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Charles Koechlin

(1867-1950)

[ Koechlin | Composers | Mp3 | Home Page ]

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The Lieder of Charles Koechlin

 

Lieder – index:
 
op. 7 no. 1. Clair de Lune
op. 7 no. 2. Pleine Eau
op. 7 no. 3. Dame du ciel
op. 7 no. 4. Aux temps des fées
 
op. 13 no. 1. Déclin d'amour
op. 13 no. 2. Les rêves morts
op. 13 no. 3. Le Nénuphar
op. 13 no. 4. L'astre rouge
op. 13 op. 15 no. 3. Nox
 
op. 18 no. 1. Berceuse Phoque
op. 18 no. 2. Chanson de nuit
op. 18 no. 3. Chant de Kala Nag
 
op. 21 no. 1. Villanelle ("Le temps, l'étendue et le nombre")
op. 21 no. 2. Villanelle ("Dans l'air léger")
 
op. 22 no. 1. La chanson des Ingénues
op. 22 no. 2. Novembre
op. 22 no. 3. Mon rêve familier
 
op. 23 no. 1. La jeune tarentine
op. 23 no. 2. Néère
 
op. 24 no. 1. Le soleil du matin
op. 24 no. 2. Un jour de juin, que j'étais soucieux...
op. 24 no. 3. N'est-ce pas?
op. 24 no. 4. Va, Chanson
 
op. 28 no. 1. Sur la grève
op. 28 no. 2. Automne
op. 28 no. 3. Accompagnement
op. 28 no. 4. Le vaisseau
 
op. 31 no. 1. Le sommeil de canope
op. 31 no. 2. Le Cortège d'Amphitrite
op. 31 no. 3. L'île ancienne
op. 31 no. 4. La maison du matin
op. 31 no. 5. Le Repas Préparé
op. 31 no. 6. Amphise et Melitta
 
op. 35 no. 2. Améthyste
op. 35 no. 4. Soir Païen
op. 35 no. 8. Rhodante

Op.7 no.1 "Clair de Lune"
 
Text by Edmond Haraucourt (1856-1896)
Music by Charles Koechlin, op. 7 no. 1 (1890)
 
Jadis, aux jours du feu, quand la Terre, en hurlant,
Jetait son bloc fluide à travers le ciel blanc,
Elle enfla par degrés sa courbe originelle,
Puis, dans un vaste efforte creva ses flancs ignés,
Et lança, vers le flux des mondes déjà nés,
La Lune qui germait en elle.
Alors, dans la splendeur des siècles éclatants,
Sans relâche, sans fin, à toute heure du temps,
La mère, ivre d'amour, contemplait dans sa force
L'astre enfant qui courait comme un jeune soleil.
Il flambait! Un froid vint l'engourdir de sommeil
Et pétrifia son écorce.
Puis, ce fut l'âge blond des tiédeurs et des vents;
La Lune se peupla de murmures vivants,
Elle eut des mers sans fond et des fleuves sans nombre;
Des troupeaux, des cités, des pleurs, des cris joyeux;
Elle eut l'amour, elle eut ses arts, ses lois, ses Dieux,
Et lentement rentra dans l'ombre.
Depuis, rien ne sent plus son baiser jeune et chaud;
La Terre, qui vieillit, la cherche encor làhaut:
Tout est nu... mais, le soir, passe un globe éphémère,
Et l'on dirait, à voir sa forme errer sans bruit,
L'âme d'un enfant mort qui reviendrait, la nuit,
Pour regarder dormir sa mère.

Op.7 no.2 "Plein Eau"
 
Text by Edmond Haraucourt (1856-1896)
Music by Charles Koechlin, op. 7 no. 2 (1892)
 
Rire au matin, courir dans l'ondoiement des herbes,
Croire à tout, secouer au ciel comm des gerbes
La rose floraison des gaîtés de vingt ans,
Être aimé de la vie et fleurir le Printemps,
Ebaucher une amour dès qu'un hiver s'achève;
Puis, au long bercement des barques, triomphant,
Eclabousser le fleuve avec des cris d'enfant;
Regarder le sillage ouvrir ses larges trames,
Faire chanter la mousse au choc brusque des rames,
Et, plus beau qu'un Dieu grec, plonger ses flancs nerveux
Dans l'eau verte qui fuit en léchant les cheveux;
Sentir, comme un toucher d'amantes in connues,
Le frais baiser des flots glissant sur les chairs nues...
Descendre...
Et ce soir, loin, les pêcheurs trouveront,
Des nénuphars aux pieds et des algues au front,
Calme et serein, couché, blanc sur la vase brune,
Un corps froid qui sommeille en regardant la Lune...

