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Claude Debussy

(1862 - 1918)

 

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The Lieder of Claude Debussy

 
Lieder-index:
 


"Ariettes Oubliées"
     1. C'est l'extase
     2. Il pleure dans mon coeur
     3. L'Ombre des Arbres
     4. Chevaux de Bois
     5. Green
     6. Spleen
"Chansons de Bilitis"
     1. La Flûte de Pan
     2. La chevelure
     3. Le Tombeau des Naïades
"Cinq Poèmes de Baudelaire"
     1. Le Balcon
     2. Harmonmie du Soir
     3. Le Jet d'Eau
     4. Recueillement
     5. La Mort des Armants
"L 'enfant prodigue"
     1. Lia's Recitative and Aria
     2. Siméon's Recitative and Aria
"Fêtes Galantes (I, II)"
     I, 1. En sourdine
     I, 2. Clair de lune
     I, 3. Fantoches
     II, 1. Les Ingénus
     II, 2. Le Faune
     II, 3. Colloque sentimental
"Proses Lyriques"
     1. De Rêve
     2. De Grève
     3. De Fleurs
     4. De Soir
"Trois Ballades de François Villon"
     1. I Ballade de Villon à s'amye
     2. II Ballade que Villon feit à la requeste de sa mère pour prier Nostre-Dame
     3. III Ballade de Femmes de Paris
"Trois Chansons de France"
     1.Le temps a laissié son manteau
     2.La grotte
     3.Pour ce que plaisance est morte
"Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé"
     1. Soupir
     2. Placet futile
     3. Evantail
"Beau Soir"
"Crois mon conseil, chère Climène"
"Dans le Jardin"
"Fleur des Blés"
"Je tremble en voyant ton visage"
"La Belle au Bois dormant"
"La mer est plus belle"
"L'échelonnement des haies"
"Le son du cor s'afflige vers les bois"
"Les Angélus"
"Les cloches"
"Mandoline"
"Noël des enfants qui n'ont plus de maisons"
"Nuit d'Étoiles"
"Paysage sentimental"
"Romance"
"Voici que le printemps"

"Ariettes Oubliées"
 
Texts by Paul Verlaine (1844-1896), from Romances sans paroles: Ariettes oubliées (1872)
Music by Claude Debussy, 1888
    
     1. C'est l'extase
     2. Il pleure dans mon coeur
     3. L'Ombre des Arbres
     4. Chevaux de Bois
     5. Green
     6. Spleen

1. C'est l'extase

See also:
 
Gabriel Fauré
(1845-1924), Cinq mélodies ``De Venise'', op. 58 no. 5
Camille Saint-Saëns (1835-1921), "Le vent dans la plaine" (1912)
 


C'est l'extase langoureuse,
C'est la fatigue amoureuse,
C'est tous les frissons des bois
Parmi l'étreinte des brises,
C'est vers les ramures grises
Le choeur des petites voix.
O le frêle et frais murmure !
Cela gazouille et susurre,
Cela ressemble au cri doux
Que l'herbe agitée expire...
Tu dirais, sous l'eau qui vire,
Le roulis sourd des cailloux.
Cette âme qui se lamente
En cette plainte dormante
C'est la nôtre, n'est-ce pas?
La mienne, dis, et la tienne,
Dont s'exhale l'humble antienne
Par ce tiède soir, tout bas?

2. Il pleure dans mon coeur

(Different text set by: Gabriel Fauré (1845-1924), op. 51 no. 3)

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville.
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur?
O bruit doux de la pluie,
Par terre et sur les toits!
Pour un coeur qui s'ennuie,
O le bruit de la pluie!
Il pleure sans raison
Dans se coeur qui s'écoeure.
Quoi! nulle trahison?
Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine,
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon coeur a tant de peine.


3. L'Ombre des Arbres

 
 
L'ombre des arbres dans la rivière embrumée
Meurt comme de la fumée,
Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles,
Se plaignent les tourterelles.
Combien ô voyageur, ce paysage blême
Te mira blême toi-même,
Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées, -
Tes espérances noyées.

4. Chevaux de Bois
 
Tournez, tournez, bon chevaux de bois,
Tournez cent tours, tounez mille tours.
Tournez souvent et tournez toujours,
Tournez, tournez au son des hautbois.
L'enfant tout rouge et la mère blanche,
Le gars en noir et la fille en rose.
L'une à la chose et l'autre à la pose,
Chaucun se paie un sou de dimanche.
Tournez, tournez, chevaux de leur coeur,
Tandis qu'autour de tous vos tournois
Clignote l'oeil du filou sournois.
Tournez au son du piston vainqueur!
C'est étonnant comme ça vous soûle,
D'aller ainsi dans ce cirque bête,
Rien dans le ventre et mal dans la tête,
Du mal en masse et du bien en foule;
Tournez dadas, sans qu'il soit besoin
D'user jamais de nuls éperons
Pour commander à vos galops ronds.
Tournez, tournez, sans espoir de foin,
Et dépêchez, chevaux de leur âme,
Déjà voici que sonne à la soupe
La nuit qui tombe et chasse la troupe
De gais buveurs, que leur soif affame.
Tournez, tournez! Le ciel en velours
D'astres en or se vêt lentement,
L'Eglise tinte un glas tristement.
Tournez au son joyeux des tambours, tournez.

