BiografyOperaPhotosWorksLiederMp3sMidisShopTools
Composers Biography
ABCDEFGHIJKLMNOPQRSTUVWXYZ
vuoto.gif (49 byte)

 

J. Ulric Voyer

(1892-1935)

 
[Voyer | Composers | Mp3 |Home Page]

not.gif (21896 byte)

linecomposer.gif (1935 byte)


The Operas of J. Ulric Voyer

 

L'Intendant Bigot


Opéra en 3 actes

Livret de J.-U. Voyer et Alfred Rousseau



ACTE I
ACTE II
ACTE III




ACTE PREMIER

Le vieux Québec de 1757
La scène est sur les hauteurs de Beauport. Site merveilleux!
Aspect enchanteur et grandiose!
Immense essor du regard où se révèle dans sa majustueuse
beauté tout le pittoresque du vieux Québec.
Le Saint-Laurent, d'abord, avec sa rade pleine de navires,
forts voiliers, joyeux bricks et grosses barques;
puis en bordure de la rade, à droite, la ville, qui se dresse,
imposante et fière, s'élève, d'escarpement en escarpement,
et commande jusqu'aux plus lointains horizons;
montagne érissée de beaux arbres aux feuilles mordues
par l'automne et sertie de massives constructions,
de clochers et de tourelles. Au bas de la falaise,
longeant la rivière Saint-Charles et se perdant dans le fleuve,
on reconnaît parmi les vastes bâtiments, le Palais de l'Intendance,
l'Hôtel-Dieu et son clocher s'effilant dans la rue, les magasins, etc.

Au-dessus, ceinturant la ville, une lourde muraille tachetée de meurtrières, remparts que domine le Séminaire et de plus loin en plus loin,
la Cathédrale, le Collège des Jésuites, l'église des Récollets
et le château Saint-Louis, puis, à l'extrême,
masse grise et informe, la citadelle.
Lévis barre le lointain et les montagnes de la Beauce, l'horizon.
Forêts de chaque côté. Au fond, à gauche,
rocher accessible duquel descend une route publique
qui traverse la scène. A droite, la maison du vieux Dumas,
servant d'hôtellerie aux chasseurs.
Devant cette maison ouvrant sur la scène, articles de chasse.
Un banc au milieu de la scène et, ça et là, quelques bancs rustiques.


SCÈNE PREMIÈRE

LEVER DU RIDEAU

Au lever du rideau, la scène est déserte et dans une demi-obscurité.
C'est l'aurore, puis le matin d'un beau jour.
Quelques blancs nuages dans un ciel bleu-nuit et sur la mer sombre,
une légère brise; puis, lentement, la lumière se faisant, peu à peu,
les nuages se rosent dans un ciel plus clair,
la mer s'anime des nombreuses voiles qui dormaient dans l'ombre,
l'Ile d'Orléans s'émaille au milieu du fleuve qui s'empourpre,
les côtes de Lévis se précisent et les monts se dessinent dans le lointain;
puis, de son ombre immense et fantastique, la ville s'éveille radieuse
et belle, déploie ses châtoyantes draperies au soleil et se mire dans la rade.
Le soleil a surgi des Laurentides. C'est le jour. On entend, au loin
et se rapprochant, peu à peu, des voix humaines se mêlant au chant des oiseaux et au sifflement du vent d'ouest.


CHOEUR
au loin.
La nuit, la nuit est défaillante,
Là-bas, l'horizon tout pâli.
Quand l'oiseau chante,
Le jour a lui.
Toujours plus grande est la lumière,
Plus grande à la cime des monts,
Dans la clairière,
Dans les vallons.

SCÈNE DEUXIÈME

BIGOT
seul.
Bigot apparaît venant de droite.
Il est entièrement vêtu de noir.
Grand manteau et large chapeau. Barbe et cheveux noirs.
Il semble éviter quelqu'un et regarde derrière lui...

A mon approche, on s'enfuit d'épouvante...
Seul, le remords m'accompagne et me hante!...
Il regarde de tous côtés et semble accablé de mauvais souvenirs.
Il se laisse choir sur une souche.
Puis, par un grand effort, il se redresse.

Mais non... mais non... mais non...
Arrière, triste hantise!
La fortune, le nom,
Oui, tout me favorise.
Quand vient le soir,
Je fais ma ronde
Pour tout savoir,
J'écoute et sonde.
Ah! ah!... L'Ours Noir,
Chose effroyable
Qu'on ne peut voir
Sans voir le diable.
Rires diaboliques.
Au son de ma voix
Tout veut disparaître,
Et le villageois
Ferme sa fenêtre.
Rires.

SCÈNE TROISIÈME
BIGOT, GEMMA.
Gemma sort de la maison, et, voyant l'Ours-Noir,
elle a une moue dédaigneuse.


GEMMA
à part.
Fâcheux visiteur!....

BIGOT
Ravissante hôtellière!...

GEMMA, à Bigot
Compliment flatteur
Ne m'intéresse guère.

BIGOT
Où portez-vous, soudain,
Cette mine altière?

GEMMA, hautaine.
Je m'en vais au jardin.
Elle s'éloigne par la droite, au fond.

SCÈNE QUATRIÈME
BIGOT, seul. Puis MADAME PÉAN

BIGOT
Bah! c'est d'être bien fière
Pour des pauvres gens sans faveur;
Famille dégradée
Que j'ai dépossédée
De la richesse et de l'honneur.
Madame Péan apparaît, au fond, sur le rocher.
Elle est vêtue d'un costume d'écuyère. Un voile cache sa figure.
Elle hésite et semble chercher quelqu'un...
Puis, soudain, apercevant l'Ours-Noir
qui est au premier plan, à gauche, elle a un soubresaut.


MADAME PÉAN
à part.
Malheur, c'est bien l'adresse,
C'est bien ici qu'est Bigot.
Bigot se retourne et aperçoit Madame Péan
qui descend en scène.


BIGOT, à part.
Diantre! ma maîtresse,
Madame Péan, ho! ho!
Madame Péan vient droit à Bigot,
enlève son voile, hautaine.


MADAME PÉAN.
Fi! la vaine promesse,
Le futile serment,
Qui, loin de sa maitresse
Fait courir un amant.
Je ne suis pas si bonne
Que l'on puisse espérer
Que jamais je pardonne
De vous voir préférer
Cette paisible fille
Aux modestes appas
Que vous trouvez gentille
Et qui retient vos pas.

BIGOT
amoureusement.
Ah! ne comparez pas,
Adorable Angélique,
A vos divins appas,
Cette chose rustique.
Ma chère, hélas! fuyez bien vite à Beaumanoir;
Il ne faut pas qu'on sache, en ces lieux, que l'Ours-Noir
C'est Bigot, qui travaille et poursuit une enquête.

MADAME PÉAN
Oubliez-vous le bal ce soir, et la fête?

BIGOT
Préparez tout, ainsi que vous faites toujours.
Allons, partez vite, et comptez sur mon retour.
Il reconduit Madame Péan qui sort par la gauche au deuxième plan.
Puis vient à la rencontre des chasseurs qui apparaissent sur le rocher
et descendent bruyamment en scène, portant des armes,
des munitions et du gibier qu'on dépose çà et là près de la maison.


SCÈNE CINQUIÈME
BIGOT, RAYMOND, LES CHASSEURS.

CHOEUR
Nous arrivons, et pas bredouilles,
Qui sait viser,
Qui sait tirer,
Ne revient jamais sans dépouilles.
Sur la bête qui se dresse
Ajuste bien et vise au coeur.
Son oeil brille, sans faiblesse,
En garde, amis, soyons vainqueurs.

BIGOT
à part, sombre.
J'ai passé dans leur vie
Comme un vent mauvais,
Et j'erre, et je vais
Comme pris de folie.

RAYMOND
aux Chasseurs, montrant l'Ours-Noir,
Ah! mais que l'on concoure,
Qui remporte le prix?

CHOEUR
C'est la chaude bravoure
De l'Ours-Noir, c'est compris.

RAYMOND
Son oeil est sûr et sa main prompte,
Et puis il faut qu'il nous raconte,
O mes amis, courant les bois,
Le plus fameux de ses exploits.

CHOEUR
enthousiaste, entourant Bigot
Oui, le plus fameux de ses exploits.

BIGOT
feignant la gaité.
A votre désir, je veux me rendre.

CHOEUR
Amis, arrêtons-nous pour l'entendre.
Bigot commence son récit, debout au milieu de la scène,
entouré des chasseurs qui, enivrés, suivent
avec lui "le combat avec la bête qui se dresse".


BIGOT
Mon meilleur coup, ma foi,
Fut bien celui d'étendre
Un ours levé sur moi!...
S'avançant pour me prendre...

LES CHASSEURS, suivant le récit.
En garde.

BIGOT
Je frappe du couteau....

CHOEUR
Il frappe....

BIGOT
d'une voix tonnante,
Au coeur, jusqu'à la garde,

CHOEUR
Oui, frappe....
En garde....

BIGOT
fier.
Sa griffe, en vain, hasarde....

CHOEUR
délirant.
Oui, frappe au coeur jusqu'à la garde....

BIGOT
plus paisible
Je l'ai, lui, puis sa peau.

CHOEUR
Sur la bête qui se dresse,
Ajuste bien et vise au coeur.
Son oeil brille, sans faiblesse,
En garde, amis, soyons vainqueurs.

BIGOT
à part.
D'un vain conte, je les berce,
Cherchant à mieux les exploiter;
L'espionnage que j'exerce
Saura, dans peu, me rapporter.

LES CHASSEURS
au fond, regardant vers la gauche.
Voyez cet étranger qui s'avance....

BIGOT
qui a remonté la scène.
C'est un noble, je crois.
Tous accourent au fond de la scène
et regardent à gauche.


UN CHASSEUR
Et puis, cet autre, quelle prestance....