Op.7 no.3 "Dame du ciel"
 
Text by Edmond Haraucourt (1856-1896)
Music by Charles Koechlin, op. 7 no. 3 (1894)
 
 
Madame la Lune, en robe gris pâle,
Dans les velours bleus et les satins verts
De ses grands salons à plafond d'opale,
Reçoit les rimeurs de vers;
Et, roulant son front nimbé de topaze,
Parmi les cousins de nuages flous,
Elle écoute, avec une feinte extase,
Chanter son peuple de fous.
Nos regrets, nos voeux, nos bonheurs, nos peines,
Elle connaît tout depuis dix mille ans!
Pour guérir nos coeurs des tourments que sème
Le sourire froid des femmes, ses soeurs,
Elle orne gaîment son sourire de caressantes douceurs.
Puis, lorsque s'éteint le lustre d'étoiles
Qui scintille au loin dans le clair obscur,
Lente, elle s'en va dégrafer ses voiles
Sous ses courtines d'azur.
On croit qu'elle dort, lasse et solitaire,
Mais son char de nacre aux luisants essieux
L'emporte en fuyant autour de la Terre,
Et déjà, sous d'autres cieux,
Madame la Lune, en robe gris pâle,
Dans les velours bleus et les satins verts
De ses grands salons à plafond d'opale,
Reçoit les rimeurs de vers.

Op.7 no.4 "Aux temps des fées"
 
Text by Edmond Haraucourt (1856-1896)
Music by Charles Koechlin, op. 7 no. 4 (1895)
 
 
Aux temps jadis, aux temps rêveurs, aux temps des Fées,
Il aurait fallu vivre aux bois, chez les muguets,
Sous des branches, parmi les rumeurs étouffées,
Sans rien savoir, sans croire à rien, libres et gais,
Nourris de clair de lune et buvant la rosée,
Il aurait fallu vivre aux bois, chez les muguets,
Aux temps des Fées.
Nous aurions su dormir sous deux feuills croisées
Chanter avec la source et rire avec le vent,
Nourris de clair de lune et buvant la rosée...
Suivre la libellule et la brise en maraude,
Chanter avec la source et rire avec le vent...
Peut-être Mab, un jour, nous eût changés en fleurs
Aux temps jadis, aux temps rêveurs, aux temps des Fées,
Il aurait fallu vivre aux bois, chez les muguets,
Aux temps jadis, aux temps rêveurs, aux temps des Fées.

Op.13 no.1 "Déclin d'amour"
 
Text by René-François Sully-Prudhomme (1839-1907)
Music by Charles Koechlin, op. 13 no. 1 (1894)
 
Dans le mortel soupir de l'automne,
Qui frôle au bord du lac les joncs frileux
Passe un murmure éteint...
C'est l'eau triste et le saule qui se parlent entre eux:
Le saule: Je languis, vois! ma verdure tombe
Et jonche ton cristal glacé...
Toi qui fus la compagne, aujourd'hui sois la tombe
De mon printemps passé!
Il dit: La feuille glisse et va remplire l'eau brune.
L'eau répond: O mon pâle amant,
Ne laisse pas ainsi tomber une par une tes feuilles lentement...
Ce baiser me fait mal, au-tant,
Je te l'assure, que le coup des avirons lourds...
Le frisson qu'il me donne est comme une blessure
Qui s'élargit toujours!...
Que ce tressaillement rare et long me tourmente!
Pourquoi m'oublier peu à peu?
Secoue en une fois, cruel,
Sur ton amante
Tes baisers d'adieu!

Op.13 no.2 "Les rêves morts"
 
Text by Charles-Marie-René Leconte de Lisle (1818-1894)
Music by Charles Koechlin, op. 13 no. 2 (1899)
 
Vois! cette mer si calme a comme un bouclier,
Effondré tout un jour le flanc des promontoires.
Escaladé par bonds leur fumant escalier,
Et versé sur les rocs qui hurlent sans plier,
Le frisson écumeux des longues houles noires...
Un vent frais, aujourd'hui, palpite sur les eaux;
La beauté du soleil monte et les illumine
Et, vers l'horizon pur où nagent les vaisseaux
De la côte azurée, un tourbillon d'oiseaux
S'échappe en arpentant l'immensité divine;
Mais parmi les varechs, aux pointes des îlots
Ceux qu'a brisés l'assaut sans frein de la tourmente,
Livides et sanglants sous la lourdeur des flots,
La bouche ouverte encore et pleine de sanglots,
Dardent leurs yeux hagards, a travers l'eau dormante.
Ami, ton coeur profond est tel que cette mer
Qui sur le sable fin déroule ses volutes.
Un peu plus animé. Il a pleuré, rugi contre l'abîme amer
Il s'est rue cent fois contre des rocs de fer
Tout un long jour d'ivresse et d'effroyables luttes!
Maintenant, il reflue, il s'apaise, il s'abat.
Sans peur et sans désir que l'ouragan renaisse
Sous l'immortel soleil c'est à peine s'il bat.
Mais génie, espérance, amour, force et jeunesse,
Sont là, morts, dans l'écume et le sang du combat...

Op.13 no.3 "Le Nénuphar"
 
Text by Edmond Haraucourt (1856-1896)
Music by Charles Koechlin, op. 13 no. 3 (1897)
 
L'air s'embrume... Les joncs, roux comme devieuxos
Encadrent l'étang noir qui dort sous le silence
L'eau plate luit dans une vague somnolence,
Où le ciel, renversé, fait glisser les oiseaux.
Et là-bas loin des bords gluant, loin des roseaux,
Seul, bercé dans sa fière et souple nonchalance,
Un nénuphar, splendeur nageante, se balance,
Tout blanc sur la noirceur immobile des eaux.
Ainsi tu t'ouvriras peut-être, un soir d'automne,
Ô mon suprême amour, espoir d'un coeur atone,
Fleur triste et froide, éclose au lac de mes ennuis
Et le chaste parfum de ta corolle pâle
Montera dans le calme insondable des nuits;
Avec le dernier cri de ma douleur qui râle!