5. Green (Aquarelle)

See also:
 
Gabriel Fauré (1845-1924), Cinq mélodies "De Venise'", op. 58 no. 3
 

 
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.
J'arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers ;
Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête,
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

6. Spleen (Aquarelle)

See also:

Charles Bordes (1863-1909)
John Ireland (1879-1962), from Marigold no. 3, in an English translation by Ernest Dowson

 
Les roses étaient toutes rouges,
Et les lierres étaient tout noirs.
Chère, pour peu que tu te bouges,
Renaissent tous mes désespoirs.
Le ciel était trop bleu, trop tendre,
La mer trop verte et l'air trop doux;
Je crains toujours, ce qu'est d'attendre,
Quelque fuite atroce de vous!
Du houx à la feuille vernie,
Et du luisant buis je suis las,
Et de la campagne infinie,
Et de tout, fors de vous. Hélas!

"Chansons de Bilitis"
 
Texts by Pierre Louys (1870-1925)
Music by Claude Debussy
 
    
1. La Flûte de Pan
     2. La chevelure
     3. Le Tombeau des Naïades

1. La Flûte de Pan
 
Pour le jour des Hyacinthies,
Il m'a donnè une syrinx faite
De roseaux bien taillés,
Unis avec la blanche cire
Qui est douce à mes lèvres comme le miel.
Il m'apprend à jouer, assise sur ses genoux;
Mais je suis un peu tremblante.
Il en joue après moi, si doucement
Que je l'entends à peine.
Nous n'avons rien à nous dire,
Tant nous sommes près l'un de l'autre;
Mais nos chansons veulent se répondre,
Et tour à tour nos bouches
S'unissent sur la flûe.
Il est tard;
Voici le chant des grenouilles vertes
Qui commence avec la nuit.
Ma mère ne croira jamais
Que je suis restée si longtemps
A chercher ma ceinture perdue.

2. La chevelure
 
Il m'a dit: "Cette nuit, j'ai rêvé.
J'avais ta chevelure autour de mon cou.
J'avais tes cheveux comme un collier noir
Autour de ma nuque et sur ma poitrine.
Je les caressais, et c'étaient les miens;
Et nous étions liés pour toujours ainsi,
Par la même chevelure, la bouche sur la bouche,
Ainsi que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine.
Et peu à peu, il m'a semblé.
Tant nos membres étaient confondus,
Que je devenais toi-même,
Ou que tu entrais en moi comme mon songe."
Quand il eut achevé,
Il mit doucement ses mains sur mes épaules,
Et il me regarda d'un regard si tendre,
Que je baissai les yeux avec un frisson.

3. Le Tombeau des Naïades
 
 
Le long du bois couvert de givre, je marchais;
Mes cheveux devant ma bouche
Se fleurissaient de petits glaçons,
Et mes sandales étaient lourdes
De neige fangeuse et tassée.
Il me dit: "Que cherches-tu?"
Je suis la trace du satyre.
Ses petits pas fourchus alternent
Comme des trous dans un manteau blanc.
Il me dit: "Les satyres sont morts.
Les satyres et les nymphes aussi.
Depuis trente ans, il n'a pas fait un hiver aussi terrible.
La trace que tu vois est celle d'un bouc.
Mais restons ici, où est leur tombeau."
Et avec le fer de sa houe il cassa la glace
De la source ou jadis riaient les naïades.
Il prenait de grands morceaux froids,
Es les soulevant vers le ciel pâle,
Il regardait au travers.


"Cinq Poèmes de Baudelaire"

 
Texts by Charles Baudelaire (1821-1867)
Music by Claude Debussy, 1890
 
    
1. Le Balcon
     2. Harmonmie du Soir
     3. Le Jet d'Eau
     4. Recueillement
     5. La Mort des Armants

1. Le Balcon

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
O toi, tous mes plaisirs! ô toi, tous mes devoirs!
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses.
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voilés de vapeur rose.
Que ton sein m'était doux!
Que ton coeur m'était bon!
Nous avons dit souvent d'impérissables choses
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.
Que les soleils sont beaux par les chaudes soirées!
Que l'espace est profond! que le coeur est puissant!
En me penchant vers toi, reine des adorées,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux par les chaudes soirées!
La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
Et je buvais ton souffle. Ô douceur, ô poison!
Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles,
La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison.
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses,
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux?
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses!
Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis.
Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Après s'être lavés au fond des mers profondes
O serments! ô parfums! ô baisers infinis!

2. Harmonie du Soir
 
Voici venir les temps où vibrant sur sa tige,
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir,
Valse mélancolique et langoureux vertige.
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir,
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,
Valse mélancolique et langoureux vertige,
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;
Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige.
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige, -
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir.


3. Le Jet d'Eau

 
Tes beaux yeux sont las, pauvre amante!
Reste longtemps sans les rouvrir,
ans cette pose nonchalante où t'a surprise le plaisir.
Dans la cour le jet d'eau qui jase
Et ne se tait ni nuit ni jour,
Entretient doucement l'extase
Où ce soir m'a plongé l'amour.
La gerbe d'eau qui berce
Ses mille fleurs,
Que la lune traverse
De ses pâleurs,
Tombe comme une averse
De larges pleurs.
Ainsi ton âme qu'incendie
L'éclair brulant des voluptés,
S'élance, rapide et hardie,
Vers les vastes cieux enchantés.
Puis, elle s'épanche, mourante
En un flot de triste langueur,
Qui par une invisible pente
Descend jusqu'au fond de mon coeur.
O toi, que la nuit rend si belle,
Qu'il m'est doux, penché vers tes seins,
D'écouter la plainte éternelle
Qui sanglote dans les bassins!
Lune, eau sonore, nuit bénie,
Arbres qui frissonnez autour,
Votre pure mélancolie
Est le miroir de mon amour.