BIGOT
à part, surpris.
Mon créancier, ma foi....
Bigot redescend vivement la scène et vient se placer au premier plan,
à gauche, cherchant à ne pas être vu du marquis.
Les chasseurs se rassemblent à gauche, premier et deuxième plans.
Quelques-uns s'étendent dans l'herbe et les autres prennent place autour
d'un banc pour jouer aux dés.


SCÈNE SIXIÈME
LES MEMES, GASTON, PUIS TOINON.
Gaston apparaît sur le rocher, il descend jusqu'à mi-côte et s'arrête,
saisi d'admiration. Il contemple les beautés qui s'offrent à sa vue.


GASTON
sur le rocher.
Quel sublime décor présente la nature....!
Là-bas c'est l'horizon, ici l'immensité,
Se peut-il, ô mon Dieu, que votre créature,
Du ciel à mon regard reflète la cité!
Il descend en scène et s'avance vers la maison de Dumas,
à droite, qu'il regarde, charmé.

Ce paysage
Me rappelle
Le doux visage
D'une belle.
C'est ici que je t'ai connue,
O ma cruelle, ô mon amour.
C'est ici, tremblant à ta vue,
Q'un coeur charmé t'aimait un jour.
Oui, c'est ici que je t'ai connue,
O mon amour!...
Pendant le chant de Gaston, Toinon est apparu sur le rocher.
Il est surchargé de bagages, armes, munitions. Il descend le rocher,
et apercevant les chasseurs rassemblés à gauche,
il vient vivement trouver son maître.


TOINON
bas à Gaston, désignant les chasseurs.
Chut, ô mon maître....
Il est un principe philosophique
Qui défend que sa peine on rende publique,
Craignez un traître....

GASTON, surpris.
Un traître?....

TOINON
bas.
N'oubliez pas qu'au château,
Il faut se rendre bientôt.
Il s'agit d'une dette
Et non d'une amourette.

GASTON
confiant.
De Bigot, mon compère...

BIGOT
à part.
De Bigot, son compère?....

TOINON
même jeu.
Une dette de jeu,
Bien peu sûr est l'enjeu.

BIGOT
à part.
Comment me tirer d'affaire?
Gaston veut s'approcher des chasseurs.
Toinon le retient.


TOINON
bas.
Craignez, ô mon maître,
Souvent on est fou,
Je tremble pour vous,
Craignez un traître.

GASTON
s'approchant des chasseurs.
Amis, qu'elle est cette masure?.....

RAYMOND
quittant le jeu et s'avançant.
Celle du Père Dumas.

TOINON
à part.
Un homme de haute culture,
Aurait deviné cela.

BIGOT
à part.
Il ne me reconnaîtra pas....

RAYMOND
présentant Bigot
Il loge, jusqu'à ce soir,
Le roi des chasseurs, L'Ours-Noir.

GASTON
piqué.
Roi des Chasseurs?....Ah! qu'est-ce dire?....
Raymond, provoquant.
Le récit de ses exploits
Vous ferait fuir ces endroits.

GASTON
hautain, et froissé.
Tout doux, laissez-moi vous instruire:
Je suis le Marquis de Saint-Germain....
Fuyez vous-même de mon chemin.
Il lui envoie son gant à la figure.
Surprise générale.


RAYMOND
offensé.
L'honneur bondit quand on le pince,
Acceptez, monsieur, le combat.

GASTON
hautain et provoquant.
Certe, avec vous, l'honneur est mince,
Mais j'oublierai le rang, l'état.
Bigot s'est approché de Raymond à qui
il a parlé bas et lui a donné son épée.
On organise un duel.


TOINON
à part, tremblant.
Pou lui, je frémis de rage.

LES CHASSEURS
Lequel des deux sera vainqueur?

TOINON
de même.
Mourir, en fou, à son âge....

LES CHASSEURS
Du gentilhomme ou du chasseur?

GASTON
à Raymond.
De vous vaincre, il me tarde....

RAYMOND
Allez-y sans tarder.

GASTON
En garde....

RAYMOND
En garde....

LES CHASSEURS
En garde....
Le combat commence.
Les deux rivaux sont d'égale force.
Les chasseurs les entourent.
Bigot suit le combat avec beaucoup d'intérêt.


LES CHASSEURS
Du gentilhomme ou du chasseur,
Lequel des deux sera vainqueur?

BIGOT
à part.
Si le marquis en perd la tête,
Avec elle s'en va ma dette.

TOINON
suivant le combat.
Lequel des deux sera vainqueur,
De mon bon maître ou du chasseur?

BIGOT
à part.
Ah! je voudrais que le chasseur
Du gentilhomme soit vainqueur.

LES CHASSEURS
Lequel des deux sera vainqueur,
Du gentilhomme ou du chasseur?

SCÈNE SEPTIÈME
LES MÊMES, DUMAS.
Le vieux Dumas sort vivement de la maison de droite
et vient se placer entre les deux combattants.


DUMAS
Ah!....seigneur, arrêtez....
Un combat devant ma demeure
En chasserait l'aménité;
Faites donc la paix, et sur l'heure,
Recevez l'hospitalité.
Il montre sa maison.

GASTON
désarmant.
Soit, mais je veux
N'être tranquille,
Que si, dans peu,
On est habile.

DUMAS
l'invitant.
Vous chasserez si vous voulez,
Mais, non pas si vite,
De grâce, j'invite,
A prendre ici le déjeuner.

LES CHASSEURS
entourant le marquis.
Daignez lui faire ce grand honneur,
Et nous précéder, noble seigneur.
BIGOT, à part.
Oui, j'espérais le voir expédier
Avec ma dette, ce créancier.
Il ne suffit que d'un mauvais pas,
Mais je comptais sans le vieux Dumas.
Raymond, à part, colère.
Sans mettre en doute notre valeur,
Tu pouvais passer, hautain seigneur,
Allons, rends grâce au père Dumas,
Lui seul t'a sauvé d'un sûr trépas.

TOINON
à part.
Avec l'épée il a rengainé
L'ardeur d'un courroux trop effréné.
Sage vieillard qu'on nomme Dumas,
La Raison devait les mettre à bas.

LES CHASSEURS.
Daignez lui faire ce grand honneur,
Et nous précéder noble seigneur.
Bigot accompagne les chasseurs
qui entrent dans la maison.


SCÈNE HUITIÈME
RAYMOND, seul, puis GEMMA.

RAYMOND
Et moi, comme sortant d'un songe,
Gemma, c'est à toi que je songe.
Air:
Dans les fers, sous ton empire,
Amoureusement, j'expire,
O suprême et troublant amour!
Gemma, qu'as-tu fait de mon âme?
Pour toi, sans fin, grandit ma flamme,
Je t'aime un peu plus chaque jour.
Oui, je t'aime.

SCÈNE ET DUO.

Gemma arrive au fond venant de droite.
Voyant Raymond pensif, elle s'approche de lui à pas de loup
et lui met les mains devant les yeux.


GEMMA
tendrement.
C'était l'heure accoutumée,
De ta grande âme charmée.

RAYMOND
se retournant, amicalement.
Ah! c'est toi.... ma bien-aimée?....
Qu'il m'est doux de te revoir.
Devinais-tu ma pensée?....

GEMMA
curieuse.
Ah! je voudrais la savoir.

RAYMOND
tendrement.
Tu sais, Gemma, combien je t'aime.

GEMMA
Tu m'aimes!....

RAYMOND
Le coeur plein d'un tendre émoi,
Je m'enivrais de toi-même,
Ma pensée, elle est à toi.

GEMMA
O mon ami, veuille les dire encore,
Ces mots si doux qui remplissent mon coeur.
Car les aveux, tels les feux de l'aurore,
Sont un espoir d'amour et de splendeur.
Si, pour combler notre âme inassouvie,
Nous avons eu pour le bien tant d'égard,
Daigne le ciel, enchanter notre vie,
Et la guider d'un paternel regard.

ENSEMBLE

RAYMOND
O ma Gemma, oui je veux dire encore,
Ces mots si doux qui soulagent mon coeur,
Car les aveux, tels les feux de l'aurore,
Sont un espoir d'amour et de splendeur.

GEMMA
O mon ami, veuille les dire encore,
Ces mots si doux qui remplissent mon coeur!
Car les aveux, tels les feux de l'aurore,
Sont un espoir d'amour et de splendeur.
Ensemble, ils ont remonté la scène jusqu'au deuxième plan,
à gauche, Raymond a cueilli une fleur qu'il présente à Gemma.


GEMMA
Par ta beauté si pure,
Tu nous dis, ô nature,
D'aimer, et sans mesure!..
Heureuse enfin, et de toi fière,
J'ai beaucoup de bonheur.
(Hésitante et mélancolique.)
Mais, - pardonne à mon coeur,
Il craint, - ce n'est qu'une chimère,
Quelque malheur,
Qui viendrait briser notre vie,
Pourtant, Dieu garde à qui l'en prie,
Un sort meilleur.
Tout en causant, le couple amoureux est disparu
par le deuxième plan, à gauche.


SCÈNE NEUVIÈME
GASTON, BIGOT.
Gaston sort brusquement de la maison,
la bouche pleine de vin dont il se débarasse à la dérobée.


GASTON
Pouah! C'est un cas pendable...
Ce vin est exécrable.
Il remonte la scène et regarde au loin en tous sens.
Et vainement, mes yeux cherchent Gemma: Gemma,
Dont tout me parle et me rappelle....
Jadis, l'exquise enfant, toute jeune, m'aima....
Ah! comme moi, se souvient-elle?....
Bigot est sorti de la maison à la suite de Gaston
sans être vu de ce dernier qu'il observe.
Gaston est au fond, à gauche, regardant par où est sortie Gemma.
Bigot s'approche de lui et lui met la main sur l'épaule.


BIGOT
Ami, qu'attendez-vous là?

GASTON
sans se retourner, importuné.
Passez, la demande est inutile.

BIGOT
mystérieux.
Je sais; vous aimez la jeune fille.

GASTON
se retournant.
Que vous importe cela?....