Op.13 no.4 "L'astre rouge"
 
Text by Charles-Marie-René Leconte de Lisle (1818-1894)
Music by Charles Koechlin, op. 13 no. 4 (1899)
 
Sur les continents morts, les houles léthargiques
Où le dernier frisson d'un monde a palpité
S'enflent dans le silence et dans l'immensité
Et le rouge Sahil, du fond des nuits tragiques,
Seul flambe et darde aux flots son oeil ensanglanté.
Par l'espace sans fin des solitudes nues,
Ce gouffre inerte, sourd, vide, au néant pareil
Sahil, témoin suprême et lugubre soleil,
Qui fait la mer plus morne et plus noires les nues,
Couve d'un oeil sanglant l'universel sommeil!
Génie, amour, douleur, désespoir, haine, envie,
Ce qu'on rêve, ce qu'on adore et ce qui ment,
Terre et ciel, rien n'est plus de l'antique moment!
Sur le songe oublié de l'homme et de la vie,
L'oeil rouge de Sahil saigne éternellement.

Op.15 no.3 "Nox"
 
Text by Charles-Marie-René Leconte de Lisle (1818-1894)
Music by Charles Koechlin, op. 15 no. 3 (1899)
 
 
Sur les pentes des monts, les brises apaisées
Inclinent au sommeil les arbres onduleux;
L'oiseau silencieux s'endort dans la rosée,
Et l'étoile a doré l'écume des flots bleus.
L'oreille n'entend plus les murmures humains
Mais sur le sable, au loin, chante la mer divine,
Et des hautes forêts gémit la grande voix
Et l'air sonore, aux cieux que la nuit illumine,
Porte le chant des mers et le soupir des bois.
Montez! saintes rumeurs, paroles sur humaines!
Entretien lent et doux de la terre et du ciel.
Montez! Et demandez aux étoiles sereines
S'il est, pour les atteindre un chemin éternelle!
O mers! O bois songeurs voix pieuses du monde,
Vous m'avez répondu durant mes jours mauvais
Vous avez apaisé ma tristesse inféconde,
Et dans mon coeur aussi vous chantez à jamais.

Op.18 no.1 "Berceuse Phoque"
 
Text by Louis Fabulet (1862-1933) and Robert, Vicomte d'Humières (1868-1915), after Rudyard Kipling (1865-1936), from Jungle Boo

Music by Charles Koechlin, op. 18 no. 1 (1899)
 


Dors, mon baby, la nuit est derrière nous,
Et noires sont les eaux qui brillaient si vertes,
Par dessus les brisants la lune nous cherche,
Au repos entre leurs seins soyeux et doux.
Où flot touche flot fais là ton nid clos,
Roule ton corps las, mon petit nageur
Ni vent ni requin t'éveille ou te blesse
Dormant dans les bras des lents flots berceurs.

Op.18 no.2 "Chanson de nuit", Dans la Jungle
 
Text by Louis Fabulet (1862-1933) and Robert, Vicomte d'Humières (1868-1915), after Rudyard Kipling (1865-1936), from Jungle Book

Music by Charles Koechlin, op. 18 no. 2 (1899)
 


Chil, vautour conduit les pas de la nuit que Mang le vampire délivre
Dorment les troupeaux dans l'étable clos
La terre est à nous
L'ombre nous la livre
C'est l'heure du soir orgueil et pouvoir à la serre le croc et l'ongle.
Nous entendez-vous?
Bonne chasse à tous qui gardez la loi de la Jungle.

Op.18 no.3 "Chant de Kala Nag"
 
Text by Louis Fabulet (1862-1933) and Robert, Vicomte d'Humières (1868-1915), after Rudyard Kipling (1865-1936), from Jungle Book

Music by Charles Koechlin, op. 18 no. 3 (1901)
 
 
Je me souviens de qui je fus...
Je me souviens de ma forêt et de ma vigeur ancienne
J'ai brisé la corde et la chaîne,
Je ne veux plus vendre mon dos pour une botte de roseaux!
Je veux retourner à mes pairs,
Aux gîtes verts des taillis clos!
Je veux m'en aller jusqu'au jour,
Partir dans le matin nouveau,
Parmi le pur baiser des vents,
La claire caresse de l'eau:
Je veux m'en aller jusqu'au jour!
Je veux retourner à mes pairs,
Aux gîtes verts des taillis clos,
J'oublierai l'anneau de mon pied,
L'entrave qui veut me soumettre
Je veux revoir mes vieux amours
Les jeux de mes frères sans maître!

Op.21 no.1 "Villanelle"
 
Text by Charles-Marie-René Leconte de Lisle (1818-1894)
Music by Charles Koechlin, op. 21 no. 1 (1901)
 


Le temps, l'étendue et le nombre
Sont tombés du noir firmament
Dans la mer immobile et sombre
Suaire de silence et d'ombre,
La nuit efface entièrement
Le temps, l'étendue et le nombre
Tel qu'un lourd et muet décombre,
L'esprit plonge au vide dormant
Dans la mer immobile et sombre.
En lui-même, avec lui tout sombre,
Souvenir, rêve, sentiment,
Le temps, l'étendue et le nombre,
Dans la mer immobil et sombre.