4. Recueillement

See also:

Kees van Baaren (1906-1970)

 
Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille;
Tu réclamais le soir: il descend, le voici!
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne moi la main; viens par ici,
Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées.
Surgir du fond des eaux le Regret souriant,
Le soleil moribond s'endormir sous une arche;
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche.

5. La Mort des Amants
 
Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux;
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux,
Usant à l'envi leurs chaleurs dernières;
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Un soir fait de rose et de bleu mystique
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot tout chargé d'adieu,
Et plus tard un ange, entrouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

"L 'enfant prodigue"
 
Texts by Edouard Guinand (1838- ?)
Music by Claude Debussy
 
    1. Lia's Recitative and Aria
     2. Siméon's Recitative and Aria

1. Lia's Recitative and Aria
 
L'année en vain chasse l'année!
A chaque saison ramenée,
Leurs jeux et leurs ébats m'attristent malgré moi:
Ils rouvrent ma blessure et mon chagrin s'accroît...
Je viens chercher la grève solitaire...
Douleur involontaire!
Efforts superflus!
Lia pleure toujours l'enfant qu'elle n'a plus!...
Azaël! Azaël! Pourquoi m'as-tu quittée?...
En mon coeur maternel ton image est restée.
Azaël! Azaël! Pourquoi m'as-tu quittée?...
Cependant les soirs étaient doux,
Dans la plaine d'ormes plantée,
Quand, sous la charge récoltée,
On ramenait les grands boeufs roux.
Lorsque la tâche était finie,
Enfants, vieillards et serviteurs,
Ouvriers des champs ou pasteurs,
Louaient, de Dieu la main bénie;
Ainsi les jours suivaient les jours
Et dans la pieuse famille,
Le jeune homme et la jeune fille
Echangeaient leurs chastes amours.
D'autres ne sentent pas le poids de la vieillesse, -
Heureux dans leurs enfants,
Ils voient couler les ans,
Sans regret comme sans tristesse...
Aux coeurs inconsolés que les temps sont pesants!...
Azaël! Pourquoi m'as-tu quittée?...

2. Siméon's Recitative and Aria
 
 
Faites silence!... Ecoutez tous!...
Allez par les champs, allez sur la place;
Frappez la cymbale et le tambourin!
Dites en mon nom à celui qui passe:
"Plus de vains soucis, plus de noir chagrin,
Que tout soit en joie!
Le ciel nous envoie un bienfait à peine rêvé:
Celui que sans cesse pleurait ma vieillesse,
L'enfant prodigue est retrouvé!"
Remplissez l'amphore, tuez le veau gras!...
Puisque avant de mourir je te revois encore,
Viens, mons fils, dans mes bras!...

"Fêtes Galantes (I, II)"
 
Text by Paul Verlaine (1844-1896)
Music by Claude Debussy
  
     I, 1. En sourdine
     I, 2. Clair de lune
     I, 3. Fantoches
     II, 1. Les Ingénus
     II, 2. Le Faune
     II, 3. Colloque sentimental

I, 1. En sourdine

See also:

Gabriel Fauré (1845-1924), Cinq mélodies "De Venise'", op. 58 no. 2

 
Calmes dans le demi-jour
Que les branches hautes font,
Pénétrons bien notre amour
De ce silence profond.
Fondons nos âmes, nos coeurs
Et nos sens extasiés,
Parmi les vagues langueurs
Des pins et des arbousiers.
Ferme tes yeux à demi,
Croise tes bras sur ton sein,
Et de ton coeur endormi
Chasse à jamais tout dessein.
Laissons-nous persuader
Au souffle berceur et doux
Qui vient, à tes pieds, rider
Les ondes des gazons roux.
Et quand, solennel, le soir
Des chênes noirs tombera
Voix de notre désespoir,
Le rossignol chantera.

I, 2. Clair de lune

See also:

Gabriel Fauré (1845-1924), op. 46 no. 2 (1887), first published 1888

 
Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmants masques et bergamasques,
Jouant du luth et dansant, et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques,
Tout en chantant sur le mode mineur
L'amour vainqueur et la vie opportune.
Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur,
Et leur chanson se mêle au clair de lune,
Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver, les oiseaux dans les arbres,
Et sangloter d'extase les jets d'eau,
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.

I, 3. Fantoches
 
 
Scaramouche et Pulcinella,
Qu'un mauvais dessein rassembla,
Gesticulent noirs sous la lune,
Cependant l'excellent docteur Bolonais
Cueille avec lenteur des simples
Parmi l'herbe brune.
Lors sa fille, piquant minois,
Sous la charmille, en tapinois,
Se glisse demi-nue,
En quête de son beau pirate espagnol,
Dont un amoureux rossignol
Clame la détresse à tue-tête.

II, 1. Les Ingénus
 
 
Les hauts talons luttaient avec les longues jupes,
En sorte que, selon le terrain et le vent,
Parfois luisaient des bas de jambes,
Trop souvent interceptés!
Et nous aimions ce jeu de dupes.
Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux
Inquiétait le col des belles sous les branches,
Et c'étaient des éclairs soudains des nuques blanches,
Et ce regal comblait nos jeunes veux de fous.
Le soir tombait, un soir equivoque d'automne:
Les belles se pendant reveuses à nos bras,
Dirent alors des mots si spéciaux, tout bas,
Que notre âme depuis ce temps tremble et s'étonne.