BIGOT
Vous allez au Palais, la chose est assez claire....

GASTON
étonné.
Mais, qui donc êtes-vous?....

BIGOT
froidement.
Rien...
Gaston, à part, méfiant.
Connait-il l'affaire?

BIGOT
froid et mystérieux, l'amenant à l'avant-scène.
Il y a quatre jours, à l'auberge Dubreuil,
Vous remportiez au jeu tout près d'une fortune;
Bigot n'a pas payé. Sa dette l'importune;
Il règlera bientôt. Gemma plaît à votre oeil....
Si vous avez pour elle une sincère flamme,
Bigot, payant sa dette, en fera votre femme.

GASTON
ravi.
Ah! vraiment?

BIGOT
insistant.
Vous l'aimez?

GASTON.
D'un amour grandissant.

BIGOT
de même.
Et vous consentiriez?

GASTON
heureux.
Avec empressement.
Je ne vois qu'avantage et bonheur en ceci.
(Soudain, après un silence; méfiant.)
Mais qui vous autorise à me parler ainsi?

BIGOT
sec.
Bigot.

GASTON
Qui me parle en son nom?....

BIGOT
ouvrant sa veste de chasse
et faisant voir ses habits brodés d'or.
Bigot!....
Marché conclu?....Sinon....

GASTON
Soit....

BIGOT
malicieux.
Jeune homme, aimez l'harmonie,
Gardez votre savoir....
Il remonte un peu la scène pour s'assurer
qu'ils sont bien seuls, puis revient à Gaston.


BIGOT
les yeux flambloyants.
Et si vous tenez à la vie,
Je suis pour tous: "l'Ours Noir".

SCÈNE DIXIÈME
LES MÊMES, GEMMA, RAYMOND.

Gemma et Raymond apparaissent à gauche, deuxième plan,
et causent ensemble. Bigot et Gaston sont à droite, près de la maison.


GASTON
à part, apercevant Gemma
C'est elle....C'est Gemma....Je voulais la revoir.

BIGOT
bas à Gaston.
Ah! cette fleur des bois, mon cher, c'est un doux rêve.

RAYMOND
à part, l'Ours-Noir.
Que mérite l'Ours Noir et cet homme qui rêve?....

GEMMA
voyant Gaston qui la suit des yeux.
Cet homme me regarde et paraît s'émouvoir...

GASTON
à part.
Loin d'elle je vivais,
Mais n'oubliais jamais.
Gaston s'est approché de Gemma
qu'il salue solennellement.


GASTON
à Gemma, au milieu de la scène.
Permettez qu'un gentilhomme,
En vous saluant se nomme;
Gaston de Saint-Germain.

GEMMA
saluant.
Vous étiez un ami,
Mon père, humble seigneur, n'avait pas d'ennemi.

GASTON
toujours à Gemma.
Dans les plaisirs, les fêtes,
Loin de vous je vivais,
Je faisais des conquêtes,
Mais n'oubliais jamais.

GEMMA
à Gaston.
Je ne reconnais guère,
Loin de nos jeunes ans,
Le compagnon sincère
De mes jeux innocents.

RAYMOND
à part, surpris.
D'une amitié d'enfance,
Veut-il se prévaloir?
Ah! quelle est l'espérance,
Qui le porte à la voir.

BIGOT
De mes plaisirs en fête,
Je vois tous les apprêts....
Et s'enfièvre ma tête
Du plus doux des projets.

SCÈNE ONZIÈME
LES MÊMES, DUMAS, TOINON, LES CHASSEURS.

Tous sortent bruyamment de la maison
et s'apprêtent à partir pour la chasse.
Brouhaha général.


BIGOT
En chasse, oui, en chasse,
Partons, les amis,
En chasse, oui, en chasse.
Que chacun ramasse,
Carniers et fusils.
Raymond et Gemma sont à gauche, premier plan.
Bigot est à droite, premier plan. Gaston est au milieu de la scène.
Dumas et TOINON sont près de lui, à droite, deuxième plan.


GASTON, à Gemma.
Ah! ce n'est pas un grand mystère,
De grâce, à vous émerveiller.
(A part,)
Et je devrais sourire et taire
L'amour qu'elle vient d'éveiller.
(Bas à Gemma)
Ces tendres jours de notre enfance
N'avaient-ils pas un avenir?....

RAYMOND
à part, jaloux.
Vais-je souffrir pareille offense?.....

GEMMA
bas à Gaston.
Je n'y vois plus qu'un souvenir.

CHOEUR
Sur la bête qui se dresse,
Ajuste bien et vise au coeur.
Son oeil brille, sans faiblesse,
En garde, amis, soyons vainqueurs.

GEMMA
à Gaston.
D'amitié, si jamais promise,
Mon coeur toujours là s'est borné.

RAYMOND
à part.
Cet aveu est une méprise
Puisque son coeur me fut donné

DUMAS
jovial, à Gaston.
Sans reproche et sans vantardise,
Mon cher hôte....

TOINON
l'interrompant.
A bien déjeuné.

LES CHASSEURS
Sur la bête qui se dresse,
Ajuste bien et vise au coeur,
Son oeil brille, sans faiblesse,
En garde, amis, soyons vainqueurs.

GEMMA
à Gaston.
Devant Dieu, je lui suis promise,
Pour toujours mon coeur est donné.

BIGOT
à part,
Si la belle
Est rebelle
A l'amour de ce seigneur,
D'une ruse
Je m'amuse,
Pour ma dette vends son coeur.

TOINON
à part,
Quoi! la belle
Est rebelle
A l'amour de mon seigneur?
Infortune
Importune,
Pour mon maître, quel malheur.

GASTON
à part.
Ah! la belle
Est fidèle
Au misérable chasseur?
Quand j'apporte,
A sa porte,
Et la richesse et l'honneur?

GEMMA
à Gaston.
Dans mon coeur, entrant à sa guise,
Un autre amour en moi est né.

GASTON
à part.
Ah! malheur. Elle lui est soumise,
Amour, amour infortuné!

GEMMA
bas à Raymond
Il est encore à sa surprise
Par le souvenir obstiné.

LES CHASSEURS
En chasse, oui, en chasse,
Partons les amis.
Que chacun ramasse
Carniers et fusils.

REPRISE DE L'ENSEMBLE.
Sur la bête qui se dresse,
Ajuste bien et vise au coeur.
Son oeil brille, sans faiblesse,
En garde, amis, soyons vainqueurs.
Ajuste bien et vise au coeur.
En garde, amis, soyons vainqueurs.
Soyons vainqueurs.

On a brandi des fusils, passé des sacs en bandoullières,
bouclé des ceintures. Départ pour la chasse.


RIDEAU





ACTE II


ACTE I
ACTE II
ACTE III



Place près de l'hôtellerie des chasseurs.
Aspect modeste, rustique et champêtre...
Joli paysage d'automne, érables aux feuilles d'or et pourprées.
Bordant la scène au fond, une petite clôture,
en bois de bouleau, se découpe
en blanc sur le fond noir d'un jardin dénudé.
En perspective, la vaste campagne; un ruisseau serpentant;
des alignements de buissons; des champs dont le chaume vert pâle,
blond doré ou brun roux dit la moisson qu'il a portée.
Quelques groupes de bâtiments de ferme.
Plus loin, la plaine s'élève en douce pente et se joint à la montagne.
Au centre, le petit village de Charlesbourg;
blanches habitations flanquées de sapins verts.
Puis, la forêt, sans limites et sans bornes,
de hauteurs en hauteurs jusqu'aux cimes des Laurentides
qui dominent l'horizon.
Dans les montagnes, à gauche, Valcartier dresse son pic arrondi;
à droite, dans la forêt sombre et noire, une large tache grisâte avec,
au centre, une forme vague; on devine une clairière,
une construction, c'est le lieu de plaisance de l'Intendant Bigot:
le château de Beaumanoir, mystérieux séjour
que la légende illustra de récits fantastiques
et dont le souvenir chantera toujours dans la mémoire du peuple.
A gauche de la scène, le mur de l'hôtel supportant
un solide appentis surmonté d'un fronton où se balance une enseigne.
L'inscription porte en grosses lettres:"A LA FLEUR DE LYS".
Puis, en sous-titre: "Ici, on loge à pied comme à cheval".
Sous l'appentis, une table, et des bancs; c'est un lieu où l'on sert à boire,
une espèce de tonnelle rustique enguirlandée de vigne sauvage.
Gauche, premier plan, porte de service donnant sur la maison...
Au fond, un chemin public traverse la scène de gauche à droite.
A droite, premier et deuxième plans,
de beaux érables épandent leurs ramures.



SCÈNE PREMIERE
BIGOT, GEMMA.

Au lever du rideau, Bigot toujours déguisé est assis à la table.
Il mange et boit. Gemma arrive par la porte de gauche portant
des fruits qu'elle dépose sur la table devant Bigot.


GEMMA
Voilà, monsieur, pour vous...

BIGOT
Merci,

GEMMA
Rien d'irritable,
Des fruits et du vin doux.

BIGOT, souriant.
Tu me fais bonne table...

GEMMA
confuse.
Ah! monsieur, ne vous moquez pas.

BIGOT
charmé, à part.
C'est vrai, marquis, qu'elle est mignonne...

GEMMA
modeste.
Ce n'est qu'un modeste repas,
Un rien qu'on prépare et qu'on donne.

BIGOT
protestant, flatteur.
Non, non. Mon enfant, non, il n'est pas si frugal,
Tes mains qui l'ont servi m'en ont fait un régal...
Il se fait plus galant, de l'oeil et du sourire.
Elle s'intimide.


GEMMA
rougissante.
Allons, que reste-t-il encore...
C'est tout? Plus rien à désirer?...

BIGOT
ravi, à part.
Elle est belle comme l'aurore...

GEMMA
Alors, je vais me retirer.

BIGOT
vivement.
Te retirer? Non, je désire,
Je veux, sur ta lèvre, un sourire.

