre toi vont encor l'animer!

TARARE
Ne plaignez point mon sort, respectez votre maître:
Puissiez-vous un jour l'estimer!
(On emmène Tarare.)

URSON
bas à Calpigi.
Calpigi, songe à toi; la foudre est sur deux têtes.
(Il sort.)

SCENE VIII

CALPIGI
seul, d'un ton décidé.
Sur deux têtes la foudre, et l'on m'ose nommer!
Elle en menace trois, Atar, et ces tempêtes,
Que ta haine alluma, pourront te consumer.
Va! l'abus du pouvoir suprême
Finit toujours par l'ébranler:
Le méchant qui fait tout trembler
Est bien près de trembler lui-même.
Cette nuit, despote inhumain,
Tarare excitait ta furie,
Ta haine menaçait sa vie,
Quand la tienne était dans sa main!
Va! l'abus du pouvoir suprême
Finit toujours par l'ébranler:
Le méchant qui fait tout trembler
Est bien près de trembler lui-même.
(Il sort.)




ACTE V

ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE V


Le théâtre représente une cour intérieure du palais d'Atar.
Au milieu est un bûcher; au pied du bûcher,
un billot, des chaînes, des haches,
des massues et autres instruments d'un supplice.


SCENE PREMIERE
ATAR, EUNUQUES, suite.

ATAR
examine avec avidité le bûcher
et tous les apprêts du supplice de Tarare
.
Fantôme vain! idole populaire,
Dont le nom seul excitait ma colère,
Tarare!... enfin tu mourras cette fois!
Ah! pour Atar, quelle bien céleste
D'immoler l'objet qu'il déteste
Avec le fer souple des lois!
(Aux eunuques.)
Trouve-t-on Calpigi?

UN EUNUQUE
Seigneur, on suit sa trace.

ATAR
A qui l'arrêtera je donnerai sa place.
(Les eunuques sortent en courant.)

SCENE II
ATAR, ARTHENEE

(Deux files de prêtres le suivent;
l'une en blanc, dont le premier prêtre porte un drapeau blanc,
où sont écrits en lettre d'or ces mots:
LA VIE. L'autre file de prêtre est en noir,
couverte de crêpes, dont le premier prêtre porte un drapeau noir,
où sont écrits ces mots en lettres d'argent: LA MORT.)


ARTHENEE
s'avance, bien sombre.
Que veux-tu, roi d'Ormus? et quel nouveau malheur
Te force d'arracher un père à sa douleur?

ATAR
Ah! si l'espoir d'une prompte vengeance
Peut l'adoucir, recois-en l'assurance.
Dans mon sérail on a surpris
L'affreux meurtrier de ton fils.
Je tiens la victime enchaînée,
Et veux que par toi-même elle soit condamnée.
Dis un mot, le trépas l'attend.

ARTHENEE
Atar, c'était en l'arrêtant...
Sans avoir l'air de la connaître,
Il fallait poignarder le traître:
Je tremble qu'il ne soit trop tard!
Chaque instant le moindre retard
Sur ton bras peut fermer le piège.

ATAR
Quel démon, quel dieu le protège?
Tout me confond de cette part!

ARTHENEE
Son démon, c'est une âme forte,
Un cœur sensible et généreux,
Que tout émeut, que rien n'emporte;
Un tel homme est bien dangereux!

SCENE III
ATAR, ARTHENEE, TARARE enchaîné, SOLDATS,
ESCLAVES, SUITE, PRÊTRES DE LA VIE ET DE LA MORT

ATAR
Approche, malheureux! viens subir le supplice
Qu'un crime irrémissible arrache à ma justice.

TARARE
Qu'elle soit juste ou nom, je demande la mort.
De tes plaisirs j'ai violé l'asile
Sans y trouver l'objet d'une audace inutile,
Mon Astasie!... O ce fourbe Altamort!
Il l'a ravie à mon séjour champêtre
Sans la présenter à son maître!
Trahissant tout, honneur, devoir...
Il a payé sa double perfidie;
Mais ton Irza n'est point mon Astasie.

ATAR
avec fureur.
Elle n'est pas en mon pouvoir?
(Aux eunuques.)
Que l'on m'amène Irza. Si ta bouche en impose,
Je la poignarde devant toi.

TARARE
La voir mourir est peu de chose;
Tu te puniras, non pas moi.

ATAR
De sa mort la tienne suivie...