II, 2. Le Faune
 
Un vieux faune de terre cuite
Rit au centre des boulingrins,
Présageant sans doute une suite
Mauvaise à ces instants sereins,
Qui m'ont conduit et t'ont conduite,
Mélancoliques pelerins,
Jusqu'à cette heure dont la fuite
Tournoie au son des tambourins.

II, 3. Colloque sentimental
 
Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.
Leurs yeux sont morts et leur lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.
Te souvient-il de notre extase ancienne?
Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?
Ton coeur bât-il toujours à mon seul nom?
Toujours vois-tu mon âme en rêve? Non.
Ah! Les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches: C'est possible.
Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir!
L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

"Proses Lyriques"
 
Texts by Claude Achille Debussy (1862-1918)
Music by Claude Debussy
 
     1. De Rêve
     2. De Grève
     3. De Fleurs
     4. De Soir

1. De Rêve
 
 
La nuit a des douceurs de femme,
Et les vieux arbres, sous la lune d'or,
Songent! A Celle qui vient de passer,
La tête emperlée,
Maintenant navrée, à jamais navrée,
Ils n'ont pas su lui faire signe...
Toutes! Elles ont passé:
Les Frêles, les Folles,
Semant leur rire au gazon grêle,
Aux brises frôleuses la caresse charmeuse des hanches fleurissantes.
Hélas! de tout ceci, plus rien qu'un blanc frisson...
Les vieux arbres sous la lune d'or
Pleurent leurs belles feuilles d'or!
Nul ne leur dédiera
Plus la fierté des casques d'or,
Maintenant ternis, à jamais ternis:
Les chevaliers sont morts
Sur le chemin du Grâal!
La nuit a des douceurs de femme,
Des mains semblent frôler les âmes,
Mains si folles, si frêles,
Au temps où les épées chantaient pour Elles!
D'étranges soupirs s'élèvent sous les arbres:
Mon âme c'est du rêve ancien qui t'étreint!

2. De Grève
 
Sur la mer les crépuscules tombent,
Soie blanche effilée.
Les vagues comme de petites folles,
Jasent, petites filles sortant de l'école,
Parmi les froufrous de leur robe,
Soie verte irisée!
Les nuages, graves voyageurs,
Se concertent sur le prochain orage,
Et c'est un fond vraiment trop grave
A cette anglaise aquarelle.
Les vagues, les petites vagues,
Ne savent plus où se mettre,
Car voici la méchante averse,
Froufrous de jupes envolées,
Soie verte affolée.
Mais la lune, compatissante à tous,
Vient apaiser ce gris conflit,
Et caresse lentement ses petites amies,
Qui s'offrent, comme lèvres aimantes,
A ce tiède et blanc baiser.
Puis, plus rien...
Plus que les cloches attardées des flottantes églises,
Angelus des vagues,
Soie blanche apaisée!

3. De Fleurs
 
Dans l'ennui si désolément vert
De la serre de douleur,
Les fleurs enlacent mon coeur
De leurs tiges méchantes.
Ah! quand reviendront autour de ma tête
Les chères mains si tendrement désenlaceuses?
Les grands Iris violets
Violèrent méchamment tes yeux,
En semblant les refléter, -
Eux, qui furent l'eau du songe
Où plongèrent mes rêves si doucement,
Enclos en leur couleur;
Et les lys, blancs jets d'eau de pistils embaumés,
Ont perdu leur grâce blanche,
Et ne sont plus que pauvres malades sans soleil! -
Soleil! ami des fleurs mauvaises,
Tueur de rêves: Tueur d'illusions,
Ce pain béni des âmes misérables!
Venez! Venez! Les mains salvatrices!
Brisez les vitres de mensonge,
Brisez les vitres de maléfice,
Mon âme meurt de trop de soleil!
Mirages! Plus ne refleurira la joie de mes yeux,
Et mes mains sont lasses de prier,
Mes yeux sont las de pleurer!
Eternellement ce bruit fou
Des pétales noirs de l'ennui,
Tombant goutte à goutte sur ma tête,
Dans le vert de la serre de douleur!

4. De Soir
 
Dimanche sur les villes,
Dimanche dans les coeurs!
Dimanche chez let petites filles,
Chantant d'une voix informée,
Des rondes obstinées,
Ou de bonnes tours
N'en ont plus que pour quelques jours!
Dimanche, les gares sont folles!
Tout le monde appareille
Pour des banlieues d'aventure,
En se disant adieu
Avec des gestes éperdus!
Dimanche les trains vont vite,
Dévorés par d'insatiables tunnels;
Et les bons signaux des routes
Echangent d'un oeil unique,
Des impressions toutes mécaniques.
Dimanche, dans le bleu de mes rêves,
Où mes pensées tristes
De feux d'artifices manqués
Ne veulent plus quitter
Le deuil de vieux Dimanches trépassés.
Et la nuit, à pas de velours,
Vient endormir le beau ciel fatigué,
Et c'est Dimanche dans les avenues d'étoiles;
La Vierge or sur argent
Laisse tomber les fleurs de sommeil!
Vite, les petits anges,
Dépassez les hirondelles
Afin de vous coucher
Forts d'absolution!
Prenez pitié des villes,
Prenez pitié des coeurs,
Vous, la Vierge or sur argent!