GEMMA
baissant les yeux.
J'ignore cela.

BIGOT
riant,
Bah! la belle affaire...

GEMMA
le quittant.
Adieu donc...

BIGOT
la retenant.
Holà!...
Reste pour me plaire...
Ah! je connais ton coeur,
Mignonne, tu n'est pas née
Pour un pauvre chasseur.
Plus haute ta destinée...
Que de charmes, de valeur,
Là, je te vois parsemée!..
Non, pour un pauvre chasseur,
Mignonne, tu n'es pas née.

GEMMA
voulant se retirer.
Ah! de grâce, excusez-moi...

BIGOT
la retenant.
Et, serais-je noble, comte,
Marquis, mes biens devant toi,
Je déposerais sans honte.

GEMMA
à part.
Impertinent sorcier,
Son regard m'embarasse,
Je devrais m'en méfier,
Vite, quittons la place.
Elle se dégage, et se sauve par la gauche.

SCÈNE DEUXIÈME
BIGOT, puis DUMAS.

BIGOT
seul.
Ah! ah! Charmante la petite.
Le marquis sera bien payé.
Moi, de ma dette, bientôt quitte,
Ah! je m'en sens tout égayé.

DUMAS
entrant
Quelle joie ainsi te fait rire?
Est-ce parce que le gibier
Eloigne d'ici son empire?
Misère que notre métier.

BIGOT
saisissant l'occasion.
Ta misère, Dumas,
Que me dis-tu là?
Ignores-tu que ta fille
Peut illustrer ta famille?...

DUMAS
surpris.
Comment?

BIGOT.
Un noble, un marquis,
Aime ta demoiselle,
Tu n'as qu'à consentir. Et puis...

DUMAS
méfiant.
Et puis? Dans ton zèle,
Qu'est-ce que tu me proposes?...

BIGOT
La plus honnête des choses,
Le mariage.

DUMAS
ferme.
Jamais...

BIGOT
cherchant à l'éblouir.
C'est la fortune qu'on t'apporte...

DUMAS
indifférent.
Qu'importe...

BIGOT
à part, déçu.
Déroutant insuccès...

DUMAS
fier.
Les nobles sont d'un rang que mon honneur dédaigne,
Depuis que Bigot joue et que le peuple saigne.

BIGOT
hypocrite.
Sans parler à demi,
Que veux-tu me dire, ami?

DUMAS
échauffé.
Le noble s'amuse, prospère,
Et nous, nous mourons de misère.
Ah! maudit soit le jour,
Où nous vint ce vautour,
Cet homme sans âme,
Ce Bigot infâme
Qui, sous le nom d'Intendant,
Cache celui de brigant.

BIGOT
mystérieux.
Tais-toi, l'homme pourrait t'entendre...

DUMAS
Qu'il vienne ce mal accouplé.
Il saura que faute de blé
J'ai toujours eu du coeur à vendre!
Qu'il vienne, je ne le crains pas.

BIGOT
Tais-toi...

DUMAS
Aux lâches de se taire.

BIGOT
Il ne ferait qu'un repas
De ton petit lopin de terre.
Tu es pauvre, prends garde, il est riche, puissant...

DUMAS
Riche de nos sueurs, riche de notre sang.
Oui, le peuple soupire,
Tout à l'espoir d'un jour plus beau.
Bigot, rogne, déchire...

BIGOT
Tais-toi.

DUMAS
De lambeau en lambeau,
Sa rage de vampire
Mettra la Patrie au tombeau.

BIGOT
voulant couper court.
Soit...puisque tu le veux, mais parlons d'autre chose.

DUMAS
méprisant.
Parlons de Descheneaux, de Péan, de Cadet,
Des nobles, du marquis dont tantôt l'on parlait...

BIGOT
piqué.
Non, je m'en vais.

DUMAS
étonné.
Déjà?

BIGOT
le quittant vers la droite.
Plaide tout seul ta cause.

BIGOT
à part, sortant.
Passe l'étrille
Stupide vieillard.
J'aurai ta fille
Avant qu'il soit tard.
Il sort par la droite.
Dumas s'avance en grommelant vers la gauche,
s'arrête, regardant Gemma qui sort de la maison
et commence à desservir la table.
Il s'approche d'elle, aussitôt.


DUMAS
colère.
Ma fille, sans ma connaissance,
N'aimerais-tu pas un marquis?

GEMMA
Moi?...Non.

DUMAS
moins colère.
Ancien ami d'enfance
Qui lui-même serait épris?
Gemma, attentive, s'est approchée de son père...
elle l'amène s'asseoir sur le banc, devant la table,
et lui passe son bras sur l'épaule.


GEMMA
avec douceur.
Lorsque j'étais jeunette,
Vous aviez des vasseaux,
Et cette maisonnette
Logeait des pastoureaux.
Lorsque j'étais jeunette,
Monsieur de Saint-Germain,
Pour danser à la fête,
Un jour, m'offrit sa main.

ENSEMBLE

GEMMA
Lorsque j'étais jeunette,
Vous aviez des vasseaux,
Et cette maisonnette
Logeait des pastoureaux.
Lorsque j'étais jeunette,
Monsieur de Saint-Germain,
Pour danser à la fête,
Un jour, m'offrit sa main

DUMAS
Lorsqu'elle était jeunette,
Oui, j'avais des vasseaux,
Et cette maisonnette
Logeait des pastoureaux.
Lorsqu'elle était jeunette,
J'avais beaucoup d'amis.
Et ma gloire à son faîte,
Sombra jusqu'au mépris.

DUMAS
se levant, colère.
Par l'Intendant, naguère,
Injustement ruiné,
Je garde en ma misère
Un courroux obstiné.

GEMMA
Je hais Bigot et son engeance
De marquis, viveurs en puissance.
Je n'aime que Raymond,
Ce qu'on dit est un conte

DUMAS
De marquise, le nom
La fait rougir de honte
Cet aveu il me plaît,
Chère enfant, mais j'implore...
Mon coeur non satisfait,
A Bigot songe encore.
Après un silence, solennel et grave:
J'implore et supplie, ô ma fille,
N'aime pas ce prétendant.
Que ton oeil, plutôt, se décille
Et redoute l'Intendant.

GEMMA
Apaisez, mon père, vos craintes.
Il n'a pas séduit mes yeux.
Et je puis, loin de ses atteintes,
Rêver d'avenir joyeux.

DUMAS
s'animant.
Enfant trop candide,
Crains donc l'oiseleur,
Bigot le perfide,
Bigot ravisseur,
Ravisseur avide
De vertu, d'honneur.
Hélas! il faut donc te le dire;
L'intrigue remplit ses instants,
L'aventure en tous lieux l'attire
Aux méfaits les plus révoltants.
Si jamais l'homme est de passage...
(avec chaleur.)
Ah! que ton front, ceint de fierté,
Fasse de toi la plus sauvage
Et t'enlève toute beauté.

GEMMA
Vous éveillez fort ma prudence;
Je ne veux plus voir ce marquis,
Il doit venir de l'Intendance,
C'est de Bigot un de ses amis.

DUMAS
fier.
Ce marquis, bah! un rien qui vaille!
(avec ardeur.)
Entre ces gens et notre coeur,
Dressons, ma fille, une muraille,
Et gardons nos jours de bonheur.
Tendresse paternelle, chaste baiser.
Gemma reconduit son père
qui entre à la maison.
Rêveuse, elle continue à desservir puis...
s'arrête comme obsédée.


SCÈNE TROISIÈME

GEMMA
seule.
Pourquoi dans mon humble vie
Est-il revenu, ce marquis?
Bonheur passé que j'envie,
Loin de moi, disparais, et fuis...!
Non, dans mon humble vie,
Je ne veux plus voir ce marquis.
(Obsédée, elle est venue s'asseoir au deuxième plan,
acoudée à la table, les yeux fixés dans le vide, rêveuse.
L'obscurité complète se fait sur la scène.
Puis, la toile de fond se sépare.
Un rayon de lumière nous fait voir Gemma, jeune, très jolie,
richement vêtue. Près d'elle se tient un beau et jeune marquis.
Tous deux causent et sourient au milieu d'un jardin rempli de fleurs...)

(Rêverie.)
Souvent vous me venez en rêve,
Souvenirs de l'enfance brève,
Et j'ose, alors, me plaire à vos moindres discours...
Mon coeur s'abandonne et propose,
Hélas, et jamais ne repose!...
Il cherche, en vain, l'oubli des premières amours.
O tendre enfance, aimables jours,
Dont je me souviendrai toujours!
(La vision disparaît. La scène s'illumine.)

SCÈNE QUATRIÈME
GEMMA, les PAYSANNES.

On voit apparaître les paysannes, au fond, à gauche.
Après mille hésitations, révérences et cérémonies,
riantes et moqueuses, elles se tiennent d'abord au fond
pour saluer et taquiner Gemma. Celle-ci,
sans remarquer ce qui se passe, a desservi la table,
est entrée à la maison et en est sortie.


LES PAYSANNES
Oui, faisons-lui l'hommage
De notre compliment,
Car de tout le village
C'est la perle vraiment.
Ah! ah! ah!
(Reprise)

GILBERTE
moqueuse à Gemma.
Faut-il que soit beau...

ENSEMBLE
Son mérite...

GILBERTE
Quelqu'un du château...

ENSEMBLE
La visite...
Oui, faisons-lui l'hommage
De notre compliment,
Car de tout le village,
C'est la perle vraiment.
Ah! ah! ah!
(Reprise)

GEMMA
ennuyée.
D'où vient ce boniment?

GILBERTE
Quoi, cela te désole?

GEMMA
C'est à vous croire folles.
(Rires)
On entend, au loin, la voix de Bigot chantant sa ronde.
Les paysannes, qui ont couru regarder à droite, reviennent,
effrayées, se ranger de chaque côté de la scène.


LES PAYSANNES.
Malheur... L'Ours Noir...!
Que vient-il faire?
Sorcier de mystère...
Nouveau chant de Bigot
dont la voix se rapproche.