Op.21 no.2 "Villanelle"
 
Text by Charles-Marie-René Leconte de Lisle (1818-1894)
Music by Charles Koechlin, op. 21 no. 2 (1901)
 
 
Dans l'air léger, dans l'azur rose
Un grêle fil d'or rampe et luit
Sur les mornes que l'aube arrose.
Fleur ailée, au matin éclose,
L'oiseau s'éveille, vole et fuit
Dans l'air léger, dans l'azur rose.
L'abeille boit ton âme, ô rose;
L'épais tamarinier bruit
Sur les mornes que l'aube arrose
La brume, qui palpite et n'ose,
Par frais soupirs s'épanouit
Dans l'air léger, dans l'azur rose.
Et la mer, où le ciel reluit
Fait monter son vaste et doux bruit
Sur les mornes que l'aube arrose
Mais les yeux divins que j'aimais
Sont fermés et pour jamais
Dans l'air léger, dans l'azur rose.

Op.22 no.1 "La chanson des Ingénues"
 
Text by Paul Verlaine (1844-1896)
Music by Charles Koechlin, op. 22 no. 1 (1901)
 
Nous sommes les Ingénues
Aux bandeaux plats, à l'oeil bleu
Qui vivons presque inconnues
Dans les romans qu'on lit peu...
Nous allons entre lacées
Et le jour n'est pas plus pur
Que le fond de nos pensées,
Et nos rêves sont d'azur...
Et nous courons par les près,
Et rions et babillons
Des aubes jusqu'aux vesprées,
Et chassons aux papillons...
Et des chapeaux de bergères
Défendent notre fraîcheur,
Et nos robes, si légères
Sont d'une extrême blancheur
Les Richelieux, les Caussades,
Et les chevaliers Faublas
Nous prodiguent les oeillades,
Les saluts et les "Hélas!"
Mais en vain, et leurs mimiques
Se viennent casser le nez
Devant les plis ironiques
De nos jupons détournées...
Et notre candeur se raille
Des imaginations
De ces rôdeurs de murailles
Bien que parfois nous sentions
Battre nos coeurs sous nos man tes
A des pensers clandestins.
En nous sachant les amantes
Futures des libertins.

Op.22 no.2 "Novembre"
 
Text by Paul Bourget (1852-1935)
Music by Charles Koechlin, op. 22 no. 2 (1901)
 
Novembre approche, et c'est le mois charmant
Où, devinant ton âme à ton sourire,
Je me suis pris à t'aimer vaguement,
Sans rien dire...
November approche; ah! nous étions enfants
Mais notre amour fut beau comme un poème,
Comme l'on fait des rêves triomphants,
Lorsqu'on aime!
Novembre approche... malade et seul, assis au coin du feu,
J'ai songé tout à l'heure
A cet hiver où je croyais en Dieu
Et je pleure...
Novembre approche et c'est le mois béni
Où tous les morts ont des fleurs sur leur pierre
Et moi, je porte à mon rêve fini
Sa prière.

Op.22 no.3 "Mon rêve familier"
 
Text by Paul Verlaine (1844-1896)
Music by Charles Koechlin, op. 22 no. 3 (1901)
 
Je fais parfois ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même,
Ni tout à fait une autre, et m'aime, et me comprend.
Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
Pour elle seule hélas cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême
Elle seule les sait rafraichir en pleurant.
Est-elle blonde, brune ou rousse? je l'ignore...
Son nom? je me souviens qu'il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila;
Son regard est pareil au regard des statues
Et, pour sa voix, lointaine, et calme et grave,
Elle a l'inflexion des voix chères qui se sont tues.

Op.23 no.1 "La jeune tarentine"
 
Text by André Chénier (1762-1819)
Music by Charles Koechlin, op. 23 no. 1 (1901)
 
Pleurez, doux alcyons, ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez!
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.
Une vaisseau la portait aux bords de Camarine
Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement,
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a, pour cette journée,
Dans le cèdre enfermé la robe d'hyménée,
Et l'or dont au festin ses bras seraient ornés
Et pour ses blonds cheveux, les parfums préarés...
Mais seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans ses toiles
L'enveloppe; Étonnée et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine;
Son beau corps a roulé sous la vague marine;
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher,
Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
Par ses ordres bientôt les belles Néréides
L'élèvent au-dessus des demeures humides
Le portent au rivage, et dans ce monument
L'ont au cap de Zéphir déposé mollement;
Puis, de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes, frappant leur sein et trainant un long deuil,
Répétèrent en choeur autour de son cercueil:
"Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée;
Tu n'as point revê-tu la robe d'hyménée
L'or autour de tes bras, n'a point serré de noeuds;
Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux."
Pleurez, doux alcyons, ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez!