"Trois Ballades de François Villon"
 
Texts by François Villon (1431-1463)
Music by Claude Debussy
  
    1. I Ballade de Villon à s'amye
     2. II Ballade que Villon feit à la requeste de sa mère pour prier Nostre-Dame
     3. III Ballade de Femmes de Paris

I Ballade
 
 
Faulse beauté, qui tant me couste cher,
Rude en effect, hypocrite doulceur,
Amour dure, plus que fer, à mascher;
Nommer que puis de ma deffaçon seur.
Charme felon, la mort d'ung povre cueur,
Orgueil mussé, qui gens met au mourir,
Yeulx sans pitié! ne veult droict de rigueur
Sans empirer, ung povre secourir?
Mieulx m'eust valu avoir esté crier
Ailleurs secours, c'eust esté mon bonheur:
Rien ne m'eust sceu de ce fait arracher;
Trotter m'en fault en fuyte à deshonneur.
Haro, haro, le grand et le mineur!
Et qu'est cecy? mourray sans coup ferir,
Ou pitié peult, selon ceste teneur,
Sans empirer, ung povre secourir.
Ung temps viendra, qui fera desseicher,
Jaulnir, flestrir, vostre espanie fleur:
J'en risse lors, se tant peusse marcher,
Mais las! nenny: ce seroit donc foleur,
Vieil je seray; vous, laide et sans couleur.
Or, beuvez, fort, tant que ru peult courir.
Ne donnez pas à tous ceste douleur
Sans empirer, ung povre secourir.
Prince amoureux, des amans le greigneur,
Vostre mal gré ne vouldroye encourir;
Mais tout franc cueur doit, par Nostre Seigneur,
Sans empirer, ung povre secourir.

II Balade
 
Dame du ciel, regente terrienne,
Emperière des infernaulx palux,
Recevez-moy, vostre humble chrestienne,
Que comprinse soye entre vos esleuz,
Ce non obstant qu'oncques riens ne valuz.
Les biens de vous, ma dame et ma maistresse,
Sont trop plus grans que ne suys pecheresse,
Sans lesquelz bien ame ne peult
Merir n'avoir les cieulx,
Je n'en suis mentèresse.
En ceste foy je vueil vivre et mourir.
A vostre Filz dictes que je suys sienne;
De luy soyent mes pechez aboluz:
Pardonnez-moy comme à l'Egyptienne,
Ou comme il feut au clerc Theophilus,
Lequel par vous fut quitte et absoluz,
Combien qu'il eust au diable faict promesse.
Preservez-moy que je n'accomplisse ce!
Vierge portant sans rompure encourir
Le sacrement qu'on celebre à la messe.
En ceste foy je vueil vivre et mourir.
Femme je suis povrette et ancienne,
Qui riens ne sçay, oncques lettre ne leuz;
Au moustier voy dont suis paroissienne,
Paradis painct où sont harpes et luz,
Et ung enfer où damnez sont boulluz:
L'ung me faict paour, l'aultre joye et liesse.
La joye avoir faismoy, haulte Deesse,
A qui pecheurs doibvent tous recourir,
Comblez de foy, sans faincte ne paresse.
En ceste foy je vueil vivre et mourir.

III Ballade
 
Quoy qu'on tient belles langagières
Florentines, Veniciennes, assez pour estre messaigières,
Et mesmement les anciennes;
Mais, soient Lombardes, Romaines, Genevoises,
À mes perils, Piemontoises, Savoysiennes,
Il n'est bon bec que de Paris.
De beau parler tiennent chayeres,
Ce dit-on Napolitaines,
Et que sont bonnes cacquetières
Allemandes et Bruciennes;
Soient Grecques, Egyptiennes,
De Hongrie ou d'aultre païs,
Espaignolles ou Castellannes,
Il n'est bon bec que de Paris.
Brettes, Suysses, n'y sçavent guèrres,
Ne Gasconnes et Tholouzaines;
Du Petit Pont deux harangères les concluront,
Et les Lorraines, Anglesches ou Callaisiennes,
(ay-je beaucoup de lieux compris?)
Picardes, de Valenciennes...
Il n'est bon bec que de Paris.
Prince, aux dames parisiennes,
De bien parler donnez le prix;
Quoy qu'on die d'Italiennes,
Il n'est bon bec que de Paris.

"Trois Chansons de France"
 
Texts by Charles Duc D'Orléans (1394-1465) and Tristan L'hermite François (1601-1655)
Music by Claude Debussy

     1.Le temps a laissié son manteau
     2.La grotte
     3.Pour ce que plaisance est morte

1. Le temps a laissié son manteau

See also:

Charles Duc D'Orléans (1394-1465), Rondel LXIII from Poésies complètes, Tome II, published by Lemerre, Paris, 1874
Camille Saint-Saëns (1835-1921), "Temps nouveau" (modernized version), and"Temps nouveau" (1921)

 
Le temps a laissié son manteau
De vent de froidure et de pluye
Et s'est vestu de broderye,
De soleil raiant, cler et beau.
Il n'y a beste ne oisieau
Qui en son jargon ne chante ou crye.
Le temps a laissié son manteau,
De vent de froidure et de pluye.
Rivière, fontaine et ruisseau
Portent en livrée jolye
Goultes d'argent d'orfaverie
Chascun s'abille de nouveau,

2. La Grotte

Text by Tristan L'hermite
 
 
Auprès de cette grotte sombre
Ou l'on respire air si doux,
L'onde lutte avec les cailloux
Et la lumière avecque l'ombre.
Ces flots, lassés de l'exercise
Qu'ils ont fait dessus de gravier,
Se reposent dans ce rivier
Ou mourut autrefois Narcisse...
L'ombre de cette fleur vermeille
Et celle de ces joncs pendants
Paraissent estre la dedans
Les songes de l'eau qui sommeille.