Oiseau du soir,
Que viens-tu faire?
Qui viens-tu voir?

SCÈNE CINQUIÈME
LES MEMES, BIGOT.

Bigot, en son même déguisement de chasseur,
entre par le fond et descend la scène
entre deux rangs de regards effrayés.
Il salue les paysannes avec grâce.


BIGOT
Mignonnes,
Je vous donne
Le bonjour.
Les paysannes semblent
se rassurer peu à peu.

Sur l'amour
Je pourrais tout vous dire...
Comme rien
Dans la main
Le destin
Aisément je peux lire.
Les paysannes sont tout-à-fait rassurées
et s'approchent.


BIGOT
Approchez, vite...
(Désignant l'une d'elles).
Toi, petite...?
La paysanne s'approche timidement.
Il lui prend la main et lit la bonne aventure.

Succès amoureux...

GILBERTE
tendant la main.
Moi?

BIGOT
même jeu.
Bien léger
L'amour, tu changeras...

ALICE
même jeu.
Moi?

BIGOT
même jeu.
Vite...
Toi, bientôt, tu pourrais bien pleurer...
Pour les chasseurs fort bonne affaire,
L'Intendant désirant vous plaire,
A tous permettra de chasser
Sur ses limites lointaines.

GEMMA
même jeu.
Et moi?...Moi, que puis-je espérer?

BIGOT
très aimable.
Toi, mille choses certaines...
Je te prédis
Un époux magnifique,
Un beau marquis...

LES PAYSANNES
Quel homme sympathique...
Ah! qu'a-t-il dit?
C'est sa main qui l'indique,
Elle? Un marquis...

ALICE
ironique.
Il est bien chimérique
Ton beau marquis.

GEMMA
Jalouse,
De ma félicité,
J'épouse,
Selon ma volonté.
Jalouses,
Ne prenez pas de peur,
J'épouse,
Ah! bien mieux qu'un seigneur...

BIGOT
à part.
Oui, raisonne et décide à ta guise,
Je te ferai quand même marquise.

SCÈNE SIXIÈME
LES MEMES, LES CHASSEURS.

On entend les chasseurs qui chantent et crient.
Gemma entre rapidement à la maison avec Gilberte
pour en sortir peu de temps après
avec une cruche et des gobelets.
Les paysannes vives et joyeuses accourent au fond.
Entrée des chasseurs par la droite.
Brouhaha, scène bruyante et gaie.
Gemma et Gilberte versent à boire.


LES PAYSANNES
Toujours ils sont pleins d'ardeur.
Vivent, vivent les chasseurs,

LES CHASSEURS
Ah! pleins d'espérance
En votre présence.
Quel plaisir d'être auprès de vous.
Aimables,
Affables,
Toujours vous êtes pour nous.

BIGOT
Amis, qu'est-ce qui vous amène?

LES CHASSEURS
Nous partons dans l'heure prochaine.

BIGOT
aux paysannes.
Je vous l'avais bien dit,
Jouvencelles?

LES PAYSANNES
Il sait le premier bruit
Des nouvelles.

BIGOT
aux chasseurs.
Vous partez?

LES CHASSEURS
Nos exploits
Veulent couvrir la terre!

LES PAYSANNES
suppliantes.
Non, restez.

LES CHASSEURS
enthousiastes.
Bigot, débonnaire,
Nous prête ses grands bois.

BIGOT
à part.
Raymond n'y est pas? Qui l'empêche?
Aurait-il éventé la mèche?

LES PAYSANNES
Non, restez.

LES CHASSEURS
Endroits merveilleux!

LES PAYSANNES
chacune à son ami.
Tu laisses ta promise?

LES CHASSEURS
Un pays des plus giboyeux.
Vive Bigot.

BIGOT
à part.
Sottise.

LES PAYSANNES
tristes.
En votre présence
Nous rêvions d'amour,
O folle espérance,
Tu fuis pour toujours.

LES CHASSEURS
exaltés.
Partons, les amis,
Quittons le pays.

LES PAYSANNES,
Restez, les amis,
Restez au pays.

LES CHASSEURS
Adieu, bien-aimées

LES PAYSANNES,
Adieu, jusqu'au retour.

LES CHASSEURS.
Chères fiancées,
Gardez-nous votre amour.

Les paysannes reconduisent les chasseurs qui sortent à droite,
au fond. Baiser d'adieu. La scène se vide peu à peu.
Bigot s'arrête au fond et regarde Gemma qui semble pensive.


BIGOT
à part.
Ah! Raymond partira,
Son amante seulette,
Le marquis mariera
Ou je paierai ma dette.

(Il sort à droite.)
SCÈNE SEPTIÈME

GEMMA
seule.
Déçue de n'avoir pas vu Raymond, elle s'éloigne au fond,
regarde à gauche et marque son impatience.
Elle remonte lentement la scène et sourit mélancoliquement.

Dans un petit village,
L'amour survint un jour.
L'amour, ce dieu volage,
Est venu faire un tour
Dans un petit village.
A son charme vainqueur,
Une belle fut prise.
Aimant de tout son coeur,
Elle devint promise.
Dans ses rêves, depuis,
L'amour berce son âme,
Et le jour et la nuit
Berce son coeur en flamme.

SCÈNE HUITIÈME

GEMMA, RAYMOND.
Raymond paraît au fond venant de gauche.

RAYMOND
à part, charmé.
Charmante maison,
Aimable rêveuse...

GEMMA
se retournant, joyeuse.
Ah! c'est toi, Raymond?
Quelle brise heureuse?

RAYMOND
sérieux.
C'est l'heure des adieux!...
La nouvelle soudaine
D'une chasse lointaine.
M'amène dans ces lieux.

GEMMA
attristée.
Hélas!

RAYMOND
tendre.
Ma douce amie.

GEMMA
Le départ afflige toujours...

RAYMOND
Mais si je pars pour de longs jours
Mon coeur te reste pour la vie.
Sans ta chère présence,
J'aimerai.

GEMMA
Moi, durant ton absence,
Je prierai.

RAYMOND, après un temps; soucieux.
Une chose pourtant, m'attriste...

GEMMA
étonnée.
Qu'est-ce?

RAYMOND
inquiet.
Ce noble que j'ai vu...

GEMMA
offensée.
Raymond, douterais-tu?

RAYMOND
Son amour d'autrefois subsiste.
Il t'aime. Il l'a dit devant moi.
Gemma, qu'en est-il de toi-même?

GEMMA
sincère.
Raymond, tu sais bien que je t'aime.

RAYMOND
jaloux.
Ah! partir...laisser près de toi
Ce grand seigneur, quelle torture!...

GEMMA
indifférente.
Qu'est-ce pour moi que ce marquis?

RAYMOND
ferme.
Un noble.

GEMMA
l'interrompant.
Coureur d'aventure.

RAYMOND
Un ami?

GEMMA
Oublié depuis.

RAYMOND
presque convaincu.
De cet amour d'enfance,
Que dis-tu?

GEMMA,
Etant sans importance,
Il n'est plus.
Tendre créature,
Faible par nature,
Je rêve un appui
Sous ta loi puissante.
Sans toi, c'est l'ennui,
La joie est absente.

RAYMOND
D'un amour suprême,
Cher trésor, je t'aime.
Du bruit de tes pas
Mon âme est ravie.
Ah! jusqu'au trépas
Tu seras ma vie.

GEMMA
le reconduisant.
Mon coeur t'accompagne
D'amour oppressé!...
Raymond, comme exalant un profond soupir,
ayant regardé la montagne puis sa fiancée.


RAYMOND
O verte montagne,
Que vais-je laisser.
Baiser d'adieu.
Raymond sort à droite, au fond.


SCÈNE NEUVIÈME

GEMMA, seule, puis GASTON.
Triste, elle s'attarde au troisième plan, à droite,
envoyant des baisers à son fiancé.

Emporte avec toi ma pensée.
Emporte la foi
De mon âme toute à toi,
Et reviens vers ta fiancée.
Gaston est apparu à gauche.
Il s'arrête, regarde de tous côtés, s'assurant
qu'ils sont bien seuls, puis il s'approche de Gemma.


GASTON
au-dessus de son épaule.
Gemma.

GEMMA
surprise.
Vous?

GASTON
d'un bon suppliant.
J'ai voulu te revoir.
Souviens-toi de nos jeunes années,
Nous nous aimions...

GEMMA
Fleurs fanées.

GASTON
Rien ne peut donc t'émouvoir?

GEMMA
ferme.
Rien, rien.

GASTON
Pour toi, je suis resté le même.

GEMMA
Ceci doit être oublié.

GASTON
pressant.
Gemma...Gemma...Je t'aime!
Que l'hymen soit publié,
Tu me suivras à l'église.

GEMMA
Jamais!

GASTON
désespéré.
Mon beau rêve se brise.
Pour mon coeur, quelle disgrâce,
Je n'ai plus le moindre espoir!
Que l'amour en moi s'efface,
J'ai trop connu son pouvoir.
Ah! Gemma, devant tes charmes,
Que n'ai-je étouffé mes feux,
Aujourd'hui, j'aurais des armes
Pour vaincre, enfin, tes beaux yeux.
Ignorant l'amitié brève
Que ton coeur me réservait,
Je t'aimais, t'aimais sans trève;
Doux trésor, que t'ai-je fait?
Oh! souviens-toi, ma chérie,
De ces beaux jours d'autrefois;
Tu me disais, l`âme attendrie;
"Mon ami, oui, c'est bien toi".
L'amour en moi veille encore;
Toujours forcé de t'aimer,
Languissamment je t'implore...
Ah! laisse-moi te charmer...
Ah! garde encore souvenir
Des aveux de notre enfance,
Où penchés vers l'avenir,
Nos coeurs vivaient d'espérance.

GEMMA
C'est Dieu qui règle nos amours,
Pourquoi prolonger l'insistance?
Ne m'accusez pas d'inconstance...
Je n'ai pu vous aimer toujours.
Partez, partez!