Op.23 no.2 "Néère"
 
Text by André Chénier (1762-1819)
Music by Charles Koechlin, op. 23 no. 2 (1902)
 
Mais, telle qu'à sa mort, pour la dernière fois,
Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,
De sa voix qui bientôt lui doit être ravie,
Chante avant de mourir, ses adieux à la vie,
Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort
Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort:
O vous, du Sébéthus: naïades vagabondes,
Coupez pour mon tombeau vos chevelures blondes:
Adieu, mon Clinias, moi, celle qui te plus,
Moi, celle qui t'aimais, tu ne me verras plus...
Ô cieux, ô terre, ô mer, près, montagnes, rivages,
Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages,
Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours
Néère tout son bien, Néère ses amours,
Cette Néère, hélas, qu'il nommait sa Néère,
Qui pour lui criminelle, abandonna sa mère,
Qui pour lui fugitive, errant de lieux en lieux
Aux regards des humains n'osa lever les yeux
Oh! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène
Calme sous ton vaisseau la vague lonienne,
Soit qu'aux bords de Paestum, sous ta soigneuse main
Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin,
Au coucher du soleil, si ton âme attendrie
Tombe en une muette et douce rêverie,
Alors, o Clinias, appelle, appelle-moi,
Je viendrai, Clinias, je volerai vers toi
Mon âme vagabonde à travers le feuillage
Frémira; sur les monts ou sur quelque nuage
Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,
S'élevant comme un songe, étinceller dans l'air
Et ma voix toujours tendre et doucement plaintive,
Caresser, en fuyant ton oreille attentive...

Op.24 no.1 "Le soleil du matin doucement chauffe et dore"
 
Text by Paul Verlaine (1844-1896), from "La Bonne Chanson"
Music by Charles Koechlin, op. 24 no. 1 (1901-2), "Le soleil du matin"

See also:

Charles Bordes (1863-1909), "Promenade matinale"
 


Le soleil du matin doucement chauffe et dore
Les seigles et les blés tout humide[s] encore,
Et l'azur a gardé sa fraîcheur de la nuit.
L'on sort sans autre but que de sortir, on suit,
Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes,
Un chemin de gazon que bordent de vieux aunes.
L'air est vif. Par moment un oiseau vole avec
Quelque fruit de la haie ou quelque paille au bec,
Et son reflet dans l'eau survit à son passage.
C'est tout. Mais le songeur aime ce paysage,
Dont la claire douceur a soudain caressé
Son rêve de bonheur adorable, et bercé
Le souvenir charmant de cette jeune fille,
Blanche apparition qui [chante] et qui scintille.
Dont rêve le poète et que l'homme chérit,
Evoquant en ses voeux dont peut-être on sourit,
La Compagne qu'enfin il a trouvé et l'âme
Que son âme depuis toujours pleure et réclame.

Op.24 no.2 "Un jour de juin, que j'étais soucieux"
 
Text by Paul Verlaine (1844-1896), from "La Bonne Chanson"
Music by Charles Koechlin, op. 24 no. 2 (1901)
 
 
En robe grise et verte, avec des ruches,
Un jour de Juin que j'étais soucieux,
Elle apparut souriante à mes yeux
Qui l'admiraient sans redouter d'embûches;
Elle alla, vint, revint, s'assit, parla,
Légère et grave ironique, attendrie,
Et je sentais, en mon âme assombrie
Comme un joyeux reflet de tout cela;
Sa voix étant de la musique fine
Accompagnait délicieusement l'esprit sans fiel de ce babil charmant
Où la gaîté d'un coeur bon se devine
Aussi, soudain, fus-je, après le semblant
D'une révolte aussi-tôt étouffée,
Au plein pouvoir de la petite fée
Que depuis lors je supplie en pleurant.

Op.24 no.3 "N'est-ce pas?"
 
Text by Paul Verlaine (1844-1896), from "La Bonne Chanson"
Music by Charles Koechlin, op. 24 no. 3 (1901-2)

See also:
 
Gabriel Fauré (1845-1924), op. 61 no. 8, (with a different form of text)
 


N'est-ce pas? nous irons gais et lents, dans la voie
Modeste que nous montre en souriant l'Espoir,
Peu soucieux qu'on nous ignore ou qu'on nous voie.
N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants
Qui ne manqueront pas d'envier notre joie,
Nous serons fiers pafois, et toujours indulgents.
Isolés dans l'amour ainsi qu'en un bois noir,
Nos deux coeurs, exhalant leur tendresse paisible,
Seront deux rossignols qui chantent dans le soir.
Quant au monde, qu'il soit envers nous irascible
Ou doux que nous feront ses gentes? Il peut bien,
S'il veut, nous caresser ou nous prendre pour cible,
Unis par le plus fort et le plus cher lien,
Sans nous préoccuper de ce que nous destine
Le Sort, nous marcherons pourtant du même pas,
Et la main dans la main, avec l'âme enfantine.
De ceux qui s'aiment sans mélange, n'est-ce pas?

Op.24 no.4 "Va, Chanson"
 
Text by Paul Verlaine (1844-1896), from "La Bonne Chanson"
Music by Charles Koechlin, op. 24 no. 4 (1900-1)
 
 
Va, chanson, à tire d'aile au devant d'elle,
Et dis lui bien que dans mon coeur fidèle
Un rayon joyeux a lui et que voici le grand jour!
Entendez-vous longtemps muette
Et craintive, la gaîté,
Comme une vive alouette,
Dans le ciel clair a chanté,
Va donc, chanson ingénue,
Et, que sans nul regret vain
Elle soit la bienvenue.
Celle qui revient enfin!