3. Pour ce que Plaisance est morte

Text by Charles Duc d'Orléans
 
Pour ce que Plaisance est morte
Ce may, suis vestu de noir;
C'est grand pitié de véoir
Mon coeur qui s'en désconforte.
Je m'abille de la sorte
Que doy, pour faire devoir,
Pour ce que Plaisance est morte,
Ce may, suis vestu de noir.
Le temps ces nouvelles porte
Qui ne veut déduit avoir;
Mais par force du plouvoir
Fuit des champs clore la porte,
Pour ce que Plaisance est morte.

"Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé"
 
Texts by Stéphane Mallarmé (1842-1898)
Music by Claude Debussy
 
     1. Soupir
     2. Placet futile
     3. Evantail

1. Soupir
 
Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton oeil angélique,
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d'eau soupire vers l'azur!
Vers l'azur attendri d'octobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie
Et laisse, sur l'eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se trainer le soleil jaune d'un long rayon.

2. Placet futile
 
Princesse! à jalouser le destin d'une Hébé
Qui point sur cette tasse au baiser de vos lèvres;
J'use mes feux mais n'ai rang discret que d'abbé
Et ne figurerai même nu sur le Sèvres.
Comme je ne suis pas ton bichon embarbé
Ni la pastille, ni jeux mièvres
Et que sur moi je sens ton regard clos tombé
Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres!
Nommez-nous... toi de qui tant de ris framboisés
Se joignent en troupeaux d'agneaux apprivoisés
Chez tous broutant les voeux et bêlant aux délires,
Nommez-nous... pour qu'Amour ailé d'un éventail
M'y peigne flûte aux doigts endormant ce bercail,
Princesse, nommez-nous berger de vos sourires.

3. Evantail
 
Ô rêveuse, pour que je plonge
Au pur délice sans chemin,
Sache, par un subtil mensonge,
Garder mon aile dans ta main.
Une fraîcheur de crépuscule
Te vient à chaque battement
Dont le coup prisonnier recule
L'horizon délicatement.
Vertige! voici que frissonne
L'espace comme un grand baiser
Qui, fou de naître pour personne,
Ne peut jaillir ni s'apaiser.
Sens-tu le paradis farouche
Ainsi qu'un rire enseveli
Se couler du coin de ta bouche
Au fond de l'unanime pli.
Le sceptre des rivages roses
Stagnants sur les soirs d'or, ce l'est
Ce vol blanc fermé que tu poses
Contre le feu d'un bracelet.

"Beau Soir"
 
Text by Paul Bourget (1852-1935)
Music by Claude Debussy, 1891
 
 
Lorsque au soleil couchant les rivières sont roses,
Et qu'un tiède frisson court sur les champs de blé,
Un conseil d'être heureux semble sortir des choses
Et monter vers le coeur troublé.
Un conseil de goûter le charme d'être au monde,
Cependant qu'on est jeune et que le soir est beau,
Car nous nous en allons comme s'en va cette onde,
Elle à la mer, nous au tombeau.

"Crois mon conseil, chère Climène"
 
Text by Tristan L'hermite François (1601-1655)
Music by Claude Debussy
 
 
Crois mon conseil, chère Climène;
Pour laisser arriver le soir,
Je te prie, allons-nous asseoir
Sur le bord de cette fontaine.
N'ouistu pas soupirer Zéphire,
De merveille et d'amour atteint,
Voyant des roses sur ton teint,
Qui ne sont pas de son empire?
Sa bouche d'odeur toute pleine
A soufflé sur notre chemin,
Mêlant un esprit de jasmin
A l'ambre de ta douce haleine.

"Dans le Jardin"
 
Text by Paul Gravollet
Music by Claude Debussy, 1905
 
Je regardais dans le jardin,
Furtif au travers de la haie;
Je t'ai vue, enfant! et soudain,
Mon coeur tressaillit: je t'aimais!
Je m'égratignais aux épines,
Mes doigts saignaient avec les mures,
Et ma souffrance était divine;
Je voyais ton front de gamine,
Tes cheveux d'or et ton front pur!
Grandette et pourtant puérile,
Coquette d'instinct seulement,
Les yeux bleus ombrés de longs cils,
Qui regardent tout gentiment,
Un corps un peu frêle et charmant,
Une voix de mai, des gestes d'avril!
Je regardais dans le jardin,
Furtif au travers de la haie;
Je t'ai vue, enfant! et soudain,
Mon coeur tressaillit: je t'aimais!

"Fleur des Blés"
 
Text by André Girod
Music by Claude Debussy, 1891
 
 
Le long des blés que la brise
Fait onduler puis défrise
En un désordre coquet,
J'ai trouvé de bonne prise
De t'y cueillir un bouquet.
Mets-le vite à ton corsage,
Il est fait à ton image
En même temps que pour toi...
Ton petit doigt, je le gage,
T'a déjà soufflé pourquoi:
Ces épis dorés, c'est l'onde
De ta chevelure blonde
Toute d'or et de soleil;
Ce coquelicot qui fronde,
C'est ta bouche au sang vermeil.
Et ces bluets, beau mystère!
Points d'azur que rien n'altère,
Ces bluets ce sont tes yeux,
Si bleus qu'on dirait, sur terre,
Deux éclats tombés des cieux.