GASTON
sourdement.
Hélas! cruelle...
Je ne saurais quitter ces lieux,
J'attends que l'amour moins rebelle
Vienne, enfin, briller dans tes yeux.

GEMMA
indignée.
Ah! laissez-moi...Partez, infâme!...

GASTON
éperdu.
Gemma, doux trésor de mon coeur,
Pourquoi méprises-tu ma flamme?
Mon beau rêve s'éteint et meurt...
Toujours vainement poursuivie,
Sans toi, misérable est ma vie,
Ce refus assure un malheur.

GEMMA
cherchant à passer.
Seigneur, protégez-moi, de grâce!...

GASTON
s'avançant vers Gemma qui recule.
Viens...Je ne peux vivre sans toi.
Du feu de l'amour qui m'embrase,
Gemma, tu connaîtras la loi.

Gaston s'est emparé des mains de Gemma
et les couvre de baisers ardents.
Efforts de résistance de la part de Gemma
qui se tord et fléchit sous la caresse;
courbant son front rougissant.
On entend de loin et se rapprochant peu à peu
la voix de Raymond et des chasseurs
qui chantent leur gai refrain.


RAYMOND
au loin.
Sur la bête qui se dresse,
Ajuste bien et vise au coeur.
Son oeil brille, sans faiblesse,
En garde, amis, soyons vainqueurs.

En attendant la voix de Raymond, Gemma,
dans un surcroît d'énergie, s'arrache brusquement
des mains du marquis et court au fond en criant "Lui"!
Gaston semble, un temps, captivé par le rêve et l'amour.
Relevant la tête, il écoute le chant des chasseurs.
Il reste un instant perplexe, regardant Gemma,
appuyée sur la clôture, au fond, puis il s'éloigne à gauche.
Du dehors, éclats de rive.


SCÈNE DIXIÈME
GEMMA, puis RAYMOND.

Raymond apparaît au fond droit
et s'approche vivement de Gemma.


RAYMOND
d'un ton sévère.
On m'apprend
Qu'à l'instant
Bigot veut mon absence.
Pour te voir
Et t'avoir
Le marquis fait instance.

GEMMA
cachant son émotion.
Hélas! mon fiancé...

RAYMOND
bouillant de rage.
Ah! que ceci m'oppresse...
(Autoritaire)
Démens cet avancé.

GEMMA
cherchant à l'apaiser.
Pour toi est ma tendresse.

RAYMOND
désabusé.
Indigne chasseur...

GEMMA
même jeu.
Non, d'un grand mérite...

RAYMOND
désespéré, avec jalousie.
Contre un grand seigneur...

GEMMA
fermement.
Dont l'aspect m'irrite.

RAYMOND
dont l'angoisse grandit.
Jamais n'a grandi dans mon coeur
Autant de rage et de fureur.
Avec un effort suprême, elle se redresse,
l'entoure de ses bras, et, de toute son âme:


GEMMA
Raymond, Raymond, je t'aime!...

RAYMOND
avec des sanglots dans la gorge.
Mais, je t'aime...
Gemma, c'est ma douleur extrême.
Il se dégage de l'étreinte de Gemma.
Il aperçoit sur la table, à gauche,
les gants laissés par Gaston.
Il se précipite sur ces gants, farouche.

Ah! Gemma...Que s'est-il passé?...
Voilà...sur un siège laissé...
Voilà le sujet de l'angoisse!...
(Avec rage et jalousie)
Ah! cet autre, il est donc venu...?
(Gemma cherche en vain à l'apaiser).
Tu l'aimes...Tu l'aimes...Traitresse...
(La repoussant)
Mais c'est fini, tout est rompu.
(Sourdement)
Dans cette maison, infidèle,
Mon coeur jamais plus ne battra.
(Pleurant)
Adieu...Malheureuse Gemma...
(Se décidant à partir)
Adieu...

GEMMA
courant à lui, suppliante.
Raymond..

RAYMOND,
Adieu, cruelle...
Il a pris Gemma par un bras, violemment,
l'obligeant à tomber à genoux. Cette dernière,
lance un cri déchirant. Il se sauve affolé. Gemma,
chancelante, les bras tendus, se traîne à la suite de Raymond
et s'évanouit près du jardin.


RIDEAU






ACTE III

ACTE I
ACTE II
ACTE III


La place du Palais de l'Intendance,
Québec, vers 1755 à 1760.
Style et mode de l'époque,
belle devanture de maison princière.
Gazon à gauche sous les arbres donnant sur un jardin.
De beaux grands arbres au premier plan de droite
et de gauche cambrent leur tronc vigoureux
et mêlent leurs majestueuses ramées encadrant
la scène de leurs verdures.
A gauche, premier plan, au pied d'un arbre,
un grand et riche fauteuil double.
Deuxième plan, quelques chaises
de grand luxe et chaises de jardin.
A droite, le Palais dont les fenêtres sont illuminées,
se dresse face à la scène.
C'est une massive et jolie construction en pierre,
d'aspect imposant; portique à fronton et à pilastres;
l'entrée principale donne sur la scène;
vaste palier à balustrade,
escalier à rampes dont les socles élégants
se terminent à l'extrémité supérieure en gracieuses coupes
débordantes de fleurs.
A la suite du Palais, sur la côte dominant la rivière,
se profilent vers le lointain en un cercle rentrant
jusqu'à un tiers de la toile de fond, des constructions massives
aux formes vagues, un dôme, un clocher, puis au bout,
sur la pointe du rocher s'avançant dans l'entrée de la rivière,
un long bâtiment à deux tourelles grêles surmontées d'une croix.
Au fond, la rivière St. Charles s'argente
sous la blanche lumière
de la lune; çà et là, bercés par les flots,
deux ou trois voiliers dorment
leur paisible sommeil.
A l'horizon, les côtes de Beauport s'échelonnent,
sévères et sombres.
Un soir de bal. Grande illumination.
Beaucoup de pompe et de faste.
De grandes banderoles
aux teintes les plus vives se joignent
aux ramures ployantes des arbres et traversent la scène
en tous sens supportant des lustres brillants
et des lanternes aux couleurs diverses.
Mille clartés innondent la place
qui semble embrasée sous un dôme de feu;
atmosphère pleine d'enchantement et de féerie où circule,
danse et s'amuse un monde ivre de joie et grisé de folies.
Une manifestation splendide où se devine le souci d'approcher
le plus possible le grandiose des fêtes de Versailles.
Tout respire la magnificence, la prodigalité,
la jouissance et les plaisirs.


SCÈNE PREMIÈRE
MADAME PÉAN, ROSINE, TOINON, LES INVITÉES.

Au lever du rideau, dames et demoiselles, seigneurs
et militaires sont éparpillés sur la scène.
Quelques-uns dansent, d'autres lutinent, papillonnent...
Toutes les figures sont rayonnantes.
Madame Péan et Rosine sont assises à gauche,
la première semble fatiguée,
l'autre effeuille pensivement une marguerite.


CHOEUR
Celle qui sait charmer,
Comment ne pas l'aimer?
Que la vie est enchanteresse!
Des plaisirs buvons la douceur.
Songeant que la meilleure ivresse
Est celle qui tient le joueur.

TOINON
à son amante.
O fleurette! Vois, je soupire,
Plein d'espoir je fais mes aveux;
Loin de moi, la gloire, un empire,
Oh! le charme de vivre à deux.

CHOEUR
Nous courons après fortune,
Armés jusqu'aux dents de louis d'or...
Et que dire alors?
Si le sort nous garde rancune,
Sans quartier nous jouons encore...

SEIGNEURS
Je sens la veine,
En moi, qui renait...
Ma bourse est pleine
Rien qu'au lansquenet.

DAMES
De l'amour la frêle nacelle
Nous amène à ce bal joyeux...
Mais la fièvre au jeu nous appelle,
Les louis d'or ont séduit nos yeux.

ENSEMBLE
Sur la promesse
D'un heureux destin,
Jouons d'adresse
Et jusqu'au matin.

REPRISE
Celle qui sait charmer
Comment ne pas l'aimer?

MADAME PÉAN
à part.
Et c'est ainsi depuis trois jours,
Nous hébergeons toute la ville....
Du lansquenet, troupeau servile,
Jouons souvent, mais pas toujours.

ENSEMBLE
Sur la promesse
D'un heureux destin,
Jouons d'adresse
Et jusqu'au matin.
Si l'on sait charmer,
Il faut nous aimer...

ROSINE
effeuillant une marguerite.
Il m'aime, un peu, beaucoup, passionnément...

MADAME PÉAN
lasse.
Ce soir, le jeu pour moi, est un tourment;
Au sein du plaisir sans être charmée...

ROSINE
heureuse.
La fleur me dit que je suis aimée...

MADAME PÉAN
à Rosine.
Oui, je sais que le marquis
Est l'objet de ta pensée.
D'amour à regret blessée.
Seule, à l'écart, tu languis.

ROSINE
joyeuse.
Il m'aime, un peu, beaucoup, passionnément.
Ah! Ah! Ah! Il m'aime!
(Plus sérieuse, à Madame Péan.)
Sait-on jamais si l'on aime?
L'amour, qu'est-ce? Un bonheur?
Une peine?

MADAME PÉAN
mélancolique.
La mort même.

ROSINE
protestant.
C'est le parfum du coeur...

MADAME PÉAN
se levant.
Parfum dont l'âme se grise
Follement,
Parfum où l'âme se brise
Lentement.
Madame Péan s'éloigne, Rosine la suit, rêveuse.
Elles rejoignent les invités qui valsent dans le jardin.


SCÈNE DEUXIÈME
BIGOT, GASTON.
L'Intendant et le marquis sortent du château.


BIGOT
jovial.
Mon cher de Saint-Germain, je ne vous comprends pas;
Allons, déridez-vous...Au sortir d'un repas,
A la veille de vos fiançailles?

GASTON
triste.
De mes amours les funérailles.