TARARE
fièrement.
Je ne puis mourir qu'une fois.
Qu'en je m'engageai sous tes lois,
Atar, je te donnai ma vie;
Elle est toute entière à mon roi:
Au lieu de la perdre pour toi,
C'est par toi qu'elle m'est ravie.
J'ai rempli mon sort, suis ton choix;
Je ne puis mourir qu'une fois.
Mais souhaite qu'un jour ton peuple te pardonne.

ATAR
Une menace?

TARARE
Il s'en étonne!
Roi féroce! as-tu donc compté
Parmi les droits de ta couronne,
Celui du crime et de l'impunité?
Ta fureur ne peut se contraindre,
Et tu veux n'être pas haï!
Tremble d'ordonner...

ATAR
Qu'ai-je à craindre?

TARARE
De te voir toujours obéi;
Jusqu'à l'instant où l'effrayante somme
De tes forfaits déchaînant leur courroux...
Tu pouvais tout contre un seul homme,
Tu ne pourras rien contre tous.

ATAR
Qu'on l'entoure!

(Les esclaves l'entourent.
Tarare va s'asseoir sur le billot, au pied du bûcher,
la tête appuyée sur ses mains, et ne regarde plus rien.)


SCENE IV
ASTASIE, voilée; ATAR, ARTHENEE, TARARE,
SPINETTE, ESCLAVES des deux sexes, SOLDATS

ATAR
à Astasie.
Ainsi donc, abusant de vos charmes,
Fause Irza, par de feintes larmes,
Vous triomphiez de me tromper?
Je prétends, avant de frapper,
Savoir comment ma puissance jouée...

SPINETTE
Une esclave fidèle, hélas! substituée,
Innocemment causa le désordre et l'erreur.

TARARE
à part, tenant sa tête dans ses mains.
Ah! cette voix me fait horreur!

ATAR
Il est donc vrai, cet échange funeste!
J'adorais sous le nom d'Irza...
(A Astasie.)
Va, malheureuse, je déteste
L'indigne amour qui pour toi m'embrasa.
A la rigueur des lois avec lui sois livrée!
(Au grand-prêtre.)
Pontife, décidez leur sort.

ARTHENEE
Ils sont jugés: levez l'étendard de la mort.
De leurs jours criminels la trame est déchirée.

(Le grand-prêtre déchire la bannière de la vie.
Le prêtre en deuil élève la bannière de la mort.
On entend un bruit funèbre d'instruments déguisés.)


CHOEUR FUNEBRE DES ESCLAVES

(Astasie se jette à genoux, et prie pendant le choeur.
On apporte au grand-prêtre le livres des arrêts,
couvert d'un crêpe.
Il signe l'arrêt de mort. Deux enfants
en deuil lui remettent chacun un flambeau.
Quatre prêtres en deuil lui présentent
deux grands vases pleins d'eau lustrale.
Il éteint dans ces vases les deux flambeaux en les renversant.
Pendant ce temps, les prêtres de la vie se retirent en silence.
Le drapeau de la vie déchiré traîne à terre.

On entend trois coups d'une cloche funéraire.)

CHOEUR FUNEBRE
Avec tes décrets infinis,
Grand Dieu! si ta bonté s'accorde,
Ouvre à ces coupables punis
Le sein de ta miséricorde!

ARTHENEE
prie.
Brama! de ce bûcher, par la mort réunis,
Ils montent vers le ciel: qu'ils n'en soient point bannis!

LE CHOEUR FUNEBRE
répond:

Avec tes décrets infinis, etc.
(Astasie se relève et s'avance au bûcher,
où Tarare est abîmé de douleur.)


ASTASIE
à Tarare.
Ne m'impute pas, étranger,
Ta mort que je vais partager.

TARARE
se relève, avec feu.
Qu'entends-je? Astasie!

ASTASIE
Ah! Tarare!
(Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre.)

ARTHENEE
au roi.
Je te l'avais prédit.

ATAR
furieux.
Qu'on les sépare.
Qu'un seul coup les fasse périr.
(Les soldats s'avancent.)
Non... C'est trop tôt briser leurs chaînes;
Ils seraient heureux de mourir.
Ah! je me sens altéré de leurs peines,
Et j'ai soif de les voir souffrir.

ASTASIE
avec dédain, au roi.
O tigre! mes dédains ont trompé ton attente,
Et malgré toi je goûte un instant de bonheur:
J'ai bravé ta faim dévorante,
Le rugissement de ton cœur.
Pour prix de ta lâche entreprise,
Vois, Atar, je l'adore, et mon cœur te méprise.
(Elle embrasse Tarare.)