"Je tremble en voyant ton visage"
 
Text by Tristan L'hermite François (1601-1655)
Music by Claude Debussy
 
Je tremble en voyant ton visage
Flotter avecque mes désirs,
Tant j'ai de peur que mes soupirs
Ne lui fassent faire naufrage.
De crainte de cette aventure
Ne commets pas si librement
A cet infidèle élément
Tous les trésors de la Nature.
Veux-tu, par un doux privilège,
Me mettre audessus des humains?
Fais-moi boire au creux de tes mains,
Si l'eau n'en dissout point la neige.

"La Belle au Bois dormant"
 
Text by Vincent Hypsa
Music by Claude Debussy
 
Des trous à son pourpoint vermeil,
Un chevalier va par la brune,
Les cheveux tout pleins de soleil,
Sous un casque couleur de lune.
Dormez toujours, dormez au bois,
L'anneau, la Belle, à votre doigt.
Dans la poussière des batailles,
Il a tué loyal et droit,
En frappant d'estoc et de taille,
Ainsi que frapperait un roi.
Dormez au bois, où la verveine,
Fleurit avec la marjolaine.
Et par les monts et par la plaine,
Monté sur son grand destrier,
Il court, il court à perdre haleine,
Et tout droit sur ses étriers.
Dormez la Belle au Bois, rêvez
Q'un prince vous épouserez.
Dans la forêt des lilas blancs,
Sous l'éperon d'or qui l'excite,
Son destrier perle de sang
Lel lilas blancs, et va plus vite.
Dorme au bois, dormez, la Belle
Sous vos courtines de dentelle.
Mais il a pris l'anneau vermeil,
Le chevalier qui par la brune,
A des cheveux pleins de soleil,
Sous un casque couleur de lune.
Ne dormez plus, La Belle au Bois,
L'anneau n'est plus à votre doigt.

"La mer est plus belle"
 
Text by Paul Verlaine (1844-1896)
Music by Claude Debussy
 
La mer est plus belle
Que les cathédrales;
Nourrice fidèle,
Berceuse de râles;
La mer sur qui prie
La Vierge Marie!
Elle a tous les dons,
Terribles et doux.
J'entends ses pardons,
Gronder ses courroux;
Cette immensité
N'a rien d'entêté.
Oh! Si patiente,
Même quand méchante!
Un souffle ami hante
La vague, et nous chante:
"Vous, sans espérance,
Mourez sans souffrance!"
Et puis, sous les cieux
Qui s'y rient plus clairs,
Elle a des airs bleus,
Roses, gris et verts...
Plus belle que tous,
Meilleure que nous!

"L'échelonnement des haies"
 
Text by Paul Verlaine (1844-1896)
Music by Claude Debussy, "L'échelonnement des haies" (1901)

See also:

Charles Bordes (1863-1909), "Paysage vert"

 
 
L'échelonnement des haies
Moutonne à l'infini, mer
Claire dans le brouillard clair,
Qui sent bon les jeunes baies.
Des arbres et des moulins
Sont légers sur le vert tendre,
Où vient s'ébattre et s'étendre
L'agilité des poulains.
Dans ce vague d'un Dimanche,
Voici se jouer aussi
De grandes brebis,
Aussi douces que leur laine blanche.
Tout à l'heure déferlait
L'onde roulée en volutes,
De cloches comme des flûtes
Dans le ciel comme du lait.

"Le son du cor s'afflige vers les bois"
 
Text by Paul Verlaine (1844-1896)
Music by Claude Debussy, "Le son du cor s'afflige", 1901

See also:

Charles Bordes (1863-1909), "Le son du cor s'afflige vers les bois"
 


 
Le son du cor s'afflige vers les bois,
D'une douleur on veut croire orpheline
Qui vient mourir au bas de la colline,
Parmi la bise errant en courts abois.
L'âme du loup pleure dans cette voix,
Qui monte avec le soleil, qui décline
D'une agonie on veut croire câline,
Et qui ravit et qui navre à la fois.
Pour faire mieux cette plainte assoupie,
La neige tombe à longs traits de charpie
A travers le couchant sanguinolent,
Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne,
Tant il fait doux par ce soir monotone,
Où se dorlote un paysage lent.

"Les Angélus"
 
Text by G. le Roy
Music by Claude Debussy, 1891
 
 
Cloches chrétiennes pour les matines,
Sonnant au coeur d'espérer encore!
Angelus angelisés d'aurore!
Las! Où sont vos prières câlines?
Vous étiez de si douce folies!
Et chanterelles d'amours prochaines!
Aujourd'hui souveraine est ma peine.
Et toutes matines abolies.
Je ne vis plus que d'ombre et de soir;
Les las angelus pleurent la mort,
Et là, dans mon coeur résigné, dort
La seule veuve de tout espoir.

"Les cloches"
 
Text by Paul Bourget (1852-1935)
Music by Claude Debussy, 1891
 
 
Les feuilles s'ouvraient sur le bord des branches,
délicatement.
Les cloches tintaient, légères et franches,
dans le ciel clément.
Rhythmique et fervent comme une antienne,
ce lointain appel
me remémorait la blancheur chrétienne
des fleurs de l'autel.
Ce cloches parlaient d'heureuses années,
et, dans le grand bois,
semblaient reverdir les feuilles fanées,
des jours d'autrefois.

