Perséphone
Mélodrame en trois parties d' ANDRÉ GIDE
Musique d' IGOR STRAVINSKIJ
I. Perséphone ravie
Eumolpe
Déesse aux mille noms, puissante Déméter
Qui couvres de moissons la terre
Toi dispensatrice du blé
Célébrons ici tes mystères
Devant tout ce peuple assemblé.
C'est aux Nymphes que tu confies
Perséphone ta fille chérie
Qui fait le printemps sur la terre
Et se plaît aux fleurs des prairies.
Comment elle te fut ravie
C'est ce que nous raconte Homère.
Choeur
Reste, reste avec nous, reste avec nous,
Princesse Perséphone.
Reste avec nous, ta mère Déméter,
Reine du bel été
T'a confiée à nous parmi les oiseaux et les fleurs,
Les baisers des ruisseaux, les caresses de l'air;
Vois le soleil qui rit sur l'onde!
Reste avec nous, reste avec nous,
Princesse Perséphone.
Reste avec nous dans la félicité.
C'est le premier matin du monde.
Perséphone
La brise vagabonde
A caressé les fleurs.
Choeur
Viens! viens, joue avec nous,
Viens, joue avec nous, Perséphone.
La brise a caressé les fleurs.
C'est le premier matin du monde:
Tout est joyeux comme nos coeurs,
Tout rit sur la terre et sur l'onde.
Viens, joue avec nous, Perséphone.
Viens, joue avec nous, Perséphone:
La brise a caressé les fleurs.
Perséphone
Je t'écoute de tout mon coeur,
Chant du premier matin du monde.
Choeur
Ivresse matinale,
Rayon naissant, pétales
Ruisselants de liqueur.
Cède sans plus attendre
Au conseil le plus tendre,
Et laisse l'avenir
Doucement t'envahir.
Cède, cède sans plus attendre
Et laisse, laisse l'avenir
Doucement t'envahir.
Perséphone
Voici que se fait si furtive
La tiède caresse du jour
Que l'âme la plus craintive
S'abandonnerait à l'amour.
Eumolpe et Choeur
Jacinthe, anémone, safran,
Adonide, goutte de sang,
Lys, iris, verveine,
Verveine, ancolie,
Et toutes les fleurs du printemps;
De toutes les fleurs du printemps
Le narcisse est la plus jolie.
Eumolpe
De toutes les fleurs du printemps
Le narcisse est la plus jolie.
Celui qui se penche sur son calice,
Celui qui respire son odeur,
Voit le monde inconnu des Enfers.
Choeur
Tiens-toi sur tes gardes,
Défends-toi toujours
De suivre, hagarde,
Ce que tu regardes
Avec trop d'amour.
Ne t'approche pas du narcisse,
Non, ne cueille pas cette fleur!
Eumolpe
Celui qui se penche sur son calice,
Celui qui respire son odeur,
Voit le monde inconnu des Enfers.
Perséphone
Je vois sur des prés semés d'asphodèles
Des ombres errer lentement.
Elle vont, plaintive et fidèles.
Je vois errer tout un peuple sans espérance
Triste, inquiet, décoloré.
Choeur
Ne cueille pas cette fleur, Perséphone.
Défends-toi toujours
De suivre, hagarde,
Ce que tu regardes
Avec trop d'amour.
Viens, viens, joue avec nous,
Viens, joue avec nous, Perséphone.
Eumolpe
Perséphone, un peuple t'attend,
Tout un pauvre peuple dolent
Qui ne connaît pas l'espérance,
À qui ne rit aucun printemps.
Perséphone, un peuple t'attend.
Déjà ta pitié te fiance
À Pluton, le roi des Enfers.
Tu descendras vers lui pour consoler les ombres.
Ta jeunesse fera leur détresse moins sombre
Ton printemps charmera leur éternel hiver
Viens! Viens! Tu régneras, tu régneras sur les ombres.
Perséphone
Nymphes, mes soeurs, mes compagnes charmantes,
Comment pourrais-je avec vous, désormais,
Rire et chanter, insouciante,
À present que j'ai vu, à present que je sais
Qu'un peuple insatisfait souffre et vit dans l'attente.