BIGOT
railleur.
Ce vil coureur des bois vous plaît donc pour vainqueur?

GASTON
désolé.
Tout est fini pour moi, elle a donné son coeur.

BIGOT
mystérieux.
Non, non, écoutez bien. Là-bas, sur mes limites,
Les chasseurs sont partis; leur chasse aura des suites...
Raymond n'est plus à craindre. Il n'est plus ce rival.
Son corps git, ignoré, sous les buissons d'un val;
Car un certain gibier se cache et joue un rôle,
Puis "l'homme" disparaît, nous laissant tout contrôle.

GASTON
indigné.
Horreur!...Est-ce Bigot qui parle ou bien...l'Ours Noir?

BIGOT
furieux.
Prononce encore ce nom et connais mon pouvoir!...
Le silence ou la mort!
(Plus calme.)
Je n'ai pas une obole
Et vous n'aurez rien.

GASTON
Mais?

BIGOT
Seulement ma parole,
Que vous l'épouserez.

GASTON
Par quel moyen brutal
Arriverez-vous là?

BIGOT
ironique.
Faible sentimental.
Très grande est mon emprise...
Gemma viendra ce soir,
Regrettant sa méprise
Et désirant vous voir.

GASTON
à part.
Très grande est son emprise...
Gemma viendra ce soir,
Regrettant sa méprise
Et désirant me voir...

BIGOT
apercevant les invités qui reviennent.
Calmez votre flamme,
C'est le retour...
Tout bel amour
Dans l'ombre se trame.

SCÈNE TROISIÈME
LES MÊMES, MADAME PÉAN, ROSINE, TOINON, LES INVITÉES.

De tous côtés, arrivent sur la scène des personnages de tout âge
et de la plus haute noblesse du pays, parmi lesquels se trouvent;
Mesdames de Lotbinière, de Répentigny, du Linon, Daine et Marin;
Mesdemoiselles de Lotbinière, de Longueil, des Maloises,
de Bréard, Pothier, et Morin; Messieurs de Péan et Dumont,
capitaines de milice; De St. Vincent et de Lanaudière,
capitaines de marine; de Lotbinière et de Répentigny,
lieutenants de milice; Descheneaux, sécrétaire de l'Intendant
et Cadet munitionnaire général; le Mercier commandant d'artillerie,
de Bréard, Varin, Verger, Pénissault, d'Estèbe, etc.
Elégants parvenus d'alors se donnant de grands airs de gentilshommes.
Toilettes splendides riches habits. Brillants officiers,
habits et gilets chamarés, manchettes de dentelle, chapeaux,
bottes et rapière de l'époque.
Va et vient de serviteurs et servantes.
Bigot est au milieu, premier plan Gaston est auprès
de Rosine. Madame Péan est au milieu de ses invités.
Toinon accompagne une demoiselle.


CHOEUR
Des fiers aïeux suivant l'ancienne loi
La Gloire, ici, doit marquer tout passage,
Et la richesse en être l'avantage...
Tel est Bigot aussi puissant qu'un roi.

BIGOT
souriant.
Cet avantage...
Que n'est-il moins grand.
Le commérage
Aurait moins de champ.

CHOEUR
Le commérage?

BIGOT
Oui, du village,
Mon entière richesse,
Selon le bruit,
Serait le fruit
D'une scélératesse.
Et voilà tout ce que le "villageois"
Sème aux échos de la plaine et des bois.

CHOEUR
Honte!...Qu'entendons-nous? Mensonges!...Calomnie!
Malheur aux "villageois" coupables d'infamie.

BIGOT
Je leur prête mes bois, j'en suis récompensé...
Mais, laissons au néant ce roman insensé.

CHOEUR
La guerre, encore, a franchi nos murailles
Et dans la ville a jeté ses rumeurs;
Par la famine, étreint dans ses entrailles,
Le peuple souffre et s'éteint sans clameur.
Bigot est au premier plan à gauche et parle à des serviteurs.

BIGOT
bas, aux serviteurs.
Tenez-vous, tout le soir, cachés dans les savanes.
Une fille, à minuit, sortira du château,
Appellera quelqu'un...à cet appel, presto,
Tel en un coup de main les farouches tziganes,
Enlevez-la sans bruit. Un homme sera là.
Vite au chalet Dubreuil où l'on vous attendra.
Si vous savez bien faire,
Vous serez bien payés.
Dans toute cette affaire,
Je n'y suis pas. Allez.
(Les serviteurs sortent à gauche.) à part.
A nous deux, Dumas, nous l'aurons ta fille,
Bien dissimulés, c'est un coup facile.
Il a traversé la scène et se trouve près de Madame Péan
qui cause avec les invités, deuxième plan gauche.


BIGOT
haut, à Madame Péan.
Pour adoucir le paysan haineux
Et mettre un terme à de folles chicanes,
Ainsi, Madame, à titre gracieux,
J'ai fait venir, pour vous, les paysannes.

SCÈNE QUATRIÈME
LES MÊMES, LES PAYSANNES, GEMMA.

Les invités se sont rangés de chaque côté de la scène et au fond,
laissant le milieu de la scène libre aux paysannes
qui y dansent la gavotte; puis viennent saluer Bigot
qui se tient toujours à gauche. Deuxième plan, avec Madame Péan.
Rosine est au premier plan gauche, Gaston, premier plan droit.
Gemma est au milieu de la scène avec les paysannes.


SUPPLIQUE

LES PAYSANNES
L'Intendant nous paraît sympathique,
Veut-il soulager l'âme publique?
De gêne, hélas, nous souffrons tant.
Sauvez le peuple agonisant,
Vous êtes puissant, puissant, oui, vraiment.
Bigot reste froid. Madame Péan s'ennuie.
Gaston, apercevant Gemma parmi les paysannes,
a fait quelques pas vers elle. Rosine surprend
ce manège et s'attriste.


ROSINE
à part.
Ah! perfide, pour cette autre, combien d'égards...
Loin de moi vont ses regards.
Non, il ne m'aime plus.
Et devant lui, je veux cacher mes pleurs éperdus.

CHOEUR
Ah! seigneur,
A vous l'honneur.

ROSINE
à part.
Pour mon âme, quel transport,
En cette vue est tout mon sort.

GEMMA
Raymond a toute ma pensée,
A lui je reste fiancée.

TOINON
Qu'il fait bon au Palais Bigot,
Ici, l'amour tourne en lingot.

ROSINE
Oui, je pleure, je pleure.

GEMMA
Toujours ce regard fixé sur moi,
Que de crainte, d'émoi.

GASTON
Gemma, je t'aime
Amour extrême!

ROSINE
Je pleure dans mon courroux,
Dans mon désespoir jaloux...
Perfide, amant, perfide.

GASTON
Je la vois, c'est elle, Gemma,
Dont mon coeur est tant épris.
Je dois lire, hélas!
En ses yeux le mépris, hélas, le mépris!

MADAME PÉAN
Toujours le cri de la misère,
Ce soir, il m'exaspère.

BIGOT
heureux.
Plus farouche, elle est belle à voir...
Je me sens l'aimer, ce beau soir...
(Aux paysannes)
Chassez la crainte et la douleur,
En un si beau jour de bonheur,
Et qu'à votre tristesse
Succède l'allégresse.

GASTON
Gemma, ma douce amie,
Mon regard te supplie.

BIGOT
Oui, ses charmes sont trop exquis
Pour un pauvre, un simple, un marquis...
Fleur qu'à minuit, on cueillera,
C'est à moi seul que tu seras.

LES PAYSANNES
L'Intendant nous parait sympathique,
Veut-il soulager l'âme publique?
De gêne, hélas, nous souffrons tant.
Sauvez le peuple agonisant.
Vous êtes puissant, puissant, oui, vraiment.

LES INVITÉS.
(Gouailleurs à Bigot.)
Monsieur l'Intendant,
Vous avez bon coeur,
C'est avec bonheur
Que vous donnerez
Ce que vous pourrez...

REPRISE DE L'ENSEMBLE
Tout le monde entre au château...
La scène s'est vidée peu à peu.
Gemma a passé devant Gaston
en répondant froidement à son salut.
Gaston reste stupéfait et froissé;
Bigot, qui l'observe, s'approche de lui.


BIGOT
moqueur, bas à Gaston.
Elle sera votre femme..

SCÈNE CINQUIÈME
GASTON, puis TOINON.

GASTON
rageur.
Cruelle dérision.
Tu m'as donc menti, infâme.
Si puissant que soit ton nom,
Il n'a rien pu faire.
Dans ses yeux surpris,
J'ai lu la colère,
La haine et le mépris.
(Toinon arrive par le fond,
mystérieusement).


TOINON
Chût! ô mon maître!
Craignez un traître.
Je suis confondu.
Là, qu'ai-je entendu?
C'est inimaginable...

GASTON
outré.
T'expliqueras-tu
Maniaque du diable?

TOINON
dramatique.
Un complot tramé,
Bigot mène l'affaire...
A minuit sonné,
C'est ici qu'on opère:
Un affreux bandit
Caché dans la savane,
Enlève, à minuit,
Gemma, la paysanne.

GASTON
indigné
Homme impudent et scélérat...
Nous serons là pour la défendre.

GASTON
l'empoignant.
Demeure, et sans trembler,
Viens te dissimuler.
Ils se dissimulent à droite.

SCÈNE SIXIÈME
LES MÊMES, TROIS BANDITS.

TROIS BANDITS
Que l'oreille
Soit de veille
Quand l'oeil ne voit pas.
En silence,
En cadence,
Mesurons nos pas.
Impassible en sa place,
Que chacun se rentasse
Pour faire moindre l'espace.
Dans la savane, sans bruit,
Epions jusqu'à minuit.
Ils se cachent à gauche.

SCÈNE SEPTIÈME
LES MÊMES, RAYMOND, puis GEMMA.

Raymond parait au fond. Farouche, il regarde de tous côtés,
puis le palais. Il est en proie à une douleur profonde.
Ses habits et ses cheveux sont en désordre.