ATAR
vivement, aux soldats.
Arrachez-la tous de ses bras.
Courez. Qu'il meure et qu'elle vive!

ASTASIE
tire un poignard qu'elle approche de son sein.
Si quelqu'un vers lui fait un pas,
Je suis morte avant qu'il arrive.

ATAR
aux soldats.
Arrêtez-vous!

ASTASIE, TARARE ET ATAR
(Tarare et Astasie ensemble - Trio.)
Le trépas nous attend:
Encore une minute,
Et notre amour constant
Ne sera plus en butte
Aux coups d'un noir sultan.
(Les soldats font un mouvement.)

ATAR
s'écrie.
Arrêtez un moment!

ASTASIE
seule.
Je me frappe à l'instant
Que sa loi s'exécute.
Sur ton cœur palpitant,
Tu sentiras ma chute,
Et tu mourras content.

ATAR
O rage! affreux tourment!
C'est moi, c'est moi qui lutte,
Et leur cœur est content.

ASTASIE
Sur ton cœur palpitant
Tu sentiras ma chute,
Et tu mourras content.

TARARE
Sur mon cœur palpitant
Je sentirai ta chute,
Et je mourrai content.

SCENE V
LES ACTEURS PRECEDENTS
(Une foule d'esclaves des deux sexes accourt avec frayeur,
et se serre aux genoux d'Atar.)

CHOEUR D'ESCLAVES effrayés.
Atar, défends-nous, sauve-nous.
Du palais la garde est forcée,
Du sérail la porte enfoncée.
Notre asile est à tes genoux;
Ta milice en fureur redemande Tarare.

SCENE VI
LES PRECEDENTS, TOUTE LA MILICE le sabre à la main,
CALPIGI à leur tête, URSON
(Les prêtres de la mort se retirent.)

CHOEUR DE SOLDATS furieux.
(Ils renversent le bûcher.)
Tarare! Tarare! Tarare!
Rendez-nous notre général.
Son trépas, dit-on, se prépare.
Ah! s'il reçoit le coup fatal,
Nous en punirons ce barbare.
(Ils s'avancent vers Atar.)

TARARE
enchaîné, écarte les esclave.
Arrêtez, soldats! arrêtez!
Quel ordre ici vous a portés?
O l'abominable victoire!
On sauverait mes jours en flétrissant ma gloire!
Un tas de rebelles mutins
De l'état ferait les destins!
Est-ce à vous de juger vos maîtres?
N'ont-ils soudoyé que des traîtres?
Oubliez-vous, soldats usurpant le pouvoir,
Que le respect des rois est le premier devoir?
Armes bas, furieux! votre empereur vous casse.
(Ils se jettent tous à genoux.
Il s'y jette lui-même et dit au roi:)

Seigneur, ils sont soumis; je demande leur grâce.

ATAR
hors de lui.
Quoi! toujours ce fantôme entre mon peuple et moi!
(Aux soldats.)
Défenseurs du sérail, suis-je encor votre roi?

UN EUNUQUE
Oui.

CALPIGI
le menace du sabre.
Non.

TOUS LES SOLDATS
se lèvent.
Non.

TOUT LE PEUPLE
Non.

CALPIGI
montrant Tarare.
C'est lui.

TARARE
Jamais.

LES SOLDATS
C'est toi.

TOUT LE PEUPLE
C'est toi.

ATAR
avec désespoir, à Tarare.
Monstre!... Ils te sont vendus... Règne donc à ma place.
(Il se poignarde et tombe.)

TARARE
avec douleur.
Ah! malheureux!

ATAR
se relève dans les angoisses.
La mort est moins dure à mes yeux...
Que de régner par toi... sur ce peuple odieux.
(Il tombe mort dans les bras des eunuques
qui l'emportent. Urson les suit.)


SCENE VII
LES ACTEURS PRECEDENTS, excepté Atar et Urson.

CALPIGI
crie au peuple:
Tous les torts de son règne, un seul mot les répare:
Il laisse le trône à Tarare.

TARARE
vivement.
Et moi je ne l'accepte pas.

CHOEUR GENERAL
exalté.
Tous les torts de son règne, un seul mot les répare:
Il laisse le trône à Tarare.

TARARE
avec dignité.
Le trône est pour moi sans appas:
Je ne suis point né votre maître.
Vouloir être ce qu'on n'est pas,
C'est renoncer à tout ce qu'on peut être.
Je vous servirai de mon bras:
Mais laissez-moi finir en paix ma vie
Dans la retraite avec mon Astasie.
(Il lui tend les bras, elle s'y jette.)