II. Perséphone
aux Enfers
Perséphone
Ô peuple douloureux des ombres, tu m'attires!
Vers toi... j'irai...
Eumolpe
C'est ainsi, nous raconte Homère
Que le rois des hivers, que l'infernal Pluton
Ravit Perséphone à sa mère,
Et à la terre son printemps.
Choeur
Sur ce lit elle repose
Et je n'ose
La troubler.
Encore assoupie, encore assoupie, assoupie à moitié
Elle presse, presse sur son coeur
Le narcisse dont l'odeur
L'a conquise, l'a conquise à la pitié.
Sur ce lit elle repose
Et je n'ose la troubler.
Perséphone
Dans quelle étrangeté je m'éveille... où suis-je?
Est-ce déjà le soir? Ou bientôt la fin de la nuit?
Choeur
Ici rien ne s'achève;
Ici chacun poursuit
Chacun poursuit sans trêve
Ce qui s'écoule et fuit.
Eumolpe
Ici la mort du temps fait la vie éternelle.
Perséphone
Que fais-je ici?
Choeur
Tu règnes sur les ombres.
Perséphone
Ombres plaintives, que faites-vous?
Choeur
Attentives
Sur les rives
De l'éternité
Vers les ondes
Peu profondes
Du fleuve Léthé
Taciturnes
Dans nos urnes
Puisons tour à tour
Cette eau vaine
Des fontaines
Qui s'enfuit toujours.
Rien ne s'achève;
Chacun poursuit sans trêve tout ce qui fuit.
Perséphone
Que puis-je pour votre bonheur?
Choeur
Les ombres ne sont pas malheureuses.
Sans haine et sans amour, sans peine et sans envie
Elle n'ont pas d'autre destin
Que de recommencer sans fin
Le geste inachevé de la vie.
Parle, parle-nous du printemps,
Perséphone immortelle.
Perséphone
Ma mère Déméter, que la vie était belle
Quand l'amoureux éclat de nos rires mêlait
Aux épis d'or, des fleurs, et des parfums au lait.
Loin de toi, Déméter, moi, ta fille égarée
J'admire au cours sans fin de l'unique journée
Naître de pâles fleurs, où mon regard se pose
Les bords gris du Léthé s'orner de blanches roses,
Et, dans l'ombre du soir, les ombres s'enchanter
Du reflet incertain d'un souterrain été.
Choeur
Parle-nous, parle-nous,
Parle-nous, Perséphone.
Perséphone
Qui m'appelle?
Choeur
Pluton!
Eumolpe
Tu viens pour dominer
Non pour t'apitoyer, Perséphone.
N'espère pas pouvoir te montrer secourable.
Nul, nul, et serait-il Dieu, ne peut échapper au Destin;
Ta destinée est d'être reine. Accepte,
Accepte. Et pour oublier ta pitié
Bois cette coupe de Léthé
Que t'offrent les Enfers avec tous les trésors de la terre.
Perséphone
Non, reprenez ces pierreries
La plus fragile fleur de prairies
M'est une préférable parure.
Choeur
Viens, Mercure!
Venez, heures du jour
Venez, heures du jour et de la nuit.
Eumolpe
Perséphone confuse
Se refuse
À tout ce qui la séduit.
Cependant Mercure espère
Qu'en souvenir de sa mère
Saura la tenter un fruit,
Un fruit qu'il voit pendre à la branche
Qui se penche
Au-dessus de la soif fatale
De Tantale.
Il cueille une grenade mûre
Et s'assure
Qu'un reste de soleil y luit.
Il la rend à Perséphone
Qui s'émerveille, qui s'émerveille et s'étonne
De retrouver, de retrouver dans sa nuit
Un rappel de la lumière,
De la lumière de la terre,
Les belles couleurs du plaisir.
La voici plus confiante
Et riante
Qui s'abandonne au désir,
Saisit la grenade mûre
Y mord... Aussitôt Mercure
S'envole et Pluton sourit.
Perséphone
Où suis-je?... qu'ai-je fait?... Quel trouble me saisit?...
Soutenez-moi, mes soeurs! La grenade mordue
M'a redonné le goût de la terre perdue.