Op.28 no.1 "Sur la grève"
 
Text by Robert, Vicomte d'Humières (1868-1915)
Music by Charles Koechlin, op. 28 no. 1 (1902)

 
Bruit profond de la mer, tu ceins tout le rivage du globe sombre,
Étreint d'écume et de rumeur
Apre autour du récif, dans la baie endormeur
Commentant l'univers d'une glose sauvage.
Quand le jeune élément, au soir du premier âge,
Conçut l'énorme vie en son humble primeur
De cet enfantement tu repris la clameur
Il n'a jamais cessé de pleurer son ouvrage.
Ah! pleure, larme immense, à la nuit, à l'écueil;
Ta plainte est trop chétive encor pour un tel deuil
Des fléaux du typhon, des hydres de la trombe,
Flagelle tes flancs sourds, envieux de la tombe,
Et nos maux, compteles, mère, sur les flots noirs
De la première mort aux doutes de ces soirs.

Op.28 no.2 "Automne"
 
Text by Albert Victor Samain (1858-1900)
Music by Charles Koechlin, op. 28 no. 2 (1903-4)
 
 
À pas lents, et suivis du chien de la maison,
Nous refaisons la route à présent trop connue,
Un pâle automne saigne au fond de l'avenue,
Et des femmes en deuil passent à l'horizon
Comme dans un préau d'hospice ou de prison
L'air est calme et d'une tristesse contenue,
Et chaque feuille d'or tombe, l'heure venue,
Ainsi qu'un souvenir, lente, sur le gazon.
Le silence entre nous marche... Coeurs de mensonges,
Chacun, las du voyage et mûr pour d'autres songes,
Rêve égoistement de retourner au port...
Mais les bois ont ce soir, tant de mélancolie
Que notre coeur s'émeut à son tour,
Et s'oublie à parler du passé sous le ciel qui s'endort,
Doucement, à mivoix comme d'un enfant mort...

Op.28 no.3 "Accompagnement"
 
Text by Albert Victor Samain (1858-1900)
Music by Charles Koechlin, op. 28 no. 3 (1902-7)

See also:
 
Gabriel Fauré (1845-1924), op. 85 no. 3 (1902), first published 1903, dedicated to Mme. Edouard Risler (with different form of text)
 

 
Comme de longs cheveux peignés au vent du soir,
L'odeur des nuits d'été parfume le lac noir;
Le grand lac parfumé brille comme un miroir.
Le barque glisse dans le rêve,
La rame tombe et se relève;
Ma barque glisse dans le ciel
Dans le ciel immatériel!
Là-bas la lune écoute, accoudée au côteau,
Le silence qu'exhale en glissant le bateau.
Trois grands lys frais coupés meurent sur mon manteau...
Vers tes lèvres, ô nuit voluptueuse et pâle,
Est-ce leur âme, est-ce mon âme qui s'exhale?
Cheveux des nuits d'argent peignés aux longs roseaux...
Comme la lune sur les eaux,
Comme la rame sur les flots
Mon âme s'effeuille en sanglots.

Op.28 no.4 "Le vaisseau"
 
Text by Edmond Haraucourt (1856-1896)
Music by Charles Koechlin, op. 28 no. 4 (1905-7)
 
 
En un rêve, en un rêve étrange, au temps des rêves
J'ai vogué sur les flots d'un océan sans grêves...
Les vents étaient sans haine et l'hiver sans frimas;
J'ai rencontré vers l'aube un grand vaisseau sans mâts:
Énorme et bas fleuri de fleurs d'or et de palmes.
Il croisait lentement au milieu des mers calmes;
Sous l'ennui bleu du ciel, au hasard des destins;
Il cinglait vers des buts lointains, jamais atteints;
Filant, puis revenant sur son propre sillage,
Il refaisait sans fin son tranquille voyage...
Le grand vaisseau sans mâts n'allait vers aucun port:
Il avait oublié les labeurs, les orgies,
L'espoir, la guerre et les douleur des nostalgies,
Pilotes, passagers, mousses et matelots,
Tous dormaient confiants dans la douceur des flots
Et la mer les berçait, berçait sur sa clémence
J'ai souhaité dormir dans cette paix immense,
Et j'ai voulu monter vers le vaisseau perdu
Et j'ai crié vers lui, mais rien n'a répondu;
J'ai vu six lettres dor sur sa plaque d'ivoire
Puis il s'en est allé... "Croire!" il s'appelait; "Croire!"