RAYMOND,
Tel un nuage sombre
La nuit errant au fond des cieux,
Morne et triste, dans l'ombre,
Je rôde aux abords de ces lieux.
Mon âme brûlante
N'a qu'un seul désir,
Une soif ardente;
La voir et mourir.

MÉLODIE ET QUATUOR
Dans l'abandon, les noirs regrets,
Cherchant l'oubli de ses attraits,
J'ai voulu fuir, mais c'est en vain,
Tout me parle d'elle sans fin.

RAYMOND
Ah! reviens, infidèle,
C'est mon coeur qui t'appelle!
Ah! rends-moi mes beaux jours.
Gardons des amours
La flamme éternelle.

RAYMOND
Tendre douceur des jours passés,
Je tends vers toi mes bras lassés...
Ah...comment fuir ton souvenir?
Je ne puis, Gemma, sans mourir.

RAYMOND
Ah! reviens, infidèle,
C'est mon coeur qui t'appelle!
Ah! rends-moi mes beaux jours.
Gardons nos amours.

TROIS BANDITS
Ah! c'est le chasseur,
L'amant fidèle...
Ah! dans les pleurs,
Son coeur l'appelle...

RAYMOND, jaloux, plus près du château.
Elle est là...
Elle est là, près de lui, car je le sais, il l'aime..
Elle est là...
O rage!... Il lui parle...Ah! Qu'elle douleur extrême!
Elle est là...

Pris d'une rage jalouse, il gravit, en frémissant,
les marches du Palais, et s'attaque
aux grandes portes fermées à clef. Efforts inutiles.
Furieux de son impuissance, il recule
de quelques pas regardant le Palais en tous sens.
Reculant toujours et toujours cherchant,
il descend lentement l'escalier.
On entend sonner minuit à l'église des Récollets.


TROIS BANDITS
dans la coulisse.
Minuit vient de sonner,
Nous attendons ce mot de passe;
Personne encore dans l'espace
Ne l'a fait résonner.
Un court silence. Raymond est maintenant
à la fenêtre du Palais, troisième plan.
La porte du Palais s'ouvre et l'on voit apparaître Gemma qui,
lentement, descend quelques marches et s'arrête, hésitante.

Personne, ici? Bigot m'a dit d'aller
Dans le jardin et je dois appeler...
Elle descend l'escalier, avance sur la scène
se dirigeant vers le fond. Elle rencontre Raymond.
Surprise de part et d'autre.


GEMMA
apercevant Raymond.
Ah!...

RAYMOND
suppliant.
Ma Gemma, loin de toi, puis-je vivre?
Partout, toujours, l'amour sut me poursuivre!...
Gemma, pardonne au malheureux!
Le plus triste des êtres.
Errant sous ces fenêtres,
Il implore un dernier aveu.

GEMMA
Est-il besoin que je dise
Que je t'aime toujours?
Que dans les pleurs, ta promise
Attendait ton retour?...

RAYMOND
montrant le Palais.
Sans retard, fuyons chez ton père,
Fuyons, Gemma, la nuit est claire.

Ils remontent au fond, mais sont arrêtés
par les bandits qui se sont rangés. Raymond tire son couteau.
Gaston, peu après, entre dans le combat. Lutte violente, rapide.
Les bandits sont terrassés. L'un d'eux, voulant s'échapper à tout prix,
pointe un pistolet sur Raymond. Gemma a aperçu cette manoeuvre.
Elle s'élance devant son fiancé avec un cri de détresse.
Le coup part et la blesse mortellement.
Elle tombe dans les bras de Raymond...Désarroi général;
les bandits en profitent pour prendre la fuite.
Gaston et Toinon sortent, les pourchassent.
On sort du palais. Brouhaha. On s'élance à la poursuite des bandits.
Bruits et cris au dehors. Cependant que les paysannes
et quelques dames accourent au secours de Gemma
qu'on étend dans le grand fauteuil
et à qui on prodigue les premisers soins. Elle est inanimée.
Raymond dans une angoissse extrême se tient près d'elle.


RAYMOND
penché sur Gemma, inanimée.
Ma Gemma chérie,
Tu ne dois pas mourir.
Non... Non, à la vie
Tes beaux yeux vont s'ouvrir.
Gemma se lève, à demi inconsciente,
dans les bras de Raymond.


GEMMA
égarée.
Le trépas devant moi se dresse...
O mes pauvres amours en fleurs...!
Reconnaissant Raymond.
Raymond, Raymond, pure tendresse,
A peine ai-je aimé que je meurs.
(Délirante.)
Raymond je t'aime.

RAYMOND.
Douleur extrême!

GEMMA
se redressant avec un suprême effort.
C'est l'agonie.
Vers l'aube éternelle,
Je prends mon essor.
Elle meurt dans les bras de Raymond...
Les paysannes pleurent, agenouillées.


RAYMOND
avec exaltation.
Je voudrais, fidèle
Te suivre à la mort.
Éperdu de douleur et de désespoir,
il se penche sur Gemma et l'étreint avec fureur.


LES PAYSANNES
agenouillées.
Unique espérance...
Aux mains de ses gardiens,
Ainsi meurt la France
Sur le sol canadien.

SCÈNE HUITIÈME
LES MÊMES, BIGOT, MADAME PÉAN, ROSINE, LES INVITÉS.

A la nouvelle de l'attentat, la scène s'est remplie
peu à peu de l'assistance du palais.
Désordre apparent chez les invités
qui semblent sortir d'une orgie. Inquiétude et malaise.
Madame Péan et Rosine se tiennent près des paysannes et de Gemma.
Bigot a paru à la porte du palais, il a descendu lentement les marches,
regardant les paysannes, puis Gemma, avec stupeur.


BIGOT
d'un sombre dépit.
Fâcheuse et maudite aventure.
Malheur imprévu,
De ma honte fatal augure...
Je me sens perdu.

Il se ressaisit, cependant, et domine son trouble.
Il donne un ordre à un serviteur
qui entre au palais en grande hâte.
Moments pénibles pour chacun, le malaise va croissant,
la consternation est générale. Mouvement au fond.
Le peuple ameuté, envahit la scène; flot grossissant de la foule,
parmi laquelle on distingue des vieillards en bonnet rouge;
des vieux soldats, glorieux mutilés de la guerre;
des marins aux allures de corsaires,
venus comme pour un coup de main;
des vieilles femmes, sorties en grande hâte, un châle sur la tête;
des enfants pieds nus, etc., etc.
Détail saisissant de la misère du peuple dont le ressentiment,
si longtemps contenu, éclate, enfin,
et déferle sur le Palais de l'Intendance.
Les Bandits capturés sont ramenés;
l'un d'eux est traîné au milieu de la scène.
Colère, indignation de la foule.


SCÈNE NEUVIÈME
LES MÊMES, GASTON, UN BANDIT.

CHOEUR
Infâme! A mort! A mort!
Soyons inéxorables!
Des plus honteux coupables
Qu'il connaisse le sort...

LE BANDIT
indiquant Bigot.
Je ne suis pas seul coupable...
Ma famille meurt de faim;
Bigot m'a promis du pain.
C'est lui, l'auteur véritable...

BIGOT
donnant ordre à un serviteur de l'amener.
Cet homme est fou, çà, qu'on l'amène.
Les serviteurs sont arrêtés par Gaston qui,
prenant l'assistance à témoin, accuse Bigot.


GASTON
Oui, Oui, c'est Bigot, de ce rapt il tient la chaîne...
Des braves gens, terreur du soir...
C'est le sorcier, l'espion, l'Ours-Noir.
Surprise générale. Le nom de: L'Ours-Noir est répété
comme un écho funèbre.
Gaston continue, solennel, avec mépris et amertume.
Bigot impassible, regarde Gaston avec mépris.


CHOEUR
L'Ours-Noir?...

GASTON
Simulant la fin des chicanes,
Il fait venir les paysannes
Pour enlever Gemma,
La fille de Dumas...
La douleur me dévore...
J'ai mis mon bonheur en sa main,
Il en a fait un crime encore,
Bigot, le traitre, l'inhumain.

CHOEUR
L'Intendant...?
Il est pâle et tremblant...
On distingue la rage
Aux traits de son visage...
Et son regard nous fuit...
La foule dont l'étonnement a grandi s'est approchée
graduellement de Bigot et l'accuse.

C'est lui...
Raymond vaincu par la douleur, se redresse à ces mots:
"C'est lui". Il se fraie un passage
et va droit à Bigot, menaçant.


RAYMOND
C'est lui!...
(À Bigot)
C'est toi, traître!
Tu t'es fait connaître,
Oses-tu paraître?

CHOEUR
menaçant.
Vengeance.

RAYMOND
Tremble. Car mon transport
Veut ta mort, oui, ta mort!

CHOEUR
Mort au traitre.

Bigot a courbé le front et cherche à se soustraire.
La foule plus menaçante
et plus impitoyable l'accable avec fureur.

RAYMOND
O crime infâme!
Tu m'as pris l'âme,
J'en dois périr.
Toi, en mourir.
Mort à l'infâme.

GASTON
Homme implacable,
Vois qui t'accable,
Et crains ton sort.
Oui, crains la mort!

BIGOT
accablé.
Fureur et rage.
Quand tout m'outrage,
Quoi?...Plus d'amis.
Tous ennemis..

CHOEUR
Plus d'espérance,
Loin de la France,
Peuple perdu,
Par toi vendu.
Vengeance

CHOEUR
Mort au traître.
Vengeance.

LES PAYSANNES
Vaine espérance,
Voeux superflus...
O douce France,
Tu n'es donc plus?

Levant des bras suppliants,
Bigot s'est traîné au pied des gens du peuple;
implorant leur secours.
Mais il est écrasé sous la vengeance publique
et va mourir.


RIDEAU.






F I N



ACTE I
ACTE II
ACTE III






- Karadar Bertoldi Ensemble - Studio Informatico Anesin -