Choeur
Si tu contemplais le calice
Du narcisse
Peut-être reverrais-tu
Les prés délaissés et ta mère
Comme il advint quand sur la terre
Le mystère
Du monde infernal t'apparut.
Perséphone
Entourez-moi, protégez-moi, ombres fidèles.
Cette fleurs des prés, la plus belle,
Seul reste du printemps que j'emporte aux Enfers,
Si, pour l'interroger, je me penchais sur elle,
Que saurait-elle me montrer?
Choeur
L'hiver.
Perséphone
Où donc avez-vous fui, parfums, chansons, escortes
De l'amour? Je ne vois rien que des feuilles mortes.
Le prés vides de fleurs et les champs sans moissons
Racontent le regret des riantes saisons.
Plus, au penchant des monts, les flûtes bucoliques
N'occupent les bousquet de leurs claires musiques.
De tout semble couler un long gémissement
Car tout espère en vain le retour du printemps.
Choeur
Le printemps c'est toi.
Perséphone
Alternons les accents de nos voix affligées.
Choeur
Raconte, que vois-tu?
Perséphone
Des rivières figées;
Cesser la fuite en pleurs des ruisseaux et leur voix
S'étouffer sous le gel. Dans les nocturnes bois
Je vois ma mère errante et de haillons vêtue
Redemander partout Perséphone perdue.
Choeur
Redemander partout Perséphone perdue.
Perséphone
À travers les hailliers, sans guide, sans chemin,
Elle marche, elle porte une torche à la main.
Ronces, cailloux aigus, vents, ramures noueuses,
Pourquoi déchirez-vous sa course douloureuse?
Mère, ne cherche plus. Ta fille qui te voit
Habite les Enfers et n'est plus rien pour toi.
Hélas... ah! si du moins ma parole égarée
Pouvait...
Choeur
Non, Déméter n'entendra plus ta voix,
Perséphone.
Eumolpe
Pauvres ombres désespérées
L'hiver non plus ne peut être éternel.
Au palais d'Eleusis où Déméter arrive
Le roi Séleucus lui confie
La garde d'un enfant dernier-né,
Démophoon qui doit devenir Triptolème.
Perséphone
Au-dessus d'un berceau de tisons et de flammes
Je vois... Je vois vers lui Déméter se pencher.
Eumolpe
Au destin des humains penses-tu l'arracher,
Déesse? D'un mortel tu voudrais faire un dieu.
Tu le nourris et tu l'abreuves
Non point de lait, mais de nectar et d'ambroisie
Ainsi l'enfant prospère et sourit à la vie.
Choeur
Ainsi l'espoir renaît dans notre âme ravie.
Perséphone
Sur la plage, et des flots imitants la cadence,
Ma mère dans ses bras en marchant le balance
Déjà de l'air salin humectant sa narine
Elle l'expose nu dans la brise marine.
Qu'il est beau! rayonnant de hâle et de santé
Il s'élance, il se rue à l'immortalité.
Salut, Démophoon, en qui mon âme espère!
Par toi vais-je revoir se refleurir la terre?
Tu sauras aux humains enseigner le labour
Que d'abord t'enseigna ma mère.
Choeur
Et, grâce à ton travail, rendue à son amour
Perséphon revit et reparaît au jour.
Perséphone
Eh quoi, j'échapperais à l'affre souterraine?
Mon sourire emplirait de nouveau les prés?
Je serais reine?
Choeur
Reine, reine du terrestre printemps et non plus des Enfers.
Perséphone
Déméter tu m'attends et tes bras sont ouverts
Pour accueillir enfin ta fille renaissante
Au plein soleil qui fait les ombres ravissantes.
Venez! Venez! Forçons les portes du trépas.
Non, le sombre Pluton ne nous retiendra pas.
Nous reverrons bientôt, agités par les vents,
Les branchages aux délicats balancements.
O mon terrestre époux, radieux Triptolème
Qui m'appelles, j'accours! Je t'appartiens.
Je t'aime.
III. Perséphone renaissante
Eumolpe
C'est ainsi, nous raconte Homère,
Que l'effort de Démophoon
Rendit Perséphon à sa mère
Et à la terre son printemps.