Op.31 no.1 "Le sommeil de canope"
 
Text by Albert Victor Samain (1858-1900)
Music by Charles Koechlin, op. 31 no. 1 (1901-7)

 
Accoudé sur la table et déjà noyés d'ombre,
Du haut de la terrasse à pic sur la mer sombre,
Les amants, écoutant l'éternelle rumeur,
Se taisent, recueillis, devant le soir qui meurt.
Alcis songe, immobile et la tête penchée;
Canope avec lenteur de lui s'est rapprochée,
Et lasse, à son épaule a laissé doucement
Comme un fardeau trop lourd glisserson front charmant...
Tout s'emplit de silence... au fond des cours lointaines,
On entend plus distinct le sanglot des fontaines
Par endroits, sur le port une lumière luit.
Et l'étrange soupir qui monte de la nuit,
Mystérieux aveu du coeur profond des choses,
Ce soir, se fait plus doux de passer sur les roses.
Alcis songe,
Et la paix immense,
La douceur nocturne,
L'infinie et calme profondeur,
Le croissant, et l'étoile à sa base qui tremble,
Et la mer murmurante, et cette enfant, qui semble
Avec son cou sur lui renversé sans effort
Comme morte d'amour parmi ses cheveux d'or.
Tout l'exalte! Une lente et solennelle ivresse,
Semble élargir jusqu'aux étoiles sa tendresse:
Frémissant, il se penche, et contemple un longtemps
Le front uni, voilé par les cheveux flottants,
Et la bouche de rose où luit l'émail des dent
Et le beau sein qu'un rythme égale et lent soulève.
Des feuillages au loin bruissent...
La nuit rêve...
Alcis, les yeux au ciel avec un lent baiser
Sur la bouche a senti son âme se poser,
Et, tout à coup son coeur semble en lui se briser
Car il le sent, jamais, jamais plus dans sa vie
Il ne retrouvera l'adorable accalmie,
La nuit et le silence, et cette mer amie,
Et ce baiser dans l'ombre à Canope endormie...

Op.31 no.2 "Le Cortège d'Amphitrite"
 
Text by Albert Victor Samain (1858-1900)
Music by Charles Koechlin, op. 31 no. 2 (1905-7)

 
Le cortège léger glisse aux plaines liquides
Une rose lueur teinte le flot changeant
C'est la jeune Amphitrite, en sa conque d'argent,
Qui passe sur la mer avec ses Néréides.
L'archipel a surgi vers les lointains limpides;
Les Tritons font sonner leurs trompes en nageant,
Et de leurs bras la nymphe en vain se dégageant
Sent ses beaux seins piqués par leurs barbes squalides.
Les vagues doucemont ondulent, l'air est pur;
Amphitrite sourit, toute nue, à l'azur,
Et la brise ramène en avant ses cheveux,
Pendant que les dauphins de leurs mufles hideux,
Font jaillir l'eau marine en gerbes devant elle.

Op.31 no.3 "L'île ancienne"
 
Text by Albert Victor Samain (1858-1900)
Music by Charles Koechlin, op. 31 no. 3 (1905-7)
 
 
Je rêve d'une île ancienne,
D'une île grecque au nom d'or pur,
Ouverte, rose, sur l'azur
De quelque mer Ionienne...
Je le vois se mirer dans l'eau,
Touffe de verdure embaumée,
Avec sa ville parsemée,
Toute blanche au flanc du coteau.
Je vois des portiques de marbre
Surgir dans le soleil levant.
Les oliviers frémir au vent
Et les abeilles dans les arbres...
Les vierges s'en vont à pas lents,
Traînant par les prés d'asphodèles
Des robes que leur corps modèle,
Aux grands plis légers et flottants.
Le ciel est doux, au loin palpite
L'hymne divin de la couleur;
Un enfant, beau comme une fleur
Chante l'âme de Théocrite;
Des vaisseaux passent au loin,
Venant d'Ophir ou de Golconde;
Vénus tord sa nudité blonde
Dans le sourire du matin.
Je rêve d'une île ancienne,
D'une île grecque au nom d'or pur,
Ouverte, rose, sur l'azur
De quelque mer Ionienne...
Heureuse à la lumière exquise
Mon âme est celle des bergers
Dont les chevreaux broutent, légers,
Parmi le thym et le cytise.

Op.31 no.4 "La maison du matin"
 
Text by Albert Victor Samain (1858-1900)
Music by Charles Koechlin, op. 31 no. 4 (1905-8)

 
La maison du matin rit au bord de la mer,
La maison blanche, au toit de tuiles rose clair
Derrière un pâle écran de frêle mousseline,
Le soleil nuit, voilé comme une perle fine,
Et du haut des rochers redoutés du marin,
Tout l'espace frissonne au vent frais du matin...
Lyda, debout au seuil que la vigne décore,
Un enfant sur les bras, sourit, grave, à l'aurore,
Et laisse, regardant au large, le vent fou
Dénouer ses cheveux mal fixés sur son cou
Par l'escalier du ciel l'enfantine journée
Descend, légère et blanche, et de fleurs couronnée;
Et, pour mieux l'accueillir, la mer au sein changeant
Scintille à l'horizon, toute blanche d'argent
Mais déjà les enfants s'échappent; vers la plage
Ils courent demi nus chercher le coquillage;
En vain Lyda les gronde, enivrés du ciel clair
Leur rire de cristal s'éparpille dans l'air.
La maison du matin rit au bord de la mer.