SCENE VIII
LES ACTEURS PRECEDENTS,
URSON tenant dans sa main la couronne d'Atar.

URSON
prend la chaîne de Tarare.
Non, par mes mains le peuple entier
Te fait son noble prisonnier:
Il veut que de l'état tu saisisses les rênes.
Si tu rejetais notre foi,
Nous abuserions de tes chaînes
Pour te couronner malgré toi.
(Au grand-prêtre.)
Pontife, à ce grand homme Atar lègue l'Asie;
Consacrez le seul bien qu'il ait fait de sa vie:
Prenez le diadème, et réparez l'affront
Que le bandeau des rois a reçu de son front.

ARTHENEE
prenant le diadème des mains d'Urson.
Tarare, il faut céder!

TOUT LE PEUPLE
s'écrie.
Tarare, il faut céder!

ARTHENEE
Leurs désirs sont extrêmes

TOUT LE PEUPLE
Nos désirs sont extrêmes.

ARTHENEE
Sois donc le roi d'Ormus.

TOUT LE PEUPLE
Sois, sois le roi d'Ormus.

ARTHENEE
à part.
(Arthenée lui met la couronne
sur la tête au bruit d'une fanfare.)

Il est des dieux suprêmes.
(Il sort.)

SCENE IX
TOUS LES PRECEDENTS, excepté le grand-prêtre.
(Calpigi et Urson se jettent à genoux,
et ôtent dans cette posture les chaînes de Tarare.)

TARARE
pendant qu'on le déchaîne.
Enfants, vous m'y forcez, je garderai ces fers;
Ils seront à jamais ma royale ceinture.
De tous mes ornements devenus les plus chers,
Puissent-ils attester à la race future
Que, du grand nom de roi si j'acceptai l'éclat,
Ce fut pour m'enchaîner au bonheur de l'état!
(Il s'enveloppe le corps de ses chaînes.)

CHOEUR GENERAL
avec ivresse.
Quel plaisir de nos coeurs s'empare!
Vive notre grand roi Tarare!
Tarare, Tarare, Tarare!
La belle Astasie et Tarare!
Nous avons le meilleur des rois:
Jurons de mourir sous ses lois.

URSON
Les fiers Européans marchent vers ces états;
Inaugurons Tarare, et courons au combat.
(Les soldats et le peuple placent Tarare
et Astasie sous le dais où Atar était assis
pendant la prière publique.

On danse militairement devant eux;
puis Urson et Calpigi, entourés du peuple,
chantent ce duo:)


URSON et CALPIGI
Roi, nous mettons la liberté
Aux pieds de ta vertu suprême.
Règne sur ce peuple qui t'aime,
Par les lois et par l'équité.

DEUX FEMMES
en duo.
Et vous, reine, épouse sensible,
Qui connûtes l'adversité,
Du devoir souvent inflexible
Adoucissez l'austérité:
Tenez son grand cœur accessible
Aux soupirs de l'humanité.

CHOEUR GENERAL
Roi, nous mettons la liberté
Aux pieds de ta vertu suprême;
Règne sur ce peuple qui t'aime,
Par les lois et par l'équité.

(Danse des premiers sujets dans tous les genres.
Au milieu de la fête, un coup de tonnerre se dait entendre,
le théâtre se couvre de nuages;

on voit paraître au ciel, sur le char du soleil,
la Nature et le Génie du Feu.)


SCENE X
LES ACTEURS PRECEDENTS,
LA NATURE ET LE GENIE DU FEU

LE GENIE DU FEU
Nature, quel exemple imposant et funeste!
Le soldat monte au trône, et le tyran est mort!

LA NATURE
Les dieux ont fait leur premier sort:
Leur caractère a fait le reste.
(Le tonnerre recommence; les nuages s'élèvent.
On voit dans le fond toute la nation à genoux,
son roi à la tête.)


CHOEUR GENERAL
très éloigné.
De ce grand bruit, de cet éclat,
O Ciel! apprends-nous le mystère!

LA NATURE ET LE GENIE DU FEU
majestueusement.
Mortel, qui que tu sois, prince, brame ou soldat,
Homme! ta grandeur sur la terre
N'appartient point à ton état;
Elle est toute à ton caractère.

(A mesure que la Nature et le Génie du Feu
prononcent les vers ci-dessus,
ils se peignent en caractères de feu dans les nuages.

Les trompettes sonnent; le tonnerre reprend.
Les nuages les couvrent: ils disparaissent.

La toile tombe.)




F I N


ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
ACTE V