Cependant sur la colline
Qui domine le présent et l'avenir
Les Grecs ont construit un temple
Pour Dèméter qui contemple
Un peuple heureux accourrir.
Triptolème est auprès d'elle
Dont la faucille reluit, et fidèle
Le choeur des Nymphes les suit.
Choeur
Venez à nous, enfants des hommes.
Accueillez-nous, filles des dieux.
Nous apportons nos offrandes
Des guirlandes,
Lys, safrans, crocus, bleuets,
Renoncules, anémones,
Des bouquets pour Perséphone,
Des épis pour Dèméter.
Les blés sont encore verts
Mais les seigles déjà blonds.
Déméter, reine de l'été,
Dispensez-nous votre sérénité.
Ô, reviens à nous, Perséphone,
Brise les portes du tombeau!
Archange de la Mort rallume ton flambeau.
Déméter t'attend, Triptolème
Arrache le manteau du deuil
Qui la couvre encore et parsème
De fleurs l'alentour du cercueil.
Ouvrez-vous, fatales portes,
Flambeaux éteints, flammes mortes,
Ravivez vous. Il est temps.
Il est temps enfin que tu sortes
Des gouffres de la nuit, printemps.
Encore mal réveillée
Perséphone émerveillée
Hors du sinistre parvis.
Tu t'avances et comme ivre
De nuit, tu doutes de vivre
Encore, et pourtant tu vis.
L'ombre encore t'environne
Chancelante Perséphone
Comme prise en un réseau.
Mais partout où ton pied pose
S'épanouit une rose
Et s'élève un chant d'oiseau
Chaque geste te dégage
Et ta danse est un language
Qui propage le bonheur,
L'abandon, la confiance
Et le rayon se fiance
Au pétale de la fleur.
Tout, dans la nature entière,
Rit, s'abreuve de lumière.
Toi, tu bondis vers le jour.
Mais, pourquoi, si sérieuse,
Restes-tu silencieuse
Lorsque t'accueille l'amour?
Parle, Perséphone, raconte
Ce que nous cachent les hivers?
Avec toi quel secret remonte
Du fond des gouffres entr'ouverts.
Dis, qu'as-tu vu dans les Enfers?
Perséphone
Mère, ta Perséphone à tes voeux s'est rendue.
Ta tunique de deuil qu'assombrissait l'hiver
A recouvré ses fleurs et sa splendeur perdue.
Et vous, Nymphes, mes soeurs, votre troupe assidue
Foule un gazon nouveau sous le bocage vert.
Ô mon terrestre époux, laboureur Triptolème!
Démophoon, déjà le froment que tu sèmes
Germe, prospère, et rit en féconde moisson...
Tu n'arrêteras pas le cours de la saison.
La nuit succède au jour et l'hiver à l'automne.
Je suis à toi. Prends-moi. Je suis ta Perséphone,
Mais bien l'épouse aussi du ténébreux Pluton.
Tu ne pourras jamais d'une étreinte si forte
Me serrer dans tes bras, charmant Démophoon,
Que de l'enlacement je ne m'échappe et sorte
En dépit de l'amour et le coeur déchiré
Pour répondre au destin qui m'appelle. J'irai
Vers le monde ombrageux où je sais que l'on souffre.
Crois-tu qu'impunèment se penche sur le gouffre
De l'Enfer douloureux un coeur ivre d'amour?
J'ai vu ce qui se passe et se dérobe au jour
Et ne puis t'oublier, vérité désolante.
Mercure que voici me prendra consentante.
Je n'ai pas besoin d'ordre et me rends de plein gré
Où non point tant la loi qua mon amour me mène
Et je vais pas à pas descendre les degrés
Qui conduisent au fond de la détresse humaine.
Eumolpe et Choeur
Ainsi vers l'ombre souterraine
Tu t'achemines à pas lents,
Porteuse de la torche et reine
Des vastes pays somnolents.
Ton lot est d'apporter aux ombres
Un peu de la clarté du jour,
Un répit à leurs maux sans nombres.
A leur détresse un peu d'amour.
Il faut, pour qu'un printemps renaisse,
Que le grain consente à mourir
Sous terre, afin qu'il reparaisse
En moisson d'or pour l'avenir.
F I N
|