"Mandoline"
 
Text by Paul Verlaine (1844-1896)
Music by Claude Debussy, 1890

See also:
 
Gabriel Fauré (1845-1924), from Cinq mélodies ``De Venise'', op. 58 no. 1

 
Les donneurs de sérénades
Et les belles écouteuses
Echangent des propos fades
Sous les ramures chanteuses.
C'est Tircis et c'est Aminte,
Et c'est l'éternel Clitandre,
Et c'est Damis qui pour mainte
Cruelle fait maint vers tendre.
Leurs courtes vestes de soie,
Leurs longues robes à queue,
Leur élégance, leur joie
Et leurs molles ombres bleues,
Tourbillonent dans l'extase
D'une lune rose et grise,
Et la mandoline jase
Parmi les frissons de brise.

"Noël des enfants qui n'ont plus de maisons"
 
Text by Claude Debussy (1862-1918)
Music by Claude Debussy
 
Nous n'avons plus de maisons!
Les ennemis ont tout pris,
Jusqu'à notre petit lit!
Ils ont brûlé l'école et notre maître aussi.
Ils ont brûlé l'église et monsieur Jésus-Christ!
Et le vieux pauvre qui n'est pas pu s'en aller!
Nous n'avons plus de maisons!
Les ennemis ont tout pris,
Jusqu'à notre petit lit!
Bien sûr! papa est à la guerre,
Pauvre maman est morte
Avant d'avoir vu tout ça.
Qu'est-ce que l'on va faire?
Noël! petit Noël! n'allez pas chez eux,
N'allez plus jamais chez eux,
Punissez-les!
Vengez les enfants de France!
Les petits Belges, les petits Serbes,
Et les petits Polonais aussi!
Si nous en oublions, pardonnez-nous.
Noël! Noël! surtout, pas de joujoux,
Tâchez de nous redonner le pain quotidien.
Nous n'avons plus de maisons!
Les ennemis ont tout pris,
Jusqu'à notre petit lit!
Ils ont brûlé l'école et notre maître aussi.
Ils ont brûlé l'église et monsieur Jésus-Christ!
Et le vieux pauvre qui n'est pas pu s'en aller!
Noël! écoutez-nous, nous n'avons plus de petits sabots:
Mais donnez la victoire aux enfants de France!

"Nuit d'Étoiles"
 
Text by Théodore Faullin de Banville (1823-1891)
Music by Claude Debussy, 1882
 
Nuit d'étoiles,
sous tes voiles,
Sous ta brise et tes parfums,
Triste lyre
qui soupire,
Je rêve aux amours défunts.
La sereine mélancolie
Vient éclore
au fond de mon coeur,
Et j'entends l'âme de ma vie
Tressaillir dans le bois rêveur.
Je revois à notre fontaine
Tes regards bleus
comme les cieux;
Cettes rose, c'est ton haleine,
Et ces étoiles sont tes yeux.

"Paysage sentimental"
 
Text by Paul Bourget (1852-1935)
Music by Claude Debussy, 1902
 
Le ciel d'hiver, si doux, si triste, si dormant,
Où le soleil errait parmi des vapeurs blanches,
Etait pareil au doux, au profond sentiment
Qui nous rendait heureux mélancoliquement
Par cet après-midi de baisers sous les branches.
Branches mortes qu'aucun souffle ne remuait,
Branches noires avec quelque feuille fanée.
Ah! que ta bouche s'est à ma bouche donée
Plus tendrement encore dans ce grand bois muet,
Et dans cette langueur de la mort de l'année,
La mort de tout sinon de toi que j'aime tant.
Et sinon du bonheur dont mon âme est comblée,
Bonheur qui dort au fond de cette âme isolée,
Mystérieux, paisible et frais comme l'étang
Qui pâlissait au fond de la pâle vallée.

"Romance"
 
Text by Paul Bourget (1852-1935)
Music by Claude Debussy
 
L'âme évaporée et souffrante,
L'âme douce, l'âme odorante
Des lis divins que j'ai cueillis
Dans le jardin de ta pensée,
Où donc les vents l'ont-ils chassée,
Cette âme adorable des lis?
N'est-il plus un parfum qui reste
De la suavité céleste
Des jours ou tu m'enveloppais
D'une vapeur surnaturelle,
Faite d'espoir, d'amour fidèle,
De béatitude et de paix?

"Voici que le printemps"
 
Text by Paul Bourget (1852-1935)
Music by Claude Debussy, 1901
 
Voici que le printemps, ce fils léger d'Avril,
Beau page en pourpoint vert brodé de roses blanches.
Paraît leste, fringant et les poings sur les hanches,
Comme un prince acclamé revient d'un long exil.
Les branches des buissons verdis rendent étroite
La route qu'il poursuit en dansant comme un fol;
Sur son épaule gauche il porte un rossignol,
Un merle s'est posé sur son épaule droite.
Et les fleurs qui dormaient sous les mousses des bois
Ouvrent leurs yeux où flotte une ombre vague et tendre;
Et sur leurs petits pieds se dressent, pour entendre
Les deux oiseaux siffler et chanter à la fois.
Car le merle sifflote et le rossignol chante;
Le merle siffle ceux qui ne sont pas aimés,
Et pour les amoureux languissants et charmés,
Le rossignol prolonge une chanson touchante.