Op.31 no.5 "Le Repas Préparé"
 
Text by Albert Victor Samain (1858-1900)
Music by Charles Koechlin, op. 31 no. 5 (1906)

 
Ma fille, laisse là ton aiguille et ta laine,
Le maître va rentrer... sur la table de chêne,
Avec la nappe neuve aux plis étincelants,
Mets la faïence claire et les verres brillants;
Dans la coupe arrondie à l'anse en col de cygne,
Pose les fruits choisis sur des feuilles de vigne;
Les pêches que recouvre un velours vierge encor,
Et les lourds raisins bleus mêlés aux raisins d'or...
Que le pain bien coupé remplisse les corbeilles,
Et puis, ferme la porte et chasse les abeilles;
Dehors, le soleil brûle et la muraille cuit
Rapprochons les volets, faisons presque la nuit,
Afin qu'ainsi la salle aux ténèbres plongée,
S'embaume toute aux fruits dont la table est chargée...
Maintenant, va puiser l'eau fraîche dans la cour,
Et veille que surtout la cruche, à ton retour.
Garde longtemps glacée et lentement fondue
Une vapeur légère à ses flancs suspendue.

Op.31 no.6 "Amphise et Melitta"
 
Text by Albert Victor Samain (1858-1900)
Music by Charles Koechlin, op. 31 no. 6 (1906-7)
 
 
Assis au bord du lac où baignent leurs pieds nus,
Amphise et Melitta, depuis qu'ils sont venus
Immobiles, les doigts unis les lèvres closes
S'enivrent du beau soir d'or limpide et de roses,
Et remplissent leur âme à la splendeur qui sort
Des grands monts violets reflétés dans l'eau d'or.
Le calme est infini... D'une insensible haleine,
La brise à leurs pieds roule une eau ridée à peine
Et les cygnes, au long des jardins d'orangers
Voguent lourds de paresse et de parfums chargés.
Jamais comme ce soir, et sans rien qui l'altère
Amphise n'a goùté la douceur de la terre.
"O Melitta" dit-il et laissant à dessein
Son front pâle attardé sur la tiédeur du sein,
Il écoute, si doux au fond du soir qui sombre
Le bruit divin du coeur qui pour lui bat dans l'ombre...
"Prends mon âme à ma bouche, ami," dit Melitta,
"Prends mes yeux", dit Amphise et depuis qu'ils sont là
La nuit bleue a noyé le lac et les campagnes
Et la lune se lève au dessus des montagnes.

Op.35 no.2 "Améthyste"
 
Text by Albert Victor Samain (1858-1900)
Music by Charles Koechlin, op. 35 no. 2 (1905-8)

 
L'ombre noyait les bois... c'était un soir antique...
Les Dieux puissants, vaincus par le Dieu pathétique,
Après mille ans d'Olympe avaient quitté la terre
Et la Sirynx pleurait dans Tempé solitaire...
Sur la mer en émoi vres l'orient mystique
Une aube se levait... Pleins de souffles étranges
Les chênes remuaient des branches prophétiques
Et les grands lys élus versaient leurs blancs calices
Aux lacs sanctifiés visités parles anges...
Le ciel était plus doux qu'un col de tourterelle
Rêveuse, en longs cheveux, une nymphe frêle
Tressait de pâles fleurs autour d'une amulette
Et près d'elle, dans le crépuscule idyllique
Un petit faune triste aux yeux de violette,
Disait sur un roseau son coeur mélancolique...
Et c'était le dernier amour du soir antique...

Op.35 no.4 "Soir Païen"
 
Text by Albert Victor Samain (1858-1900)
Music by Charles Koechlin, op. 35 no. 4 (1908-9)
 
 
C'est un beau soir, couleur de rose et d'ambre clair
Le temple d'Adonis, en haut du promontoire,
Découpe sur fond d'or sa colonnade noire,
Et la première étoile a brillé sur la mer...
Pendant qu'un roseau pur module un lent accord
Là-bas, Pan, accoudé sur les monts se soulève
Pour voir danser pieds nus les nymphes sur la grève
Et des vaisseaux d'Asie embaument le vieux port...
Des femmes, épuisant tout bas l'heure incertaine
Causent, l'urne appuyée au bord de la fontaine,
Et des boeufs accouplés délaissent les sillons...
La nuit vient parfumée aux roses de Syrie
Et Diane au croissant clair ce soir en rêverie,
Au fond des grands bois noirs qu'argente un long rayon
Baise ineffablement les yeux d'Endymion.

Op.35 no.8 "Rhodante"
 
Text by Albert Victor Samain (1858-1900)
Music by Charles Koechlin, op. 35 no. 8 (1906-8)
 
 
Dans l'après midi chaude où dorment les oiseaux
Au fond de l'antre empli d'un clair murmure d'eaux
Rhodante, nue, a fui les champs où luit la flamme
Et sa ceinture gît sur ses voiles de femme...
Dans son sang orageux comme un soir de vendanges,
Elle roule une flamme et des fièvres étranges...
Oh! ses lourds cheveux noirs et ses rouges oeillets!
Un rayon d'or tombé dans l'ombreuse retraite,
A glissé dans sa chair une langueur secrète;
Tout son corps amoureux s'allonge de désir
Elle arrache de l'herbe avec ses doigts crispés,
Et soudain se soulève à demi, pâle et sombre
Et les yeux d'or du faune ont pétillé dans l'ombre...